Stumpf, Tonpsycholog., t. I et II
a. Lanoe, Psjychologuitch. Issledovaniia, IV, in-8*, 296 pages. Odessa,
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Îl8 PHYSIOLOGIE ET PSYCHOLOGIE DE l' ATTENTION
grand nombre d'autres, il faudrait d'abord bien connaître» cette représentation;
a' L'effet analytique de l'attention ne se produit que dans un ordre déterminé ; on examine successiyement les différentes parties d'un objet.
Dans l'attention volontaire, je connais presque toujours à l'avance l'objet de mon effort ; mais il faut d'abord que je l'analyse puis que je le dégrossisse, que je le « clarifie ». Si j'entends parler d'un article intéressant sur l'attention, que ferai-je ? Je me procurerai cet article, je l'analyserai d'abord, puis je le réduirai, le synthétiserai, non pas en « bloc », mais seulement dans ce qu'il me paraîtra contenir de nouveau ou d'intéressant. Analyse, réduction, synthèse, telles sont bien les opérations les plus courantes de l'attention volontaire. En fait, aucune de ces deux théories n'est absolument exacte, puisque chacune confond la partie avec le tout. L'attention volontaire a un pouvoir analytique et synthétique tout à la fois. Elle part, tantôt du général pour arriver au particulier et, tantôt du particulier pour arriver au général. Plus elle se concentre et d'autant elle rétrécit le champ de son objet, parce qu'elle passe au « crible » tout ce qui n'est pas en rapport avec cet objet, en même temps qu'elle éloigne les faits « acquis » pour songer à d'autres. L'attention volontaire part donc du désordre pour arriver à l'ordre ; elle peut dissocier provisoirement les éléments de leur objet, mais elle les unifie et les synthétise par la suite.
L'attention spontanée est la forme la plus ancienne de notre activité investigatrice: elle est si vieille dans l'homme, qu'elle ressemble maintenant, à première vue, beaucoup plus à un acte instinctif qu'à un acte intelligent. L'attention volontaire est la création même de l'homme : elle a progressé en même temps que Tindividu et que l'espèce ; elle constitue notre meilleur appareil d'investigation envers la nature ; elle agit par analyse et par synthèse, mais elle « éclaircit » et « clarifie », en définitive, nos représentations sensorielles et mentales.
i6. — L'attention est régie par le déterminisme
scientifique.
Ce serait tomber dans une grave erreur que de croire que l'attention est toujours libre ou qu'elle est absolument libre. Si elle se [>orte, le plus souvent, là où nous voulons, elle se porte aussi parfois, malgré nous, où elle veut. Je ne suis pas embarrassé pour trouver, au hasard, quelques exemples qui illustreront le dernier fait que je viens de signaler. L'individu qui vient d'éprouver une émotion, qui vient de se « disputer » violemment, revient constamment et dans les mêmes termes sur l'objet de sa dispute : il se trouve pratiquement dans l'impossibilité d'agir autrement. Le paresseux qui se •dit chaque jour impunément, qu'il travaillera demain, remettant toujours au lendemain, sans jamais commencer à réaliser sa promesse, tombe sous le coup d'un déterminisme qui n'est pas niable. C'est dire que l'attention se laisse influencer, plus ou moins, comme tout ce qui existe dans la nature, par les agents externes et internes.
En principe, l'attention, surtout lorsqu'elle est volontaire, semble nous permettre de penser et d'agir à notre guise ; en fait, elle se trouve plus ou moins émoussée dans son action synthétique, par les agents extérieurs et mécaniques, par nos tendances innées ou acquises. Elle n'est pas absolument déterminée et elle n'est pas, non plus, absolument libre. En faisant la moyenne de ces deux extrêmes, je la placerai plutôt vers la liberté et je dirai qu'elle est relativement libre. Prenons, chez Richet (t), un exemple typique du pouvoir relatif de l'attention. Il s'agit d'une sentinelle de grand garde qu'on a prévenue d'une surprise offensive de l'ennemi, pour cette nuit. Le pauvre soldat de faction concentre aussitôt une grande puissance de réflexion et de direction. Toutes ces idées aboutiront au même point, il les dirigera dans le même sens ou plutôt, « elles se dirigeront malgré lui dans le même sens ». L'on ne peut nier que cet homme, dominé
(i) Ch. Richet, Psychologie générale, p. 169, i vol. in-ia, 8*édit., F. Alcan, Paris, 1910.
par la crainte d'une surprise, ne commande plus nettement à son attention.
L'attention obéit donc surtout à un certain déterminisme^ lorsqu'elle contient une part de sentiment ou d'émotion. L'émotion affaiblit et dissout. Dans l'attention affective, il ne saurait donc être question de liberté. Dans l'attention volontaire, au contraire, à condition qu'aucun sentiment violent ne s'interpose, l'individu est à peu près libre de son allure et de son action. Je puis chercher un problème délicat et ne pas me déranger pour regarder dans la rue la foule qui crie et gesticule. Je ne suis pas assez maître de moi, pour ne pas entendre un peu cette foule et pour ne pas me laisser légèrement distraire par elle, mais je le suis assez^ ])our ne pas me laisser absorber et envahir sans résister ; je suis même en mesure d'atténuer fortement la portée de cette excitation. L'ennemi de l'attention, c'est le sentiment. Là où il y a du sentiment, l'on est régi par un certain déterminisme. Le stimulant de l'attention, c'est l'effort, c'est la volonté. Par l'effort, nous évitons l'intrusion totale du sentiment dans Tattention, mais nous n^empêchons pas qu'il n'y pénètre quelque peu. L'effort crée aussi la fatigue, et dans la fatigue, l'homme est difficilement maître de son attention, difficilement libre de ses actes.
L'attention spontanée et l'attention affective obéissent souvent à un certain déterminisme psychique : elles sont relativement « déterminées ». L'attention volontaire se débarrasse presque toujours du facteur sentiment; aussi l'on peut dire qu'elle est relativement libre.
17. — L'attention implique toujours une certaine tendance à la distraction
En expliquant, dans le chapitre précédent (n° i5), que les oscillations de l'attention correspondaient, soit à un relâchement faible ou fort de nos muscles sous l'action de la fatigue, soit aux excitations extérieures qui nous harcèlent sans cesse, j'ai envisagé la question, du point de vue psychophysiologique. Il me reste maintenant à dire un mot des données psychologiques en rapport avec l'attention. Que l'on dise, oscillations de l'attention ou distraction de l'atten-
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tioii, l'on désigne, de part et d'autre, le même phénomène. Les oscillations sont de faibles fluctuations, de faibles et d'éphémères distractions. Mais si nous réunissons ensemble toutes ces petites fluctuations, nous obtiendrons une suite ininterrompue de distractions faibles. L'on entend, en général, par « distraction », l'état négatif de l'attention. Il suppose une certaine durée ; l'oscillation, au contraire, n'est qu'un incident, dans l'attention. La distraction joue un très grand rôle dans notre vie de l'esprit : elle s'interpose souvent dans son fonctionnement régulier et continu. L'on pourrait presque dire qu'elle existe en nous sous la forme de tendance. Si je ne craignais de trop simplifier la vie psychique, je dirais même qu'elle se résume tout entière dans l'état de distraction et dans l'état d'attention.
La distraction tient à une foule de causes (i): la maladie, la faiblesse congénitale, etc. nous privent souvent du pouvoir de concentration de notre esprit. L'on observe communément, en outre, que les caractères impulsifs sont presque toujours des distraits, parce qu'ils ne peuvent fixer longtemps la même idée. Ils ressemblent aux abeilles qui butinent de fleur en fleur, avec cette difl*érence cependant qu'ils ne produisent jamais de miel, j'entends, dans l'espèce, jamais d'attention réelle. Ce sont des esprits dispersés ; ils sont difl*érents des esprits coordonnateurs, logiques et patients qui viennent presque toujours à bout de tout.
Nous sommes le plus souvent distraits par le sentiment et par l'émotion, parce que ceux-ci ne peuvent vivre en bonne intelligence avec l'attention. Tandis que l'attention reconstitue et synthétise les éléments de la vie de respril,l émotion, au contraire, les désagrège et les dissocie. L'émotion rend « misérable », répète souvent avec juste raison M . l*ierre Janet. L'attention, qui constitue la base de l'adaptation mentale, maintient constamment présent en nous le sentiment du réel, le sentiment d effort.
La qualité de l'mdividupeut aussi créer,là comme ailleurs, des distractions appropriées (2) : l'on trouverait surtout ces
(i)HtKTiî, Pourquoi sommes-nous distraits? i vol. in-ia (iraduct. Dupam), Paris, F. Alcan, 1895.
(2) Voir BiNET, les Distraits, Année Psychologique, 1902.
formes de distractions individuelles, chez les savants selon qu'ils sont mathématiciens, physiciens, biologistes, etc. ; ils ont tendance à être distraits, de telle manière plutôt que de telle autre. Cependant, il faut bien se garder de confondre l'état de distraction générale, c'est-à-dire l'incapacité fonctionnelle d'être attentif à rien, avec la distraction proprement dite, qui n'est qu'une conséquence directe de l'attention, puisqu'elle est l'état inverse et qu'elle suppose simplement le relâchement des muscles sous l'influence de la fatigue, ou encore, la tension des muscles, pour un objet tout autre, que celui qui convient: Newton faisant bouillir sa montre, cependant qu'il tient un œuf à la main, qu'il croit être sa montre : Archimède parcourant tout nu les rues de Syracuse en criant :« Eurêka ! Eurêka»! ne commettent que des distractions partielles, en relation directe avec un état d'attention.
Le fait d'être auditif, visuel ou attentif à une chose quelconque, suppose que l'on est distrait à quelque autre chose. Au beau milieu de son discours, alors qu'il est tout entier dans son sujet, il se passe autour d'un orateur une foule de petits incidents qu'il ne perçoit pas, qu'il n'enregistre pas, auxquels il ne réagit pas. L'homme jouit d'un pouvoir relatif en tout et pour tout. Il ne peut être absolument présent d'espiit, là et ailleurs, en même temps; s'il se dédouble, il se morcelle et s'alTaiblit : c'est pourquoi, il y a une (( distraction » nécessitée par la force même des choses ; elle est en fonction même de l'attention, et elle est le propre de tout le monde, de tous les gens capables d'attention, s'entend. Les effets et les causes externes de la distraction sont bien caractérisés, dans les tours de prestidigitation. L'opérateur disperse Taltention pour tromper ses auditeurs : i" d'une main il leur désigne quelqu'un ou quelque chose et, aussitôt, tous les regards se dirigent de ce côté, le prestidigitateur saisit habilement cette occasion, qu'il a volontairement provoquée pour accomplir son jeu de l'autre main.
2® L'opérateur agit brusquement et par surprise ; personne n'a pu préparer son attention.
3° Il opère si vite, que les auditeurs ne peuvent ni suivre, ni décomposer ses mouvements. Ces trois moyens sont également favorables pour distraii'e l'attention. Dans le
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premier cas, il y a dispersion de l'attention ; dans le second, il y a surprise de l'attention ; dans le troisième, il y a trop grande vitesse. Dispersion, choc et mouyement rapide constituent donc trois causes de distraction, si attentif qu'on veuille être.
La deuxième distraction est celle qui est provoquée par la fatigue ou par les excitations extérieures ou intérieures; elle est faite d'oscillations légères, de distractions partielles. Ce sont ces petites distractions éphémères, ces petites oscillations qui maintiennent constamment présente à notre conscience la sensation d'effort. La troisième distraction est générale et sans objet : elle se rencontre surtout dans les états pathologiques de l'esprit (i).
i8. — Conclusions
A la répercussion générale de l'attention sur la vie organique, devait nécessairement correspondre une action générale sur la vie psychique. Je ne m'étais pas trompé. En tout et pour tout, l attention nous a apparu, comme un phénomène excessivement actif, dont la fatigue seule peut avoir raison. Nous avons pu constater que cette activité complexe et délicate qui caractérise l'attention, en fait la fonction, la plus générale comme la plus précieuse du cortex psychique. Elle clarifie nos sensations, augmente la vitesse de nos processus psychiques, crée des souvenirs, des images, des associations d'idées heureuses et originales ; sa grande fonction est l'adaptation mentale : elle groupe en faisceau toutes nos énergies psychiques, afin d'atteindre méthodiquement, rationnellement le but qu'elle s'est proposé. Derrière une immobilité, qui n'est qu'apparente, elle cache une activité fiévreuse, qui ne saurait être expliquée par un mécanisme d'arrêt. Je ne puis mieux comparer l'action intérieure qui se déroule chez l'être attentif, qu'au puits de mine qui semble désolé et triste à sa surface, tandis qu'à l'intérieur, tout au fond de ses entrailles, une nuée de bras s'actionnent fébrilement et travaillent sans répit.
(i) Voir pp. i65 etsuiv., i5? et suiv. de cet ouvrage.
Nous nous sommes rendu compte, qu'à l'instar de tous les phénomènes psychiques, l'attention est susceptible de représenter une infinité de degrés. Malheureusement, notre intelligence a beau s'aider de la meilleure technique expérimentale, elle ne saisit nettement qu'un petit nombre de ces degrés . Tantôt d'origine sensorielle, tantôt d'origine intellectuelle, l'attention, proprement dite, implique toujours un certain effort, une certaine tension de notre esprit. Il faut, avant tout, la distinguer nettement des éléments qui s'y surajoutent et qui la modifient, dans son activité superficielle et profonde. Elle n'est, en définitive, conditionnée que par un mécanisme moteur actif qui sait choisir, élaborer et vouloir.
Elle peut se manifester sous la forme spontanée ou volontaire, parce qu'elle correspond ainsi à ses deux objets principaux : 1° l'objet sensoriel ; 2" l'objet intellectuel. L'attention spontanée est le plus souvent en rapport avec la qualité, la spécificité de chacun; l'attention volontaire est la seule digne, quoiqu'en disent les adversaires, du sens qu'on attache à l'action d'effort : elle est la création même de l'homme, elle constitue son meilleur instrument d'investigation scientifique ; elle crée, en outre, « l'attention habituelle », qiii a pour but d'économiser notre effort et qui nous permet d'employer ailleurs notre activité. Nous avons vu que l'attention la plus parfaite n'était pas absolument libre, qu'elle subissait, comme tout phénomène naturel, l'iiiQuence du milieu et du moment. Nous nous sommes rendu compte que le sentiment et surtout l'émotion provoquent souvent la distraction, et, pour tout dire, qu'ils en sont les meilleurs agents. Les oscillations de l'attention, ai-je dit, sont des distractions partielles et indispensables au maintien de l'attention et du sentiment d'effort. Si je me suis gardé de reparler de l'activité originelle de l'attention, c'est parce que je crois en avoir dit assez long au chapitre précédent. Partout l'attention nous a apparu comme un phénomène général à mécanisme actif, qui se caractérise par la concentration volontaire ou involontaire de notre activité psychique et organique, au profit d'une idée ou d'un groupe d'idées.
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Il me reste, maintenant que j'ai montré toutes les formes et tous les degrés que peut atteindre l'attention normale, à redescendre de ces hauts sommets de l'activité psychique, afin d'étudier en détail la désagrégation progressive de notre faculté d'adaptation mentale. Les phénomènes morbides, en rapport avec la dissolution même de l'attention, sont assurément aussi intéressants à étudier, que les phénomènes normaux. Dans tous les cas, l'étude raisonnée des faits pathologiques en rapport avec l'attention sera pour nous d'un précieux secours et nous permettra de connaître un peu plus clairement cette importante manifestation de l'esprit.