Troubles des réflexes visuels
L'appareil de la vision étant très proche, en même temps que constamment en relation avec les centres cérébraux, se trouve toujours atteint dans les maladies de la personnalité où Ton observe la disparition de notre faculté d'adaptation mentale. Les troubles visuels constituent un indice très sûr de l'état de la maladie d'un individu quelconque.
11 faut savoir différencier les excitations extérieures ou intérieures de l'acte même de regarder. 11 y a cependant entre ces deux espèces de phénomènes, la même parenté, qu'entre l'effort et l'attention. Quand je veux voir, j'adapte par de petits mouvements d'effort mon œil à son objet. Mais, pour maintenir cet effort, pour regarder intelligemment et patiemment comme le font les savants dans leur laboratoire, il me faut une attention perspicace et délicate. Là, comme ailleurs, il faut pratiquer des synthèses mentales, des synthèses d'images à forme visuelle. Je ne suis pas surpris d'apprendre que le réflexe, si bien dénommé par Louis Dor (2), « d'attention visuelle », soit un des premiers atteints dans la désagrégation de l'attention. L'attention visuelle ne joue-t-elle pas, en elfet, dans notre vie psychique, un rôle des plus importants ? L'appareil visuel nous est utile à tout moment et en toute circonstance. L'on peut môme dire que l'attention visuelle intervient dans la plupart de nos sensations. P]st-ce qu'un bruit, une odeur, une sensation quelconque ne suflisent pas, le plus souvent, à provoquer, à mettre en éveil notre attention visuelle ? Je puis même diriger ma vue vers un point où je ne vois rien, mais simplement parce que mou intelligence m'avertit que je verrai
(i) Chapitre V, pp. 176 et 176 de cet ouvrage.
(2) Louis DoH, La Faliifue oculaire, i vol. in-ia (Actual. médic), Puris, 189a.
PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE DE l' ATTENTION l33
quelque chose : c'est ainsi d'ailleurs que l'on passe de l'intériorisation à l'extériorisation. C'est ainsi aussi que Tintelligence, le cortex psychique, en se dissolvant, en s'atrophiant, provoque des troubles de la perception visuelle, de la sensation visuelle même et de tous les sens en général.
Quel est le mouvement qui caractérise l'attention visuelle? L'attention visuelle n'est pas seulement une inhibition d'autres mouvements, elle est surtout le résultat d'un mouvement propre. L'activité de ce mouvement ne siège pas dans les muscles, mais bien au contraire dans les neurones moteurs. L'attention visuelle doit être assimilée « à tous les mouvements réflexes » (i), quoiqu'elle soit le plus conscient de tous.
La fatigue oculaire du réflexe d'attention visuelle correspond à peu près aux stigmates de l'asténopie rétinienne. Ici et là, riudividu manque d'énergie, réagit lentement à une excitation visuelle, quoique sa vue soit normale en tout le reste. Cette anomalie de la rétine provient surtout de la fatigue générale de l'appareil visuel. Le sujet éprouve, en un mot, une grande difficulté à fixer son attention visuelle, pour ne pas dire que le plus souvent cela lui est impossible.
Tous ces phénomènes oculaires se remarquent constamment dans les maladies nerveuses et mentales, parce que l'individu est alors capable de faire un effort sérieux, prolongé, et surtout de le faire bien. L'on compte encore bien d'autres troubles, d'ordre sensitif et moteur, qui sont en relation avec l'attention visuelle, mais tous se ramènent au caractère commun que je viens de citer, c'est-à-dire à l'impossibilité de pouvoir faire un effort continu. C'est ainsi que l'on remarque dans un grand nombre de maladies des éternuements consécutifs à l'excitation de la rétine par une lumière trop intense. Cependant, ainsi que le fait fort bien remarquer L. Dor, dans son beau travail sur la latigue oculaire, l'excitation ou le ralentissement des réflexes alio-sensitivo-oculaires ou oculo-alio-moteurs, est très difficile à observer et à mesurer, parce que nous ne possédons pas encore une technique suffisante : il nous faudrait des appareils enregistreurs, d'une délicatesse presque idéale.
(i) Louis Dor, loc. cit.
NAYRAC lO
l34 rilYSIOLOGlE ET PSYCHOLOGIE DE l'aTTENTION
La plus haute expression que puisse atteindre le réflexe TÎsuel, c'est le spasme épileptique ou hvpéiésie. Ici, l'œil réagit à une vitesse exagérée et répétée avec un rythme automatique remarquable. Le phénomène inverse, la parésie, se rencontre moins souvent. Mais une attention visuelle soutenue, prolong^ée, provoque aisément la fatigue générale de tout l'organisme. Le malade peut même localiser plus spécialement sa fatigue dans un ou plusieurs membres. Cette À fatigue est si bien d'origine oculaire, que le malade éprouve comme un besoin intense de fermer les yeux afin de la faire disparaître (i) En général, cette parésie se porte sur les muscles de la tête. Le malade se plaint alors de vertiges, et répèle invariablement : « La tête me tourne, mais ]e sais que je ne tomberai pas. » Je connais une personne de cinquante-cinq ans, qui travaille beaucoup du cerveau et qui éprouve constamment ce phénomène. Elle n'arrive à s'empêcher de tomber, qu'en fixant ses regards, sans aucun but précis, à dix mètres environ devant elle. Mais s'il lui advient de fixer une grille, une porte, un passant, aussitôt les mêmes phénomènes recommencent. Ces tronbVs de l'attention visuelle n'ont d'autre origine, tout au moins dans ce dernier cas, qu'une anémie cérébrale et, par dérivation, qu'une fatigue générale oculaire.
Le mélancolique, qui est en général l'un des malades les plus pauvres en attention soutenue et adaptée (nous le verrons mieux tout à Theure) présente toujours des troubles oculait^es graves qui sont d'origine psychique plutôt que physique. Les excitations cutanées, tactiles et douloureuses, les émotions-chocs, provoquent chez lui une dilatation réflexe assez bien caractérisée du sphincter iridien. Mais ce réflexe peut disparaître dans bon nombre de processus psychopatliiques, comme la mélancolie stupide et confuse, les démences d'origine organique et la paralysie générale. Enfin, il est aussi d^s cas de mélanco'ie confuse ou même de mélancolie simple, où. les réflexes, tout en n'étant pas totalement perdus, se produisent d'une manière très lente : le temps de réaction, mesuré an chioroscope, témoigne d'ailleurs d'une durée double ou triple de la nor-
(i) L, D*R, loc. cit.
PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE DE l' ATTENTION l3&
maie. Je finirai par où j'ai commencé: la fatigue des réflexeR oculaires — dits d'attention visuelle — accompagne toujours la disparition de notre faculté d'adaptation mentale ainsi que ses attributs, l'attention, l'effort et la volonté. Cette fatigue se traduit en général sous la forme d'hypérésie ou de parésie, mais elle se révèle surtout, par la disparition, plus ou moins giande, du réflexe d'accommodation , qui, à son tour, provoque presque toujours la disparition des autres réflexes.