QUELQUES APERÇUS SUR L'EUGENNÉTIQUE
L'eugennétique (eu, bien, yevvaw, j'engendre) est la science nouvelle qui s'attache à établir les règles que doivent suivre les hommes pour assurer une heureuse continuité de l'espèce. Le jour où cette science pénétrera les lois mystérieuses de la génération et déterminera exactement le mécanisme de transmission des caractères acquis et innés, elle provoquera sur notre globe la plus formidable des révolutions.
L'eugennétique n'est aujourd'hui qu'à ses débuts. Après de très longues années seulement, le labeur de ses apôtres pourra lui faire dépasser l'âge des balbutiements. Mais il est permis d'espérer que lorsque sera franchie cette ère difficile, les hommes qui s'occuperont sérieusement de l'amélioration de leur propre race iront plus vite dans cette voie qu'ils n'y ont fait marcher les espèces animales et végétales.
Le devenir de l'enfant dépend en grande partie de trois conditions : l'hérédité, la santé des parents au moment de la conception, la santé de la mère pendant la gestation.
L'enfant est l'aboutissant de toute une lignée. Il tient de tel ancêtre, la taille ; de tel autre, la chevelure; de celui-ci, les yeux; de celui-là, l'esprit; d'un troisième, le caractère ; d'un quatrième, une tendance passionnelle déterminée. Ces donateurs disparus ne sont pas tous également généreux et l'on voit quelquefois un ancêtre éloigné faire revivre dans l'arrière-petit-fils — nul ne sait par quelle mystérieuse et magnifique puissance —
25o ÉDUCATION DES ENFANTS ET DES ADOLESCENTS
une partie de lui-même, plus importante que celle à laquelle son éloignement lui donnait légitimement droit.
HÉRÉDITÉ. — Au Congrès international d'eugennétique qui se tint, en 1912, à l'Impérial Institute de l'Université de Londres, sous la présidence de Sir Léonard Darwin, les causes susceptibles de modifier les qualités de race des générations futures furent recherchées. La question primordiale, dans cette science, est celle de la transmission héréditaire des qualités physiques et morales.
Les promoteurs de la science nouvelle ont orienté leurs observations de ce côté. C'est presque uniquement à recueillir de nombreuses généalogies familiales qu'ont été consacrés jusqu'à ce jour les efforts du laboratoire fondé par Sir Galton, le Sir Galion' s Eugénie' s Laboratory. Les magnifiques publications sorties de ce laboratoire, le Treasury of Hunian Inheritance, et les ouvrages analogues, donnent une idée de l'immensité du labeur accompli. L'aptitude aux diverses professions, les particularités physiques, physiologiques, mentales, pathologiques, la tendance au vol, ou, au contraire, les facultés mathématiques, artistiques, philosophiques, pédagogiques, ont été suivies dans d'innombrables familles, et les pedigrees ainsi recueillis portent sur de nombreuses générations. Mais un tel labeur n'a pas encore fourni des documents suffisants pour permettre de formuler les lois de l'hérédité chez l'homme, ou, tout au moins, pour voir dans quelle mesure les lois expérimentales, établies dans de nombreuses espèces animales et végétales, sont susceptibles de s'appliquer à l'espèce humaine.
Il est élémentaire que les jeunes gens étudient avec soin leur ascendance et celle de leur fiancée. Bertillon avait proposé que chaque famille tînt un registre où seraient inscrits les principaux traits de santé et les maladies des ancêtres. C'était déjà de l'eugennétique. C'était, en tout cas, un excellent moyen indiqué à l'homme pour se rendre de plus en plus maître de ses destinées.
Depuis longtemps, ou a remarqué l'influence néfaste
APERÇUS SUR I. EUGENNÉÏIQUE 25l
que la tuberculose des parents exerçait sur le développement des enfants. Les médecins observent tous les jours la coïncidence de cette maladie chez les parents avec l'infantilisme chez les rejetons. Ils voient disparaître par la phtisie pulmonaire des êtres avortés et stériles, héréditairement imprégnés de tuberculose, stériles... pas toujours, car on rencontre assez souvent des tuberculeux prolifiques. Ils ressemblent à ces arbres qu'une blessure mortelle a meurtris et qui, pour la dernière année de leur vie, multiplient les fleurs et les fruits.
Ce que je viens de dire de la tuberculose des parents s'applique de tous points à la syphilis. Le retard du développement physique et intellectuel des enfants de syphilitiques gravement atteints est indéniable. « Ils ont fait leurs dents trop tard, a écrit le docteur Fournier; ils ont marché tard ; ils n'ont grandi que lentement ; ils ont été en retard pour parler ; ils n'ont appris à lire et à écrire — mais à lire, plus spécialement encore — qu'avec une difficulté singulière. Toujours leur mémoire s'est montrée défectueuse, débile, paresseuse, infidèle. Ils deviennent de mauvais écoliers, inintelligents, mal doués, rebelles à la culture et au développement, bornés en un mot, constituant le type de ce qu'on appelle par euphémisme, des « enfants arriérés. Inutile d'ajouter que tels ils restent plus tard, avec des aptitudes intellectuelles très inférieures au niveau moyen ^»
La tuberculose et la syphilis sont les maladies qu'il faut le plus redouter dans le mariage, mais elles ne sont pas les seules.
Dans les pays où le paludisme est endémique, le sang des nouveau-nés, issus de mères paludéennes, contient l'hématozoaire découvert par Laveran et considéré comme l'agent causal du paludisme. De tels enfants demeurent chétifs ; leur développement est tardif et parfois incomplet. La Sologne autrefois, la Campagne romaine aujourd'hui, ont illustré d'exemples innombrables cette dégénérescence de la race, en pays palustre.
Il est superflu d'ajouter l'alcoolisme aux maladies
parécédentes et d'évoquer le triste tableau de la descendance des buveurs : enfants frêles à poitrine étroite et plate, sans muscles, de petite taille, et qui portent le sceau de l'infantilisme. Nous savons aujourd'hui que la lignée des alcooliques est, par surcroît, vouée à l'impuissance et à la stérilité et qu'elle ne tarde pas à disparaître.
Les ouvriers et ouvrières de nos manufactures qui manipulent les produits toxiques n'ont plus d'enfants, ou ceux qu'ils ont sont des dégénérés et des chétifs. Une alimentation défectueuse ou insuffisante, l'abus des mets toxiques, une mauvaise hygiène générale, des souffrances physiques et morales du père ou de la mère, à l'époque de la conception, et de la mère pendant la gestation, ont également pour conséquence la déchéance de l'individu et de la race.
A côté des causes de débilité de l'enfant, que je viens de signaler, une place à part doit être réservée à la néfaste coutume du voyage de noces. Elle impose généralement des fatigues aux jeunes époux, alors qu'ils devraient plutôt se recueillir dans une existence paisible, exempte de surmenage. Bile explique que des gens sains aient parfois un enfant débile, dont la constitution contraste singulièrement avec la leur.
Le nombre des maladies causées aux parents par les voyages de noces est élevé. Si les médecins se préoccupaient de la santé publique, il y a longtemps qu'ils auraient prévenu les familles du danger que cette mode funeste fait courir aux jeunes couples et à leur descendance. Rien n'est plus pernicieux. On meurt fort bien de cette petite fête-là. Quel statisticien nous dira le chiffre des infortunés ainsi enlevés au lendemain du mariage, ou, pour le moins, rendus infirmes à jamais ? On ne dénoncera jamais assez les inconvénients qui relèvent du voyage de noces quand celui-ci est accompli par des gens que dépriment déjà des sacrifices incessants à Vénus. Les jeunes époux seraient fort tranquilles dans leur demeure en robe de chambre et en bon paletot ouaté. Mais non, il faut aller coucher à Lyon, déjeuner à
APERÇUS SUR l'EUGENNÉTIQUE 2 53
Nice, souper à Monte-Carlo, visiter Florence, revenir par Milan, remplacer le vêtement douillet par un habit incommode, le home intime et tiède par la chambre anonyme du palace cosmopolite, s'exposer tour à tour au soleil et à l'air glacé. Tous et toutes en rapportent quelque chose : celui-ci une mauvaise grippe, celle-là une bronchite, cet autre la mort. Mais il vient rarement à l'idée des jeunes gens de rester chez eux le soir du mariage et d'envoyer promener la coutume en renonçant au voyage, parce que cela est passé dans les mœurs.
Fort heureusem'ent, il n'y a pas que les tares physiques et morales qui soient transmissibles. Le -^ourage, la délicatesse d'âme, la bonté, toutes les vertus le sont aussi. Les lois de l'hérédité et de l'atavisme ont leurs tristesses, sans doute, mais elles comportent aussi des faits consolants.
Annulons dans la mesure du possible la fatalité de l'ancêtre en faisant acquérir à l'enfant, quand il est né, par une longue éducation, des vertus et des habitudes qui, bien qu'acquises, n'en sont pas moins transmissibles. Domptons nous-mêmes le destin par notre application à nous élever sans cesse vers le bien, comme vers le beau. Mais surtout, sachons que le devenir de l'enfant est déterminé par l'état organique des parents au moment de la conception ; sachons que les produits de nos embrassemencs portent, suivant le cas, l'empreinte de notre dignité ou de notre bassesse, et que les époux se décident enfin à mettre toutes les heureuses chances de leur côté.
Age du mariage. — C'est vers vingt-cinq ans que l'homme atteint son développement physique complet. C'est à cet âge qu'il doit se marier. La loi permet le mariage beaucoup plus tôt. Mais les statistiques sont là qui nous apprennent que les jeunes hommes, mariés avant vingt ou vingt et un ans, sont décimés par une mortalité considérable, qui égale presque le lourd tribut funèbre de la sénilité. « L'usage prématuré des organes génitaux est le plus sûr moyen de s'inoculer la vieil-
lesse », disait Hufeland. Le plaisir génésiqiie trop précocement goûté diminue, en un temps très court, la résistance vitale que, seul, devrait user le long effort des années.
Nos jeunes maris de vingt ans succombent comme des hommes de soixante-cinq à soixante-dix ans, parce que les voluptés hâtives dont ils se sont rassasiés les ont débilités et qu'ils n'offrent à l'attaque vive des maladies graves que les résistances infimes de l'âge sénile.
Quant aux jeunes filles, il faut admettre que bien peu d'entre elles peuvent être sainement mariées avant dix-sept ans révolus et que la dix-neuvième ou la vingtième année est, pour elles, l'âge d'élection. Les femmes jeunes possèdent au plus haut degré cette aimable et gracieuse souplesse de caractère et d'idées qui rend singulièrement facile, pour peu que le veuille l'époux, non seulement la communauté de chair, mais aussi l'unité de vues et de pensées.
Mesures de sélection a l'égard des parents. — Certains Etats de l'Amérique du Nord, qui nous a donné de si retentissants exemples de ses tendances novatrices, ont déjà tenté de porter dans le domaine pratique la sélection des parents. Le clergé américain paraît favoriser l'eugennétique. A Chicago, l'évêque Anderson et le doyen Summer ont refusé de laisser célébrer des mariages dans les cathédrales de Saint-Pierre et de Saint-Paul, parce que les couples s'avançaient à l'autel sans s'être préalablement munis de l'indispensable certificat attestant qu'ils jouissaient d'une parfaite santé.
Les deux prélats ont eu des imitateurs. Le Rev. Mabel R. Witham, pasteur de l'église de l'Immortalisme, à Boston, incitait tous ses confrères à refuser d'unir les couples qui ne produiraient pas un certificat médical. Les autorités ont suivi le mouvement. Dès le i®*" janvier 1914, l'Etat de Wisconsin promulguait une loi stipulant que la licence de mariage ne serait accordée qu'aux individus qui joindraient aux pièces ordinaires de l'état civil un certificat de bonne santé.
APERÇUS SUR l'EUGENNÉTIQUE 255
Le législateur avait même songé à limiter à 3 dollars le prix du certificat. Les médecins se récrièrent, alléguant que telle réaction — celle de Wassermann — indispensable pour éliminer l'hypothèse de la syphilis chez les futurs conjoints, était couramment payée 20 dollars. Comme l'Etat persistait dans ses exigences, les médecins se mirent en grève, et, pendant plusieurs semaines, les fiancés de TEtat de Wisconsin furent les victimes de cette abstention d'un genre si nouveau, puisque, faute de certificats, ils ne purent convoler.
Sôus d'autres cieux, le conseil mixte du patriarcat arménien, au cours d'une séance mémorable tenue à la veille de la guerre, avait pris la résolution suivante : « Il conviendra de préparer, dès maintenant, un règlement spécial d'après lequel les Arméniens des deux sexes, devant contracter mariage, seront tenus désormais de présenter au patriarcat, en vue de l'obtention du permis de mariage, un certificat médical établissant leur parfaite santé. Le projet de ce règlement sera présenté à l'approbation de l'assemblée générale arménienne. »
En iQiS, la fédération allemande des Monistes avait adressé une pétition au Reichstag pour modifier, dans la loi d'empire du 6 février 1875, la condition à remplir par les personnes en instance de mariage. Une de ces modifications se rapporte à l'obligation pour les futurs conjoints de produire un certificat délivré par un médecin en exercice et datant de six mois au plus. Ce certificat devra attester qu'il n'existe aucun motif de craindre que l'union projetée puisse nuire à la santé de l'un des conjoints ou à sa descendance.
En France, avant la guerre, le conseil général du Doubs a émis, sur la proposition du docteur Collard, le vœu suivant : « Dans un but patriotique, et pour conserver la vigueur et la solidité de notre race, pour combattre le trio effroyable de l'avarie, de la tuberculose et de l'alcoolisme, le conseil général émet le vœu que le Parlement élabore une loi exigeant, au moment du mariage légal, la production d'un certificat de santé de la
256 ÉDUCATION DES ExVFANTS ET DES ADOLESCENTS
part des deux époux, le mariage ne pouvant être célébré que si les certificats sont formels au point de vue de la santé des deux fiancés. »
C'est en s'appuyant sur les idées eugennétiques que les législateurs de plusieurs Etats de l'Amérique du Nord ont préconisé et fait adopter par les Parlements locaux le principe de rendre chirurgicalement stériles les criminels invétérés, les aliénés incurables, les épileptiques et les rachitiques.
Les promoteurs de l'eugennétiqne obligatoire auraient vraisemblablement moins de succès en France. Combien de parents, d'amis, et même de fiancés déclareraient la loi inconstitutionnelle et déraisonnable et se passeraient du certificat exigé par elle ! Au demeurant, la méthode pourrait avoir des conséquences imprévues. Je n'en veux pour preuve que l'incident soulevé récemment par Mrs. Jenny Moore qui attaquait les docteurs chargés -de l'examen médical des fiancés, sous prétexte qu'ils avaient déclaré son mari sain de corps et d'esprit, et qu'en trois ans d'union, celui-ci n'avait pas été capable de la féconder.
Elle réclamait to ooo dollars de dommages et intérêts, sans compter le divorce. Les juges de Washington, après mûre réflexion, firent droit à sa requête.
La QUESTION DE LA CONSANGUINITÉ. — Les physiologistes qui se sont occupés de la consanguinité sont divisés en deux camps professant des opinions opposées et produisant à l'appui de leur thèse, il faut le reconnaître, des faits aussi nombreux que probants. Il est indiscutable que la consanguinité la plus étroite a présidé à la naissance de l'humanité.
Dans l'antiquité, le mariage était permis et fréquent entre frère et soeur. A Athènes, on épousait couramment sa demi-sœur paternelle et, à Sparte, sa demi-sœur maternelle. L'Eglise et le Code proscrivent aujourd'hui l'union entre oncle et nièce, tante et neveu. Mais la loi .civile autorise les mariages collatéraux entre cousins
APERÇUS SUR Iv'EUGENNÉTIQUE 2 5/
germains ou issus de germains et l'Eglise aussi, mo3^en« nant rétribution.
A notre époque, la masse des unions consanguines est constituée, précisément, par les mariages entre cousins germains et issus de germains. Les uns soutiennent que ces sortes de mariages sont néfastes, et les autres qu'ils sont innocents. Ce qu'il y a de singulier, c'est que chez les animaux où règne l'inceste et où il semble que l'expérimentation doive être facile, la solution du problème n'est pas plus avancée qu'en ce qui concerne la race humaine. Les observations des éleveurs sont contradictoires.
Tandis que quelques médecins ont cité des exemples de mariages consanguins qui furent d'une nocuité extrême, on observe couramment le contraire chez les animaux dont la consanguinité a été cependant infiniment plus rapprochée. Dans le monde des bêtes, il n'y a aucun souci de la consanguinité. Les frères et les sœurs sont, au contraire, les époux naturels et ordinaires. Dans un milieu où les instincts sont si sûrs, il semble que l'habitude des amours incestueuses ne se serait ni développée, ni même conservée, si elle avait été une cause de dégénérescence.
En vérité, l'accord très général des peuples civilisés, pour apporter des empêchements législatifs plus ou moins formels aux mariages entre parents, n'a pas été inspiré aux législateurs par le souci de se conformer à une loi physiologique. C'est la pureté du foyer qu'ils avaient en vue quand ils décrétaient ces empêchements. Il importait à tout prix d'éviter une communauté sexuelle déréglée des personnes vivant sous un même toit. Ce qui le prouve, c'est que le législateur ne distingue pas toujours entre les parents vraiment consanguins et les parents par alliance. C'est ainsi que Moïse formule treize interdictions dont cinq seulement ont trait à des unions véritablement consanguines. L'homme ne doit épouser ni sa mère, ni sa fille, ni sa sœur, ni sa tante paternelle ou maternelle. Mais il lui est également interdit de s'unir aux femmes qui, par le fait des alliances,
peuvent habiter sous le même toit que lui : belle-mère, belle-sœur (soit sœur de l'épouse, soit veuve du frère), belle-fille (fille de l'épouse d'un autre lit), tante par alliance et bru. Mahomet a ajouté à ces interdictions le mariage avec la nourrice, avec la sœur de lait et la pupille. En réalité, pour les dernières de ces défenses, il s'agit moins de la véritable communauté de sang que de la communauté de domicile.
D'ailleurs, le législateur dérogeait sans hésiter à sa loi quand un intérêt de fortune l'exigeait : c'est ainsi qu'afin d'éviter l'évasion de la dot des filles hors des familles, on épousait fort bien, à Athènes, sa sœur de père, et à Sparte sa sœur de mère. L'intérêt de santé fléchissait devant un intérêt de fortune.
On le voit, le point de vue hautement moral de la législation antique est fort différent de celui auquel se placent aujourd'hui ceux qui accusent les mariages consanguins d'être redoutables pour la descendance.
A vrai dire, lorsque l'observation contemporaine eut découvert des faits de consanguinité morbide, certains philosophes en tirèrent argument en faveur de la sagesse de la législation religieuse du passé. Mais il apparaît clairement que ces conclusions faites a posteriori sont abusives et en désaccord évident avec les véritables mobiles des défenses formulées par Moïse et ses imitateurs.
Tenons-nous donc aux seuls faits de l'observation, quelque inattendus qu'ils soient. Notons, en passant, que les Juifs, obligés pendant des centaines d'années à vivre par petits groupes et à se marier entre eux, sortis en quelque sorte de la consanguinité, sont en pleine prospérité démographique. La même constatation pourrait être faite à propos de nombreuses populations insulaires. Voilà des exemples favorables.
Dans le milieu familial, se présentent des faits troublants. Telles familles, dont les membres, à plusieurs degrés, sont sortis de la consanguinité la plus rapprochée, légalement possible, non seulement ne présentent pas de dégénérés, mais encore sont composées de
APERÇUS SUR L'EUGENNÉTIQUE 269
membres dont la santé est excellente et la fécondité remarquable. Telles autres ont, au contraire, une descendance composée de véritables infirmes et aboutissent promptement à l'extinction. Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître que les adversaires de la consanguinité ont réuni un faisceau de faits terribles et nombreux qui s'imposent à un examen impartial.
Pour ma part, j'ai observé plusieurs fois que deux cousins germains, issus de parents indemnes, engendraient des enfants parfaitement beaux et bien constitués. Par contre, j'ai constaté que, de même que l'hérédité saine se transmet, Vhérédité morbide se transmet également dans les unions consanguines , d'une manière peut-être plus certaine et plus énergique. Les qualités, comme les tendances morbides, s'additionnent plus sûrement dans les mariages consanguins que dans les autres. Mais les premiers n'ontpas, comme on l'a dit, leprivilège exclusif de donner naissance à des produits imparfaits ou monstrueux.
Tandis qae la consanguinité provoque la prompte disparition de quelques familles, elle infuse, au contraire, aux autres, une énergie nouvelle. Il y a des familles bien ou mal douées pour la mettre en pratique. Elle est la pierre de touche redoutable qui signale de suite la pureté ou l'impureté du sang.
C'est la seule connaissance de l'hérédité de ses membres qui nous dira quelle probabilité une famille saine qui affronte la consanguinité a de s'anéantir ou d'y prospérer.
Relations entre la mère et l'enfant pendant la GESTATION. — Le moment de la conception décide, en partie, des qualités de l'enfant. L'influence funeste de Tivresse sur la conception est bien connue. Les enfants conçus par des parents en état d'ébriété sont frappés de déchéance physique et intellectuelle. De plus, pendant la gestation, la santé physique et morale de la mère exerce sur l'enfant une influence considérable.
L'apôtre de l'eugennétique, en France, le docteur Pinard, a éloquemment montré le rôle immense dévolu à la
mère entre l'époque de la conception et celle de la naissance. Sans cesse il a demandé des lois pour protéger les mères. Sa voix ne peut pas, dans ce pays, rester plus longtemps sans écho.
Au Parlement, les docteurs Doizy, A. Peyroux, Bachimont, F. Merlin, etc., ont déjà transformé en propositions de lois les idées défendues par Pinard. Mais nous n'en sommes qu'à la période de tâtonnements. 11 y a une œuvre supérieure à toutes les tâches d'assistance, c'est de faire en sorte que les infirmes ne soient plus procréés.
« C'est seulement, a écrit Pinard, quand la vie sera donnée hygiéniquement à tous les enfants, quand tous les enfants accompliront hygiéniquement leur première vie dans le sein maternel, quand, après leur naissance à la lumière, tous les enfants vivront hygiéniquement, que les plus grands progrès de la civilisation seront réalisés. »
La vie intra-utérine conditionne la vie à la lumière •du jour. Depuis le moment où il se forme dans le sein maternel, jusqu'à la naissance, l'être humain vit de la même existence que sa mère. Il n'est pas une cause de maladie, pas une intoxication qui n'atteigne cette dernière sans retentir directement sur le précieux fardeau qu'elle porte. Chaque fois que la femme enceinte travaille, chaque fois qu'elle se fatigue, l'évolution de l'enfant est troublée et la naissance survient prématurément. Chaque fois qu'après la naissance le nouveau-né, pour une raison quelconque, est séparé de sa mère, il est mis en danger de mort. Je m'excuse de recourir encore aux statistiques de Pinard, mais toute la question est dans ses travaux.
Chez 5oo femmes ayant travaillé jusqu'au moment de leur accouchement, le poids moyen des enfants a été de 3 010 grammes. Chez 5oo femmes s'étant reposées, le poids moyen des enfants a été de 3 366 grammes.
Chez I ooo femmes ayant travaillé jusqu'au moment de l'accouchement, la durée de la gestation a été en moyenne de 247 jours. Chez 1000 femmes qui se sont reposées (dans des dortoirs ou des refuges), pendant le
APERÇUS SUR l'EUGENNÉTIQUE 261:
temps de leur gestation, la durée mo3^enne de celle-ci a été de 269 jours.
Sous l'influence du repos, la durée de la grossesse est plus longue ; le poids de l'enfant est plus considérable et son développement plus complet.
L'enfant né avant terme est un prématuré. 11 réclame de plus grands soins, sa croissance est plus lente ; il demeure à tout jamais un faible, un chétif, quand il n'est pas un infirme.
Les projets de loi auxquels je faisais allusion tout à l'heure ont pour objet principal:
1° La protection de la femme enceinte ;
2° La sauvegarde de l'enfant pendant sa vie intrautérine et pendant les mois de la première enfance.
La proportion des naissances prématurées est très élevée. Sur 188284 enfants nés à la Maternité depuis 182a — année où on a commencé à peser les enfants au moment de leur naissance — et à la clinique Baudelocque;, depuis sa fondation jusqu'en 1899, Pinard a relevé 29071 prématurés pesant moins de 255o grammes.
Le sort réservé aux enfants nés prématurément est lamentable. On a créé pour eux les fameuses couveuses et l'emploi du gavage a été préconisé. Sur 2961 enfants admis, du 20 juillet 1893 au 3i décembre 1899, dans le service des prématurés débiles, il en est mort 1 795 et la durée moyenne de séjour, par enfant, n'a pas dépassé un mois. Sauf exceptions très rares, ceux qui ne meurent pas restent, pendant toute la durée de leur vie, des débiles et des infirmes.
Pendantlapremièreannée de la guerre, à Paris, Pinard a organisé la protection des mères et de l'enfance etj malgré les conditions défavorables dues aux circonstances, la durée moyenne de la gestation a été prolongée et le poids moyen des enfants, au moment de la naissance, a augmenté. Ces deux quantités ontété supérieures à ce qu'elles étaient pendant l'année 191 3.
Pendant la seconde et la troisième années de guerre,, l'entrée des femmes dans les usines a annulé ces beaux
résultats. Le travail des mères a été une chose désastreuse pour l'enfant en voie de développement.
Nous savons aujourd'hui scientifiquement ce qu'il faut faire pour diminuer le nombre des enfants prématurés et assurer à nos descendants des conditions de développement favorables avant leur naissance, et aussitôt après. En généralisant les mesures nécessaires, nous diminuerons les déchets sociaux qui traînent une vie malheureuse et constituent pour la société une lourde charge.
Le rôle de la femme, est de perpétuer la race. Je ne crois pas me faire l'avocat de l'utopie en déclarant que c'est un d'avoir pour l'Etat de la protéger contre les privations et la misère. Les sentiments éveillés par la présence d'une femme mère étaient, dans les sociétés anciennes, empreints d'une déférence spéciale. On ne peut affirmer qu'il en soit de même aujourd'hui. Les duretés de la vie moderne ont peut-être rendu les coeurs moins aptes à saisir la grandeur et la sainteté de la maternité.
Il est juste que la mère soit placée dans des conditions favorables à la maturation de son fruit. N'est-il pas regrettable, qu'au sein d'une société civilisée, elle puisse être, quel que soit son âge, quelle que soit sa beauté ou sa laideur, réduite à l'indigence ? Il faut lui épargner le souci du pain quotidien et la mettre en état de bien former son enfant. Elle devrait être, surtout dans «in pays qui se dépeuple comme le nôtre, de tous les êtres vivants, le plus protégé, le plus estimé, le plus aimé. La mentalité de l'homme a besoin de se rénover en s'inspirant de l'esprit sublime de la nature.
Dans notre société égoïste la femme, étant la plus faible, a besoin d'être entourée pendant qu'elle est mère. Or, elle se voit chaque jour fermer plus complètement par l'homme, abusant de sa force et de ses droits, les professions lucratives et faciles, c'est-à-dire celles, précisément, qu'elle peut le mieux exercer. Chaque fois que la femme lutte avec l'homme pour la bouchée de pain, elle est vaincue. La nécessité et la faim suppriment le sentiment de galanterie qui est une production due au
APERÇUS SUR I^'EUGENNÉTIQUE 203
bien-être et au loisir. Tantque l'homme aura le privilège de convertir en loi sa manière de voir, de faire triompher sa volonté, il cotera toujours ses travaux plus haut que ceux de la femme.
Dans le peuple, le travail de celle-ci ne suffit pas à la nourrir elle-même ; à plus forte raison ne peut-elle pourvoir à l'entretien de ses enfants.
Avant la guerre, 4i5oooo femmes mères vivaient en France de leur salaire. Sur ce nombre, 537000 usaient à petit feu leurs jours à l'usine. Combien s'étaient reposées pendant la gestation ? Combien, après la naissance, avaient désiré protéger et garder auprès d'elles leurs enfants, qui n'avaient pu se donner ce bonheur? Combien d'enfants sont morts d'avoir été séparés de leur mère pendant les premières semaines ou les premiers mois de leur vie ?