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CHAPITRE XVII

ÉDUCATION PHYSIQUE DE L'ADOLESCENCE EN GRÈCE. — LES GYMNASES. — LES JEUX

A quoi tiennent les difficultés formidables auxquelles l'éducation physique des peuples modernes se heurte presque partout? Comment expliquer que ce qui était d'un usage si général dans l'antiquité soit devenu d'une réalisation si délicate à notre époque ?

C'est qu'aujourd'hui la civilisation, en se déplaçant vers le nord, a dû pourvoir à toutes sortes de besoins nouveaux qui ont compliqué la vie à l'extrême. Un climat comme celui de la Gaule, de la Germanie, de l'Angleterre, de l'Amérique du Nord, réclame des mets plus abondants, des maisons plus solides et mieux closes, des habits plus chauds, plus de feu, plus de lumière, plus d'industries, qu'un climat comme celui de la Grèce ou de l'Italie. Tout l'effort des hommes est peu à peu absorbé par l'acquisition du bien-être. Les commodités modernes sont autant d'assujettissements dans lesquels l'homme contemporain s'embarrasse. L'artifice de son confort le tient captif. Il n'a plus le temps de s'occuper de la culture physique.

Dans la Grèce ancienne, les gens réduisaient et proportionnaient leur habillement aux petites exigences de leur climat. De même à Rome. Comparez les frêles murailles d'une maison de Pompéiavecsesdixou douze petits cabinets rangés autour d'unecour où bruit un filet d'eau, à nos grandes bâtisses de pierre de taille àcinq étages, fenêtres vitrées, papiers, tentures, doubles et triples rideaux,

calorifères, cheminées, meubles de toute espèce, tapis, ustensiles de ménage et de luxe.

Dans la cité antique on vivait dehors, en plein air, sous les portiques, dans l'Agora, au Forum, dans les gymnases. Les bâtiments publics étaient aussi peu garnis que la maison privée. A Athènes, une place vide, le Pnyx, et quelques degrés de pierre faisaient une tribune à l'orateur. Nous sommes loin des palais où se réunissent les Parlements modernes, avec tous leurs compartiments et tous leurs services. Nous avons des théâtres de deux mille places qui reviennent à 40 millions, comme l'Opéra de Paris. En Grèce, un théâtre contenait de trente à cinquante mille personnes. La nature en faisait presque tous les frais ; un flanc de colline où l'on taillait des gradins circulaires, un autel au bas, et, au centre, un grand mur sculpté pour répercuter la voix des acteurs el le soleil pour lampe.

Aujourd'hui, pour remplir un emploi dans l'Etat, il faut être un homme spécial, juriste, prêtre, officier, employé. Dans la cité grecque, l'homme ordinaire était au niveau de toutes les fonctions publiques. Il était jug« dans les décastéries, au civil, au criminel, au religieux, avocat et obligé de plaider sa cause. I^eslois n'étaient pas encore enchevêtrées en un Code.

La civilisation, dans la vieille Grèce, était simple et les âmes simples aussi. En elles, nul groupe d'attitudes et de penchants n'était développé au détriment des autres. Onn'avaitpas alors autant d'espèces d'hommes distinctes qu'il y avait de classes, de professions, de métiers. L'individu n'était pas, comme aujourd'hui, parqué dans le compartiment qu'il s'est fait et assiégé par une multitude de besoins. L'encombrement de la tête, la multiplicité et la contradiction des doctrines, l'excès de la vie cérébrale, les habitudes sédentaires, l'excitation fiévreuse des capitales l'ont changé. Il n'est plus ce qu'il était, et ce que, peut-être, il aurait bien fait de rester toujours : un animal de haute espèce, heureux d'agir et de penser sur la terre qui le nourrit et sous le soleil qui l'éclairé. 11 est devenu « un prodigieux cerveau, une âme infinie pour

ÉDUCATION PHYSIQUE EN GRÈCE açS

qui ses membres ne sont que des appendices et pour qui ses sens ne sont que des serviteurs ; insatiable dans ses curiosités et ses ambitions, toujours en quête et en conquête, avec des frémissements et des éclats qui déconcertent sa structure animale et ruinent son support corporel, promené en tous sens jusqu'aux confins du monde réel et dans les profondeurs du monde imaginaire, tantôt enivré, tantôt accablé par l'immensité de ses acquisitions et de son -œuvre, acharné après l'impossible ou rabattu dans le métier, lancé dans le rêve douloureux intense et grandiose comme Beethoven, Heine et le Faust de Goethe, ou resserré par la compression de sa case sociale et déjeté tout d'un côté par une spécialité et une monomanie'. »

Dans cette forme de la culture humaine, on ne s'intéresse plus au corps; l'âme l'a subordonné, rejeté au dernier plan. Il ne vaut rien par lui-même. Nos philosophes ne comparent plus les jeunes gens, comme le faisait Platon, à « de beaux coursiers consacrés aux dieux et qu'on laisse errer à leur fantaisie dans les pâturages pour voir si, d'instinct, ils trouveront la sagesse et la vertu ».

Il s'est fait dans l'homme moderne une sorte de divorce entre l'animal et l'esprit. Nos contem.porains ont besoin d'études pour contempler avec intelligence et plaisir un corps comme le Thésée du Parthénon ou l'Achille du Louvre. Ils ne le comprennent ni ne l'admirent plus avec spontanéité.

Il est nécessaire et urgent de tenter un effort pour rendre à notre race française des corps sains et florissants, capables de toutes les actions viriles et gymnaistiques, des femmes et des hommes de belle pousse et de noble race, des figures sereines en pleine lumière, des harmonies naturelles de lignes heureusement nouées et dénouées. Il nous faut recréer des hommes proportionnés à leurs organes et à leur condition, doués de toute laper-

i.Taine, Philosophie de l'art en G>èce,]p. iio-iii. (Geriaer Baillière, 1869.)

fection qu'ils peuvent avoir.' Hors de là, nous ne trouvons qu'excès, difformité, maladie ou dégénérescence.

En Grèce, deux institutions nsitionales :\V orchestrique et, plus encore, la gymnastique représentaient le fond de l'éducation. Le plus agréable spectacle que l'on pût donner aux dieux était celui que présentent de beaux corps florissants, développés dans toutes les attitudes de la force et de la santé. Les fêtes les plus saintes étaient des défilés et des chœurs. Un de ces ballets sacrés, le dithyrambe, devint plus tard la tragédie grecque. Les poésies les plus populaires étaient celles qui célébraient les vainqueurs des quatre grands jeux. L'athlète victorieux avait le plaisir le plus profond et le plus noble qu'il soit donné à l'homme d'éprouver, celui de se sentir beau et glorieux, élevé au-dessus de la vie vulgaire, porté jusque dans les hauteurs et le rayonnement de l'Olympe par le souvenir des héros nationaux, par la commémoration des ancêtres et par l'éloge de la patrie. La victoire de l'athlète était un triomphe public, le poète y associait la cité et ses divins protecteurs.

L'orchestrique formait l'homme parle chœur. Elle lui enseignait les attitudes par les gestes. Elle faisait de lui un acteur spontané qui portait la fierté, le sérieux, la dignité simple du citoyen dans les évolutions du figurant et dans la mimique du danseur. Jusqu'à l'âge de seize ans, à Athènes, l'orchestrique faisait toute l'éducation. «En ce temps-là, dit Aristophane, les jeunes gens d'un même quartier, lorsqu'ils allaient chez le maître de cithare, marchaient ensemble dans les rues, pieds nus et en bon ordre. Là, ils s'asseyaient sans serrer les jambes, et on leur enseignait Pallas redoutable, dévastatrice des cités ou Un cri qui s'élève au loin et ils tendaient leurs voix avec l'âpre et mâle harmonie transmise par leurs pères. »

Dans les banquets des phiiities (sociétés d'amis), après le repas, on faisait des libations et l'on chantait le

psean en l'honneur d'Apollon, puis venait la fête proprement dite, la déclamation mimée, la récitation lyrique au son de la cithare et de la flûte, un solo suivi d'un refrain comme la chanson d'Harmodius et d'Aristogiton, un duo chanté et dansé : la Rencontre de Bacchus et d'Ariane.

L'orchestrique intervenait dans toutes les circonstances, dans les fêtes privées et dans les solennités publiques. C'est elle qui a donné à la sculpture ses poses, ses mouvements, ses draperies, ses groupes; la frise du Parthénon a pour motif le défilé des Panathénées.

Quant à la gymnastique, elle formait l'homme par les jeux et par les exercices. En Grèce, les corps admirables n'étaient point des raretés, des produits de luxe et, comme aujourd'hui, des fleurs inutiles dans un champ de blé ; ils n'étaient que les épis plus hauts dans une large moisson. Un citoyen d'Athènes ou de Sparte gardait toute sa vie les traces de l'éducation gymnastique. Pas un homme libre ne s'abstenait de fréquenter le gymnase. A cette condition seulement, il était un homme bien élevé (x.a'Xov.aYaôoç) . Platon, Chrysippe et le poète Timocréon avaient été athlètes. Pythagore avait eu le prixdu pugilat; Euripide fut couronné aux jeux éleusiniens.

La gymnastique (yu^-voç, nu) fut pratiquée en Grèce longtemps avant d'avoir reçu son nom. Homère ne la nomme jamais. Le nom de gymnastique, comme appellation générale des exercices corporels, remonte aux jeux olympiques de l'an 721 avant Jésus-Christ (i5® olympiade) où la nudité complète des concurrents fut officiellement admise.

La gymnastique ne fut érigée en art méthodique qu'à une date plus récente, antérieure de peu à Platon. Sa codification en art coïncide avec l'institution des athlètes qui se consacraient exclusivement aux exercices corporels pour se rendre aptes à concourir dans les jeux publics, et avec celles des gymnastes et des pédotribes qui faisaient métier de professeurs. Cet art savant et compliqué continua à jouir d'une grande faveur partout

OÙ les mœurs grecques prévalurent. Avec elles, il ne tarda pas à être introduit à Rome.

La gymnastique grecque jouit d'une immense faveur surtout dans les provinces d'Orient. Dans certaines villes d'Asie, comme Aphrodisias, la vie publique se concentrait tout entière dans le gymnase. Jusqu'aux derniers temps de l'Empire, les jeux agonistiques restent la consolation des Romains demeurés fidèles aux vieilles traditions. L'abolition des jeux olympiques, décrétée sous l'influence du christianisme par Tliéodose, en 394, porta un coup très grave à la gymnastique. Toutefois, si on em croit la chronique de Jean Malelas', les jeux publics d'Antioche, en Syrie, ne furent supprimés qu'en 52i par Justin. Mais l'abolition officielle des jeux publics ne suffit pas à effacer toute trace de l'ancienne gymnastique grecque, car il en était encore question, au temps de Justinien.

On donnait, en Grèce, le nom de gymnase à l'ensemble des locaux spécialement affectés à l'éducation physique de la jeunesse^, aux exercices corporels que les bons citoyens s'imposaient comme un devoir envers euxmêmes et envers la patrie', à l'entraînement méthodique des athlètes de profession, bref, à toutes les variétés de gymnastique, telle que les Grecs de toute race la comprenaient et la pratiquaient. Il n'était pas une ville digne de ce nom qui ne possédât au moins un gymnase avec un stade, un hippodrome et un théâtre. Parce que Panopée, de Phocide, ne possédait aucun de ces édifices, Pausanias hésitait à lui donner le nom de ville*.

Au début, les gymnases primitifs consistaient en de simples pistes ou ^pofxoi pour la course à pied, le disque, le javelot, le ballon ou en aires sablées pour la lutte, le

1. Corsini, Dissert, agonisticae I, 11: IV, 11. — Krause, Olymfia, p. 210.

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