PROLÉGOMÈNES HISTORIQUES
Considérations sur les corps organisés; Cuvîer, dans son Anatomie comparée ; Geoffroy Saint-Hilaire, dans sa Philosophie zoologique ; de Biainville, dans sa Physiologie générale comparée, tentent de reconstituer pour la physiologie comparée une science générale. Morgan, dans son Essai philosophique sur les phénomènes de la vie, et Virey, dans son livre de la Puissance vitale, Vnn au nom du matérialisme, l'autre au nom du vitalisme, produisent de véritables tentatives de physiologie générale.
La Physiologie, de Tiedemann, les ouvrages de Dumas (de Montpellier], de Grimaud, de Lordat et de plusieurs autres rentrent dans le même mouvement.
En même temps, chose bien digne de remarque, tous les traités modernes de physiologie s'ornent d'une introduction ou deprolégo^ mènes, qui apparaissent comme des tentatives nouvelles. Jadis, dans le siècle dernier, sous le règne absolu du mécanicisme et jusqu'il y a trente ans, les traités de physiologie commençaient ex abrupto par l'étude stricte de l'usage des parties. Maintenant on sent que l'esprit public exige quelques notions au moins de science générale, et l'on ne manque pas à commencer de s'occuper des éléments du corps, du principe de la vie ou des propriétés vitales, de la classification générale des fonctions, du parallèle entre les corps bruts et les corps vivants, entre les végétaux et les animaux, de l'unité de l'espèce humaine et des races, des sympathies, des tempéraments, des habitudes, etc. En un mot, on fait précéder la physiologie organique d'une esquisse plus ou moins incomplète de physiologie générale, où l'on puisse trouver des notions sur les choses dont tout le monde s'occupe, sur ces questions de doctrine dont les académies et la presse retentissent fréquemment.
Une nouvelle évolution est donc en train de s'opérer; la marche naturelle de la science nous en donne la clef, les signes du temps la démontrent. Lui résister ne serait ni possible ni raisonnable, parce que c'est un progrès naturel de l'esprit humain, et que la science n'a qu'à gagner à ce mouvement. Une seule chose est à faire : connaître la voie dans laquelle il convient de s'engager pour mener à bien cette œuvre qui incombe à notre temps.
Plusieurs choses nous paraissent à éviter, d'autres à rechercher; et rhistoire peut nous donner sur la marche à suivre des renseignements précieux.
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En premier lieu, fuir ces considérations générales, vagues et vaines, dans lesquelles toute science générale tend à tomber; et, au contraire, apporter autant de précision et de netteté possible, car la science générale est aussi positive que la science particulière. Rappelons-nous que, lorsque la physiologie générale est tombée au XVII'' siècle, c'est surtout en raison de la confusion inouïe où Ton était arrivé, et de Tabus ridicule des considérations vagues, trop subtiles et futiles des paracelsistes, dont l'inanité ressortait étrangement à côté des succès brillants de la science d'observation. Aujourd'hui encore, c'est en souvenir de ce temps déplorable qu'on vous jette avec dédain le nom de métaphysique quand on parle d'une science générale. Bartbez a très bien réfuté cette objection et montré que la science des doctrines doit être aussi positive et efficace que celle des faits particuliers. « £n affectant, dit-il^ de désigner par le nom vague de métaphysique^ des théories abstraites qui appartiennent essentiellement à la science de la médecine pratique, on veut faire entendre qu'elles sont vicieuses ou étrangères aux objets qu'elles doivent avoir en vue. Mais c'est ce qu'il faudrait éta* blir avant tout, en réfutant solidement ces théories ; et jusqu'alors une qualification quelconque qu'on emploie pour les déprécier ne prouve rien. Dans toutes les parties des sciences naturelles, les vues générales et abstraites qu'on tire des faits^ suivant les règles d'une bonne logique, peuvent seules lier les expériences et les observations, de manière à faire sortir de nouveaux principes qui soient simples et vastes. Les auteurs qui se bornent à entasser des collections de faits propres à une science, sans faire naître de sem^ blables principes de ces faits habilement combinés et séparés, no produisent que des compilations qui ne peuvent être que d'une faible utilité^ par rapport aux autres compilations qui existaient auparavant sur les mêmes sujets. » [Préface du Traité des maladies goutteuses.) /
En second lieu, il importe de fuir les sectes, de se mettre audessus de toutes, en prenant ce qu'elles peuvent avoir de bon. Chacune d'elles est une sorte de romantisme qui envisage les faits à sa manière^ choisit ceux qui lui conviennent, rejette ceux qui ne s'accordent pas avec elle; et il s'ensuit une science générale toute diSërente de la science particulière; pendant que l'une dit rouge, l'autre dit noir. C'est encore un point où l'on était arrivé aux xv!"" etxvu'' siècles, lorsque, la science organicienne étant toute changée, les conciliateurs, comme Fernel, en restaient aux doctrines galeniques ou paracelsistes. Bacon eut certainement tort de vouloir,
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GOiBme il le disait, mettre du plomb aux ailei du génies et réduire toute doctrine à la stricte statistique des faits particuliers. Mais ce n'était chez lui que l'exagération d*une idée vraie, car si la science générale n*est pas d'accord avec les faits particuliers, ce n'est plus qu'un roman. Au contraire, étant ce qu'elle doit être, elle résume les lois générales et particulières, plonge dans les détails pour tout animer et vivifier, et en ressort comme un résumé puissant et fécond de toute la science. Elle est alors féconde pour le savant, parce qu'elle lui condense tout ce qui est bit et lui ouvre la voie de ce qui reste à faire ; féconde pour l'homme pratique qui trouve en elle la synthèse de tous les principes qu'il doit prendre pour guide ; féconde enfin pour celui qui apprend, parce qu'elle lui découvre comme d'un point culminant tout l'empire dont il doit prendre possession, et qu'elle lui apporte comme flambeau, les principes qui le guideront dans la connaissance des détails.
En troisième lieu, il importe de fuir l'aventure et le fétichisme. Se jeter à corps perdu dans les nouveautés, sans chercher dans la tradition ce qui les contrôle, les assure ou les restreint ; quitter la science d'hier que tout assurait, pour la science d'aujourd'hui qui parait la contredire, et qui au fond s'accorde peut-être avec elle ; agir comme un enfant qu'un nouveau joujou fait dédaigner ses anciens; marcher toujours de l'avant sans s'inquiéter de ce qui a été fait, sans s'occuper de mettre à profit ce qui avait été trouvé ; c'est ce que j'appelle courir l'aventure. On en ngit ainsi aux xvi" et xvn' siècle, lorsque, tout émerveillé des découvertes de l'observation et de l'expérience modernes, on dédaigna de regarder en arrière et de voir si dans les déductions de la période philosophique précédente, bien des vérités n'étaient pas à conserver.
D'un autre oAté, s'enfermer dans la science acquise et dans le passé comme dans une chose immuable ; refuser dès l'abord toute vérité nouvelle parce qu'elle contredit quelque chose de ce qu'on sait, ou même ne s'y rapporte pas évidemment, et cela, sans même chercher le lien qui peut les unir ; ne pus savoir accepter des contradictions, et refuser selon sa fantuisie l'une ou l'autre, sans attendre que le temps ou des déoouvertea nouvelles les aient mises d'accord ; repousser même toute tentative de déductions nouvelles tirées de faits acquis, sous le vain prétexte que c'est exagérer les conséquences, et en réalité pour nier des vérités qu'on n'a pas trottvéÎM soi-même; c'est ce que j'appelle le fétichisme du passé et du fiiit acquis.
La vérité n*eat ni dans une voie toute nouvelle, puisqu'on ne perd
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pas ce qu'on avait acquis, ni dans un passé simplement renouvelé, puisqu'on l'enrichit et le modifie par les découvertes nouvelles; elle est dans l'union féconde du passé avec le présent. Loin de nous, loin de la science, le retour inepte à un passé* qu'on voudrait stérile, à un ajéul auquel on refuserait la richesse d'une postérité; et loin de nous également ces nouveautés illégitimes qui voudraient s'implanter dans la science sans famille, sans antécédents, sans paternité I C'est de toutes les choses vraies acquises dans tous les temps, sous tous les climats, dans toutes les écoles, des plus anciennes comme des plus nouvelles, de celles qui étaient hier comme de celles qui seront demain, que la vérité se compose; et c'est en les harmonisant dans Tunité, en concevant la synthèse qui les embrasse, en trouvant les rapports qui les relient, que la science sérieuse s'assure et se constitue.
Nous donc qui sommes appelés à reconstituer la physiologie générale, faisons ainsi. Réunir toutes les questions qui se rattachent k la nature de l'homme^ en quelque lieu et en quelque temps qu'elles aient été posées; interroger toutes les écoles sur les solutions possibles, en cherchant la vérité en dehors de toute secte ; avoir toujours Vœil sur les faits particuliers, pour ne pas laisser les déductions générales s'égarer dans le roman ; harmoniser toute la science dans une synthèse qui la condense et l'unifie : telles me paraissent les conditions de l'œuvre. J'ai tenté de les réunir ; puis-je avoir réussi, ou tout au moins avoir frayé la voie?
J'ai divisé la physiologie générale en six livres qui se suivent en s'encbatnantles uns aux autres, comme on s'en convaincra, je pense, à la lecture :
l"" Db l'unité DB L'BSPÈCB flUMAlNB;
2<» Dss CAUSBS DANS l'nommb ;
Z"" Dss ACTBS;
k^ DbS IBLATIONS DANS L'AtEB;
50 DbS HODALlTtS DM CttUM;
6'' Db l'Avolution vitalb.
J'auraiis pu y joindre deux autres sujets très vastes : l"" de l'homme dans le plan de la création ; 2"" de Thomme dans ses conditions d'existence ; mais ces sujets forment deux sciences spéciales : l'un n'est autre que la physiologie comparée: le second constitue Vhygiène.