‹ Physiologie et psychologie de l'attention: évolution, dissolution, rééducation, éducationChapitre 32 sur 77 · L'attention augmente la vitesse des processus nerveux · texte numérisé non relu

L'attention augmente la vitesse des processus nerveux

Des milliers d'expériences psychométriqpftes faites dan& tous les pays, sous toutes les latitudes et sur toutes sortes de;

sujets, nous ont clairement montré que l'attention, suivant la qualité du sujet et son état de tension psychique, modifie la vitesse des processus nerveux. Toutes ces mesures ont été prises à l'aide de clironoscopes et en fonction du temps. Mais ici se dresse encore, devant nous, un problème de fond, dont il faut se débarrasser, avant d'entrer plus avant dans notre investigation. Un psychologue russe, Tchelpanoff (i), s'est demandé récemment, après beaucoup d'autres auteurs, si l on peut mesurer elVectivement les phénomènes psychiques ? Bien que j'aie déjà dit un mot de cette question, dans l'introduction de ce chapitre, il est utile, cependant, que je complète mes premières explications. Les sensations ne naissent pas « per se ipnas (a) » dans notre esprit ; elles sont provoquées par « les faits extérieurs ».Cequi est manifeste, c'est que toutes nos impressions psychiques naissent et se développent dans le temps. Il est certain, d'autre part, ajoute cet auteur, que l'idée de temps a dû se modifier, selon le progrès scientifique : « elle a dû naître, tout d abord, du dé})iacement périodique du jour et de la nuit ». L'appréciation du temps, qui n'est qu'un calcul, qu'un jugement subjectif, par conséquent qu'une abstraction, s'est formée ainsi par association de contraste. Quand je pense au « tem[>s », je provoque en moi des phénomènes physiologiques et chimiques, tout comme s'il s'agissait d'une idée quelconque. Bien que je ne tienne pas, le moins du monde, à parler comme M. Homais, ces réactions physiologiques en ra[)p()rt avec l'idée de « tem[)s » me montrent bien que cette idée de temps est bien « en moi » et non en dehors de moi. Pourtant le« temps » existe, dit-on de tout côté ? Le temps \iesi »: il n'est pas une fiction. Mais j'ajoute qu'il n'est qu'en moi. Le temps est subjectif, beaucoup plus subjec if que la notion de force et que la uolion des vibrations moléculaires de l'éther. Le temps étant subjectif et les phénomènes psychiques se mesurant dans le temps, il ne s'ensuit pas, pour cela, que ceux-ci soient étendus. Si la notion d'espace se mêle presque toujours à la notion de temps, cela ne veut

(i) TciiBLPANOFF, la Mcnsuration des phénomènes psychiques, in Revue scientifique, 1900, n" 7 el 8

(2) Les pabsajfes entre gailleinets sont de Tchelpanoff, que j'ai déjà «ité.

pas dire du tout que Ton ne puisse diflerencier ces deux concepts, pas plus que l'on ne saurait prétendre aussi que les phéuoinènes psychiques sont « étendus », parce qu'ils se développent dans le « temps ». Puisque les phénoiuènes psychiques ne sont pas étendus (i), sont-ils susceptibles d'être mesurés, avec quelque prévision, selon le temps, c'està-dire selon notre conception de la durée ?

Cela n'est pas douteux. Seulement il ne faut pas perdre de vue que la mensuration, dans le temps, des phénomènes psychiques, ne peut être faite dans les mêmes conditions, ni avec la même précision, que lorsqu'il s'agit des phénomènes étendus, des jihénomènes physiques. Bien que nous connaissions la dépendance réciproque qui lie notre vie psychique à notre vie organique et nous fait, tour à tour, induire de l'une à l'aide de l'autre, nous serions encore trop prétentieux de vouloir appliquer la mécanique de la matière à la vie de l'esprit. Je puis appuyer mon dire d'une autorité que l'on ne pourra pas soupçonner de partialité : « Duhring (2) déclare, en propres termes, qu'il serait tout à fait injuste d'adapter la mécanique de la matière immédiatement aux parties composantes de la conscience qu'on examine dans leur substance propre. » Les méthodes d'investigation psychologiques étant encore trop insuffisantes, trop imparfaites, nous ne pouvons définir les phénomènes psychiques par des lois purement mécaniques. Les mensurations psychiques que nous obtenons, dans le «temps », n'atteignent le phénomène que dans Tune de ses faces, que par l'un de ses aspects. Du reste» n'étudier un phénomène qu'en fonction de la durée, ce n'est le connaître que « post-expérimentalement », ce n'est l'expliquer que par un attribut commun à tout ce qui existe dans la nature.

Est ce à dire, pour cela, que les expériences psychométriques ne montrent rien, ne prouvent rien ? Je m'en voudrais d'émettre une telle affirmation. Il y a un esprit critique qui n'appartient pas au « scepticisme ». Elaguer, faire des considérants, n'est pas a douter ». Je pense, pour ma part, que les mesures psychométriques nous ont fourni des résultats

(i) Du moins, d'aprèà nos connaissances actuelles.

(2) DuHRiNG,A>i7isc/ie Geschichte der Principien der Mechanik.

v)8 PHYSIOLOGIE ET PSYCHOLOGIE DE L'aTTENTION

intéressants, qu'il serait puéril de méconnaître. Au fond, c mesures sont peu précises, mais en l'espèce, elles ont un grande valeur, étant donné la grande difficulté que l'o éprouve à réduire les phénomènes psychiques à la logiqu expérimentale.

A l'aide de chronoscopes perfectionnés, Ton est donc parvenu à noter la vitesse des processus psychiques et à connaître, en même temps, les modifications de cette vitesse, sous l'action de l'attention. Lintervalle de temps qui s'écoule entre l'excitation et la réaction a été nommé temps psychique ou encore temps de réaction. Certaines conditions physiques ou psychiques peuvent accroître ou diminuer en rapivlité cette réaction. Nous avons déjà vu (chapitre I) qu'un sujet distrait ne réagissait pas aussi vite qu'un sujet altenti et que celui-ci réagissait d'autant plus vite qu'il était plus attentif. L'étude de la sensibilité durant l'attention a aussi fourni des résultats significatifs. Le sujet attentif discerne moins bien les pointes du compas de Weber, qu'il ne le fait à l'état ordinaire. Un sujet en état d'attention percevra moins bien qu'en état de relâchement les sensations de contact, de pression, de chaud, de froid, etc. (i)... Bien que les mesures de temps de réaction impliquent presque toujours la tension musculaire préparatoire du sujet, car il se prépare à l'avance à réagir, l'on ne saurait nier que lattention réduit considérablement l'intervalle de tem[)s qui s'écoule d'ordinaire entre l'excitation et la réaction. Malheureusement, toutes les mesures psychométriques contiennent des facteurs très divers, c'est-à-dire des éléments hétéroclites. Qu'y faire encore une fois? Marcher toujours de l'avant. Quels sont les facteurs qui peuvent altérer l'importance des chiffres obtenus? Certes, ils sont nombreux. Je vais en indiquer les principaux : l'état du sujet, la température ambiante, le local où se fait l'expérience, le silence ou le bruit extérieur, la précision de Tappareil, l'habileté et la qualité de l'expérimentateur, etc., sont autant de causes qui peuvent atténuer et rendre, plus ou moins relatifs, les résul-

(i) J'entends que, si je cherche la solution d'un problème difficile, et que pendant ce temps l'on étudie ma sensibilité thermique, etc., par le seul fait que je suis attentif, mon acuité sensitive de la périphérie sera beaucoup plus obtuse qu'elle n'eût été sans cela.

tats numériqQCS obtenus. Il est temps que je résume maintenant, en un certain nombre d'articles, la plupart des conelusions qui découlent des nombreuses expériences, qui ont été faites, dans tous les pays, sur l'attention simple et complexe, ou, autrement dit, sur les temps de réaction :

1" Le temps de réaction est plus court, quand l'attention est concentrée sur le mouvement que l'on doit produire, que lorsqu'elle se porte sur le signe (visuel, auditif, tactile) luimême :

2** Les personnes à tempérament vif réagissent, la plupart du temps, moins vite que les gens flegmatiques et lents ;

3° Les femmes réagissent, en général, plus vite que les hommes (Waller) ;

4° Les nègres réagissent plus vite que les blancs (Waller) ;

5° Plus est court le temps qui s^écoule entre l'excitation et le mouvement qu'elle provoque, et moins l'acte est con~ scient : Janet prétend que ces réactions sont automatiques ;

6° Un son, une sensation faible augmentent le temps de réaction ; un son, une sensation forte le raccourcissent ;

7<» Les temps complexes, dits de choix, allongent le temps de réaction ;

8° L'usage du vin produit un accroissement notable du temps de réaction ;

9^* L'absorption de café (avant l'expérience) diminue d'une façon soutenue et considérable le temps de réaction ( Vintschgau et Dieth) ; l'injection sous-cutanée de morphine aurait une influence analogue, quoique plus faible et plus courte ;

io° La tension préparatoire raccourcit notablement le temps psychique ;

II® L'hiver, il est plus long que l'été ;

iQ° L'émotion plonge l'homme dans un état tel, que durant des heures, et parfois des jours entiers, il réagit beaucoup plus lentement. L'émotion allonge donc les temps de réaction ;

13° Au bout d'un certain temps d'exercice, il se produit une double adaptation à l'excitant : i° selon sa qualité ; 1' selon son intensité ;

i4" Les enfants réagissent d'autant plus lentement qu'ils sont plus jeunes :

i5° La jeune fille réagit d'abord plus vite, et ensuite, au delà d'un certain âge, plus lentement que le garçon ;

16° Le temps de réaction est un peu plus rapide pendant la vaso-dilatation cérébrale que pendant la vasoconstriction (Patrizi, Wriglit) ;

15° L'interrogatoire du sujet et l'interprétation des graphiques sont indispensables (Janet, Binet, etc.).

Nota (i). — Il ressort des belles expériences ergographiques qu'a faites le D' Zacharie Trêves (2), « qu il ne paraît pas exister un véritable entraînement chez la fonction motrice nerveuse ». Quoique cette conclusion découle d. expériences, faites plus spécialement sur les muscles, elle n'en infirme pas moins un peu les i>hénomènes d'automatisme dont parle Pierre Janet. S'il n'y a pas d'entraînement de la Jonction motrice nerveuse, il ne saurait y avoir de réactions automatiques. Mais les résultats obtenus par Trêves demanderaient à être confirmés par d'autres expérimentateurs. En outre, Herzeii a constaté chez les femmes des résultats qui ditVèrent de ceux de Waller (v. article 5) : il prétend qu'elles réagissent plus lentement que les hommes (3).

L'un des plus sérieux inconvénients de mesures psychométriques, en général, et des temps de réaction en particulier, réside dans le graphique, parce qu'il ne nous fournit pas des résultats tout faits ; il faut encore l'interpréter (Janet). Si prudente et si avisée que soit cette interprétation, il est certain aussi qu'elle n'a jamais la valeur d'un résultat qui parle, pour ainsi dire, par lui-même.

11 est donc manifeste que l'attention augmente la rapidité des processus psychiques : elle rend ainsi l'homme plus prompt, plus volontaire. Dans toutes les expériences psychométriques, j'ai noté constamment, dès le début, un temps de concentration, d'adaptation, qui se traduisait par un

(i) J'ai établi ce résumé, en 17 articles, pour le travail sur « les temps de réaction » chez les aliénés que je n'ai pas publié(Voir aussi pp. 176, 176 et 177 de cet ouvrage).

(2) D' Zacharie Tukves, Idées nouvelles en ergographie (a* article).. Rev. génér. des Sciences, 10 sept. 1904.

(3) Voir Herzen, dius le Traité de Physiologie de Wai.i.br, chapitre des Temps de réaction, 1 vol. in-8* (traduct. Herzen), Paris, 1898.

PSYCUOLOGIE DE L ATTENTION lOI

alloage nent da temps de réactioa et par des irrégularités dans le graphique. Ce premier moment passé, la réaction allait ensuite en se raccourcissant. L'écueil à éviter c'est Taulomatisme (i), c'est-à-dire la perte progressive du sentiment d'elïort, qui fait que l'individu réagit avant le signal ou réagit sans en tenir compte: dès ce moment, le sujet s'éloigne de l'attention, proprement dite. Les séances de temps de réaction (surtout de choix) fatiguent assez vite, en raison surtout de leur monotonie. Nous verrons plus loin que les malades du système nerveux ne peuvent guère réagir dans de bonnes conditions après une demi-heure d'exercice. Une personne saine, normale, se lasse ordinairement de cet exercice, au bout dune heure et demie. Donc l'attention, qui a un [)ouvoir de simplification, en même temps qu'elle nous met à même de mieux percevoir les objets, nous fournit aus.^i h^s moyens de réagir plus vite aux excitations. L'on ne fait bien que ce que Ton voit bien, que ce que l'on distingue bien, que ce que Ion sait bien: c'est l'attention qui nous fait percevoir nettement et qui nous fait agir avec plus d'assuiance, de rapidité et de précision.

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