Troubles de l'ouïe et troubles de Tattention
L'appareil auditif joue un rôle fort important dans la perte des fonctions psychiques, parce qu'il constitue un terrain très propice aux hallucinations.
Les hallucinations de la vue peuvent encore à la rigueur se contrôler, tandis que les hallucinations de l'ouïe échappent à tout contiôle. L'on dirait que les délirants s'attachent précisément aux hallucinations auditives en raison même du caractère fuyant et invérifiable qu'elles revêtent. Je me souviens, à ce sujet, d'un malade ty[)ique. Un paralytique général, de taille moyenne, s'était bien persuadé qu'il descendait d'une race de géants, et qu'il atteignait lui-même plus de deux mètres de hauteur (i).
11 avait conformé sa démarche, son attitude et sa station verticale à cette monomanie ; c'est tout au plus s'il ne marchait pas sur la pointe des pieds, pour se rehausser encore davantage. M . le professeur Dumas, en nous le présentant, eut l'idée de mesurer exactement sa taille, afin de lui prouver, « de visu », qu'elle était très moyenne. Aussitôt le malade se sentit ébranlé dans son système; il fut même stupéfait de ce faible résultat. Il ne trouva d'autre raison à son aberration que la suivante : « Je croyais avoir plus de deux mètres de hauteur, parce que je m'étais couché, un jour, sur un banc et que je l'avais couvert tout entier. » Mais il n'eut pas l'idée de se dire que ce banc n'avait pas deux mètres de long. Voici donc une hallucination visuelle de grandeur, qui a pu être détruite dans l'esprit du malade, au moins pour un certain temps, par des preuves irréfutables ; il n'en est malheureusement pas de même pour les hallucinations auditives, en relation avec l'attention. Ici Ton ne peut montrer ou faire avouer aux malades, ne fût-ce qu'un instant, que l'objet de leur hallucination n^existe pas ou n'a
(i) Laboratoire de psychologie de Sainte-Anne. Service du professeur Joffroy, conférences pratiques de M. G. Dumas, 1904.
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jamais existé. C'est pourquoi, je le répète, les malades semblent préférer les lialluciriations auditives aux hallucinations visuelles; dans tous les cas, celles-là sont toujours plus nombreuses et plus graves que celles-ci. Nombreux sont aussi les malades qui entendent des « voix » qui leur parlent ou qui entendent des sons et des cris, qui n'ont d'aulre fondement que la désagrégation de leurs centres auditifs ou de l'appareil externe, ou simplement même, que leur imagination malade. Le persécuté, le délirant, le mystique, le mélancolique et ie stupide ont presque toujours, à un degré plus ou moins intense, des troubles graves de l'ouïe . Il n*est pas jusqu'à l'anomalie de l'audition colorée qui ne soit reliée directement à des troubles partiels de l'association des idées et de l'attention auditive. Pour qu'un son détermine, en même temps, une image ou une sensation de couleur, il faut nécessairement que Ton fasse une association anormale, et tout le monde sait que l'association des idées a des rapports constants et étroits avec l'activité de l'attention.
7. — Anomalies du goût et de l'odorat dans la désagrégation de l'attention.
Ces deux sens ont surtout leur activité troublée dans les folies toxiques, la mélancolie, l'hypocondrie, la paralysie générale, les maladies sexuelles, etc. Le fétichiste, par exemple, concilie parfaitement telle odeur nauséabonde avec le plaisir sexuel. Le sadique fait jaillir souvent du sang, qu'il boit avec rage, en associant le sens de la vue au sens du goût : il donne libre cours à sa triste passion.
Mais l'^on peut trouver, dans la vie pratique, des exemples beaucoup plus moraux, mais qui contiennent cependant une forme morbide. Schiller, qui ne pouvait travailler qu'en respirant l'odeur de pomme pourrie, avait certainement un trouble partiel de l'appareil olfactif. Il n'est pas normal qu'une odeur révoltante excite et entretienne l'effort et l'attention. Mais ce qui est incompréhensible, c'est que cette odeur bizarre favorisât l'attention du grand poète.
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8. — Troubles de la respiration en fonction des troubles de l'attention.
Si des aberrations ou anomalies externes, proprement dites, nous passons aux troubles plus profonds des fonctions physiologiques générales de notre organisme, nous constaterons encore de nombreuses perturbations, qui n'auront d'autre origine que l'amoindrissement de l'activité de 1 adaptation mentale et de l'attention.
Il s'agit ici, comme toujours, de mesures graphiques qui n'ont pas un rapport absolument direct avec l'attention» mais qui n'en sont pas moins solidaires de son activité morbide.
Selon que l'on a affaire à un paralytique général excité ou calme, à un mélancolique actif ou passif, l'on obtient des graphiques respiratoires à allure lente ou précipitée, mais, en aucun cas, comparables aux grapliiques normaux. Les graphiques respiratoires, en rapport avec des états pathologiques, accusent donc une hypoactivité si l'individu est triste et calme, et une hyperactivité s'il est joyeux, violent ou agité. Ainsi, dans les états anxieux (attention imposée), le graphique respiratoire diminue en fréquence, en durée et en profondeur. I^e mélancolique anxieux, le paralytique général, surtout l'alcoolique mélangent à leur respiration des tremblements émotifs bien accentués des muscles respiratoires, surtout dans la phase de l'inspiration. En ])renant soin, à l'origine de toutes ces mesures graphiques, de diviser les malades en deux classes, les excités et les <léprimés, l'on se rend tout de suite mieux compte de la j)ortée des résultats obtenus. Ainsi à la dépression (état lent) correspond le ralentissement de l'activité respiratoire, caractérisé par la diminution de son rythme général, tandis qu'à 1 excitation (état actif) correspond une augmentation dans la fréquence respiratoire. M. V. Pachon (i) a formulé, dans
1. D' V. Pachon, Etude s expérim, sur la fréquence et le rythme de Ul respiration, i vol. in-8% Paris, 1892.
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une thèse remarquable, un loi de la respiration morbide, qui est de la plus haute importance : « En dehors de toute altération fonctionnelle médullaire, par le fait mênie de l'existence de troubles dans les fonctions psychiques, il peut se produire des modifications variées dans le rythme respiratoire. » La vie organique générale ne peut fonctionner normalement, si le cerveau est atteint dans Tune quelconque rie ses parties. C'est pourquoi il ne peut y avoir des troubles psychiques sans perturbations correspondantes de la respiration.
9 . — Troubles circulatoires et désagrégation de l'attention.
Quoique le pouls ne présente pas, dans les maladies de Tesprit, des modifications bien caractérisées, il varie cependant en forme et en rythme, selon l'état général du sujet. Dans les formes chroniques, il est ordinairement normal, sauf chez les hallucinés et durant leurs grandes crises d'agitation. 11 est fréquent et élevé chez les maniaques ; il atteint la plénitude de la fréquence et de l'élévation chez les mélancoliques anxieux et dans les formes aiguës de l'angoisse.
Au contraire, le pouls est ralenti, dans la mélancolie dépressive. Les variations de la tension artérielle sont constantes chez les aliénés; l'on observe aussi couramment, chez eux, le dicrotisme et le polycrotisme du pouls.
lo. — Troubles des fonctions digestives dans la désagrégation de l'attention.
Dans les maladies de la moelle et de l'encéphale, en général, l'intelligence va s'affaiblissant lentement, progressivement et parallèlement aux troubles des fonctions digestives. L'on peut répéter avec Gullerre que, de toutes les fonctions physiologiques qui se trouvent désagrégées ou, tout au moins, modifiées, par la dissolutioa des facultés psychiques, la digestion est, sans aucun doute, Tune des plus atteintes. Du reste, l esprit influe constamment, par le grand sympathique, sur la vie d'absorption et de digestion.
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Le dyspeptique qui est rouge et congestionné, après son repas, est incapable de la moindre attention. Certains jours, il lui sera même impossible de lire son journal. Il passera d'une colonne à une autre, lira des fragments d'article, et, au bout de quelques minutes, sera pris d'un « bâillement » d'origine stomacale ; il laissera là la feuille « quotidienne » pour s'abandonner à un état de somnolence irrésistible. Le dyspeptique fuit souvent le monde et la foule ; il n'aime pas les divertissements. Il préfère être attentif en lui-même et vivre seul. Combien d'écoliers, qui ontde la peine à faire leurs devoirs, ou à apprendre leurs leçons, sont qualifiés de paresseux et traités en conséquence, alors que le vrai coupable, c'est l'estomac ? Le dyspeptique qui souffre constamment, en arrive aisément à faire presque la nuit dans sa conscience. A chaque instant, il est obligé de produire des efforts, pour réapprendre, ce qui lui était naguère facile. Une simple lettre à écrire, une visite à faire, un petit compte à établir, sont autant de fardeaux qui pèsent lourdement sur le cerveau du dyspeptique. Il n'est plus apte à l'effort, il le redoute, l'évite même parfois. Robin (i) cite le cas d'un diplomate étranger qui dut abandonner son poste, parce que des troubles digestifs le « distrayaient » complètement de ses occupations journalières, parce qu'il se sentait incapable d'être attentif d'une manière satisfaisante. Il est tel dyspeptique qui se plaint d'être, par moments, « le prototype de labrutissement parfait ». Mais tous ces phénomènes ne sont rien en comparaison des hallucinations que ces malades peuvent avoir. Bouchard (^) les a fort bien décrites: a Elles sont solennelles et silencieuses .» Le malade voit défiler lentement des cortèges, tantôt laïques, tantôt religieux. Chaque personnage s'approche sans bruit, « regarde le patient sans dire un mot et disparaît ».
Les causes psychiques qui influent le plus sur la nutrition des malades de l'estomac et du système nerveux, sont provoquées par l'aboulie profonde qui les caractérise. Cette désagrégation psychique et physique est l'œuvre patiente
(i) Robin, Maladies de l'estomac, 2' fasc, i vol, in-8*, Paris, 1910, p. GG6.
(2) Bouchard, Leçons sur les aiito-intoxic . dans les maladies, i vol. in-8*, Paris, 1887.
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des centres nerveux d'élaboration : il en est ainsi, dans la stupidité mentale, le délire aigu, la dyspepsie, la gastralgie, etc. Il faut reconnaître, cependant, qu'il j a une deuxième cause, d'origine corticale, celle-là, mais qui favorise aussi beaucoup la déisagrégation mentale et physique. En même temps que l'attention disparaît, toutes les autres facultés, privées de leur meilleur ressort, s'affaiblissent progressivement : il en est ainsi surtout dans la démence, la paralysie générale, l'excitation maniaque, l'hystérie, etc. L'on peut donc conclure qu'il n'y a pas de maladies d'estomac, de maladies mentales, sans des troubles plus ou moins graves, de l'adaptation mentale et de l'attention, et qu'il n'y a pas de troubles de celle-ci, sans désorganisation des fonctions physiologiques le plus constamment en rapport avec le cerveau.