‹ Physiologie généraleChapitre 11 sur 107 · PROLÉGOMÈNES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

PROLÉGOMÈNES HISTORIQUES

C'est donc chez ces institutaires qu'il faut aller chercher la physiologie pour savoir comment elle a été constituée. Nous n'avons pas à les examiner tous, ce qui serait oiseux : nous nous arréterans à consulter les deux principaux, Fernel et Mercatus, qui représentent les deux voies principales où la science tendait à s'engager, et qui tous deux, par l'importance de leur œuvre, leur grande instruction et leurs succès, représentent efficacement l'époque.

Fernel donna son grand ouvrage, en i53/i, sous le titre de : Umversa medicina^ qui fut réédité en 155^ et 1555 sous le titre : InstUutiones medicinœ. La première partie porta d^abord le nom de De naiurali parte medicinœ, et prit ensuite, pour ne le plus quitter, le nom donné par Galien de Physiologia, C'est, du reste, une œuvre toute galénique, pour la forme comme pour le fond, sauf quelques réminiscences scolastiques ou fusionistes de l'époque. Le grand médecin romain n'aurait pas renié ce résumé synthétique, qui le condensait et le vulgarisait dans une grande netteté.

Ce traité comprend sept livres : !• In quo partes corporis humant describuntur ; c'est un résumé du De administrationibus anatomiciSy de Galien, et de tous ses opuscules anatomiques ; c'est l'anatomic considérée comme faisant corps dans la physiologie ; 2*» De elementis^ correspondant au même livre de Galien : on y trouve, comme chez lui, que le corps est formé de parties simples et composées, de parties similaires et organiques, et que toute la masse est formée de parties élémentaires simples ; puis, h côté des éléments matériels, une réminiscence scolastique amène les principes qui viennent de la forme ; il y a un imbroglio sur lequel l'auteur passe vite pour discuter les anciens quatre éléments : la terre, l'eau, l'air et le feu ; 3° De tempet^amenlis : c'est encore du Galien , sauf quelques idées prises dans Avicenne ; on y trouve le tempérament des pai*ties et celui des humeurs^ comment les tempéraments peuvent se former et changer ; W De spiritibus et calido innato : c'est du Galien presque pur ; 5° De facultatibus, fait de pièces et de morceaux : les divisions d'Âristote, de Platon et de Galien s'y trouvent ; on y ajoute des facultés morales ; 6^ De functionibus et humoribus : c'est un abrégé de l'usage des parties et du rôle des humeurs, le tout résumé de Galien \ V De homine et procreatione ,

Mercatus est bien moins classique que Fernel, au point de vue galénique. On peut même dire qu'il rejette de Galien tout ce qui n'est pas science purement d'expérience; et encore ne le suit-il pas toujours en ce point. 11 est fortement imbu de philosophie scolastique, sans toutefois rester dans les premières traditions dç l'ççole,

6 PAOLSOOMÈNBS HISTORIOUIS.

et il laisse beaucoup à regretter sur ce point. S*il eût suivi son grand maître Albert d'un peu plus près, se contentant d*y adjoindre ce que la science de Galien avait encore de bon, son suocès eût été plus grand Pour lui la médecine ne comprend que deux parties ; celle qui s'occupe des choses naturelles^ et celle qui étudie les choêet non naturelles ou contre nature. Cependant il suit successivement trois parties : la première sans titre, et qui répond à la physiologie ; la seconde s'occupe de la santé et de sa conservation; la troisième est pathologique et comprend les maladies^ leurs c^auses, leurs différences, leurs accidents, leurs signes, et leur guérison. La première partie, ce que nous appellerions sa physiologie, comprend elle- môme cinq parties : V De elementis; 2° De tempera* mentis; 3^ De humoribus; U° De partibus; b"" De anima et ejus potentiis.

Cette œuvre de Hercatus demeura sans grande influence, si ce n'est peut-être en Espagne, Fernel resta le maître en France, et les autres institutaires ne firent guère autre chose que le suivre.

Cependant la physiologie était à peine constituée, comprenant tout à la fois la science générale et la science organique, les questions de causes et de mécanisme, que déjà tout semblait conspirer à sa chute. L'anatomie reprise par des observateurs nouveaux allait se constituer isolément en se séparant d'elle. La science de l'usage des parties correspondantes au de usupartium de Galien allait être renouvelée par des expérimentations nouvelles. Les doctrines générales battues en brèche par les paracdsistes se perdirent dans àt» divagations confuses dédaignées de la science exacte. Enfin, lebaoocartésianisme allait inaugurer une physiologie nouvelle purement mécanique.

Il faut examiner chacun de ces points séparément, pour se bien rendre eompte de cette grande révolution dans les xvi* et xvu* siècles.

Pendant que les institutaires s'occupaient à constituer la science galénique sous une synthèse plus facile à saisir et plus attrayante, des observateurs plus soucieux du fond que de la forme, prenaient pour but de leurs travaux de la compléter autant que possible, et surtout de la contréler.

Les études anatomiques délaissées pendant longtemps reprenaient vigueur ; depuis les Alexandrins et Galien on n'avait pas disséqué.

PftOLBGOMÈlIBS HMTOftlQUBg. 7

si ce n*ett amdeatellementi et fieulemeot un eadavre, à de long» \n* tervailes. Maintenant, deBamphithéàtres de dissection s'ouvraieirt de tous côtés. L'anatoniie de Galien^ sou Ik adminisircUiomàw anatùmi* ciê^ qui avait été dans les siècles précédents, le portenrespect de son autorité, était examinée et contrôlée sur le cadavre avec soin ; et dès lors môme on commençait à l'attaquer. Malgré Fallope qui pre naitsa défense» Vésale montrait à n'en pouvoir douter que Galien ne devait avoir disséqué que des singes, et qu'il avait plutôt écrit Tana* tomie de ces animaux que celle de l'homma En même temps les dé» couvertes anatomiques se multipliaient : Ch. Etienne découvrait les veines du foie; Nicolas Massa, les vaisseaux des reins; Vésale, les valvules des veines ; lograssias, les osselets de l'oule ; Gorfiarius, les valvules de la veiné atygos ; Arantius, le muscle releveur de la paupière supérieure ; Bauliin,la valvule du csscum ; Casserius faisait connaître l'organe de l'oule ; Michel Servet montrait la oifculatkm pulmonaire ; Césalpln et Fabrice d'Aquapendenle entrevoyaient la grande circulation, et faisaient pressentir Harvey ; Vésale donnait one anatomie nouvelle; Eustachi faisait paraître ses nouvelles tahle» anatomiques. En un mot, les traités de Galien avaient une vétusté qu'on ne pouvait méconnaître ; une nouvelle anatomie se créait et se substituait à la sienne.

Et, il faut le bien remarquer, comme il était impossible de substituer cette anatomie nouvelle à l'ancienne, dans les nouveaux traités de physiologie où elle se serait trouvée sans accord avec le reste^on la constituait comme une science distincte et séparée. Ainsi dès le XVI* siècle, la physiologie perdait sa partie anatomique, et l'on peut voir dans le siècle suivant, le xvn*, que cette perte, cette séparation est consommée. Nous ouvrons la Physiologia des Jnstiiuiiones de Las« Rivierre, le vulgarisateur de Senuert. Il semble que l'œuvre de Fer* nel est encore debout ; on y trouve comme chez lui, ou à peu près, les sept livres suivants : l"" De elementis; T De temperomentù ; 3** De humoribm ; 4* De êpiritibus et calido innaio ; 5® Depariibus; 6** De fa* cultaliàui et fimctùmibm; V De hominis procreatiùne. Mais tOMte la science anatomique n'y est plus que comme mémoire.

D'un autre côté, pendant ce xv&' siècle, des théoriciens ardents attaquaient avec vigueur les doctrines générales de Galien» qui ne s'étaient conservées que pour sa science expérimentale, jadis respectée, aujourd'hui battue en brèche de tous côtés. Les partisans de la scolastiqucj peu nombreux alors, et surtout les adeptes de la tbéo* Sophie nouvelle et des rêves de la cabale et de l'alchimie, se riaient des esprits et de la ehalewr imée, des causes admises par Galien, et

8 PROLÉGOMÈNES HISTOniQOES.

des facultés. Argentier voulait remplacer toutes les causes par un principe dévie queParacelse entendait comme une entéléchie réelle, et qu'il nommait archée, que Cornélius Agrippa, Campanella et Cardan comprenaient à la façon du panthéisme d'Occam et de Platon. Paracdseet les théosophes, les partisans de la cabale, prétendaient que des astres émanent des forces particulières qui pénètrent les corps terrestres, et que les entités astrales sont les paradigmes des éléments matériels. Pour eux, chaque corps, chaque objet de ce monde sublunaire, devait être ainsi en rapport avec le monde céleste; et enfin l^omme, petit monde dans le grand monde, mtcrocosme dans le macrocosme^ devait recevoir toutes les influences, pos* séder toutes les relations astrales, matérielles, végétales, animales. De là chez lui, des puissances astrales, une force vitale, une puissance séminale, des ferments^ des àcretés, des acidités, des blas. Du reste chacun entendait ces théories à sa manière, et la confusion la plus grande régnait en ce point. On ne s'entendait d'une manière absolue que sur une solution : la destruction du galénisme.

Ainsi, dès le xvi* siècle, au moment où la physiologie se constituait avec la science galénique, elle perdait son anatomie et sa science générale.

Le XVII* siècle allait achever la destruction commencée dans le siècle précédent, et substituer à Galien une science décidément nouvelle.

Harvey vint compléter l'attaque de ses prédécesseurs par la découverte de la circulation, en 1627. C'était une révolution complète, renversant de fond en comble la doctrine des quatre humeurs, sur laquelle était édifiée toute la physiologie organique de l'antiquité. Avec la découverte nouvelle il ne restait plus rien de ce qu'on avait admis pendant si longtemps. Rôle du cœur, des artères, des veines, du foie, de l'estomac, des intestins, des reins ; rôle du cerveau et des nerfs, dont Willis allait s'occuper, tout cela était renversé, changé. Aussi la lutte fut vive entre les derniers tenants du galénisme et les partisans de ces nouveautés : elle dura trente ans. Enfin, Harvey triompha, le passé disparut pour jamais, une nouvelle physiologie était créée.

De toute la science antique il ne restait donc plus rien. A sa place se montraient deux sciences nouvelles et distinctes, séparées : l'anatomie et la physiologie organique, que des observateurs nouveaux allaient enrichir successivement pendant longtemps.

PAOLÉGOHÂNBS HISTORIQUES. 9

Il semble que c'eût été aussi le moment de reprendre séparément la science générale, et de la reconstituer avec les éléments que fournissait la nouvelle physiologie organique. Hais les sectes théosophiques et vitalistes, dont nous avons parlé plus hant, encombraient ce terrain, et leur confusion, leurs extravagances, leurs disputes sans fin causaient plutôt du dédain et de la répulsion. Le mouvement scientifique tendait à n'être plus que strictement observateur et expérimentateur; on était las des discussions philosophiques, on avait soif de découvertes positives. C est ce qui fit le succès du Bacocartésianisme, et fut cause de la chute de la physiologie générale pour longtemps.

Ne nous dissimulons pas ce qu'était le mouvement scientifique de cette époque, et si nous regrettons une erreur, car c'en fut une que ce dédain des doctrines générales, sachons toutefois reconnaître que tout alors y conduisait.

Ce n'était pas seulement en anatomie et en physiologie que l'expérience et l'observation avaient des succès dès le xvi' siècle ; c'était aussi en astronomie, en mathématique, en physique. Dès la fin du xv*" siècle et pendant le xvi' un mouvement de progrès bien décidé avait lieu dans ces sciences, et Bacon, souvent considéré comme son innovateur, ne fut en réalité'que son produit. Tartaglia avait indiqué la formule des racines négatives; J. Cardan, le médecin, appliqua le premier l'algèbre à la géométrie ; Michel Stifels donna les signes algébriques, et Vyète en implanta systématiquement l'usage ; Brigt, Walter Raleigh, Harriot, Ricci, Cavalieri, et surtout Tycho-Brahé, Copernic, Kepler enrichirent successivement les mathématiques et l'astronomie, et tournèrent les esprits vers l'étude purement mathématique et mécanique des phénomènes de Ur nature.

Dans le xvn' siècle, cette tendance ne fit que s'accroître avec les découvertes nouvelles : l'astronomie, de Galilée ; les travaux sur l'optique, de Porta, de Kepler, de l'école hollandaise et de Descartes ; l'hydrostatique de T(M*ricelli ; les travaux de Newton et de Pascal sur l'attraction, la pesanteur et l'hydrostatique; les logarithmes de Ch. Napier, et aussi le calcul infinitésimal, dont Leibnitz et Newton ' se sont disputé la paternité. Tous ces succès enflammaient les esprits pour ces sciences exactes qui, se dégageant de la recherche subtile des causes, arrivaient à des résultats si brill|ilft et si efficaces par la seule observation mathématique et mécanicpie.

Évidemment le moment était venu de secouer définitivement en raédedne, et particulièrement en physiologie, toute recherche des *

10 PAOLÉGOMÈNES HffllOHlQOIS.

causes, vaine el subtile, sans profit. Et quand Descartea, aidé de toute l'école mécanique, de Borelli, Bellini, Sautorini, Donzel-» Uni, Gulielmini, Micbelotli, Chirac» 6. Cola, Baglivî, Pitcairo, proclama cette grande formule, que toute action du corps dépend des dispoêitiom organiquei^ il ne fit que faire suivre à ta physiologie un mouvement commencé et en marche dans toutes les sciences d'alors. Admettre Tàme comme principe premier d'impulsion, puis ne plus s'en occuper, s'attacher à trouver le secret du jeu de la machine vivante dans la seule disposition des organes, réduire par conséquent la physiologie à ne plus âtre qu'un traité de l'usage des parties, et rejeter tout ce qui peut avoir trait à la physiologie générale, telle doit être à l'avenir la marche scientifique. Ce mouvement nouveau no pouvait manquer d'un grand succès, car il répondait k un courant d'opinion considérable chee tous les savants. D'ailleurs, la philosophie de Bacon, qui se répandait dans le même moment, faisait écho. Le célèbre chancelier prêchait le dédain de l'antiquité el de la recherche de toute cause, la stricte observation des fahs, la réduction de la science à une sèche et rigoureuse constataiioo statistique. // fallait^ disait-il, mettre du plomb aux ailes du génie^ et Tempécher de se perdre dans des questions générales oiseuses. Comprenant moins bien que Desi^rtes le mécanisme, il eu avait cependant l'intelligence, et ne voulait pas autre chose. L'un parlait de la stricte observation des faits, l'autre de l'explication strictement mécanique des phénomènes; l'un se passait des causes, l'autre les niait; tous deux arrivaient au même point.

Telle était donc la science à la fin du xvn*" siècle : l'anatomie était séparée de la physiologie, une physiologie organique purement roécanique était fondée, la physiologie générale était rejetée comme science vaine.

Pendant tout le xvnr siècle, sauf les réactions dont nous allons parler, la même voie fut suivie. Dans la Phyêiologiaàe&Institutiones^ de Boerhaave, parue en 1708, il ne s'agit plus strictement que de l'usage des parties ; la grande Physiologie^ de Haller, qui parut dans la seconde moitié du siècle* est sur le modèle de celle de Boerhaave, et les autres traités moins importants de Bordenave, Hamberger, Berger, Ludwig sont de même.

Cependant il est bien difficile, et même impossible, de détourner complètement et longtemps resfirit de l'homme de la redierche des

PiOLtooiftkinB aisioaiquis. il

causes et de Tétude dea questions générales, vers lesquelles il penche naturellement. Aussi, dans le moment même où le mécanicisme triomphait, la réaction commençait à Thorizon, pour prendre de plus en plus de vigueur avec le temps jusqu'à nos jours.

Glisson avait tenté de mieux résumer les causes que les sectes pa* racelsistes^ en établissant une force fondamentale ou énergétique^ puis une additionneUe^ et une autre propre à la fibre, V irritabilité. Perrault et Stahl récUmaient plus d'attention aux puissances de Tàme, et Slahl surtout, suivi de ses discales, attaquait le mécanicisme avec une vigueur singulièrement puissante. Il fonda Vontmismey qui, tout en se trompant sur le véritable rôle de l'âme, était cependant le fondement d'une rénovation de la science générale, et trouva beaucoup d'adhérents, parmi lesquels Sauvages eut, dans le xvm" siècle, une grande importance.

En même temps, coïncidences précieuses, de tous côtes se mon«trait le souci des causes. Newton, dont les travaux se propagaieiit, osait parler de V attraction et des forces; on s'occupait de V électron ou force électrique ; les chimistes parlaient de cohésion et d'affinité; Haller lui-même affirmait, au nom-deTexpérience, que la sensibilité et Yirritabilité devaient être des puissances distinctes ; Blumenbuch s'occupait d'une force formatrice, vis vegelativa et nisus formatùms. C'était une véritable rébellion dont on se cachait à soi-même la portée, mais qui n'en était pas moins réelle ; on se lançait à nouveau dans la recherche des causes et dans l'étude des questions générales. Plus le xvm'' siècle avançait, plus ce mouvement se prononçait. Blumenbach, dans ses Institutiones physiologiœ ; Ch« Bonnet, dans la Palingénésie; J. Hunter, dans ses Leçons de chirurgie; Barthez, dans ses Nouveaux éléments de la science de l'homme^ tendaient à reconstituer positivement une étude (générale de la vie, une nouvelle physiologie générale ; le matérialisme lui-même suivait l'im* pulsion et ne se contentait plus du mécanisme. Lamettrie, dans son Histoire naturelle de fâme ; Darwin, d^ns sa Zoonomia^ et plus tard Cabanis, dans ses Discours sur les rapports du physique au morale s'essayaient, au nom du matérialisme ou de l'atomisme, à constituer une synthèse générale de la vie. Enfin, l'organicisme allait se soumettre à ces nouvelles tendances scientifiques; et, comme le siècle finissait, Bichat, élève de Vicq-d'Azyr, au moins pour les idées, cherchait à instituer une science biologique générale dans son Anatomie générale et ses Reclterches sur la vie et la mort.

Avec le xix* siècle cette réaction continue et prend plus d'impor-^ tance encore. Lamarck, au nom d'une nouvelle doctrine, donne ses

Page 1