Mélancolique anxieux
i5. Mélancolique confus.. — — —
Les résultats des réactions tactiles sont, à peu de chose près. les mômes: le tableau se termine par l'excité maniaque,
ci-dessus, qui réasrit à une moyenne générale de — - —
de seconde.
Toutes ces expériences m ont bien convaincu de la perspicacité et de la patience qu'il faut apporter dans le» recherches ps^^chom étriqués sui' les malades.
Le classement général des résultats obtenus s'est fait tout naturellement, tel quil découlait des expériences mêmes. Si j'avais eu à élaborer une classification selon les donnée» cliniques et psychologiques les [)lus rigoureuses, je n'aurais pu mieux faire.
i** J'en conclus donc que, plus les désordres psychiques deviennent graves, plus le processus réflexe de Li réaction devient ient et difficile ;
2^ Les aliénés se fatiguent très vite, même lorsqu'on stimule leur attention par des encouragements;
3** Les moyennes, par dix, sont plutôt négligeables chez les aliénés; ce qui caractérise l'aliéné, c'est son incons ance, son « hyperoscillation » d'une réaction à une autre. Son
graphique n'est réellement intéressant que lorsqu'on le tudie réaction par réaction ;
4° Les malades dont je n'ai pu enregistrer les réactions se trouvaient dans un état pathologique grave. La perte de l'attention se lie donc toujours à rabètissement et à la stupidité organique ;
5" Le contrôle par « tests », des résultats obtenus, a pleinement confirmé les chiflres du chronoscope de d'Arsonval.
Mes travaux et conclusions sur l'attention chez les aliénés et les malades du système nerveux sont en accord avec les conclusions de la plupart des autres auteurs qui ont étudié le même problème, soit à l'aide de la même méthode, soit à l'aide île méthodes différentes. Je puiserai dans le tableau qu'a établi mon excellent ami Raymond Meunier, dans son suggestif ouvi âge sur la pathologie de l'attention (r), les données de cette confirmation.
Sancte de Sanctis, en 1876, constate de l'hypoprosexie (a) chez des anémiés parle jeûne. Obersteiner, en 1877, constate le même trouble chez des aflaiblis intellectuels. En i885, Charles Ri( het, en 1888, le D"" Rémond (de Nancy), en 1898, Raymond (de Paris) et Pierre Janet, en 1908, Marie (de Vilîejuifj et Raymond Meunier noteront de l'hypoprosexie bien caractérisée, le premier, dans l'intoxication par le hachich, le second, dans la plupart des troubles mentaux et surtout chez les épileptiques, les troisièmes dans l'hystérie et la psyc'hasthénie, et les derniers, dans l'intoxication par le chloral et les troubles hypo-thyroïdiens.
Je n'étais donc pas trop audacieux en 1906, quand je prétendais que les troubles de l'attention pouvaient marquer en même temps l'importance etlagravité de l'état d'un malade. Il y a parallélisme entre l'état de l'attention et la gravité de la maladie mentale d'un sujet.
(i) Vaschidk et Raymond Meunier, ia Pathologie de Vatteniion^ I vol. in-ia, 117 pages, Paris, 1908. Voir pp. 108-109-Jio.
(2) Prosexie : mot grec signifiant attention. Hypoprosexie : attention au-dessous de la moyenne, attention ralentie, aflaiblie.
178 PHYSIOLOGIE ET PSYCHOLOGIE DE l'aTTENTIOIX
8. — Troubles de la mémoire, de l'idéation et des sentiments en fonction des troubles de l'attention.
a) S'il est manifeste que les temps de réaction deviennent incohérents et s'allongent, selon le degré et l'intensité desmaladies mentales, il ne l'est pas moins que la désagrrgatioii de l'attention arrête nos facultés d'acquisition et d'élaV)oration. Dans la vie normale, l'attention est créatrice d'images, d'associations d'idées, mais maintenant les mots que l'aliéné invente, quand il lui arrive d'en inventer, n'ont aucun sens : ils sont souvent en rapportavec ses hallucinations sensorielles et psychiques; ils relèvent de son imagination désorgaiiisée ; les actions de l'aliéné deviennent, le plus souvent, de ce fait, impulsives, brusques, incohérentes, rapides et inattendues. Les associations d idées sont retardées, chez les mélancoliques ; elles sont accélérées, chez l'excité maniaque ; elles sont incohérentes, chez celui-ci, et aussi dans la démence et la manie en général. Les actes pseudo-volontaires des malades ne sont plus provoqués que par les délires variés, qui résultent de leur grande fatigue morale et physique. L'abaissement intense du niveau mental les a conduits à l'automatisme et à l'instinct.
b) La mémoire, à son tour, n'acquiert plus de souvenirs nouveaux. Parfois même, elle perd une bonne partie de son fonds d'expérience acquise. Tantôt la mémoire semble s'enrichir fébrilement(délire)et l'on note alors de rhypermnésie(i) ; tantôt, elle diminue considérablement (amnésie totale) ou en partie (amnésies partielles). Cependant, le phénomène d'amnésie est le plus constant dans la désagrégation de l'attention. L'on note parfois aussi des troubles paramnésiques, qui sont très curieux, et qui montrent bien la misère morale de l'esprit, qui en est le spectacle. Sanctede Sanctis (2) cite, à ce propos, un cas très intéressant. Il s'agit d'un individu
(i) L'hypermnésiene dure pas. L'individu ne la conserve pas longrlemps. Au bout de quelque temps, il redevient amnésique, partiel ou total.
(2) Sanctk db Sanctis , Troubles de l'attention. Rivista di frenatria, etc., 1896.
PSYCHOLOGIE PATHOLOGIQUE DE L ATTENTION I^gj
impulsif, présentant des troubles de la mémoire et chez lequel un certain effort d'attention volontaire, au lieu de clarifier les idées, en produisait la confusion. Commissionnaire de son métier, il avait beaucoup de peine à se rappeler la nature des commissions dont il était charg^é ainsi que le nom des clients. Aussi il efn[)loyait pour fixer ses souvenirs, une foule de petits moyens ([ui produisaient mallieureusement l'effet contraire qu'il en attendait. Lorsqu'il était en tournée, s'il songeait au chr'-niin qu'il prendiait [jour retourner chez lui, il s'égarait aussitôt. Au contraire, lorsqu'il pouvait se désintéresser de son retour, il se guidait très bien dans les rues, il ne se trompait jamais de chemin. Je vois, dans ce bel exemple de pai'ainnésie et, en même temps, d'attenlion automatique, une preuve de l'existence d'un sixième sens: j'entends le sens de lorientation (i). L'existence d^ ce sens semble ici d'autant plus manifeste, que nous le rencontrons sous une forme larvée, c'est-à-dire sous la foî-me d'automatisme de l'espace. Les ti'oubles de l'attention déterminent doncun(lé>arroi général dans l activité de laniéiiioire. Parfois même, le malade se voit fre.stré, en totalité ou en i)artie, des souvenirs anciens qu'il avait parfois si péniblemeut acquis. c) La vie affective n'est [)as moins atteinte que la vied'idéation et d'acquisition par la dissolution de l'attention. J'ai sullîsaminent montré que les malades sont tantôt très déprimés, tantôt exaltés. Ils tendent à réagir, ou trop facilement ou trop difficilement, aux influences extérieures. Ils deviennent facilement, et selon la qualité de leur mode de résistance ou de leur maladie, impulsifs, vei*satiles ou amorphes. De plus, souvent les malades se laissent gouverner [)ar les éléments les plus grossiers et les plus bas de la vie aflective et sont à la merci des influences extérieures.
9. — Troubles de la volonté et plus SFécialement de 1 adaptation mentale dans la désagrégation de l'attention pathologique.
Les troubles de la volonté ont été notés un peu partout. La volonté étant presque tout entière incluse dans
(i)Voir le beau travail du D' Pierre Bon.mer, sur .V Orientation^. Collection Scienlia, i vol. in-12, Paris,[i899.
ï^ PHYSIOLOGIE ET PSYCHOLOGIE DE l'aTTENTION
raltention, elle ne pouvait que marcher de pair, avec celle-cii dans la désagrégation. Les trois modes d'aboulie, signalés par M. Janet, sont bien la conséquence de la dissolutioi de l'attention. L'aboulie systématique, qui porte sur ui acte particulier ou sur un système d'actes spéciaux, commt la parole, l'écriture, la marche, l'exécution des actes profes-j sionnels, retentit considérablement sur la vie psychique.
Les aboulies localisées, c'est-à-dire momentanées, ou p< riodiques, paralysent psychiquement tel membre inférieui telle partie du corps. Les aboulies générales, au contraire] portent sur tous les actes et toutes les pensées. Dans les fornjes légères de la désagrégation, les actes volontaires seuls deviennent pénibles ; mais dans les formes graves, ou aiguës] les actes les plus élémentaires de la vie volontaire ne son| guère possibles.
Dans bon nombre de cas, le malade reste inerte, passif, e^ cela, parce qu'il doute de lui-même, parce qu'il ne se croi1 pas à même d'atteindre ce qu'il désire. L'angoisse, la douleur morale empoisonnent la moindie de ses tentatives d'effort et lui font reilouter et même éviter l'action utile, parce qu'au fond, il se sent comme inviciblement poussé vers 1 inertie. Son aboulie, sa faiblesse d'adaptation mentale provient de son impulsivité, de son émotivité intense. L'on ne pourrait améliorer son sort, qu'en recommençant toute son éducation mentale. Le point de départ de tous les phénomènes pathologiques, qui accompagnent la désagrégation de l'adaptation mentale, réside dans la dissolution simultanée des trois éléments qui la composent : l'effort, l'attention et la volonté. L'adaptation mentale constitue, à mon avis, notre sens de la réalité sensible. C'est pourquoi, le jour où elle vient à disparaître, c'est la ruine de nos facultés psychiques et de notre intelligence.
Dans la [)ratique normale, l'esprit s'éduque et se fortifie par l'adaptation mentale, tandis qu'il se dissout et se désagrèu;e, en fonction de la disparition de la même faculté. Maintenant, l'acte à exécuter n'cbt plus perçu dans sa totalité, par la conscience. La représentation mentale même n'est plus assez nette et assez puissante, pour servir de stimulant à la volonté. Aussi, en présence des motifs contradictoires qui assiègent sa pensée, tantôt le malade s'abstient
PSYCHOLOGIE PATHOLOGIQUE DE l' ATTENTION l8l
de choisir et d'agir (i), parce qu'il est scrupuleux et indécis ; tantôt il agit automatiquement, aveuglément sous la poussée de ses auto-suggestions, de ses hallucinations et de son délire.
Dès lors, Faction utile et efficace, l'eflbrt psychique conscient et adapté, la volonté éclairée deviennent difficilement, sinon tout à fait irréalisables. L'idiot, le dément, le stupide vivent dans rindifférence, la torpeur la plus grande, et ne connaissent que la vie végétative. Les autres malades, abouliques ou neurasthéniques, mènent une vie oisive et paresseuse, car ils n'osent faire un effort utile ; ils sont plongés dans l'indiûerence et gardent cependant, malgré leur inertie, une sensibilité souvent distinguée, mais impuissante à réagir, contre leur paresse organique et mentale.
D'autres, par crainte d'avoir à prendre une décision (mélancoliques) se confinent dans leur lit et prétextent une maladie quelconque. Une malade de Janet (2) nous paraît typique de ce mode d'inertie volontaire : « Une femme de quarante ans, ayant quelques tares hystériques, mariée et mère de famille, reçoit un jour la visite d'un ancien amant. Celui-ci la supplie de quitter son mari et de partir avec lui. » Troublée profondément par cette proposition, et n'osant se résoudre à prendre une résolution, car elle aime simultanément, d'un amour égal, son mari, son fils et son amant, elle ne trouve rien de mieux que de se mettre au lit, de se dire malade, afin de retarder indéfiniment le jour fatal où elle aura à prendre une décision. Ici, l'attention atlective, en se portant simultanément sur les trois personnes que la malade aime uniformément, n'arrive pas à faire naître un choix. Pour que cette femme ne puisse choisir entre ces trois personnes, il faut nécessairement que l'attention volontaire soit fortement afi'aiblie. C'est là le fait de beaucoup de malades : ils sont assiégés par un très grand nombre de sentiments qu'ils accueillent avec un plaisir ou une douleur égale ; ils n'ont plus le sens des nuances, ils ne savent plus choisir et vouloir.
En outre, mes expériences psychométriques nous ont bien montré que l'attention étant, en général, lente et difficile-
(i) Le psychasthénique.
(2) Janet, Obsess, et psjrchasth.fj.. I, p. 617, Paris, F. Alcan.
NAYKAC i3
iSa PHYSIOLOGIE ET PSYCHOLOGIE DE l'aTTENTION
ment fixable, chez les malades de l'esprit, elle s'accompagne nécessairement de souffrances multiples, [de maux de tête, d'inquiétudes, d'angoisses, de phénomènes moteurs variés, tics, grimaces, etc. Même un effort de courte durée coûte beaucoup à une conscience affaiblie, et donne lieu à des accidents divers, dont quelques-uns sont assez graves, comme la céphalalgie, l'asténopie passagère, l'obnubilation mentale, les phénomènes spasmodiques, etc. Le paralytique général à forme alcoolique que j'ai cité dans mes expériences psychométriques (i), fut si fatigué, à la fin de la première séance, qui dura une demi-heure, qu'il se mit à trembler de tout son corps et fut même pris de convulsions générales. Les paupières — qui sont d'ordinaire inertes chez ces malades — furent prises de mouvements spasmodiques. Les muscles fléchisseurs du genou se relâchèrent notablement ; le malade, en un mot, tremblait et se tenait à peine debout. L'adaptation mentale, nécessitant une haute tension psychique, disparaît la première d'une intelligence qui se dissout. Un esprit qui perd progressivement la faculté d'adaptation mentale est irrémédiablement condamné à la déchéance morale. Le jour où l'esprit n'agit plus ou agit sans objet et inutilement, le jour où Thomme n'est plus sûr de lui-même, où il commence à douter, à trouver étrange le monde et la nature, ce jour-là commence l'œuvre sourde et impitoyable de la désagrégation mentale. Ce jour-là, l'être humain marche à la dérive, jusqu'au moment où il ne sera plus qu'une machine purement physiologique, jusqu'au jour où il ne pourra plus faire le moindre acte d'effort ou d'attention.
lo. — Conclusions.
Que faut-il conclure de tout ce que je viens de dire sur la psychologie pathologique de l'attention ? Nous savons maintenant que sa dissolution psychologique est intimement liée aux phénomènes physiologiques concomitants ; nous savons que plus l'attention se dissout et d'autant en souffre le corps, car ce dernier en subit toutes les conséquences ; nous avons vu que si le cortex psychique peut provoquer des
(i) Voir p. 176 de cet ouvrage.
PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE DE l' ATTENTION l8'5
<iésordres périphériques, ceux-ci, à leur tour, peuvent produire, par intoxication ou autrement, des désordres nombreux dans le cortex psychique.
Partout nous avons noté l'envahissement méthodique et progressif de notre intelligence, par la désagrégation psychique. Les phénomènes les plus complexes sont les premiers atteints par le mal ; c'est pourquoi l'adaptation mentale, formée de l'effort, de l'attention et de la volonté, est la première victime de la dissolution de l'esprit. Mais parmi les différentes formes de l'attention, l'on peut établir une certaine hiérarchie : l'attention intellectuelle ou volontaire qui est la plus complexe et la plus délicate se trouve la première atteinte ; l'attention affective vient en second lieu ; enfin l'attention spontanée (qui représente l'attention, innée et ancestrale de l'espèce humaine disparaît la dernière, mais rarement d'une manière complète. Dans le quatrième état, l'individu ne vit plus que de la vie automatique et instinctive : il devient un appareil physiologique d'absorption et il cesse d'être un cerveau qui pense.
J'ai divisé les malades de l'attention en cinq séries, dont chacune me paraît représenter une étape bien nette de la dissolution de cette activité psychique. Partis de maladies inoffensives, nous ne nous sommes arrêtés qu'aux maladies profondes, où toute vie intelligente et consciente semble avoir disparu. L'idiot semble avoir une conscience faible, rétrécie et limitée ; le mystique (qui est souvent fort intelligent) par sa volonté inlassable, poursuit chaque jour le monoïdéisme idéal : il en arrive ainsi à rétrécir considérablement le champ de sa conscience, jusqu'au jour où il tombe dans l'extase tant souhaitée, qui n'est, somme toute, que la négation pure et simple de toute attention. Ici, les deux extrêmes se touchent : entre le mystique en extase et c< l'idiot » qui contemple béatement un troupeau qui passe, il n'y a aucune différence. Sans doute, tout à l'heure, le mystique reviendra à la réalité et alors nous pourrons admirer la finesse de son cœur et de son intelligence, tandis que l'idiotie est un état permanent qui ne subit que peu ou pas de fluctuation. Mais, encore une fois, le mystique en extase a une attention aussi vague que celle qui caractérise le dégénéré commun.
Les effets particuliers de la dissolution de l'attention sont
l84 PHYSIOLOGIE ET PSYCHOLOGIE DE l'aTTENTION
toujours graves et dangereux : l'homnie est plongé, comme malgré lui, dans la misère psychique et la nuit de l'intelligence. La conscience s'obscurcit et se laisse gouverner par les éléments émotifs : l'impulsion commande en tyran à l'esprit. Aussi les associations d'idées se font lentement et sans ordre (i) ; la perception se perd, la mémoire se fausse et s'appauvrit, le moi se désagrège et l'individu se dépouille lentement de tout ce qui le différenciait des autres vertébrés : il ne vit finalement qu'en automate, car il agit comme un aveugle ressort.
La désagrégation méthodique de l'attention me conduit à conclure, selon la perspicace parole de Ribot, que « l' attention volontaire n'est qu'une forme supérieure extrême, issue de formes inférieures par des procédés demi-inconscients, demi-conscients » (2). Et je me permets d'ajouter aux paroles du distingué psychologue, que l'attention volontaire, fruit de l'évolution et de l'expérience acquise, peut aller en progressant et en se consolidant chez le même individu, grâce à une éducation rationnelle, que je vais indiquer maintenant. Le malade qui a désappris l'attention, la réapjjrendra, par le même procédé, car, en pareil cas, rééducation et éducation doivent avoir la même méthode et la même tactique .
(i) D' Mad. Pbllktibr, V Association morbide des idées (thèse de doctorat), i vol. iii-12, Paris, 1903.
(2) Ribot, Paj^ch. de V attention, p. 180, Paris, F. Alcan.