‹ Physiologie et psychologie de l'attention: évolution, dissolution, rééducation, éducationChapitre 45 sur 77 · CHAPITRE V PSYCHOLOGIE PATHOLOGIQUE DE L'ATTENTION · texte numérisé non relu

CHAPITRE V PSYCHOLOGIE PATHOLOGIQUE DE L'ATTENTION

La dissolution de l'attention : ses étapes; ses formes; son objet; ses effets; conchisions. '

T. — Hiérarchie des désordres mentaux provoqués par la dissolution de l'attention.

L'adaptation mentale nécessite, pour qu'elle puisse se maintenir toujours souple et toujours présente à notre conscience, des synthèses psychologiques continuelles, des actions constantes d'effort et de volonté. Mais cette faculté de l'esprit est susceptible d'être amoindrie, d'être diminuée dans son activité générale, et lorsqu'elle se désagrège, c'ea est fuit, au moins pour un certain temps, de notre intelligence. Plus l'adaptation se désagrège et d'autant l'intelligence se disperse et s'affaiblit.

L'individu en arrive bientôt à ne vivre qu'automatiquement et instinctivement. Nous savons maintenant qu'il ne saurait y avoir de désagrégation mentale sans désagrégation des fonctions générales de l'organisme ; il y a un certain parallélisme, pour ne pas dire un rapport étroit, entre la dissolution des facultés psychiques et la désorganisation des fonctions physiologiques. A tout le moins, la désagrégation de l'attention entraîne, aussitôt ou presque aussitôt, la dissolution du mécanisme moteur de l'association des idées, de la mémoire, de la sensibilité, etc., parce que toutes ces facultés dépendent essentiellement de Tactivité de l'adaptation mentale. L'être qui n'a plus d'attention perd.

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presque du même coup, la propriété d'acquérir des souvenirs nouveaux. Il doit même lutter alors contre lui-même^ car s'il ne progresse plus, il court, en surplus, le risque très grave de perdre le fonds de ses anciens souvenirs et la meilleure partie de ses perceptions acquises.

La i)sychologie pathologique de la physiologie pathologique de l'attention va nous éclairer sur la marche régressive de l'attention. Les malades réalisent, pour le psychologue, des expériences toutes faites, qu'il ne pourrait jamais provoquer lui-même et dans d'aussi bonnes conditions par des procédés artificiels.

Comment vais-je classer les maladies de lesprit, si je veux analyser i)sycho!ogiquement, le mieux possible, les désordres mentaux produits par la dissolution de l'attention ? L'on pourrait établir une échelle des troubles de l'attention, selon la qualité de la maladie ; Ton pourrait aussi les classer selon les formes de l'attention, c'est-à-dire en attention spontanée et volontaire. M. Ribot a fait aussi une classification fort judicieuse; mais par un sentiment de faiblesse, je vais classer les désordres de l'attention selon mes propres expériences, c'est-à-dire selon la capacité d'attention qui caractérise, en général, chaque maladie, sans trop tenir compte des variations individuelles, puisque cette classification aura plutôt une portée méthodique, qu'une signification foncièrement juste ou durable.

Cinq grandes étapes, correspondant à cinq groupes différents de maladies, me paraissent caractériser la dissolution progressive de l'attention :

1° En première ligne, je rangerai les psychasthéniques, les hystériques, les débiles, les persécutés hésitants, les mystiques faibles, les dyspeptiques, les douteurs, etc. ;

2° Le deuxième stade comprend : les paralytiques généraux (débutant), les déments et les crétiniques ;

3° En troisième lieu on remarque les persécutés réticents, les hypocondriaques, les déments avancés, les mélancoliques simi)les, les excités maniaques, les paralytiques généraux avancés ;

4'' A la quatrième étape, l'on rencontre }es persécutés typiques, les mélancoliques anxieux et les mélancoliques confus ;

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5** Dans la cinquième série, je classe d'abord ceux qui ont toujours eu une attention faible : a) les idiots, les crétins typiques ; b) en deuxième lieu, je groupe ceux qui ont perdu à peu près complètement l'attention : les aphasiques complets (i), les confus mentaux comi)liqués; entinje place encore dans cette dernière catégorie les individus qui atteignent une trop grande attention, qui parviennent jusqu'au uionoidéisme absolu de Ribot, c'est-à-dire les mystiques ardents et ceux qui dépassent les limites ordinaires de l'extase pure et simple. L'on peut dire que l'extrême attention et l'extrême distraction se rencontrent ; l'on peut même schématiser, presque mathématiquement, ces deux rapports, ces deux égalités :

o attention = Distraction totale.

QO attention = Distraction totale. «

Je vais reprendre maintenant, de plus près, cette classification un peu spécieuse, car j'aurais voulu qu'elle eût une base foncièrement positive, mais il n'est pas dans mon pouvoir de faire mieux, pour le moment.

I. La première série, composée de psychasthéniques, d'hystériques, de malades de l'estomac, de débiles, de persécutés hésitants, etc., se caractérise j)rincipalement par l'existence, encore presque intacte, de l'attention spontanée, par une hyperattention affective et par la destruction, presque complète, de l'attention volontaire proprement dite.

Ces malades, en effst, sont capables de s'intéresser à leurs occupations quotidiennes, de se rendre compte de l'importance d'une situation, d'une affaire courante, mais cela n'empêche qu'ils ont comme conscience de leur faiblesse, car ils se plaignent constamment de leur impuissance. Eu l'ait, ils sont à peu près incapables de produire un eflort intense mais court, ou progressif et méthodique. Mais l'attention spontanée existe encore en eux dans de bonnes conditions. Le dyspeptique, par exemple, se rend fort bien compie de l'impériosité de ses devoirs professionnels, mais il n'arrive

(i) Il est très difficile de pouvoir prendre des mesures de l'atteiilion sur les ajjhasijues. Dans les expériences que j'ai faites sur quatre aphasiques, un seul a fourni quelques réactions, et encore avec bien ■de la peine.

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jamais à les accomplir convenablement. Il désire bien faire, mais il n'y parvient qu'imparfaitement . Si l'on engage une conversation avec lui, il y est attentif, mais de loin. Il aperçoit toujours après coup le fil des idées. A un moment donné, le vide se fera dans sa conscience, il ne comprendra plus et n'entendra que vaguement celui qui lui parle.

Par contre, il est très émotif, très surexcitable. Or, nous savons que l'émotion tend à créer l'émotivité. Son attenlion se porte, aisément et involontairement, sur un fait émotif quelconque. C'est cette large part de vie émotive, faite à son cerveau, qui désorganise le plus son attention. L'émotivité rend les hommes impulsifs et faibles.

Les malades de cette première catégorie possèdent aussi, à un faible degré, il est vrai, quelques parcelles d'attention volontaire. Il n'est pas rare de voir le psychasthéniijue, le persécuté ou le mystique, procéder normalement à quelques petites opérations mentales (opérations élémentaires d'arithmétique, etc.). Mais cet effort ne dure pas, il s'éteint rapidement. Le neurasthénique, le persécuté et le mystique hésitants peuvent donc commencer un effort ou reconnaître un moment que leurs idées, d'il y a un instant, sont fausses, mais ils retombent aussitôt dans leur apathie et dans leur illogisme. Tous les actes d'effort qu'ils esquissent se terminent piteusement. Ils se rendent souvent compte de leur impuissance, ils essayent même souvent de revenir à la lumière de l'intelligence normale, mais ils ont comme du plomb dans les ailes, car l'élan qu'ils tentent ne réussit pas et ils retombent, plus lourdement encore, dans la misère psychique. Je caractériserai surtout cette catégorie de malaiîes, par une faiblesse mentale due à leurs prédispositions à l'émotivité. L'on observe, chez eux, un abaissement séi ioux du niveau mental provoqué par leur faiblesse organique. Dans ce cas, l'attention affective déborde à peu près complètement sur l'attention spontanée et surtout sur l'attention volontaire. Ils ne peuvent plus faire un acte d'attention durable parce qu'ils sont à la merci de la vie émotive.

Mais, encore une fois, ces malades ont nettement conscience de leur faiblesse : psychasthéniques, débiles, persécutés, faibles, etc., se sentent comme mal à Taise dans la vie„ aussi les voyons-nous communiquer constamment leurs.

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craintes à autrui. Ils ont besoin d'être dirigés. Le plus souvent, c'est un ami, un médecin ou un prêtre qui se charge de dissiper leurs scrupules, et de les rendre confiants en eux-mêmes. Il suffit qu'on leur parle, avec assurance, pour que, aussitôt, ils se sentent régénérés et réconfortés. Certes, l'effet de la suggestion ne durera pas longtemps, car de tels malades défaillent souvent, mais ils se laissent raffermir autant qu'il en est besoin. Je retiens donc, dans cette première série, une faiblesse mentale générale qui se caractérise par le besoin de direction. L'attention spontanée est peu atteinte; l'attention-sentiment s'exagère ; et latlention volontaire est assez fortement émoussée, puisqu'elle ne peut persister d'une façon satisfaisante.

IL La deuxième série (paralytiques généraux, déments simples, crétiniques, etc.) se caractérise par une diuiinution très sensible de l'attention spontanée et de l'attention-sentiment. 11 s'ensuit un état de faiblesse générale qui rend l'activité de l'attention volontaire lente et difficile. L'on observe ici un amoindrissement général des trois formes d'attention : spontanée, affective, volontaire. Pris au début de l'évolution de la maladie, le paralytique général semble déjà très apathique, très indolent.

Son attention volontaire n*a pas complètement perdu son ressort ; il peut suivre une conversation de quelques minutes, mais il se lasse vite. Il est même capable de faire des opérations arithmétiques ; s'il les fait lentement, il les lait justes.

Le crétinique me paraît présenter une même incapacité générale. Étant privé à un degré, presque égal, des trois formes de l'attention, son intelligence semble plongée dans un demi-sommeil, dans une demi-obscurité, qui se traduit par des réactions lentes, mais assez égales et assez soutenues. Il y a trouble dans la marche du phénomène plutôt que dans la qualité du phénomène lui-même. C'est ainsi qu'il peut être attentif volontairement, à propos d'une chose simple, mais il lui faut un certain temps pour entrer en possession de son attention et pour réaliser une action utile.

L'intoxication syphilitique du paralytique général, ou l'insuffisance générale du dément, du débile et du crétinique semblent se caractériser par un retard dans la marche des

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processus psychiques et aussi par une volonté de réaction assez faible. Ces phénomènes morbides s'expliquent surtout par des lésions ou des troubles organiques périphériques. S'ils étaient essentiellement d'origine centrale, les actes de l'attention seraient modifiés non seulement dans leur rapidité et dans leur quantité, mais encore et surtout dans leur qualité, dans leur perfection,

m. Avec la troisième série, c'est-à-dire avec les hypocondriaques, les déments avancés, les mélancoliques simples, les excités maniaques, etc., nous pénétrons réellement dans les manifestations morbides et profondes de l'attention. La désagrégation de l'attention volontaire va se montrer maintenant nettement à nous. L'individu est encore, sans doute, capable d'attention spontanée, mais Tidée fixe qui le hante, l'obsession qui le poursuit en font un « mené » au sens pur du mot, car sa conscience devient monoïdéique, sans (|u'il l'ait voulu. Les autres types de cette série, comme l'excité maniaque, le paralytique général, d'ordre alcooli({ue, ne vivent psychiquement que par la spontanéité et l'impulsivité. L'excité maniaque surtout est privé de gouvernail, de frein ; il ne peut plus ordonner ni modérer son idéation : tout ce qui lui vient à l'esprit doit être prononcé et aussitôt semiréalisé.

L'hypocondriaque et l'obsédé constituent, au total, un même type de malades. Celui-là fait constamment attention à ce qui se passe dans son corps : cette idée fixe est tout en lui-même, et il la couve, du reste, jalousement. Il se recueille, afin de s'étudier en détail ; il n'a qu'un souci, qu'une activité, qu'une attention au monde : s'auto-ausculter constamment. Celui-ci, s'il est un peu préoccupé de luimême, transporte surtout au dehors le champ de son idée fixe, bon ennemi est au dehors tandis qu'il est au dedans pour l'hypocondriaque. .Mais il n'y a là, somme toute, qu'une dilïcrence de position car, au fond, ces deux malades emploient les mêmes procédés de raisonnement, la même logique pour cultiver et entretenir leur idée fixe.

L on i)oarrait aussi faire un parallèle intéressant entre l'obsession et Timpulsion ; quoiqu'elles se difîérencient dans leur mécanisme, elles ne sont pas, au fond, très éloignées Tune de l'autre.

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L'idée fixe est plutôt abstraite, sans forme, sans sentiment: elle est froide, inerte en soi, elle finit à un moment donné par ne plus provoquer d'angoisses dans la conscience ; elle s'impose brutalement et le malade agit par la force de l'habitude, sans raisonner, sans calculer la portée de s(m action ou les raisons de sa conduite. Pour tout dire, j'ajoute que l'idée fixe peut exister dans la vie normale, mais elle revêt alors une forme particulière, c'est-à-dii*e qu'elle est acceptée librement par l'esprit qui la discute, l'approlondit et la régénère. Celui qui demanda à New^ton comment il avait trouvé la loi de la gravitation universelle, s'attira une réponse significative : « En y pensant toujours! répondit celui-ci. » Cette idée fixe est voulue et consciente : c'est l'attention volontaire, se prolongeant des jours et des mois entiers. Je sais bien qu'à mesure que Ton poursuit la même idée, l'on peut finalement y penser automatiquement, mais l'idée fixe du savant n'est pas à ce point figée, qu elle ne puisse changer de forme tout en signifiant le même objet Au contraire, elle lui réserve (au savant) à tout instant des surprises causées par l'entrée en scène des associations d idées nouvelles ; elle l'excite à faire constamment de petites adaptations mentales, qui renouvellent sans cesse cette idée, lui donnant ainsi un caractère de nouveauté et de changement. Ce n'est d'ailleurs qu'en adaptant continuellement cette idée fixe au plus grand nombre possible d'éléments de la conscience, qu'il parviendra à la rendre intéressante et qu'il pourra en connaître la valeur. Oui, le savant doit animer son idée fixe d'une manière toujours nouvelle, car il ne la conserve constamment consciente, en lui-même, que parce qu'à tout moment il la change de position, d'axe en quelque sorte, et qu'il l'anime sans cesse d un mouvement nouveau : de la sorte, le savant intéresse toujours sa conscience à cette idée, car tous ces changements de vitesse et de forme, sans variation d'objet, produisent en lui des sensations de contraste ou d'étrange qui maintiennent toujours tendue l'attention utile et nécessaire ; en un mot, tous ces changements provoquent des oscillations. Or, nous savons que l'oscillation fait partie intégrante de la sensation d'efibrt puisqu'elle vivifie, entretient et aguerrit notre énergie mentale : une attention sans oscilla-

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tiens ne serait pas ; qu'est-ce qu'un arc sans ressort? Tandis que l'obsession pathologique, au contraire, se caractérise par une activité telle, qu'elle est maîtresse de la conscience qui en est le spectacle. Tout à 1 heure, l'idée fixe du savant était morte, était amorphe par elle-même, mais celui-ci était actif, pensant et volontaire, aussi la renouvelait il sans cesse en la forme. Maintenant, au contraire, l'individu est passif; c'est un « mené ». 11 se laisse gouverner par une idée qui s'impose à sa conscience avec toutes les prétentions d'un tyran. Elle peut parfois exister normalement, mais dans ce cas, elle provient d'une fatigue générale psychique ou physique ; elle ne dure pas comme lobsession morbide.

L'idée fixe normale est voulue et consentie, l'obsession normale ou anormale, mais surtout anormale, est subie. L'obsédé est à la merci de son idée fixe. L'on peut même établir quelques petites différences entre l'idée fixe pathologique et l'obsession, car elles n'évoluent pas de la même manière et sous les mêmes aspects. L'idée fixe pathologique est morte et froide par elle-même ; elle ne provoque aucune angoisse, aucun sentiment violent ; par contre, elle est susceptible de variations, d'adaptations inconscientes nouvelles : elle prend facilement des formes nouvelles, grâce à la variété et à la richesse des influences extérieures et mécaniques.

L'obsession, au contraire, est paroxystique et irrésistible i elle reste toujours isolée dans la conscience, à la manière d'une production parasite et dont la présence provoque des conflits, des luttes angoissantes. L'obsession absorbe l'être tout entier ; l'idée fixe est moins contagieuse : elle trouble moins les autres fonctions psychitjues.

Je ne puis me ranger à l'opinion de Ribot, qui ne voit entre l'idée fixe pathologique « et l'attention » qu'une dillérence de « degré » et non de « nature » (i). Pour moi, il y a, avant tout, entre ces deux activités, une différence de nature, car l'attention, qu'elle soit spontanée ou volontaire, implique toujours un acte de choix, un effort d'adaptation mentale, au lieu que l'idée fixe est toujours subie: elle dispose de la conscience qui l'entretient. L'attention est active parce qu'elle synthétise sans cesse les éléments de la pensée;

(i) Ribot, Psych. de Vattention, p. i33 et suiv. (Pari», F. Alcan).

l'idée fixe pathologique est passive, parce qu'elle dissout sans cesse notre idéation mentale. L'idée fixe et l'attention sont donc sé{)arées, par des diflerences de « nature » et non par des différences de « degrés ».

Il est beaucoup plus aisé de comparer l'idée fixe à l'impul* sion, car l'une et l'autre présentent un caractère fatal et accal)lant. Le délire de persécution n'est pas figé ni stable ; le malade s'adapte sans cesse aux événements, renouvelant ainsi continuellement la l'orme de son obsession. Le mécanisme du délire de persécution se rapproche ainsi beaucoup du mécanisme de l'idée fixe du savant^ parce que l'un et l'autre renouvellent sans cesse la forme de l'objet. Mais les ressemblances s'arrêtent là, car le persécuté mélange à son désir (les formes d'obsession et d'hypocondrie, et mêle à son système des sentiments d'angoisse et d'orgueil. Le persécuté rapporte tout à soi : il devient le centre et le terme de tout ce qu'il voit; son attention ne fonctionne que pour « son égoïsme » pathologique. C'est un faible qui s'aime beaucoup et se donne une grande importance (idées de grandeur) ; il se croit surtout un sujet de haine ou de convoitise, de la part de tout le monde, mais préférablement de telle ou telle personne. L'on remarque, chez lui, un certain fonds d'attention affective et aussi une certaine forme de l'attention volontaire en rapport avec son orgueil et sa manie de systématisation intense. Si cette attention n'est pas en réalité noi-male, elle n'en est pas moins un peu voulue, car il y a de la logique dans ce fonds illogique. Si les adaptations que fait le persécuté sont en soi anormales, elles sont, tout au moins, souvent logiques au point de vue mécanique.

L'impulsion est la tendance au réflexe. Klle porte l'individu à réagir immédiatement. Elle implique la disparition de toute sensation de résistance ou d'elfort : elle relève ainsi des lois de l'émotion. L'impulsif est à la merci des événements, car il ne lui reste, pour se défendre contre les influences du dehors et du dedans, que les instincts ancestraux et les habitudes acquises.

Je ne suis pas surpris que l'expérience m'ait permis de ranger l'excité maniaque dans ce groupe, car il est fort parent de l'impulsif. L'un et l'autre obéissent immédiatement sous l'influence des chocs exogènes ou endogènes. L'excitée

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maniaque éprouve un besoin irrésistible d'obéir à tous les heurts, à toutes les sollicitations de sa conscience. Cependant, celui-ci est encore placé au-dessous de l'impulsif, parce que ce dernier, qu'il soit kleptomane ou fétichiste, etc., s'il est constamment poussé à la réaction, réagit néanmoins immédiatement et complètement, alors que le premier donne rarement une complète satisfaction aux multiples sollicitations de son impulsion, qui se rapproche aussi de l'idée fixe, par son «test », par son objet qui est uniforme, dans le fond, mais qui varie souvent dans la forme. Le véritable impulsif a une impulsion et non des impulsions.

L'excité maniaque est sollicité par une foule d'éléments internes ou externes. Il réagit à tous, mais d'une manière imparfaite. Je me souviens justement dun de ces malades, que nous présenta un jour M. le professeur Dumas. « Faire une cigarette fut la première impulsion qui le pi'éoccupa, dès son arrivée dans Tamphitliéâtre. Il sortit aussitôt de sa poche son tabac et son papier. Mais il laissa là bien vite l'un et l'autre, et se mit à lire à haute voix des notes de cours, écrites sur un tableau noir, placé à côté de lui ; il n'acheva pas de lire, et il s'empara aussitôt dun morceau de craie et s'efforça de recojjier les notes en question: ce fut peine perdue, car il se découragea, dès le premier mot. Il retourna vivement à. l'idée de faire une cigarette. Il prit une pincée de tabac, détacha une feuille, et coiumença à rouler sa cigarette. Il n'en fut rien, car aussitôt il eut l'idée de nous montrer ses talents d'acrobate : cela ne dura qu'un instant. Presque aussitôt, bien lui en prit de faire des compliments mielleux à M. Dumas, puis d'invectiver violemment l'auditoire, enlin il ne songea plus à sa cigarette, etc.. (i) » Il est facile de se rendre compte, y^ar cet exemple typique, pris au hasard, parmi beaucoup d'autres, que l'excité maniaque réagit à toutes les impulsions, mais qu'il y réagit imparfaitement. Il commence cinquante actions, en lespace de quelques minutes, mais n'en achève aucune. Il ne connaît, il n'obéit qu'à des résidus de l'attention spontanée.

(i) Dumas, Conférences pratiques de psycholopie pathologique ^Labor. de psycliol. de l'asile Sainte-Anne), année i9t)'3-i9o4.

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Je ne suis pas non plus surî)ris de trouver rangés dans la même catégorie, les déments avancés et les mélancoliques simples, parce que leur état se mélange à beaucoup d'éléments impulsifs, pour ceux-là, et liyi)Ocondriaques pour ceux-ci. Telle démente répète sans cesse « qu'elle ne fait que des bêtises », telle autre voit partout des ennemis, cet autre ne désire que se tuer. Le mélancolique n'est jamais content de lui : il se charge sans cesse de quelque faute lourde, qui n'est, à l'origine, qu'une niaiserie ou qui parfois n'a même aucun fondement : il s'en veut de vivre, il n'est « boa à rien », dit-il. Enfin il est beaucoup de paralytiques généraux, surtout ceux à forme alcoolique, qui songent aussi souvent à eux et qui font aisément des délires de grandeur. Les déments et les mélancoliques s'accusent ou se déprécient, les [)aralytiques généraux s'exaltent et se grandissent: « Je suis proi)riétaire de l'asile », déclare celui-ci; «je possède des millions», répète sans cesse celui-là.

Chez tous les sujets et dans tous les cas de cette série, j'ai noté la suppression presque totale de l'attention volontaire et consciente. L'attention spontanée et l'attention affective n'existent quà Tétat de « résidus ». L'individu se trouve placé sous la gouverne de la vie instinctive ; il est plongé dans une faiblesse psychique profonde. Sa conscience est à ce point dispersée que, la plupart de ses facultés mentales s'atrophient, en raison de l'isolement où elles se trouvent les unes des autres. Cette dispersion des éléments psychiques provoque tantôt de la tristesse, de la passivité (mélancolie), etc., tantôt de l'excitabilité, de l'alfairement (démence), etc. Le mélancolique s'en veut et se plaint de son sort ; le dément s'accuse ou s'excite à la vue de toutes sortes dobjets ; l'excité maniaque associe des idées sans aucun ordre ; le dément et le mélancolique les associent, selon un test rigide et illogique. Le paralytique général, au contraire, n'est souvent préoccupé, au moins dans la première période de son évolution, que de faire du bien à l'humanité : il ne rêve que de lait, de miel et de fortune pour tout le monde ; tous ces bienfaits sont l'œuvre de son initiative et de sa propre imagination.

IV. A la quatrième étape, nous rencontrons les persécutés typiques et les mélancoliques anxieux et confus, etc.

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Nous voici arrivé presque au summum de la désagrégation de l'attentioii, car, en taisant un pas de plus, l'attenlion ^'existera plus guère sous aucune forme.

Le persécuté typique est si bien absorbé par son système qu'il en oublie de manger, de boire, de vaquer même aux soins les plus impératifs et les plus élémentaires de l'instinct de conservation. C'est en vain que Ton essaye de le distraire par des conversations. Il vous laisse là, au bout de peu de temps, pour vous montrer du doigt et avec violence ou stupeur un ennemi invisible, mais qui, pour lui, estbien vivant, puisqu'il lui parle et le menace. Le persécuté typique est toujours poursuivi par des hommes qu'il nomme, mais qui ressemblent souvent beaucoup plus à des fantômes errants qu'à des êtres ordinaires. Souvent il les interpelle, souvent aussi il les menace à son tour ; parfois encore il en a peur et se cache, en vous priant de le protéger. J'en sais un qui prétend que le vide se fait dans son corps, parce que, pendant la nuit, ses ennemis viennent le « creuser » avec une «curette ». Il s'agit là d une sensation SLii generisy qui ne peut s'expliquer que par le stntiment d'étrange qu'éprouve une conscience qui se meurt mais qui se sent plongée, progressivement, dans un monde nouveau, qui est, dans l'espèce, le monde de la vie instinctive. De même que le prêtre de Bouddha, le persécuté marche vers un monoïdéisme qui n'a pour issue que le vague immense ; qui n'a d'autre suite, d'autre conséquence que l'inconscience complète.

Il n'est rien qui fatigue et qui déprime comme la souffrance, comme la douleur. La souffrance morale surtout est un toxique qui absorbe rapidement la conscience et qui la plonge progressivement dans la misère psychologique (i). L'être ne recherche que la solitude et il ne désire que son anéantissement. Parfois cependant, le mélancolique à forme active nous offre le spectacle d'une agitation désordonnée et surtout sans objet. Je sais deux mélancoliques de cette série qui sont, sur ce point, très intéressants. L'un surtout

(i) Voir, sur ce point, mon ouvrage : Etudes de psychologie nor- TYiale et pathologique de la femme dans la société, cha^. V (i vol. iu-i8, Paris, 190ÔJ.

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est SOUS le coup d'un remords poignant qui l'absorbe complètement. Son mutisme est presque complet, tant il craint de se distraire de son idée douloureuse. Si je lui donne quelque friandise, si je lui fais quelque cadeau, c'est, tout au plus, si son regard se tourne vers moi pour m'ex primer furtivement une certaine satisfaction.

Le deuxième malade est une femme. Elle entre souventdans des crises angoissantes et poignantes. Elle craint toujours de faire <lu mal aux autres, elle demande sans cesse pardon à son entourage, elle se complaît dans des attitudes douloureuses. Un troisième a même des crises tragiques, pendant lesquelles il se met à genoux et demande pardon à Dieu, sur un ton très touchant, pour toutes ses fautes et pour ses erreurs.

Tous ces malades ont une attention générale très faible et cela tient principalement à la facilité avec laquelle ils s'attristent, s'angoissent et se dépriment. Le persécuté emploieune certaine activité, une certaine logique et partant, une certaine attention pour la connaissance des événements de la vie. 11 rapporte tout3 chose à son système de délire et il sait en exclure tout ce qui lui est étranger. Le mélancolique anxieux, au contraire, est brisé par la soulTrance et par le remords. Il renouvelle fort peu la forme de son délire, parce qu'il s'abîme constamment dans sa faute, qui lui apparaît toujours sous le même aspect, tel Gain poursuivi sans cesse par l'œil de Dieu. Parfois même, il imite, sans le vouloir ou sans le savoir, le dieu du Golgotha : son âme semble triste jusqu'à la mort. Le ralentissement, l'anéantissement presque complet de l'adaptation mentale chez les mélancoliques est à peu près général dans tous les cas. A l'origine, ces malades éprouvent des troubles de la mémoire, des perceptions, de l'association des idées, qui les conduisent progressivement dans le domaine de l'irréel et de la stupidité mentale. Les images s'évoquent, chez eux, difficilement, en raison même de cette lenteur qu'ils mettent à ordonner leurs idées (i), qui sont troublées sans cesse, par Tangoisse déprimante et par les sensations « d'étrange »,

(i) Voir Masselon, le Retentissement psychique des troubles de l'évocation des idées chez les mélancoliques. Journal de psychologie normale et pathologique, n' 6, 1904.

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qn'ils éprouvent, sous l'influence de la désagrégation de leur moi. Que ce soit par Textrême impulsion des uns ou par lextrème systématisation ou idée fixe des autres, cette série se caractérise par un puissant développement ^qui est anormal) de l'attention spontanée ou de l'attention affective, ou bien encore, par une extrême systématisation de l'attention volontaire. De part et d'autre, le malade ne connaît plus la vie d'élaboration saine, car il se trouve plongé dans la misère morale. Les instincts seuls et la vie automatique, qui lui créent comme une vitesse acquise, lui permettent de ne pas ressembler, tout à fait, à un vertébré quelconque.

V. Parvenus à la cinquième série, je suis à peu près sûr qu'ici, et j'en ai dit un mot, il y a un instant, nous ne sommes plus dans l'attention proprement dite.

a) L'idiot de naissance est accablé d'une incapacité anatomiqueet physiologique qui lui rend la vie très élémentaire et fort simple. Sa mémoire, ses associations d'idées, ses images mentales sont toujours pauvres et rudimentaires. Il est à peu près impossible de « canaliser », de grou[)er un moment seulement ses forces vives. Du reste, une émotion forle, qui se porte sur un cerveau faible, produit aisément la confusion mentale, qui n'est, somme toute, que la négation de toute intelligence, de toute conscience réfléchie.

b) L'aphasique est à peu près incapable de faire un acte d'attention, si élémentaire qu'il puisse être (i). Il est, de même, impuissant à se souvenir du « test », visuel, audible ou tactile qu'on lui propose ; l'on ne peut, en un mot, exiger de lui aucune attention. Malgré toute la patience de l'expérimentateur, [l'attention de l'aphasique complet échappe à toute mensuration.

c) Le mystique qui poursuit avec acharnement le monoïdéisme mental ou la vision en Dieu, qui est impatient de réaliser l'unité de son être avec la personnalité du Créateur, en arrive rapidement, quoique progressivement, à l'anesthésie et à la dislocation générale de son intelligence. Au lieud'élargir le champ de son action, il le limite à un tel

(i) Je n'ai pu étudier qu'un aphasique. Tous les autres ont échappé à oion investigation.

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point, qu'il finit par glisser lourdement dans un monde infini et sans issue. L'extase n'implique-t-ellc pas la dispersion complète de tous les éléments de la conscience. Quoiqu'il n'ait rien de commun avec la pathologie, je pourrais m'inspirer d un exem[)le, qui montrera bien comment peut se faire cette dispersiondes éléments de la conscience. La vision de la mer [)eut nous fournir une idée de la dissolution psychique. L'homme, qui contemple l'océan pour la première fois, se sent anéanti et dissout dans tout son être. Il est incapable de reconstituer et d'expliquer son émotion, parce qu'il s'est trouvé comme transporté dans un monde infini. Toutes ces impressions, toutes ces images se résument par cette pensée unique « c'est beau ! », ou, « c'était très beau ! ». 11 s'est trouvé envahi, par tous ses sens, quoique la vue ait à [)eu près seule l'ait les frais de ce spectacle ; son moi, en un mot. ne semblait plus exister. L'elï'et produit par l'extase est en i)artie identique. Ces deux états ne se diiférentient que par leur mécanisme. Dans la contemplation de la mer, je joue un rôle passif, je suis émerveillé comme malgré moi, en un mot, je me laisse envahir. Dans l'extase, au contraire, je suis volontaire et actif. L'on n'arrive à 1 extase que par une longue éducation de l'attention volontaire. Mais une fois cet état réalisé, il ressemble, en tant qu'état, à la vision de l'océan. De part et d'autre, l'individu est dissous et morcelé : il est dans le vague, dans les splendeurs imuienses et infinies, il cesse presque de vivre, tant il vit.

J'ai formulé tout à l'heure, sous une forme schématique, une égalité qui demande quelques explications. J'ai dit que :

o attention =:: Distraction totale.

8 attention = Distraction totale.

Je rapproche ainsi la distraction générale dans laquelle on ignore 1 elïbrt et où l'on se trouve incapable de faire un eflbrt de l'extase, qui implique une grande somme d'effort tenace et volontaire. Dans les deux cas (i), il y. a une dispersion «omplèle des facultés, il y a une inconscience générale. C'est dire que, dans l'attention comme dans beaucoup d'autres

.(i) J'entends, ces deux états réalisés.

KAYRAC la

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questions, les deux extrêmes se touchent. Au fond, il n'y a qu'une manière saine d'être attentifutilement, c'est desavoir se limiter dans ses adaptations, c'est de ne cherchera faire que des efforts raisonnables : de la sorte, on se sent toujours en contact avec la vie et avec la réalité. Tant que l'on a tendance à se relâcher, c'est que l'on a fait acte de saine attention; mais le jour où, parune volonté aveug'e, Ton en ariive jusqu'à l'extase, l'on n'est plus dans l'attention consciente, l'on est dans l'attention subconsciente.il faut éviter ces excès, comme contraires à notre nature, comme nuisibles à notre vie psychique, et nous bien persuader que la Térilable attention est celle qui détermine des oscillations.

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