CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION
Psychologie et méthodes. — Place de l'attenlion dans la vie mentale.
— L'attention, la mémoire, l'association des idées, les sentiments,
— Histoire rapide du problème de l'attention.
Psychologie et méthodes.
La psychologie positive s'efforce, par tous les moyens scieiilifiques possibles, d'arriver à pénétrer les multiples secrets de l'intelligence humaine. Mais une entreprise aussi considérable demande beaucoup de patience et de sagacité, car les phénomènes psychiques, en raison même de leur nature spéciale, représentent la plus haute expression de la complexité dans le domaine de nos connaissances.
Toute science qui commence cherche d'abord sa route. La psychologie scientifique, née d'hier, n'a pas encore trouvé la voie la plus sûre qui la conduira méthodiquement au succès. Plus une science est complexe, malaisée, et plus sa méthode doit être précise et simple. Le complexe doit pouvoir se réduiie au simple et, c'est à cette condition seulement qu'on peut synthétiser celui-ci et celui-là par une loi générale. Je parle ici d'un idéal qu'il est ditïicile d'atteindre en psychologie.
Où trouver, en eft'et, des faits plus compliquas et plus subtils à étudier que les laits psychologiques? Le chimiste
décompose aisément les agrégats constitutifs d'un corps, d'un tout organisé; il sépare sans difficulté l'oxygène de l'hydrogène, qu'il peut réunir de nouveau avec la même facicilité : il pratique, en un mot, presque parfaitement l'analyse et la synthèse d'une parcelle quelconque de matière.
Le psychologue, au contraire, n'arrive jamais à différencier nettement le phénomène qu'il observe de ses concomitants. 11 se trouve constamment en présence de faits enchevêtrés, mêlés, confondus, difficiles à différencier, à dissocier. Si la psychologie idéaliste ou purement introspective s'est révélée insuffisante, c'est justement parce qu'elle différenciait avec trop de désinvolture et de naïveté les phénomènes psychologiques. Les facultés à« cloisons étanches » qu'elle enseignait sont un défi jeté à la réalité. Il est avéré que la sensibilité, la mémoire, l'idéation, l'attention et la volonté se trouvent presque toujours accolées, mêlées ensemble, s'affirmant ainsi comme autant d'attributs inséparables d'un tout harmonieux : l'activité psychique.
L'expérience psychologique n'aurait donc, de la sorte, qu'une valeur relative, puisque les faits observés ne sont jamais purs de tout alliage. Il n'en est rien, cependant, car cette infériorité originelle est largement compensée par des moyens de contrôle que ne possède aucune autre science. Alors que le chimiste et le physicien étudient simplement, du dehors, des corps inertes ou privés de conscience, le psychologue, au contraire, opère sur des êtres vivants et conscients. Son sujet, en un mot, est pensant en même temps que pensé ; son auto-observation complète toujours précieusement les résultats obtenus par l'expérimentateur. La psychologie serait, dès lors, une science parfaite, si elle n'était enchaînée à sa base par la complexité des phénomènes ilont elle s'occupe. Quoi qu'il en soit, elle est ou devient de plus en plus une science. Elle s'étudie dans les laboratoires, à l'aiJe d'appareils spéciaux; elle progresse chaque jour, grâce à l'alliance heureuse des méthodes cxtrospective et introspective.
Certes, voici plus de trente ans que la psychologie positive a commencé à vivre. De tous les pays, de tous les laboratoires ont jailli des expériences nombreuses, dont les conséquences ont confondu la plupart de ceux qui avaient encore à cœur de perpétuer les méthodes du temps passé.
INTRODUCTION 3
C'est dire que les résultats déjà obtenus nous permettent d'escompter une ample moisson dans l'avenir. Les phénomènes les plus simples, c'est-à-dire ceux qui sont les plus faciles à expérimenter, ont tout d'abord attiré presque exclusivement, la curiosité des psychologues. Des expériences aussi variées que probantes ont été faites sur les sensations externes et internes, sur les facultés d'idéation et de mémorisation.
Mais les phénomènes supérieurs de l'intelligence, comme l'attention et la volonté, ont été un peu négligés, en raison même de leur complexité. L'on peut bien diro, sans crainte de se tromper, qu'à l'Iieure actuelle, les recherches faites sur l'attention n'ont pénétré que l'enveloppe, que l'écorce de cet important sujet. Le moteur intime, la clef de voûte de cette modalité précieuse de l'esprit, échappe encore aux esprits les plus sagaces et aux techniciens les plus éclairés.
Ce n'est pas à dire que le souhait formulé par M. Ribot(i), le plus distingué des psychologues français, ue doive pas être réalisé. L'Académie des Sciences morales, en créant un concours sur l'attention, a été la première à répondre à l'invitation de l'un de ses membres les plus autorisés.
C'est pourquoi je viens présenter au public cet ouvrage qui a obtenu les suffrages de l'Académie. J'ai voulu faire une mise au point critique, une monogra[)hie détaillée du problème de lattention , L'assimilation patiente de toute cette littérature, et les expériences personnelles que j^ai poursuivies dans plusieurs laboratoires, m'ont mis à même d'envisager nettement, du point de vue expérimental, cette importante question. J'ai voulu faire plus qu'une mise au point critique, qu'une « remémoration » générale du problème de l'attention : j'ai voulu aussi prendre part au débat, qui dure encore, sur l'orig^ine et le mécanisme de cette propriété de l'esprit. Ceci dit, je me hâte de circonscrire nettement mon sujet.
(i) M. Ribot,dans le discours inaug^ural du IV^ Congrès international de psychologie de 1900, regrettait que les recherches psychologiques fussent si dispersées. Il préconisait aussi les «mises au point» fréquentes des questions psychologiques, qui permettent de réunir en Tolume les noiubreux travaux fragmentaires paraissant un peu partout.
Place de l'attention dans la vie mentale.
Que l'attention soit mue par un élément moteur ou par nn élément affectif, elle n'en est pas moins une concentration de l'activité de l'esprit sur un objet à l'exclusion de tous les autres (i). L'activité générale de l'attention a d'ailleurs été assez bien expliquée, assez bien schématisée par Ribot, qui la réduit à l'effort vers le monoïdéisme mental. L'attention est mêlée à la plupart — pour ne pas dire à la totalité — de nos actes psychiques. Comme elle n'est pas limitée ni localisée spécifiquement clans notre cortex psychique, et qu'elle semble avoir pour objet propre d'intervenir dans la plupart de nos actions mentales, voire même physiologiques, elle se mêle, elle se surajoute, en réalité, à presque toutes nos facultés psychiques et préférablement à nos facultés d'idéation, de mémorisation, etc. Aussi, M . Pierre Janet (2) n'hésite pas à la placer aux plus hauts sommets de la hiérarchie des phénomènes psychologiques, c'est-à-dire presque sur le même plan que l' « adaplion » ou « sentiment du réel ».
Il est si vrai que l'attention participe au jeu fonctionnel de la plupart de nos autres facultés, que nous la voyons jouer un rôle, fort important, dans la pathologie mentale. Il n'est pas de malade de l'attention qui ne soit atteint, en même temps, de troubles très graves de ri(léation,en général, et de la mémorisation, en particulier. Je dois dire, dès l'abord, me réservant d'en donner les motifs par la suite, que l'effort (psychique), l'attention et la volonté sont une seule et même chose, ou plutôt, sont les trois moments d'un même phénomène, les trois stades d'une même activité. Dans I'ud comme dans l'autre de ces trois monu'iits, nous éprouvons une sensation de tension, un sentiment d'effort, parce que nous vou-
(i) Selon Littré, « atlention » signifie l'aclion de fixer l'esprit sur... Selon l'Acadéniie,» allenlion » veut dire application d'esprità quelque chose; enlin pour Darm^steter et llatzfeld, l'attention est l'action de porter toute sa pensée sur quelque chose.
(2) P. Janet, les Obsessions et la Psjrchasthénie^ t. I, pp. /JSj-^'^» I vol. in-8*, l'aris, F. Alcan, 1903.
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Ions atteindre un but, un résultat avec des forces calculées et adaptées.
L'effort, l'attention et la volonté sont les phénomènes généraux de notre activité nerveuse, ils représentent,en définitive, l'énergie supérieure et complexe de la matière irritable.
L'attention, la mémoire, l'association des idées, les sentiments (i).
La mémorisation se trouve constamment en rapport avec l'attention, car nous ne saurions imaginer un rappel de souvenir, volontaire ou spontané, sans la participation active d'une certaine conscience, d'une certaine attention. La mémoire est presque tout entière impliquée dans l'attention parce que l'une suppose l'autre. L'on peut dire qu'en règle générale, l'on ne se souvient que dans la mesure où l'on est attentif.
Nous faisons sans cesse, dans notre esprit, des rapports de contraste, de ressemblance ou de contiguï é. L'association des idées ne saurait fonctionner sans l'actÎA^ité qui la suscite et l'enrichit. L'attention établit pour l'idéatiun des synthèses mentales riches et variées, elle l'oblige à ne présenter ses idées et ses images que selon la logique, l'ordre et la méthode .
Il n'est pas jusqu'aux facultés affectives et émotives qui ne fassent appel à l'attention, afin de faire durer le plus longtemps possible le sentiment que nous préférons, qu'il soit triste, ou agréable. L'effort, l'attention et la volonté ont un pouvoir synthétique, parce qu'ils sont la résultante de groupements serrés, de forces calculées de l'activité de l'être: leur bon fonctionnement dépend d'une vigilance, dune adaptation de tous les instants. Au contraire, l'affectivité, prise en soi, agit à l'inverse de l'attention. Celle-ci coordonne, associe, celle-là dissocie et désagrège. L'émotion et le sentiment sont les ennemis les plus sérieux de l'attention.
(i) Si j'étudie les « sentiments » (dans leurs rapports avec l'attention) en dernier lieu, c'est parce que je procède par voie rég^ressive.
NAYRAG t
Parente de la mémoire, de l'association des idées et sœur jumelle de la volonté, l'attention se trouve placée aux plus hauts sommets dans la hiérarchie des phénomènes psychiques ; elle nous apparaît comme une fonction générale de l'être, comme l'énergie collective des facultés de l'esprit, comme l'agent indispensable de l'évolution et du progrès.
Histoire rapide du problème de l'attention.
Sans vouloir essayer de faire un historique complet du problème de l'attention, ce qui serait hors de propos, examinons les doctrines les plus accréditées et qui prétendent expliquer l'attention dans le fond et dans la forme.
Durant tout le temps que la psychologie a été liée à la métaphysique, l'on ne faisait pas grand cas de l'attention. La volonté était prépondérante pour la psychologie idéaliste, qui se réclamait nettement du libre arbitre, au nom de principes, le plus souvent théologiques. C'est dire que l'attention était bien pauvre à côté des longues dissertations que l'on établissait sur la volonté. Le pouvoir de cette dernière était immense ; c'était presque une déité égarée dans le corps de riiomme. L'on distinguait spécieusement l'attention volontaire de l'attention involontaire, ne prenant pas garde que l'une et l'autre sont des actes de choix, puisqu'ils supposent tous les deux une adaptation qui est ancienne pour celle-ci et nouvelle pour celle-là.
Je ne retiendrai, en passant, que les théories plus ingénieuses que justes de Condillac et de Maine de Biran. Con- -^ dillac, avec sou sensualisme grossier, ne se préoccupe aucunement de l'attention intellectuelle que Ribot a dénommée l'attention « artificielle » ou volontaire. Maine de Biran est plus précis et surtout mieux renseigné : il sait .assez exactement quel rôle joue Tattention dans le gouvernement de notre activité intellectuelle, il s'étend même sur l'influence dissolvante que produit la vie aflective sur cette activité.
Mais laissons là le passé, car il ne peut nous éclairer intelligemment sur les conditions actuelles de notre pro-
INTRODUCTION 'j
blême. A Thetire qu'il est, nous nous trouvons en présence de trois, voire même de quatre théories sur l'attention : I.'La. théorie motrice ; II. La théorie sensorielle; III. I^s théories mixtes ; IV. La tlwîorie que j'appellerai de réduction ou de simplification.
I. — Selon Ribot(i), l'attention est un état intellectuel qui s'accompagne toujours d'une adaptation spontanée ou arti« ficielle de mouvements. Le mécanisme de l'attention est ainsi purement moteur ; elle agit toujours « sur des muscles » et « par des muscle? », mais elle se trouve conditionnée p^r des états affectifs. Il y a deux sortes d'attention, l'une spontanée, l'autre volontaire. Celle-ci obéit à un mécanisn:e d'arrêt, celîe-là à un mécanisme moteur actif. La plupait des psychologues contemporains ont adopté cette théorie motrice de l'attention : dans tous les cas, c'est ainsi que Bain (9.), Ferrier (3), Ward (4), Mûnsterberg (5), Lange (^\ Janet (7;, S tout (8), etc.. expliquent, à l'instar de Ribo^^ l'attention et son mécanisme.
II. — Bastian(9),au contraire, ne pense pas que les mouvements musculaires soient tout dans l'attention. Pour lui, l'affectivité y occupe une grande place, parce que dans tcL.t le règne animal « l'expression suit invariablement l'impression ». C'est pourquoi il estime que, dans l'émoticE comme dans l'attention, l'on a presque toujours affaire à des processus sensori-moteurs.
(i) RiBOT, Psychologie de l'attention, i vol. in-ia, Paris, F. Alcan,
(2) Bain, CEsprit et le Corps, 6' édition, i vol. in-8°, Paris, P. Alcan»
(3) Ffrrier, Fondions du cerveau, 2" édition angl., London, iS^'O.
(4) Ward, Voyez article « Psychology », Encjclopedia Britannia, partie 77, pp. 41 «"t suiv., 1897.
(5) Mûnsterberg et Kozakt, l'Augmentation d'intensité produite par l'attention, Psychol, rev., t. I, n" i, pp. 89 et suir., 1894.
(Voir aussi les autres travaux de Miinsterberg).
(6) N. Lange, P sichologuitcheskie Issledowania (Lois de la percept, et théor. de l'att. volont.), i vol., 296 pages, Odessa, 1898.
(j) Pierre Janet, Article « Attention » du Dictionnaire de physiologie du professeur Ch. Richet, t. 1, 1894. (Voir aussi les autres ouvrages du même auteur).
(8) Stout, l'Aperception et les mouvem. dans l'attent. Mind, January-April, 1891 .
(9) Charlton Bastian, les Processus nerveux dans l'attention, in Revue philosophique , p . 35a à 385, 189a.
Quoiqu'il s'en défende, Marillier soutient une théorie bien parente de celle de Bastian. Il tient grand compte des états aftectifs dans l'attention et réduit son mécanisme à un processus exclusivement sensoriel. « La cause de l'attention, c'est la dilTérence d'intensité qui existe à un moment donné entre les excitations de deux ou plusieurs centres sensitifs. » L'intensité de l'attention se trouve, de ce fait, subordonnée à l'état des centres sensitifs.
m. — l{n troisième lieu, nous rencontrons des théories mitigées, éclectiques, qui accordent une plus ou moins grande place au mouvement et à la sensation. Le physiologiste anglais Waller me paraît être un des meilleurs représentants de cette doctrine moyenne.
IV. — Enfin, il en est qui ont associé le problème de l'effort psychique à celui de l'attention. Pour ces psychologues, l'effort et l'attention sont une seule et même chose, parce que, dans celle-ci comme dans celui-là, ils remarquent une tension générale de l'activité de l'esprit sur un point donné, avec une conscience plus ou moins intense de cette concentration qui peut devenir facilement de la douleur. Les plus illustres représentants de cette théorie de « réduction )),de « sim[)lification » sont W. James (i) et Charles Richet(2). Je me range volontiers à cette assimilation de l'effort à l'attention et je fais un pas de plus, en affirmant provisoirement — sans en fournir d'autres preuves — que la volonté doit être aussi assimilée à l'attention.
Effort, attention et volonté composent les trois anneaux de la même chaîne : l'un sup])ose les deux autres ou, du moins, l'un est inclus dans les deux autres. Donc, pas plus que l'elïorl , la volonté ne saurait être examinée sans l'attention. Quand nous délibérons, quand nous faisons un acte de choix, nous sommes attentifs. Il n'y a pas de volonté sans attention et il ne saurait y avoir d'attention sans volonté.
Telles sont les écoles qui se disj)utent l'explication du phénoincne de l'attention. L une en l'ait un mécanisme moteur, l'autre un mécanisme sensoriel, cet autre un mécanisme
(i) \V. Jamks, Voir la tracluction de la Volonté de Fr. Abauzit (Bibl. de l'Union pour l'Action morale), Paris, igoS.
(•2) eu. RicuKT, Psychologie générale, i vol. in-i6. Paris, F. Alcan, 4' édition, lyoi, chapitre de la Volonté.
INTRODUCTION
sensori-moteur et ces derniers n'y voient qu'une force unique provoquée par le jeu combiné de toutes les énergies de l'individu qui tend sans cesse à la perpétuation de la vie et de l'action, c'est-à-dire le sentiment d'eftbrt psychique.
Ces quelques mots d'introduction ne sont pas inutiles : il nous sera plus aisé d'aborder maintenant, d'une façon intelligente, le problème de l'attention dans ses manifestations normales et anormales, c'est-à-dire sous toutes ses faces et dans toutes ses parties.
Nous examinerons, en premier lieu, la physiologie de l'attention, puis sa psychologie générale et particulière.
Nous décrirons, par la suite, la physiologie et la psychologie pathologique de la question. Dans le cinquième chapitre, nous traiterons des procédés de rééducation psychique en général et en particulier de ceux qui conviennent à l'attention ; nous serons ainsi conduits directement à l'étude des méthodes pédagogiques, les plus favorables à la culture de l'attention, car j'estime qu'il y a une pédagogie de l'attention.
Parvenus alors au terme de notre investigation, nous regarderons le chemin parcouru, nous formulerons les lois psycho-physiologiques de l'attention, selon les données des expériences d'autrui et en nous aidant des résultats que nous ont fournis nos propres recherches sur la question.