La technique de rattention
Nous ne décrirons pas tous les procédés de mesure d l'attention, ni surtout tous ceux qui supposent un outillage perfectionne. Les appareils spéciaux fournissent évidemment des résultats plus analytiques, plus circonstanciés qu'avec toute autre technique. Je me risquerai cependant jusqu'à dire
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<jue toutes les méthodes, quand elles sont employées avec maîtrise et circonspection, donnent de bons résullats.
Nous distinguerons les méthodes qui impliquent des appareils perfectionnés et qui supposent notamment l'emploi du chronomètre de Hipp, de celui de d'Arsonval ou de tout autre appareil similaire, de celles qui se fondent sur des caractéristiques pathologiques et de celles encore qui se préoccupent surtout du travail mental, en général.
a) Technique à Vaide des chronoscopes. — Le chronoscope de Hipp, bien qu'il marque le un millième de secomle, n'est pas à recommander, car il fait trop de bruit lorsqu'il fonctionne et, de ce fait, facilite la distraction des sujets étudiés.
Le chronoscope de d'Arsonval enregistre le un centième de seconde. Il est relativement silencieux et il le devient presque totalement si on le place sur une platine assez «paisse de caoutchouc. Je ne décrirai pas cet appareil classique, la place me manquant. Je dirai simplement que deux opérateurs sont nécessaires pour expérimenter avec fruit à Taide de cet appareil : l'un surveille le sujet, l'autre ra[)pareil. 11 faut bien se garder de tenir compte des premières exi)ériences que l'on fait avec cet appareil. Les débutants feront bien de s'entraîner, pendant une quinzaine de jours, à la manipulation du chronoscope. Le d'Arsonval, comme beaucouf) d'autres appareils, donne les résultats les plus disparates, les plus imprévus, si l'on ne sait pas le manier, si l'on ne le connaît pas à fond La connaissance technique doit s'exercer aussi sur le sujet. Que d'expériences sont taussées par le fait seul que le ou les opérateurs ne surveillent pas assez leurs sujets ne prennent pas les précautions indispen- 45ables (isolement, bandage des yeux, etc.) î
Enfin, les résultats fournis par le chronoscope portant surtout sur la rapidité de la réaction, même dans les expériences dites de temps de choix, doivent être com[)létés, xjuand on le peut, par des expériences qui atteindront plus intimement ou plus globalement le phénomène de l'attention. Nous allons faire connaître quelques-unes de ces techniques complémentaires.
Nous retiendrons, parmi beaucoup d'autres, les méthodes : !• dites de travail mental ; a" de mesure de rétrécissement
du champ visuel ; 3" d'esthésiométrie ; 4" d'omission dans la lecture ou le calcul.
b) Méthode du trapail mental. — Elle comprend deux moments bien distincts. Dans le premier, le sujet porte son attention sur un ou plusieurs des « tests » proposés à sa discrimination : exemple, distinguer nettement telle couleur dans un disque chromatique de Newton qui tourne.
Dans le deuxième moment, le sujet, tout en ayant à discriminer, comme ci-dessus, doit, par surcroît, se dédoubler et faire en même temps un travail mental (addition, multiplication, etc.). L'écart en durée et en précision qui naîtra de la comparaison des résultats tournis, durant ces deux moments, sera l'œuvre de l'attention et, si l'on vçut, de la distraction consentie. Mûnsterberg, Kozaki, Sancte de Sanctis, Pierre Janet, etc., ont souvent employé cette méthode.
c) Rétrécissement du champ visuel. — Pierre Janet a surtout utilisé cette technique. Elle devient expressive et pratique lorsque l'on veut étudier des sujets pathologiques.
Dans l'hystérie, la psychasthénie, etc., notamment les sujets ont des troubles de la vision binoculaire : ils ne perçoivent pas le relief. Ces troubles sont en rapport avec les insuffisances que présentent ces sujets, au point de vue de l'attention. Le D' Pierre Janet a fort bien détaillé sa technique dans le tome I de son remarquable ouvrage : Nécroses et idées fixes (i) ; j'y renvoie le lecteur.
d) L esthésiométrie . — C'est la méthode préférée du regretté Alfred Binet. Nous savons qu'un rapport étroit peut s'établir entre la sensibilité tactile d'un sujet et son attention.
Pour expérimenter, on se sert ici d'un simple compas à pointes sèches, d'un compas de Weber ou d'esthésiomctres perfectionnés, mais coûteux. Le simple compas à pointes sèches, bien manié, bien utilisé, fournit des résultats satisfaisants. L'opérateur applique tantôt une pointe, tantôt les deux pointes à la fois sur le corps du sujet, sur l'avant-bras par exemple. Ce sujet qui a les yeux bandés, doit dire, après chaque contact, s'il a perçu une ou deux pointes. L'on note ses réponses et l'on décompte les erreurs qu'il a commises.
i,i) Névroses et idées fixes, a vol. in-8*, 3* édit., Paris, F. Alcan, igi4^
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La première chose à faire quand on fait de resthésiométriey c'est de trouver le seuil de la sensation, c'est-à-dire le minimum d'écart qui doit exister entre les branches du compas, pour que les deux pointes soient perçues distinctement lorsque l'opérateur les applique simultanément. Ce seuil est souvent marqué par un écart de a centimètres entre les deux branches du compas ; il dé})end avant tout de la sensibilité propre des régions étudiées.
Le seuil étant connu, l'on continue l'expérience en propo sant au sujet un travail mental, que l'on pourra graduer et compliquer à volonté. Le sujet n'en devra pas moins, en même temps qu'il travaillera mentalement, continuer à répondre s'il perçoit une pointe ou les deux pointes du compas. Nous verrons que la sensibilité diminue et que l'écart qui caractérisait le seuil, tout à l'heure, s'est beaucoup agrandi. Cet écart sera le fait du travail mental, de l'attention proprement dite.
Les expérimentateurs doivent ici aussi faire un apprentissage sérieux avant de procéder à des investigations importantes. Il est indispensable, notamment, que l'opérateur pose bien simultanément sur la j)eau, lorsqu'il y a lieu, les deux pointes du compas et que, de plus, ces deux pointes soient posées perpendiculairement à la surface étudiée. Cela devient difficile, mais non impossible, lorsque l'écart entre les deux pointes atteint 5 ou 6 centimètres. Cette technique réserve bien des surprises désagréables si l'on ne s'entoure pas de minutieuses précautions.
e) Méthode d'omission dans la lecture — Elle a été employée avec succès par un très grand nombre d'auteurs ; Binet. Toulouse, Vaschide, Plournoy, Glaparède, Ebbinghaus, pour ne citer que ceux-là, l'ont souvent utilisée.
Elle consiste essentiellement à présenter à un sujet un texte écrit en français ou en langue étrangère, ou des signes étoiles spéciaux, à combinaisons multiples (D"" Toulouse), et à l'inviter, après lui avoir fait connaître les lettres ou les signes qu'il doit barrer dans le texte, à les biffer aussi rapidement qu'il pourra. En général, on choisit plusieurs lettres ou plusieurs signes (D' Toulouse), afin d'accroître l'eflort et la difficulté de la discrimination.
Pour le biffage des lettres, il est préférable, si l'on veut que l'automatisme ne s'en mêle pas, que le sujet travaille sur un texte écrit dans une langue étrangère qu'il ignore.
Mais, qu'il s'agisse de la méthode du biffage des lettres ou des signes étoiles de Toulouse, il est indispensable que l'opérateur couvre le travail produit par le sujet, au fur et à mesure que celui-ci bille dans le texte. Le sujet, en elfet, si Ton n'y prend garde, se reportera naturellement, sans dire pour cela consciemment, au travail antérieur, s'il lui arrive d'oublier les lettres ou une des lettres ou un des signes qu'il doit biffer. Le sujet oublie les tests plus souvent qu'on ne le pense, surtout lorsqu'ils sont nombreux. Il se recharge alors en attention, en quelque sorte à l'insu de l'expérimentateur.
Je m'explique: si je propose à un enfant de biffer dans un texte, tous les a, c, m et r qu'il y rencontrera, il oubliera, à un moment donné, l'une ou plusieurs de ces lettres. Instinctivement, il se reportera sur le travail qu'il vient de faire. Je ne m'apercevrai pas de cette manœuvre, mais elle sera visible chez les enfants qui présentent un rétrécissement du champ visuel ; leur têle s'incline à droite ou à gauche, à ce moment-là. C'est en étudiant des enfants anormaux que j'ai pu saisir cette supercherie. Ce que je viens de dire des enfants s'applique aussi bien aux grandes personnes.
C'est pourquoi au lieu de pages compactes, je proposerai de faire expérimenter sur des textes étalés sur de longs rubans, de longues bandes de papier qu'il sera facile de couvrir, au fur et à mesure que le sujet avancera dans son travail. En employant la méthode que je préconise (i) et qui est indispensable, les sujets font beaucoup plus de fautes que dans l'ancien procédé (55 o/o). Cette constatation prouve surabondamment que les sujets « trompaient » l'opérateur dans les méthodes précédentes.
Telles sont les principales méthodes d'investigation de l'attention. L'on aurait tort d'en employer exclusivement une au détriment des autres. En psychologie, l'on ne possède
(i) Voir ma communication au Congrès International de Psychologie de Genève, i vol. in-8". Nouvelle méthode de mesure de l'atlenlion.
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jamais trop de moyens de contrôle. C'est en utilisant concurremment les méthodes «du travail mental», de l'esthésiométrie » et « des omissions de lecture », sur chacun des sujets que l'on se propose d'observer, que l'on parviendra à mieux connaître la précision, la puissance et la résistance de l'attention de chacun d'eux. Si ces trois méthodes arrivent à fournir des résultats comparables, c'est que l'expérimentateur n'est pas loin de la vérité. Si, au contraire, les résultats fournis sont contradictoires, il faut recommencer et redoubler à son tour d'attention, afin de parvenir à déceler la cause de l'hétérogénéité constatée.
N oublions jamais qu'en psychologie, plus qu'en tout autre science, il ne faut être avare ni de son temps, ni de sa patience.
Les Effets de l'Attention
7. — L'attention augmente-t-elle l'intensité de nos sensations ou les rend-elle plus claires?
Indépendamment des habitudes mentales, en rapport avec l'attention, et que je viens d'examiner, celle-ci retentit encore sur la plupart de nos fonctions psychiques : elle les modifie (soi-disant) en « intensité », en précision et en rapidité. Certains auteurs, tels que Hibot, Janet, Richet, Mac Dougall, Masseion, etc. (i), estiment unanimement qu'elle augmente l'intensité des états de conscience. Je crois, pour ma part, que cette opinion est susceptible de quelques critiques, assez sérieuses, que je vais exposer maintenant.
L'on peut se demander avec autant et même plus de raisons, si l'attention, au lieu d'augmenter l'intensité d'une sensation, d'une perception, d'un fait intellectuel quelconque, et de nous fournir ainsi l'impression qu'elle leur donne un surcroît de vitalité qu'ils ne possédaient pas auparavant, ne procède pas, au contraire, par voie de sélection, d'élimina-
(i) Tous ces auteurs ont été déjà cités plusieurs fois : se reporter à leurs travaux (Voir Tappendice bibliographique).
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tion et, si au lieu d'augmenter leur intensité en soi, elle ne fait pas simplement que les dégager ou les soustraire à l'influence des idées concomitantes les plus gênantes et les plus inutiles, dans la circonstance? Gomme tout porte à croire que cette explication est plus véridique que la première, il arrive, de ce fait, que c'est la sensation interne, sni generis, produite par le pouvoir d'élimination que possède l'attention, qui nous fait croire, bien à tort, que celle-ci accroît l'intensité d'une sensation ou d'une perception 11 y a là une aberration de notre esprit. En apparence, l'attention intensifie nos sensations ; en fait, elle ne fait que les dégager des sensations voisines. La sensation nouvelle, produite par ce dégagement, nous fait croire, bien à tort, qu'il y a croissance de la sensation. Mais cela demande encore quelques éclaircissements. Si je suis mis en présence d'un certain nombre de cartes postales, dont chacune possède une certaine valeur artistique et que je doive en choisir une, comment vais-je procéder ? Si je regarde toutes les cartes à la fois, toutes me tentent, toutes me paraissent également belles ; mais si je m'avise de les examiner une à une, j'arriverai à fixer mon choix. Que s'est-il passé ? La vision générale des cartes me donnait une sensation unique et agréable : toutes les cartes me paraissaient jolies ; je me trouvais embarrassé. Mais en portant mon attention sur chacune d'entre elles, je les détachais ainsi du groupe général et je me rendais mieux compte de leur valeur (relative à moi-mêfne) : finalement, j'ai choisi celle qui me paraissait la plus originale. Gomment se fait-il que je ne l'aie pas remarquée au milieu des autres dès mon premier examen ? C'est parce que mon attention était portée sur trop d'objets: elle était dispersée. Tandis qu'on restreignant le chanq) de mon attention, en limitant son objet, en procédant [)ar ordre, par détail, par élimination, je suis parvenu à faire mon choix. Est-ce qu'en soi la carte postale avait plus de valeur dans le second examen que dans le premier ? Pas du tout. C'est moi qui ai changé de méthode. Par le fait que j'ai choisi telle carte postale, je n'ai pas augmenté sa valeur en soi, je ne l'ai simplement que mieux appréciée, parce que je lai débarrassée de son cadre (les autres cartes postales). Ainsi procède l'attention : en éliminant les images étrangères à son sujet, elle rend plus nette
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la perception de cet objet, mais elle ne la rend pas plus intense. L'objet est ce qu'il est, mais il ne change pas. Tandis que moi je change sans cesse, et, selon que j examine le môme objet, d'un point de vue ou d'un autre, j'en modifie la valeur, l'importance, etc. Plus le champ de mon attention est dispersé, plus mes images mentales me paraissent faibles. Mais si je limite le champ de mon attention, je verrai mieux, plus clairement, ce que je vois ; je saisirai nettement des ra[»ports que je n'entrevoyais que faiblement auparavant. Mais, avant que je sois attentif, l'objet de mon attention visuelle, et l'objet de mon jugement existait tel quel. Le savant qui, un beau jour, se spécialise, n'agit pas autrement. Avant que je m'occupe spécialement de psychologie, je me faisais une tout autre idée de cette science, que celle que je m en fais actuellement. En portant particulièrement mon attention sur les phénomènes psychologiques, je me suis rendu compte que, telle chose qui me paraissait, a priori^ banale et négligeable, était en réalité plus importante que je ne pensais tout d'abord. Les objets sont donc vus au travers de notre perception personnelle. Par le seul fait que nous les percevons, nous les marquons de notre coefficient personnel. Les objets sont ce qu'ils sont, mais notre intelligence, selon qu'elle est attentive ou distraite, les perçoit faiblement ou nettement.
L'on peut donc conclure que l'attention nous permet de percevoir plus clairement les objets et les choses qui nous environnent, mais non de renforcer en intensité leur pouvoir excitant : elle les débarrasse, en d'autres termes, de tout ce qui leur est étranger. Aussi, l on peut dire, sans crainte de se tromper, que l'attention est à son objet (i)ercei)lion, sensation « test » quelconque, etc.) ce que la connaissance réfléchie et scientifique est à la connaissance vulgaire et superficielle.