SENSIBILITÉ CUTANÉE ET SENS MUSCULAIRE II
ment adaptés à recevoir les impressions douloureuses. Mais leur réalité est encore contestée par certains physiologues.
Alors que la peau est toujours prête à manifester la réaction douloureuse toutes les fois qu'un irritant destructif lui est appliqué, au contraire, les parties profondes qu'elle recouvre (muscles, viscères, os, etc.) présentent de grandes différence.s avec elle à cet égard. C'est que la réaction douloureuse des viscères n'a pas été prévue par la nature à l'égard d'une menace venant de l'extérieur.
Dans une telle éventualité, la peau a normalement assumé la charge de protecteur. La douleur ne se montre pas dans les organes profonds détruits ou accidentellement broyés, mais elle y survient parfois très aiguë au cours d'altérations maladives caractérisées par la durée de leur action irritante et aidées par, la faculté de sommation des excitations reçues par le système nerveux.
J'ai déjà dit l'utilité de rechercher le seuil de la sensation. Il est non moins nécessaire de déterminer l'acuité tactile. On y parvient, depuis E. H. Weber, en touchant la peau avec les pointes d'un compas et en notant les distances pour lesquelles la sensation devient celle de deux contacts. Trop rapprochées les pointes du compas ne donnent qu'une seule sensation ; à partir d'un certain écartement, elles suscitent une double sensation. A ce moment précis, on a atteint le. seuil de l'acuité tactile.
La technique est la suivante : « La peau est touchée avec les pointes d'un compas, en commençant par une distance très rapprochée à laquelle on ajoute, chaque fois, une valeur très faible, lui donnant un accroissement régulier, jusqu'à ce qu'on arrive à la perception nette de deux points; on note l'écartement D'. On recommence l'épreuve en touchant avec deux pointes beaucoup plus écartées, perçues séparément avec netteté, et on diminue
Il8 I,ES GRANDES FONCTIONS
la distance de même, d'une façon régulière^ jusqu'à ce qu'on cesse de percevoir deux points ; on note l'écartement D". » (Morat.)
La valeur du seuil de l'acuité tactile sera la moyenne arithmétique :
L'acuité tactile varie suivant les personnes et, pour une même personne, suivant la région du corps considérée. L'état de santé et de maladie l'influencent aussi. L'exercice développe l'acuité tactile; la fatigue la diminue dans des proportions considérables. Elle est plus développée chez les adolescents et les très jeunes hommes, que chez les hommes faits. La période de la vie, pendant laquelle l'acuité tactile paraît atteindre sa plus grande perfection, est comprise entre la dix-septième et la vingt-quatrième année. Cette notion est importante pour déterminer l'âge des aviateurs d'après leur aptitude à recevoir du dehors les impressions sensibles. La morphine et l'alcool, après avoir provoqué une phase très fugace d'accroissement, diminuent ensuite et finissent même par abolir l'acuité tactile.
L'échaufïement de la peau l'augmente ; le refroidissement la diminue. D'où la nécessité pour les pilotes de prendre toutes les précautions possible afin d'éviter le refroidissement de la peau qui entraînerait l'inertie sensitive avec ses conséquences: incertitude, imprécision et lenteur des réflexes.
J'ai déterminé à plusieurs reprises, l'acuité tactile d'un illustre aviateur qui devait trouver une mort glorieuse sur la rive gauche de la Meuse. Voici les résultats de cet examen :
SENSIBILITE CUTANEE ET SENS MUSCULAIRE II9 Acuité chez X...
Régions explorées.
Acuité normale.
Extrémité de l'index.
Extrémité du gros
orteil
Joue
Front
1 /2 heure
après le réveil.
Uimclres, 1,2
En
sortant
de table.
joilliinclros,
Apres une
marche
à pied
d'une
lieure.
Après 2 heures de vol.
iiiillimpln; 2,4
De ces observations, il résulte: 1° Que X... présentait le maximum d'acuité tactile après une promenade à pied d'une heure et après le sommeil réparateur de la nuit ; 2° que son acuité tactile, supérieure à l'acuité moyenne, lui assurait des sensations promptement et clairement ressenties ; 3° que la digestion émoussait cette acuité, mais moins encore que la fatigue et la tension nerveuse qui résultaient d'un vol de deux heures.
J'arrive à la question importante du sens musculaire.
Les muscles, mis à la disposition de tous les sens, participent aux fonctions s'ensitives et sensorielles comme exécuteurs des ordres émanés du système nerveux. Mais leur rôle ne se borpe pas là. Ils deviennent à leur tour informateurs du système nerveux en lui renvoyant, sous forme d'excitation , l'indication de leur propre mouvement ou de leur travail. L'ensemble de ces excitations, et la conscience parfois indistincte que nous en avons, constitue ce qu'on appelle couramment le sens musculaire ou cinesthésie.
En réalité, la source des impressions cinesthésiques ne réside pas seulement dans les muscles, mais aussi dans les tendons, les ligaments, les os et les articulations. Tandis que les sens proprement dits reçoivent leurs
120 LES GRAXDEvS FONCTIONS
impressions de l'extérieur, le sens musculaire reçoit les siennes des' organes mêmes qui sont l'aboutissant du réflexe sensitivo-moteur. De plus, la conscience qui l'accompagne est vague ; ses organes récepteurs ne sont pas localisés dans des cantons sensoriels bien limités ; ils se trouvent répartis dans tous les muscles, tous les tendons, toutes les articulations. Le sens musculaire ne peut être conçu comme une entité physiologique isolée : il se trouve à chaque instant mêlé au fonctionnement de tous les autres sens.
Alors qu'on peut vivre d'une vie humaine, sociale et intellectuelle après avoir perdu l'usage de la vue ou celui de l'ouïe, on ne peut concevoir un homme vivant qui aurait été privé du sens musculaire.
C'est probablement le premier sens qui se développe chez les êtres inférieurs réduits, comme l'amibe, à une masse de protoplasma contractile.
« La substance contractile se sent vaguement comme chose mue, dit Beaunis ; elle a la notion indistincte de son propre mouvement. Puis, peu à peu, paraissent et se développent les sensibilités spéciales, le toucher en première ligne, puis la vue, l'ouïe, et l'on voit l'intelligence grandir parallèlement, à mesure que les sensibilités spéciales se perfectionnent. »
C'est le sens musculaire qui nous démontre le mieux la nature et la réalité des formes du monde extérieur. Nous mesurons la résistance des objets à l'aide de notre puissance motrice. Tout obstacle qui limite le mouvement éveille l'idée de la démarcation qui existe entre le sujet et l'objet, entre le moi et le non-moi.
Dès 1874, Sachs démontra l'existence des nerfs sensitifs dans les muscles. L'année suivante, Erb, en étudiant les réflexes à point de départ tendineux, à propos du réflexe dit rotulien, eut l'idée qu'il existait, de même, des nerfs sensitifs dans les tendons.
Depuis lors, de très nombreux anatomistes ont démontré que les muscles qui évoquent avant tout l'idée de motricité ne sont pas moins des organes sensibles. C'est la sensibilité musculaire qui intervient pour donner une