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Il y a une infinité de degrés dans l'attention

Puisque l'attention produit des effets, assez considérables,, sur la vie psychique, en général, puisqu'elle enrichit le

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souvenir et rieléation, puisqu'elle détermine une suractivité dans la pensée, puisqu'elle est le meilleur agent de l'adaptation mentale, peut-on savoir maintenant quelle est la marche progressive de son action? Peut-on connaître, en dautres termes, les difTérents degrés (selon leur intensité) de lattention ? Envisagée de ce point de vue, elle peut êlre graduée indéfiniment. Depuis l'instant que j'accorde au bourdonnement d'une mouche, jusqu'à celui que je dépense à la recherche d'un long problème de mathématiques, je ne tais que varier l'intensité de mon attention. Je m'adapte, selon le cas et les circonstances : je ne dépense que l'énergie utile. Dans toute l'échelle des faits de l'attention, nous notons des troubles vasculaires et périphériques, en rapport avec ces faits et qui ne se différencient, entre eux, que par un l'acteur de quantité et d'intensité. Ribot estime cependant que des modifications physiologiques faibles ne peuvent ( on venir à l'attention. Mais puisqu'il existe une infinité de degrés dans l'attention ; puisque l'attention faible est un fait, nous ne devons pas êlre surpris que celle-ci corresponde à des réactions physiologiques faibles. D'ordinaire (à moins d'un cas exceptionnel) l'attention que je porte au vol d'un oiseau ou à une voiture qui passe, ne peut être comparée à la tension psychique, que je déploie, pour apprendre par cœur un passage de la philosophie positive d'Auguste Gomle. Dans le premier cas, le cylindre de Marey accusera des modifications vasculaires, respiratoires et circulatoires faibles ; dans le second cas, au contraire, ces trois phénomènes seront nettement caractérisés.

Du reste, les expériences de Mac Dougall, que nous avons déjà si souvent citées, nous montrent bien la progression des phénomènes physiologiques, en rapport, avec l'accroissement de notre tension psychique. Les résultats obtenus par cet auteur à chacune des quatre étapes qu*il avait délimitées à l'aide de « tests » ap[)ropriés, ne dilfèrent entre ^ux, qu'en fonction de la quantité: delà premièie à la quatrième ex[)érience, il y a progiession croissante des phénomènes physiologiques qui accompagnent l'attention.

Le même objet offre d'ailleurs un intérêt différent, selon la qualité et les tendances propres de Thomme qui l'apprécie. Le peintre, le chimiste, le philosophe, le paysan, etc. regar-

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dent la nature d'un œil inégal. Le peintre n'y voit que des «oulears ; le chimiste n'y voit que des réactions de la matière; le philosophe s'abîme dans les lois de l'ordre et de l'harmonie universelles ; le paysan, qui a la vue plus courte, ne voit, dans sa terre, que le grain, que le gain qu'elle lui rapporte. Chacun apprécie, à sa manière, la vie et la nature, mais tout le monde l'apprécie. Kibot résume fort bien l'état d'espiit que je viens de décrire lorsqu'il dit : « L'on est attentif surtout à ce que l'on aime (i). »

Vouloir préciser toutes les étapes que peut franchir l'attention, depuis sa forme la |)lus faible jusqu'à sa forme la plus intense, est une chose im[)ossible. D'ailleurs, cela n'ollrirait pas grand intérêt, pour la connaissance du mécanisme et de la nature même de l'attention. Nous savons qu'elle peut revêtir , des milliers de formes, qu'elle est susceptible de milliers de degrésetcela nous suffît Je puis caractériser, par un eemple typique, les sensations externes ou internes qu'éprouve un sujet, lorsqu'il concentre progressivement sa pensée. Un •conférencier ardent et impétueux a bien voulu me faire part des sensations qu'il ressent lorsqu'il parle en public. Il traverse, avant d'arriver à la pleine conscience de son sujet, quatre éta[)es, dont il se souvient parfaitement :

1° Au début de sa conférence, il perçoit autour de lui une foule de détails ; il remarque les physionomies qui lui sont familières, se laisse légèrement distraire par les auditeurs qui arrivent en retaril et fait légèrement attention au décor de la salle, surtout s'il y parle pour la première fois. En somme, il réagit plus ou moins à toutes les excitations extérieures |

2° Au bout de quelques minutes, il ne dislingue plus net« tement son auditoire, il ne fait plus attention à ses élèves ou à ses amis qui l'écoutent, il ne se laisse pas influencer par le décor qui l'environne. Maintenant, il n'est distrait, que par les bruits de chaises et le battement des portes. L'appareil visuel semble déjà ici anesthésié ; les excitations auditives seules peuvent le distraire ;

30 Un quart d'heure après, il ne voit, il n'entend plus rien distinctement. S'il se produit alors des murmures ou.

{i) RiBOT, Psychologie de V attention, loc. cit.

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des applaudissements dans l'auditoire, ces sons lui semblent vagues et lointains. Ici, commence le meilleur moment pour son attention : il est tout en lui-même ; il va se trouver à la quatrième étape de son « intériorisation » qui est, en même temps, la dernière dont il puisse se souvenir ;

4° Il est profondément attentif à son sujet ; il ne distingue plus devant lui qu'une masse vague, qui ne lui donne pas l'impression qu'il parle à des êtres vivants. 11 boit automatiquement Teau sucrée placée devant lui, sans éprouver aucune sensation de contact ; s'il fait chaud, il sue quelque peu et n'en éprouve la sensation que dans un moment de pause; s'il lui arrive de frapper légèrement du poing, sur la table, iî n'en perçoit pas, non plus, la sensation. C'est la période la plus favorable à l'exposition de ses idées. Il n'est plus gêné par les influences extérieures ou intérieures: aussi ses images mentales sont maintenant riches en couleur; se» associations d'idées se déclanchent avec facilité, et sa mémoire devient d'une fertilité et d'une précision remar* quables. 11 n'éprouve plus, en un mot, la sensation de lutte intérieure, qui s'établit d'ordinaire, lorsqu'il faut choisir rapidement ses idées et ses mots. 11 parle sans effort maintenant, ou, du moins, sans éprouver la sensation d'effort; il est, en un mot. tout entier à son sujet: c'est le moment le plus heureux, pour lui-même et pour son auditoire.

Si je cherche à interpréter cette observation, du point de vue psychologique et en fonction de l'attention, je remarque dans le premier stade de cette concentration progressive, un sentiment de gène, de timidité en rapport avec un effort insuffisant. Tout ce qui environne notre conférencier semble le troubler, le distraire. Son adaptation mentale est encore insuffisante.

A la deuxième étape, je note surtout la disparition des influences extérieures, tandis que la timidité native s'émousse un peu, sous Faction de l'attention, qui poursuit logiquement la trame des idées.

A la troisième période, le milieu, le cadre dans lequel il fait sa conférence, ne lui apparaît presque plus. Il se montre cependant un peu gêné dans le choix de ses images mentales et de ses figures littéraires. Indépendamment de bien d'autres causes, la difficulté qu'il éprouve parfois à choisir ses

<( mots » provient surtout de sa méthode. Avant de parler, il mûrit son sujet, mais il ne l'apprend jamais par cœur.

Dans la quatrième étape, il a maîtrisé toutes les influences externes et internes. Il n'a plus conscience des « oscillations » de son attention et le public ne les perçoit pas non plus. Ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est qu'il n'éprouve aucune sensation, lorsqu'il boit ou lorsqu'il sue à grosses gouttes. Ce n'est que lorsqu'il a fini dei)arler, qu'il constate que son verre est vide, qu'il se rend com[)te qu'il a bu l'eau sucrée. Un jour, je l'ai vu boire trois fois, dans l'intervalle de quelques minutes : il n'en a pas éprouvé la sensation. Le bruit lointain des murmures ou les applaudissements du public produisent cependant, en lui, une légère sensation de contraste, qui dure quelques secondes. Mais, comme il recommence aussitôt à parler, il n'a pas le temps d'éprouver une sensation nette et précise, il n'a pas le temps de redevenir attentif, ne fût ce qu'un faible instant, au monde extérieur.

Nous constatons, une fois de plus, combien l'attention se concentre progressivement, méthodiquement et combien, de ce fait, elle peut revêtir de modes et de degrés diflérents. L'on pourrait comparer assez justement l'action de latlention, aux étapes successives, que franchissent les troupes, lorsqu'elles assiègent une ville ou une forteresse. Qu'elle soit sensorielle ou intellectuelle, spontanée ou volontaire, l'attention passe par une infinité de degrés dont nous ne pouvons préciser et connaître que les plus importants, les plus sensibles et les plus mesurables.

Quant aux autres différences quantitatives que l'on peut établir, elles tiennent surtout à la qualité individuelle du sujet ou à sa position sociale, ou simplement à ses goûts et à ses préférences propres. Pierre se peigne avec beaucoup de soin, parce qu'il attache beaucoup de prix à la toilette de sa chevelure, tandis que Paul se peigne rapidement, sans s'inquiéter autrement de l'effet qu'il peut produire. L'objet de notre attention demande, selon le cas, beaucoup ou peu d'effort de la part de notre esprit. 11 est certain que je dépense une moindre somme d'attention pour envelopper un livre que pour le lire. Quand je noircis le cylindre de Marey, j'y apporte moins d'attention, que lorsque je surveille

sioiultanément l'appareil en marche et le sujet. Dans ces cas très simples, et disproportionnés entre eux, l'on distingue] très bien les degrés de l'attention, ainsi que la souplesse d'action de l'adaptation mentale. Mais il est bien d'autres degrés, bien d'autres étapes, dont nous sommes avertis par les oscillations, mais que nous ne connaissons pas nettement.

Concluons donc que l'attention peut atteindre un nombre incalculable de degrés, qu'elle se concentre méthodiquement et progressivement, mais qu'elle est subordonnée, dans son intensité, à la qualité de l'observateur, à la nature de l'objet <êtà tout autre condition physique et psychique.

i3. — L'attention peut être sensorielle ou intellectuelle.

Deux grandes divisions naturelles nous servent à caractériser l'objet de l'attention: il peut être sensoriel, il peut être intellectuel. Descartes (i) savait déjà que «l'admiration » était à la base des passions de l'âme, comme à l'origine de la connaissance et du savoir. La science n a pu naître que de cette curiosité innée ; en créant la science, l'homme s'est créé un monde nouveau ; il s'est créé aussi une attention spéciale : l'attention intellectuelle. L'attention intellectuelle ne dérive, au fond, que de l'attention spontanée, mais celle-là s'est de plus en plus dillerenciée, de celle- «i, au fur et à mesure que progressait l'espèce humaine, qu'elle devenait plus réfléchie, plus intellectuelle, en un mot, moins matérielle. C'est pourquoi, il est dangereux maintenant de faire dépendre trop étroitement l'attention intellectuelle de l'attention sensorielle. Hibot (2) semble pourtant ne pas trop se soucier de l'évolution spéciale qu'ont subie, pour leur propre couipte, l'attention sensorielle ^t l'attention intellectuelle. Pour lui, un homme ou animal incapable d'éprouver du plaisir ou de la peine « serait

(1) DnscARTEs, Traité des passions de Vàine, V* partie. <2) UiBoT, Psychologie de V attention, pp. i5 et suiv.

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incapable d'attention ». Cependant, l'on pourrait se demander avec quelque raison, si l'attention sensorielle constitue l attention proprement dite, c'est-à-dire indemne de tout alliasse étranger? J'emprunte à ce sujet un exemple à M. Ribot : «...Le badaud qui flâne, dans la rae, reste béant devant un cortège ou une mascarade qui passe, impertiibable tant que dure le délilé. Si, à un moment donné, l'effort apparaît, c'est un signe que l'attention change de nature, qu'elle devient volontaire, artificielle. » Je crois avoir suffisamment montré que l'attention sensorielle — qui est voisine de l'attention-sentiînent — contient, en réalité, une forte proportion d'éléments affectifs. Le sentiment n'est pas Tattention : il la stimule au début, ou niême, en cours de route, mais cela ne veut pas dire, qu'il doive se confondre avec elle. Peut-on nier que le badaud qui s'arrête naïvement, bien que le temps le presse, devant un cortège qui passe, obéisse à un autre mobile, que celui du sentiment ? II ne peut y avoir là d'acte d'attention, parce que notre spectateur ne saurait ex[>liquer le motif de son action : il ne fait pas de rapport causal, il ne raisonne pas, il ne discute pas son acte. Pour ma part, je m'arrête toujours, lorsque je rencontre un « régiment » sur mon chemin. Mais je ne sais pas pourquoi je m'arrête. Je ne continue ma route que, lorsque le cortège militaire est [)assé. Est-ce à dire que je fais réellement attention ? En réalité, l'homme €st passif, purement « plastique », dans de telles occasions. L'inhibition, le choc, l'arrêt produit dans le cas de Ribot et dans le mien, ne relève pas exclusivement des lois de l'attention : il y a une forte part de sentiment. Pour me placer -dans les conditions mêmes du cas de Ribot, je dis, en outre, que, lorsque le sujet s'impatiente, s'il continue à rester «omme « spectateur », cela ne nous prouve pas suffisamment que l'attention change de nature, c'est-à-dire qu'elle devient intellectuelle (i). Si 1 eflbrt apparaît, à un moment donné, il doit être aussitôt annihilé par le sentiment, car l'envie d'admirer le cortège jusqu'au bout reprend bien vite le dessus ; aussi le sujet restera là figé et béat, quelles que soient, par

(i) Cet exemple de Ribot convient aussi bien à l'objet de l'attentioa (sensorielle, intellectuelle) qu'à ses formes (spontanée, volontaire)»

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ailleurs, Turgence de ses occupations et de ses devoirs. C'est dire que, dans l'attention sensorielle, nous sommes plutôt^ « subissants » et passifs, qu'intellectuels et volontaires. L'in-^ dividu subit les événements extérieurs sans trop savoir pourquoi : l'activité sensorielle nous conduirait constamment à la défaite, si nous n'avions l'activité intellecluelle, pour nous protéger et nous défendre. Tant qu'il n'y a pas élaboration ou intervention des centres intellectuels, l'attention sensorielle, qui a une valeur propre, puisqu'elle nous fuit connaîti'e lu vie extérieure, ne possède pas les qualités de durée, d'unité, qui caractérisent l'attention intellectuelle.

L'attention sensorielle favorise surtout les tendances spéciales de chaque individu ; elle apporte rapidement au cerveau les impressions familières, en rapport avec ces ten« dances innées. Tiens ! voici un caillou rare et précieux, s'écrira le géologue. Oh ! le vilain caillou, se sera dit, quelques instants auparavant, le bon paysan qui marche pieds nus. La curiosité de celui-là a été éveillée par ses sens ; mais cette curiosité s'est élaborée et, au bout de quelques instants, elle s'est transformée en une attention purement intellectuelle. Le savant réfléchit maintenant longuement, sur la nature, sur la valeur et sur l'origine de ce « minéral » ; tandis que le paysan, qui avait ressenti une vive ilouleur au pied, n'avait regardé que furtivenient et avec colère, ce pauvre cailloux, qui n'en pouvait pas davantage. Le premier passant a lié la sensation à la perception et à l'élaboration purement intellectuelle, tandis que le second n'a fait ([ue percevoir une sensation. L'attention sensorielle n'est utile à l'attention intellectuelle, que tout autant qu'elle peut aboutir à celle-ci. Eln fait, le sentiment « d'étonnement » mène presque toujours à l'attention intellectuelle. Toutes les restrictions que je viens de faire n'étaient inspirées que par le seul souci de restreindre et de bien délimiter mon sujet.

14. — Rôles de l'attention sensorielle, de Tattention- sentiment et de rattention intellectuelle

Quoique l'attention sensorielle précède presque toujours l'attention intellectuelle, nous nous sommes rendu compte

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que, si celle-là mène à celle-ci, la première ne peut pas être confondue avec la seconde, pour la bonne raison que chacune évolue et se perfectionne, selon sa fin et son rôle propres.

A son tour, l'attention sensorielle ne saurait être assimilée complètement à Tattention-sentiment. Il existe entre elles une petite différence, qu'il est utile de signaler. L'attention sensorielle se réduit à un phénomène purement mécanique, tandis que l'attention-sentiment appartient déjà, à la vie psychique, à la vie intellectuelle. La première peut être souvent causée par les centres bulbaires, tandis que la seconde nécessite la collaboration des centres de l'encéphale.

Les sens externes apportent sans cesse au cerveau les excitations qu'ils reçoivent ; mais celui-ci fait plus ou moins cas de ces impressions : il les modère, les repousse ouïes conserve, suivant le rapport universel d'utilité ou d'inutilité. Toute excitation sensorielle qui, en s'élaborant, ne fait pas appel à l'effort, ne peut jamais être prise pour de l'attention proj)rement dite. L'attention se caractérise essentiellement par l'effort et, là où il n'y a pas d'effort, il ne peut y avoir d'attention. Je me garde bien de comprendre, dans ce syllogisme, « l'attention-habitude », puisqu'elle implique de l'elYort, à son origine .

Cela levient à dire, somme toute, que l'attention purement intellectuelle est la seule capable d'élaborer un phénomène extérieur tant soit peu compliqué. L'attention sensorielle n'est (jue l'instrument docile de la seconde. L'attention intellectuelle s'accompagne d'une tension musculaii'e, bien nette, tandis que l'attention sensorielle ne s'aide que fort peu du système musculaire. L'attention intellectuelle a son siège dans le cerveau. Elle élabore, induit ou déduit des conséquences, elle est un acte de choix interne (Kreibig) (i). L'attention sensorielle a, au contraire, son objet, sa source d'activité au dehors. Le penseur se sert des sens poursuivre les péripéties d'un phénomène. Il utilise surtout la vision, lorsqu'il veut observer de près les phénomènes de la vie et les réactions chimiques de la matière.

(i) J.-C. Kreibig, Die Aufmerksamkeit als WiUenserscheinungt Yienne, 1897.

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Mais après avoir accompli ce travail d'investigation, c'est dans le silence de son cabinet de travail, qu'il songera réellement aux modalités, aux propriétés du phénomène qu'il vient d'observer. La véritable activité de l'attention est interne.

L'attention sensorielle lui avait servi pour suivre, de près^ l'évolution de son phénomène. Il avait noté, au furet a mesure, les différents incidents de Texpérience, mais ce n'est que par la suite, alors qu'il était rentré en lui-même, qu'il a pu faire œuvre d'attention utile et f fficace.

L'attention sensorielle n'est, en définitive, qu'une assimilation spontanée d'une impression et d'une image, dans lesquelles le phénomène « d'attention » proprement dit semble n'intervenir que plus tard. Titchener (i) estime même que nous pouvons appliquer notre attention au plaisir et à la douleur comme tels, sans que pour cela nous fassions intervenir le mécanisme de l'émotion.

Je dois reconnaître que l'attention sensorielle se remarque surtout chez reniant (ii) parce qu'il est incapable, en raison surtout de lliérédité et de son inexpérience, de connaître la haute attention intellectuelle. Cela est si vrai que les pédagogues recommandent instamment aux maîtres, avec un peu trop d'exagération, depuis quelque temps, de rendre concrètes et agi'éables toutes les parties de leur enseignement. L'enseignement par l'aspect, poussé à outrance, nous a déjà conduits à de graves erreurs. Nous verrons plus loin plus longuement ce qu'il faut penser de ces exagérations. En supprimant ainsi systématiquement le travail interne et l'attention purement intellectuelle, qui créent des habitudes infiniment précieuses, l'on empêche l'enfant de prendre contact avec l'effort, de prendre des habitudes d'effort : la loi du moindre effort ne peut être une bonne doctrine pédagogique.

Je distingue donc l'attention sensorielle de l'attention-sentiment et, celle-ci, de l'attention intellectuelle, La première conduit toujours à la troisième et presque toujours à la

(i) TiTCHKNFR, Philosophis Rev'iev (July-November), i8ç)4. (2)Voir l'article de Ragbot, les Formes élémentaires de l'attention. Revue philosophique, 1902 .

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seconde. L'attention intellectuelle fait souvent appel à l'at* tention sensorielle pour vérifier l'objet de son efl'ort intérieur, pour observer la nature, pour se créer un nouveau sujet d'attenlion interne. L'attention intellectuelle est la plus fine, la plus délicate et la plus compliquée des trois. Elle nous permet d'être « offensifs »,en face de la nature; elle combine sans cesse l'effort, l'activité nouvelle à produire. Elle est douée d'initiative et de volonté, parce qu'elle nous empêche constamment de nous distraire de notre objet malgré l'influence, trop souvent dissolvante qui provient de nos sens externes.

i5. — L'attention peut revêtir la forme spontanée et la forme volontaire

L'attention est dite spontanée, lorsqu'elle ne nécessite pas de tension préparatoire, lorsqu'elle n'est pas réfléchie ; elle est dite volontaire, lorsqu'elle implique un effort, lorsqu'elle est subordonnée à une tension psychique préliminaire. Dans la première forme, l'objet vient à nous ; dans la seconde, nous allons vers l'objet. Ici, nous sommes passifs, j'entends « récepteurs » ; là, nous sommes actifs et volontaires. D'une part (attention spontanée), l'objet nous intéresse pour luimême, sans que nous fassions intervenir l'effort, et il faudrait plutôt même que nous fassions apj^el à celui-ci, pour nous en détourner ; d'autre part (attention volontaire), nous donnons, par raison, un intérêt à l'objet, et nous lui conférons, dès l'abord, le stimulant <( d'utilité », qu'il ne semble pas, en apparence, posséder, mais qui se dégagera nettement, par la suite.

Ces deux formes d'attention (spontanée et volontaire) peuvent varier à l'infini selon la qualité et les préoccupations de chaque individu. Ainsi l'attention peut devenir habituelle chez le comptable qui calcule toute la journée ; il en arrive à bien faire sa besogne, tout en pensant à autre chose, tout en causant avec son collègue. Les caissiers des grands magasins (Bon Marché, Louvre, etc.), qui sont constamment incités à la distraction, ne procèdent pas autrement. Ne

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peut-on pas, de même, jouer sur un piano ou sur tout autre instrument, un air familier, tout en songeant, en même temps, à autre chose ? L'action automatique de l'attention s'accomplit surtout avec le concours de la mémoire musculaire. Van Biervliet (i) a fort bien montré comment la mémoire se propageait dans la périphérie et se « décentralisait», si j'ose dire: l'on peut ajouter aussi que la mémoire est répandue dans tout noire cor[)s ; elle aide puissamment l'attention proprement dite et l'attention habituelle. Je puis donc dire, après beaucoup d'autres auteurs, que la fonction crée l'organe, et ajouter en même temps que le genre de nos occupations crée aussi un mode, une forme d'attention propre. Selon que nous sommes auditifs, visuels ou moteurs, nous nous sentons portés à être attentifs des yeux, de l'ou'ie, etc.

Selon Binet, l'attention spontanée serait beaucoup plus stable, beaucoup plus fidèle que l'attention voloni aire. Cet auteur fonde son opinion, sur des expériences d'esthésiométrie, très intéressantes: «Lorsqu'on fait deux piqûres spontanées et que le point visuel correspondant à une des piqûres est à quelques centimètres du point de fixation, le sujet, sollicité par l'expéiimentateur, essaie vainement de rapprocher cette image du centre du champ, en portant sur elle tout lefibrt de son attention (2). » Binet conclut delà que l'attention volontaire n'a semblé exercer aucune influence sur la position des images. Sans essayer de déduire de ces expériences que l'attention volontaire est moins avisée, moins perspicace que l'attention spontanée, nous devons cependant retenir les conclusions de cet auteur. Si 1 attention spontanée est, en quelque sorte, parfaite en elle-même, c'est parce qu'elle est plus innée, plus ancesti-ale que l'attention volontaire (3). Celle-là existait chez l'homme de

(i)Van Biervlikt, la Mémoire, i vol. in-12, Paris, 1901, et Éducation de la mémoire, 1 vol. in-12, Paris, F. Alcan, 1904.

(a) Alf. BiNBTjla Vision mentale. Revue philosophique, t. I., pp. 36^ et suiv...

(3)llôFFDiNG émel.en définitive, une opinion fort voisine de la mienne. Il dit que « rallenlion sponlanée a le caractère d'un instinct, tandis que l'altention nous apparaît comme une tendance». Celle-ci n'estelle pas dirigée par l'idée de ce qu'on veut saisir? Voir Esquisse d'une psychologie fondée sur V expérience ({raducl. Poitevin), pp. 400 et suiv., I vol, in-8, 4' édition française, F. Alcan, Paris, 1908.

la préhistoire, tandis qu'il a fallu à celle-ci des siècles et des siècles, pour atteindre la perfection qu'elle possède aujourd'hui. L'attention sponlanée se réalisant d'emblée, sans aucun effort de notre part, ne peut pas, quoiqu'on en dise, laisser dans notre esprit de si profonds souvenirs que l'attention volontaire : l'on ne se souvient que dans la mesure où, à l'origine, Ton s'est fait effort à soi-même.

Si nous n'étions armés que de l'attention spontanée, pour observer la nature ou pour nous étudier nous-mêmes, nous serions incapables d'y parvenir. Une attention sans effort, sans durée, créerait en nous une conscience dispersée, molle et sans résistance. N'oublions pas que l'attention volontaire est la forme vraie de l'activité réfléchie de l'homme : elle constitue son œuvre propre, elle est un témoignage éclatant de sa force et de son intelligence ; elle maintient notre esprit dans l'unité et l'harmonie.

Il nous reste à trancher un petit débat qui ressemble un peu, par la manière dont il se pose, à celui que nous avons élucidé tout à l'heure, lorsque nous nous sommes demandé si l'attention rendait nos sensations plus intenses ou si elle ne faisait que les éclaircir? Elle les éclaircit, avonsnous dit. Maintenant, il faut nous demander, si l'attention volontaire a un pouvoir analytique ou si elle a un pouvoir de « clarification » déterminé par un mécanisme de réduction ?

Dire que l'attention possède un pouvoir analytique, c'est supposer qu'elle peut dissocier, comparer, des idées entre elles. Affirmer quelle a un pouvoir de « clarification », c'est lui reconnaître un certain pouvoir analytique, mais aussi et surtout, un pouvoir synthétique. Au fond, ces deux doctrines sont proches parentes fune de l'autre, car si on les examine d'un peu plus près, Ton se rend compte que l'attention possède tout à la fois un pouvoir analytique et synthéthique.

Stumpf (i) est l'un des meilleurs représentants de la théorie analytique. Lange (2) qui défend la deuxième opinion, oppose à Stumpf deux arguments assez sérieux :

i^Pour séparer, par l'attention, une représentation d'un

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