CHAPITRE XIII
Vieux sujet cent fois traité par les philosophes et que je voudrais ramener à des données positives et simples. Le bon sens et la raison commandent au penseur d'aller du connu à l'inconnu, de l'homme tel qu'il paraît être à l'homme tel qu'il est au fond, des organes aux fonctions, de la physiologie à la psychologie, du physique au moral.
Rien n'est arbitraire dans l'organisation de l'homme ; rien ne Test dans ses fonctions. Il porte en lui, dans sa constitution même, la loi morale de sa vie.
On abandonne volontiers l'étude des besoins matériels aux médecins et aux hygiénistes, et ce sont les philosophes qui font, des besoins spirituels, le thème de leurs entretiens : voilà le mal.
Il n'est pas un besoin moral qui pourrait se passer de l'organisation matérielle. Il n'est pas une faculté dont le jeu régulier ne suppose l'intégrité du cerveau. Ceux qui veulent diriger la conduite de l'homme sont bien forcés de tenir compte de son organisation matérielle. Nos besoins moraux et intellectuels sont liés étroitement à cette organisation. Ils se développent avec elle, partagent son sort, sont frappés des menées imperfections, se dérangent quand elle souffre et périssent avec elle. Il est impossible de séparer le physique du moral ; il ne faut pas songer à régulariser l'un sans l'autre.
Ne pas rendre solidaires les règles de direction, pour la vie animale, des règles de l'éducation morale, est une «rreur qu'il faut se décider à ne plus commettre. Que
sont les principes moraux qui ne tiennent pas compte des conditions corporelles de l'homme? Ils ne produisent qu'une morale abstraite, bonne pour les méditations du cabinet et non pour la pratique.
C'est en partant de l'organisation humaine, c'est en déterminant les besoins et les facultés qui en découlent, que le moraliste peut justifier toutes les règles qu'il trace. Il lui sera toujours facile de prouver jusqu'à l'évidence que les devoirs les plus sévères, que les actes du plus généreux dévouement, sont liés étroitement, quand la raison les impose, à l'intérêt direct et au bonheur de celui qui les pratique.
La philosophie a, plus que jamais, besoin d'apprendre la physiologie pour en introduire dans ses études l'esprit méthodique. Les travaux de la pensée qui prétendraient se soustraire, désormais, à cette alliance, sont voués à la stérilité.
La physiologie étend son influence jusque sur l'éducation, jusque sur les sciences morales au sein desquelles elle pénétrera de plus en plus profondément. Depuis des siècles, des philosophes plaident pour l'esprit ou pour la matière. Entre ces deux doctrines de guerre, n'est-il point de place pour une doctrine de paix? A quoi leur sert de se poser des questions si propres à diviser les opinions? Que n'étudient-ils plutôt les phénomènes apparents de la vie de l'homme pour en déduire les lois de son existence. Quand ils connaîtront l'être humain tel qu'il est dans ses organes et dans ses fonctions, ils pourront s'aviser de disserter sur lui avec exactitude.
La nature crie sans cesse à l'homme : « Observe-moi ! Devine mes secrets ! Apprends à me connaître et tu seras meilleur! » La nature nous a donné une certaine organisation, certains besoins et l'activité nécessaire pour les satisfaire. Nous avons des organes doués de vie, impatients d'action, -et nous ne chercherions pas à connaître quels ils sont, comment ils se lient et se soutiennent
mutuellement, l'action qui leur convient et celle qui leur est nuisible! Ou bien, commettant une erreur grave, nous prétendrions connaître nos besoins, sans avoir une idée de nos organes, déterminer l'effet sans rechercher les causes!
L'être humain a des besoins résultant du fonctionnement harmonique de ses organes. Il veut les satisfaire et, dans ce but, il parle et il agit. Dès qu'il sait ce qu'il fait, il encourt la responsabilité de sa parole et de son action. En langage ordinaire, on dit qu'il se décide pour le bien ou le mal, qu'il devient vertueux ou criminel. En réalité, il accomplit ou il viole sciemment la loi de son organisme. Déterminer l'activité normale de nos facultés, c'est assigner ses limites à la loi morale.
La première obligation est donc de vivre dans un équilibre aussi parfait que possible. Le sage est celui qui respecte son corps, en connaît tous les besoins, en comprend l'harmonie et se soumet à ses lois. L'insensé est celui qui méconnaît le véritable but de ses besoins, se laisse entraîner à dépasser ce but, s'expose par là à détruire l'harmonie de ses fonctions, à troubler l'ordre de son économie, à bouleverser les conditions de son existence en sacrifiant tous ses besoins à l'un d'eux.
Une loi d'équilibre préside à nos actions. Aucune faculté, quelque supérieure qu'elle soit, n'a le droit de se substituer à une autre. Tous les besoins existent au même titre. Ceux d'intelligence ne sont pas supérieurs aux autres, ils ne doivent pas les dominer à leur profit, les étouffer ou les anéantir. Cette conception sacrilège conduit à des désobéissances forcées.
La loi morale n'a pas besoin d'être imposée. On la trouve inscrite dans l'admirable organisation physique de l'homme.
Pourquoi dire : « Tout n'est que matière ; au delà de ce que nous voyons, de ce que nous sentons, il y a l'inconnaissable, et la matière explique tout. »
Pourquoi dire : « Au delà de la matière est l'esprit qui anime la matière inerte par constitution, qui pense, qui sent, qui veut. »
Dans le premier cas, on pose le principe, l'idée abstraite de la matière; dans le second, on part de l'idée négative d'immatériel et d'infini. De part et d'autre, on s'abuse sur les mots, on est dupe du langage.
Il est préférable de partir du fait positif de l'existence des corps vivants. L'étude de leurs caractères, l'observation des changements qu'ils subissent, leurs mouvements, leurs actes, les circonstances qui accompagnent leurs modifications, permettent de constituer iine science positive antérieure à la science de l'être en général et de déduire les lois qui régissent ces corps vivants.
Les besoins de l'homme sont autant de puissances actives tendant à un but qui peut n'être jamais atteint ou, au contraire, êtredépassé. La seule recherche vraiment digne d'intérêt est de démêler les règles qui dirigent ces puissances et d'assigner à chacune d'elles sa place dans la hiérarchie fonctionnelle.
Il existe des besoins primitifs. L'homme est porté à agir pour les satisfaire. Sa conduite sera morale, s'il maintient son activité dans les limites physiologiques.
Au surplus, les grands réformateurs dont les enseignements soulevèrent les peuples, Confucius, Jésus, Mahomet, ne tracèrent jamais à leurs disciples d'autre ligne de conduite que celle qui s'inspirait des véritables besoins de la nature humaine. Si les morales chrétienne et musulmane nous semblent être aujourd'hui en contradiction, sur quelques points, avec la morale naturelle, c'est parce qu'au cours des siècles, des disciples, aveuglés par un zèle intempestif, ont déformé les enseignements du Maître disparu.
Journellement, les anatomistes ont l'occasion de constater, au cours de leurs études sur les cadavres, certaines malformations organiques tout à fait indépendantes des lésions qui ont entraîné le décès. Ces anomalies paraissent, dans beaucoup de cas, inexplicables. Qui pourrait affirmer avec certitude qu'elles n'ont ja-
mais influé sur les réactions organiques et, par un contre-coup bien explicable, sur le psychisme des sujets qui les présentaient?
Depuis quelque temps, les phj'-siologistes ont attribué à certains organes, aux fonctions mystérieuses (corps thyroïde, capsules surrénales, corps pituitaire, glande pinéale), un rôle des plus importants. Une petite partie seulement de leur énigmatique histoire est connue. Le peu que nous savons de leur signification laisse à penser que ces organes sont les régulateurs de nos grandes fonctions. Sans eux, pas d'harmonie. Sont-ils lésés? Il survient un désordre croissant qui fait que le cœur cesse d'être solidaire des poumons, des reins, du cerveau, de l'appareil digestif. L'élimination des poisons ne se fait plus ; l'élaboration des aliments devient désordonnée ; le foie, grenier d'abondance de la matière sucrée, ne la retient plus ; la coordination générale qui groupe toutes les énergies cellulaires, en vue d'un but déterminé, est suspendue et la mort ne tarde pas à mettre un terme à ce désarroi universel.
Que devient, pendant ce temps, l'être moral? Quel trouble un corps thyroïde malade va-t-il jeter dans les facultés de mémoire, d'attention, de jugement, dans la volonté, dans les tendances et jusque dans les sentiments affectifs ? Nous l'ignorons, mais il est bien permis de penser, sans s'aventurer dans des hypothèses hasardées, qu'un organe, capable, par son abstention fonctionnelle, de troubler si profondément le physique, jette une perturbation au moins aussi grande dans le moral. Descartes plaçait le siège des passions dans la glande pinéale. Depuis lors, les philosophes niaient avec un sourire le bien-fondé d'une pareille localisation. Aujourd'hui, ce sont les physiologistes qui ont l'air de nous ramener tout doucement à la manière de voir du grand penseur. En résumé, il y a des conditions morales et des dispositions anatomiques héréditaires que nous apportons en naissant. Il en est que nous créons nous-mêmes par suite de nos réactions individuelles à l'éducation reçue, par notre genre de vie, par notre alimentation, par
l'alcoolisme, le surmenage, les intoxications répétées, le manque d'exercice physique, l'habitation dans des locaux malsains, ou dans un milieu pernicieux au double point de vue hygiénique et moral. 11 en est que les circonstances font éclore : les grandes secousses morales, les excès de toutes sortes, l'action déprimante de certaines maladies générales, comme le diabète,, le rhumatisme, l'insuffisance surrénale, thyroïdienne, etc.. Les unes et les autres sont solidaires. Toutes nos tendances morales sont liées à un état physique et à des dispositions anatomiques particulières : à chaque dispositif organique correspond un état d'âme spécial. Nos connaissances sur l'âme humaine ne nous permettent pas encore d'assigner aux conditions physiques et aux conditions morales le rôle qui doit leur être respectivement dévolu dans la genèse de nos passions. Mais un jour viendra oii, grâce à une connaissance approfondie de ces conditions, l'homme traitera et guérira ses passions comme il traite et guérit les autres maladies.
S'il est exact que l'état physique chez l'homme détermine souvent l'état moral, le contraire est également vrai. Nos passions, nos états psychiques divers, retentissent sans cesse sur nos organes avec une intensité parfois extraordinaire. Un cycle ininterrompu d'actions et de réactions lie le moral au physique.
Voici un exemple, pris entre beaucoup d'autres, qui illustre les lois suivant lesquelles peut se communiquer à nos organes l'ébranlement causé par un état psychique violent. Le même jour, pendant une manœuvre à laquelle prend part un régiment de cavalerie, le colonel, homme d'une constitution pléthorique et d'un caractère emporté, entre dans une violente colère en constatant l'imperfection des mouvements exécutés par les troupes. Dans l'un des escadrons, un commandant, récemment revenu du Sénégal, où il avait contracté un paludisme grave, avec congestion chronique du foie, s'irrite éga-
lement de l'inattention de quelques cavaliers qui n'ont pas aperçu un fil de fer tendu dans la campagne. Plusieurs chevaux, ayant heurté l'obstacle, étaient tombés et, dans leur chute, avaient entraîné leurs cavaliers. Enfin, un jeune sous-lieutenant, récemment sorti de Saint- Cyr, est l'objet de vives réprimandes de la part du colonel qui lui impute tout l'insuccès de la manœuvre. Qu'advient-il? Une heure après être rentré chez lui, le colonel meurt, en quelques instants, d'une hémorragie cérébrale provoquée sans nul doute par l'état congestif intense dans lequel l'avait mis son violent accès de colère. Le, même jour, le sous-lieutenant me fait mander, car il souffre, depuis quelques heures, d'un tremblement généralisé et de mouvements convulsifs qu'il lui est impossible de maîtriser. Enfin, le lendemain, le commandant me prie de l'aller voir et je le trouve terrassé, jaune, souffrant d'un véritable flux bilieux. 11 rattache nettement son état à son irritation de la veille. « D'ailleurs, me dit-il, chaque fois que je suis très ennuyé, j'en ai littéralement la jaunisse! »
J'ai connu un homme politique que chaque scrutin, même favorable à sa candidature, obligeajt à garder le lit.
Maint phénomène physiologique atteste la réalité d'un retentissement des états psychiques sur les organes. Les sueurs froides, causées par la terreur, la pâleur du visage, les palpitations, les syncopes qui accompagnent ou qui suivent les grandes émotions, démontrent l'existence des liens fonctionnels étroits qui unissent le moral au physique. Les anciens médecins s'abandonnaient à la plus outrancière fantaisie quand ils prétendaient que la joie venait de la rate; la colère, de la vésicule biliaire ; l'amour, du foie ; la sagesse et le courage, du cœur; l'intrépidité, des poumons, etc. Par contre, il est parfaitement démontré que chacun de ces viscères devient véritablement malade sous l'influence d'une vive excitation morale. La circulation du sang est localement modifiée; la nutrition laisse à désirer; des lésions anatomiques, d'abord légères et plus tard aggravées, décèlent bientôt leur existence. On cherche
alors la cause du mal partout, sauf là où elle réside, c'est-à-dire dans le moral du patient.
Il m'est arrivé plus d'une fois de déduire, à un moment donné, la passion de mes malades, des altérations survenues dans leur santé, pour peu que leur caractère me fût précédemment connu. Ces déductions m'aidèrent souvent à porter un pronostic dont le temps confirmait presque toujours la justesse.
Les maladies, dont les causes premières sont des états psychiques anormaux, constituent l'immense majorité de celles qui régnent sur l'espèce humaine. Ce sont souvent les passions qui modifient l'économie, qui préparent le terrain et qui rendent possible l'ensemencement, le développement et la floraison des germes infectieux dans l'intimité de nos tissus. Sans cette préparation du milieu, les bactéries pathogènes ne se développeraient point. L'alcool fait le lit de la tuberculose; l'intempérance et la gourmandise sont les avant-coureurs de la goutte et des maladies intestinales. L'ambition, la jalousie, l'envie, mènent à toutes les dyspepsies. Beaucoup de tristesses et de profonds chagrins, en perturbant profondément la nutrition de nos viscères, acheminent bien des gens aux maladies de cœur. Un violent accès de colère révèle une épilepsie latente, ou se trouve au début d'une danse de Saint-Guy qu'on aura ensuite la plus grande peine à guérir. La passion de l'étude entraîne la gastralgie et l'insomnie chez les personnes qui s'y abandannent et une susceptibilité nerveuse qui les rend souvent insupportables à leur entourage.
Les passions, à leur apogée, exercent, sur le cerveau, une action perturbatrice parfois intense. Un amour violent pousse beaucoup d'hommes à tout sacrifier pour la femme adorée. Quelque circonstance vient-elle éteindre l'ardeur insensée qui les dévore, ils ressemblent à des êtres sortant d'un songe et se rendent compte, alors seulement, que leur raison avait été momentanément obnubilée. De sorte qu'on a pu dire, sans paradoxe, que la passion aiguë ne diffère de la folie que par la durée.
Il n'est pas de passion qui ne comporte une crise et
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un dénouement. Ce dernier se traduit généralement par un phénomène biologique. C'est ainsi que les désirs erotiques ne disparaissent qu'après le spasme qui apaise et détend ; qu'une grande frayeur se résout par une sueur générale ; que de longs bâillements aident le paresseux à sortir de son engourdissement; qu'après une grande douleur, celui qui peut librement pleurer est soulagé ; que la médisance, l'épigramme, la perfidie, vengent l'homme du monde; que les cris, les injures et les coups vengent l'homme du peuple; l'un suit l'impulsion de la nature, et l'autre l'usage de la société, mais de part et d'autre le résultat est identique.
De même que les poisons se convertissent journellement en remèdes efficaces entre les mains des médecins habiles, de même certains sentiments peuvent exercer les effets curatifs les plus heureux sur des organismes souffrants. Ainsi les passions que, tout à l'heure, je montrais à l'origine de nombre de nos maladies, peuvent contribuer à les guérir. La joie, par exemple et la gaieté, sont les meilleurs soutiens de l'état de santé. Beaucoup de médecins ont remarqué que le convalescent à humeur joviale se rétablissait plus rapidement que les autres. Une joie vive peut accomplir de véritables cures, surtout dans la neurasthénie et dans les maladies du système nerveux. Le rire accélère la circulation; il est utile de le provoquer, surtout chez les enfants malades. Il y a quelques années, des artistes des théâtres de Paris eurent l'idée d'aller amuser les pauvres petits dans les salles mêmes des hôpitaux, où ceux-ci se trouvaient en traitement. Je ne sais ce qu'est devenue cette initiative, mais, à l'époque, je me suis intéressé aux résultats obtenus. Ils ont été considérables. Par ce moyen très simple, que le cœur de nos comédiens avait découvert, des améliorations inespérées s'étaient produites. Les mains étaient moins blafardes, les visages plus colorés, les physionomies plus gaies et plus animées. Il semblait que le rire infusait un surcroît de vie aux enfants.
Savoir éveiller des désirs dans l'esprit de ses malades est une grande habileté pour un médecin. Un désir sti-
mule immédiatement l'organe plus spécialement chargé de le satisfaire. Les idées de plaisir qui s'attachent à son accomplissement, les images agréables qu'il procure, contribuent beaucoup à dissiper le mortel ennui, à rendre supportable la douleur et à abréger la durée des maladies.
Une vive curiosité est très capable de ranimer l'activité nerveuse suspendue par la stabulation prolongée dans un lit. J'ai vu des paralytiques se lever et gagner, à l'étonnement général, une fenêtre devant laquelle il se passait quelque chose. L'attente d'un événement désiré peut ranimer une vie qui s'éteint et faire reculer la mort. J'ai donné mes soins à bien des soldats malades et blessés. Quelques-uns étaient mortellement atteints. Tous les secours de l'art ne procuraient même plus le moindre soulagement et leur fin paraissait prochaine. Plusieurs fois, il arriva que ces moribonds, rassemblant toutes leurs forces, me demandèrent, en me regardant fixement, s'ils vivraient assez pour revoir leur pays et leurs parents. A cette demande imprévue, je répondais toujours avec assurance : « Ne vous inquiétez point, vous guérirez, vous vivrez encore de longs jours et vous reverrez tous les vôtres. » Et mes camarades présents faisaient aussitôt des signes approbateurs, ajoutant que la guérison était indubitable. « Alors, c'est bien, reprenaient ces hommes ; les douleurs que nous éprouvons nous faisaient craindre de ne pas revoir le pays ; maintenant nous sommes rassurés. » Des améliorations extraordinaires suivaient souvent des consultations de ce genre, et j'étais bien forcé de les attribuer, au moins en partie, à l'effet moral d'un retour prochain au pays natal.
L'espérance de guérir est d'ailleurs un premier pas vers la santé, mais cette espérance ne dépend point des malades. Ceux-ci ne l'éprouvent qu'autant que le médecin qui les soigne leur inspire plus de confiance et que lui-même paraît plus rassuré et plus satisfait. Faire naître l'espoir est un grand talent.
Bacon recommandait de traiter certaines maladies
chroniques par la colère. Je n'ai aucune raison dépenser que cette méthode préconisée par l'illustre philosophe soit dangereuse. Cesontsurtout les nerveux chez lesquels les preuves de l'étroite liaison des phénomènes moraux et physiques éclatent à chaque instant. Une vive frayeur peut les guérir radicalement s'ils sont malades et les paralyser s'ils sont indemnes. Jadis, à l'hôpital de Harlem, sévissait d'une manière épidémique l'hystérie con- YUÎsive parmi les jeunes malades de l'établissement. Le célèbre Boerhave avait épuisé sans succès tout l'arsenal ies drogues. De guerre lasse, il fit installer au milieu ^es saîîes un brasier où chauffait continuellement un fer rouge destiné à brûler au bras jusqu'à l'os la première malade qui présenterait une crise convulsive. L'impression de frayeur que causa un remède aussi violent fut telle que, dès ce moment, les manifestations de l'hystérie cessèrent d'une manière absolue. C'est encore la frayeur qui a rendu la parole à des muets, le libre usage de leurs membres à des paralytiques dont la guérison n'avait pu être obtenue par les ressources habituelles de la médecine.
L'amour est un sentiment passionnel si violent qu'il triomphe des penchants les plus opiniâtres. J'ai connu des mélancoliques incités au suicide par leur néirrose qui n'ont trouvé la guérison que dans l'affection d'une femme et les caresses de leurs enfants. Quelques-uns de ces infortunés, poursuivis sans relâche par un incurable ennui, avaient cherché dans l'agitation tout artificielle d'une vie désordonnée l'introuvable remède. Mais très vite le plaisir avait perdu pour eux son attrait. Fermement résolus à mourir, ils ruminaient sans cesse l'idée de leur suicide et méditaient sur ce sujet avec une sorte d'ivresse. Ce que les remèdes n'avaient pu faire, ce que la rééducation de la volonté avait été impuissante à réaliser, l'amour l'avait opéré en un instant.
Lorsqu'une passion domine une personne, il est toujours possible d'obtenir une réaction, quel que soit l'état physique ou l'état raoral de cette personne. Il suffit pour cela de mettre en jeu sa passion dominante. L'avare,
indifîérent à tout, deviendra le plus attentif des hommes si on l'entretient de lucratifs placements. Le collectionneur d'insectes, que n'émeuvent ni les grèves, ni les guerres,» ni les révolutions, s'intéressera vivement aux quelques coléoptères dont l'absence laisse des vides affreux dans ses vitrines. Le constructeur de locomotives, qui demeure insensible aux sciences naturelles, se passionnera pour la forme d'un cylindre ou l'accouplement des roues motrices de la dernière machine.
Rien n'est plus digne de solliciter nos méditations que la culture physique et morale de l'homme dont toutes les fonctions, partant toutes les facultés, ont un droit égal à se développer. L'harmonie phj'sique et la perfection morale doivent résulter de ce développement. Si l'organisation de l'homme était parfaite, c'est-à-dire si toutes ses facultés étaient bien proportionnées, la direction de cette activité serait facile, et la loi physiologique ou morale découlerait de la constitution même de chaque individu. Mais il n'en est pas ainsi. Dans chaque homme, les différentes parties de l'organisation sont inégalement développées. Les facultés se ressentent toujours de cette inégalité. Les caractères varient à l'infini, comme les talents, les penchants, les qualités et les défauts.
Le grand principe qui doit dominer la culture de l'homme est celui de l'harmonie des fonctions.
Satisfaire ses besoins, développer ses facultés, mais n'en sacrifier aucune ; limiter enfin le développement de chacune d'elles par celui des autres : voilà le programme.
C'est avec raison que le biologiste nous dit : « Développez toutes vos facultés, toutes, et non pas une ou plusieurs, afin que chacune ait la part qui lui revient ; afin que les instincts ne se substituent pas aux sentiments et ceux-ci à l'intelligence, ni cette dernière aux sentiments et aux instincts. » Voilà un principe positif, simple, intelligible et fécond.
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En d'autres termes, le moyen le plus direct d'améliorer l'espèce humaine est de montrer à chaque individu le véritable but de ses besoins, de ses alïections et de ses sentiments, le mal qui résuHe de leur direction vicieuse, le bien qui suit infailliblement leurdéveloppement harmonique. Alors seulement on pourra s'efforcer d'élever l'être humain jusqu'aux plus hautes conceptions de l'intelligence. Mais on ne fera pas entendre ces préceptes à la foule. Les masses sentent mieux qu'elles ne comprennent. De bonnes habitudes sont de plus sûrs garants de moralité chez elles que les plus sublimes principes.
Par une conséquence inévitable de notre organisation, nous sommes entraînés à l'action, beaucoup plus par ce qu'il y a en nous d'instinctif et d'aveugle, que par ce qui s'y trouve d'intellectuel et d'éclairé. Notre intelligence entre pour beaucoup moins qu'on ne pense dans nos bonnes comme dans nos mauvaises actions. Lorsque nous commettons un acte répréhensible, c'est généralement beaucoup plus par emportement que de propos délibéré. Nous sommes victimes d'une mauvaise tendance ou d'influences fâcheuses. Et nous ne nous en doutons pas, car ce que nous ignorons le plus, ce sont nos penchants, nos qualités, et nos défauts, nos vertus et nos vices, c'est-à-dire notre organisation.
Nous appliquer à la connaissance de cette organisation et ^des fonctions qui s'y rattachent, les développer, rechercher les causes qui nous poussent à l'action ; tels sont les moyens les plus certains d'obtenir une amclioration morale de l'espèce humaine et de faire de l'homme un être vraiment libre qui accomplisse le bien par une volonté ferme et éclairée.
Quelque plan de détail qu'on adopte pour améliorer l'espèce humaine, il faudra commencer par étudier la structure et les fonctions des parties vivantes. Il faudra connaître l'homme physique pour étudier, avec fruit, l'homme moral. Plus on avancera dans cette voie d'amélioration qui n'a pas de terme, plus on sentira combien l'étude de la phj'siologie est importante.