CHAPITRE PREMIER
DOCTRINE DE l'BSPÈCB.
Nous devons commencer par entendre le mot espèce^ sur lequel roule toute la discussion. Pascal donne très justement comme deuxième règle des définitions, de « n'admettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques sans définition ». C'est une règle qui
FBÉDàULT. 2
18 DB L'cmiTÉ DB L'eSPÈCB BUUAIME.
n'eut jamais plus d'importance qu'elle n'en peut avoir dans notre question, car comment dire qu'il y a une seule espèce humaine, ou plusieurs, si Ton ne sait d'abord ce qu'est une espèce? Du moment que nous nous entendrons sur ce mot, la solution que nous cherchons sera immédiatement connue. Supposez, en effet, que l'espèce est bien ce que nous prétendons, unemême nature et une même fbrme dans des individus différents^ se perpétuant indéfiniment par génération, et pouvant varier sans s'altérer; vous pouvez immédiatement juger de l'espèce dans le particulier, et il n'y a plus de doutes : tous les hommes constituent bien une seule espèce.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on emploie ce mot espèce; il importe de connaître les diverses acceptions qu'il a reçues.
10 L'espèce selon Moïse.
Tout d'abord, nous le voyons employé dans la Genèse» Moïse nous raconte dès son premier chapitre que Dieu créa tous les êtres, avec la faculté de se perpétuer chacun secundum speciem suam. S'il s'agit des plantes, elles sont faites avec une semence capable de les perpétuer, chacune selon soti espèce : Et protulit terra herbam virentem et fa-cientem semen juxta gcmus suum, Itgnumque faciens^ fructvm et habens unumquodque sementcm secundum speciem suam. Pour les poissons et les oiseaux il en est de môme : Creavifgve Deus cete grandia et omnem animam viventem atquc motabilem^ quom produxerant aquœ in species suas, et omne volatile secundum genus suum. Pour tous les autres animaux, Dieu dit encore : Producat tet^ra animam viventem in génère suo^jumcnta et reptilia, et bestias terrœ secundum species suas. Enfin vient le tour de l'homme quiest créé mâle et femelle, et dont la multiplication doit remplir la terre, de sorte que tous les hommes Futurs viendront d'un couple primitif qui se sera perpétué secundum speciem suam. Et creavit Deus hominem ad imaginem suam : ad im«ginem Dei creavit illum, masculumet feminam creavit eos. Benedixit-que mis Deus et ait : Crescite et multiplicamini, et replète terram et subjicite enm, et dominabimitti piscibus maris et volatilibus cœli, et universis animantibus^ quœ moventur super terram.
Dans ce texte, que les plus incrédules trouvent admirable, il y a évidemment une doctrine de l'espèce. On y voit clairement que Dieu a créé des types^ et qu'il a donné à ces types la faculté de se perpétuer indéfiniment, jusqu'au jour où il marquerait leur destruction ; et le type, c'est une nature d'être ayant une forme ffrécise. Tout œlase voit sans qu'on en puisse douter. Dieu crée des êtres dîflérenUi et
DOGTRtinB DB l'BSPÂGS. 19
par conséquent il donne à chacun une nature et une forme distincte6« A chaque chose qu'il crée, il se donne le témoignage qu'elle est bonne, suivant la remarque ex(>resse de Moïse : viatique esse bona* Dieu tient donc à ce que sa création se perpétue en se multipliant, puisqu'elle est bonne ; et encore puisqu'elle est bonne, il tient à ce qu'en se multipliant elle ne s'altère pas ; il donne donc à chaque être une puissance séminale pour se multiplier, et il lui impose en même temps de se multiplier selon sou espèce, c'est-à-dire en se renfermant dans le type dont U je marque. Il y aura sans doute des différences individuelles chez les descendants, car ils ne pourraient sans confusion être absolument semblables ; mais ces différences se* ront des variétés qui n'iront jamais jusqu'à altérer la nature ou la forme du type spécifique.
Ainsi donc, tme même nature et une même forme dans des individus différents se perpétuant indéfiniment par génération etpoumnt varier sans s'altérer^ tel est le résumé de la signification du mot espèce dans le texte mosaïque.
2* ObjecUons & cette doctrine.
Cette doctrine est évidemment très claire, mais il est non moins clair qu'elle fait de l'existence des espèces un dogme intimement lié au dogme de la création. Et cette liaison est si intime que, lorsqu'on parle des espèces ainsi entendues, il faut absolument admettre qu'elles ont été créées ; de mômeque, lorsqu'on parle de la création, il faut aussi résolument admettre qu'elle a donné des espèces. Or, c'est là précisément la pierre d'achoppement.
Lorsqu'on se mit à nier l'existence des espèces,, ce qui n'eut guère lieu qu'au xviii* siècle, on n'eut qu'un souci, ce fut de battre en brèche le dogme de la création, et de substituer d'autres genèses à la Genèse de Moïse. Voltaire, qui par un ricanement souleva toute cette question, s'inquiétait en vérité fojrt peu de la doctrine des espèces quand il dit : a Le blanc qui le premi^ vit un nègre fut » bien étonné, mais le raisonneur qui soutient que ce nègre vient » d'une paire blanche m'étonne bien davantage. » La science lui importait fort peu, c'était à la religion qu'il en voulait.
Tels furent le point de départ et l'intention des opposants. Le mot de Voltaire fit fortune. On commença par nier l'unité de l'espèce humaine, on nia toutes les espèces, et l'on se creusa l'imagination pour inventer une genèse nouvelle capable d'être substituée à celle de Moïse. La science se fit la servante d'un esprit de parti.
20 DB l'unité dk l'espâcb humaine.
Ce fut d'abord Lamettrie, qui exposa que « la terre a servi à! utérus à rhomme » ; et si cela ne se voit plus mainleuant, c'est, ajoutet-il très doctoralement, que « la terre ne pond plus d'hommes» » parce qu'une vieille poule ne pond plus d'œuts, et qu'une vieille » femme ne fait plus d'enfants ». Cela est tout à fait transcendanlal, et je m'étonne peu que la Faculté de Paris ait mis Lamettrie à la porte.
Cabanis mit une sourdine aux brutalités de Lamettrie. Dans les Rappori$ du physique au mwal (10^ mémoire) il fait appel (§ 2) aux générations des infusoires, et il a soin d'intercaler que cr le genre » humain n'a pu se procurer aucun renseignement exact touchant » l'époque primitive de son existence » ; de sorte « qu'il a fallu in- » voquer une lumière surnaturelle pour persuader aux hommes ce p qu'on devait croire à cet égard ». Mais il faut voir la suite. Il explique pourquoi la terre ne pond plus d'hommes, comme le disait Lamettrie. « Il est certain, dit-il» que les individus de la race » humaine, les autres animaux les plus parfaits et même les végé- » taux d'un ordre supérieur, ne se forment plus maintenant sous » nos yeux que par des moyens qui n'ont aucun rapport avec cette » organisation directe de la matière inerte ; mais il ne s'ensuit point » qu'ils ne puissent, eu eCTet, être produits par d'autres voies, et » qu'ils n'aient pu l'être originairement d'une manière analogue à » celle qui, maintenant encore, amène au jour toutes ces espèces » nouvelles d'animalcules ignorées. » Et il ajoute, ce qui est la conséquence obligée de son système : a Eniin, il n'est point du tout » prouvé que les espèces soient encore aujourd'hui telles qu'au mo- » ment de leur formation primitive. »
Voilà donc bien la ditficulté prise sur le fait. On nie la doctrine des espèces parce qu'on nie la création, et qu'à la place de la genèse on veut implanter la théorie de la génération spontanée. Beaucoup d'auteurs ont suivi ce vice, que nous ne voulons pas réfuter. Nous croyons sincèrement qu'il y a dans les sciences beaucoup de fatras dont on ne peut se débarrasser qu'en les laissant tomber. ,
Mais il faut encore connaître comment de Maillet, Robinet et Lamarck s'y sont pris pour donner uue couleur physiologique à celte négation de la création. Écoutons M. Flourens, qui l'a raconté dans son Analyse des travaux de Cuvier (§ Sur la fixité des espèces).
Il a d*abord montré qu'on avait voulu trouver une même organisation chez tous les êtres, puis il vient à notre sujet :
« De même qu'on a voulu ramener, d'un cAié, toutes les structures à une, tous les organismes à un seul prganisme, on a voulu
DOCTRINB DB L'ISPÈCB. 31
ramener, de Taotre, toutes les espèces à une; on a voulu dériver toutes les espèces d'une seule espèce.
» Maillet est l'un des premiers qui aient tenté cette singulière entreprise.
» Il part de ce fait, plus ou moins confusément démêlé par lui, que la mer a commencé par couvrir la terre.
» Or, dit Maillet, si la mer a commencé par couvrir la terre, tous les animaux ont commencé par ôtre des animaux marins,
» La mer a des animaux qui nagent à la superficie de ses eaux, elle en a d'autres qui nagent dans son fond : des premiers sont venus les oiseaux; des seconds sont venus les reptiles et les mammi^ feres,
j> Rien n'arrête Maillet. Si, par exemple, un poisson volant s'élance dans Tair et va tomber sur la terre, sur des roseaux, sur des her^ bages, ses nageoires antérieures se dessèchent, se fendent, se déjettent par la sécheresse^ prennent un tuyau, des barbes, se transforment en ailes, etc. ; les nageoires postérieures ou centrales se transforment en pieds, le cou, le bec s'allongent, etc.; le poisson volant devient oiseau (1).
o Des idées aussi bizarres ne sauraient être l'objet d'un examen sérieux, pas plus que celles de Robinet, lequel ne voit dans les différents êtres que des essais^ des études de la nature qui apprend à faire l'homme (2).
» Tous les êtres ne sont que des ébauches successives, que différents âges les uns des autres, et tous d'un seul qui est le plus parfait de tous, qui est le prototype^ qui est l'homme.
» Je dis les différents âges, et si ce n'est l'expression même de Robinet, c'est sa pensée.
« Un ver, dit-il, un coquillage, un serpent, sont comme autant » de chrysalides du prototype, qui passe de l'état de plante à celui » de scarabée, de l'état de scarabée à celui de crustacé, de l'état de » crustacé à celui de poisson. »
» On connaît les idées de M. de Lamarck , et ces idées étonnent dans un homme d'un si grand savoir.
(i) Voyes 800 TéUkmsd {TéiAkaMi est ranagrtmme de son nom : de Maillet), ou Enireliens d'un phUosophe indien avec un missionnaire français sur la dimifiii^tott de la mer»
(2) C'est le titre même de son livre : Considéralions philotophiques sur la gradation natwreUe des formes de réire^ ou les Essais de la nature ^i affprend à faire Vhomme* Paris, 1768.
32 DB l'dnitb db l'bspAcb humaine.
» Selon H. de Lamarck, les circonstances font tout (1).
ï> Des circonstances naissent les besoins, des besoins les désirs, des désirs les facultés, des facultés les organes.
» L'habitude d'exercer un organe le développe; ce même organe, &ute d'habitude, se rapetisse de plus en plus et finit par disparaître.
>* La taupe, qui, vivant sous terre, n'avait pas besoin de ses yeux, finit par les perdre ou à peu près. Les quadrupèdes^ qui, comme les édentés, avalent leur nourriture sans la mâcher, perdent leurs dents. C'est pourquoi les oiseaux n'en ont plus, car ils ne mâchent pas non plus. Les quadrupèdes, que les circonstances ont conduits à se nourrir de chair, de proie vivante, ont les doigts divisés : et L'habitude d'enfoncer leurs doigts dans l'épaisseur des corps » qu'ils voulaient saisir, favorisant la séparation de ces doigts, a » graduellement formé, dit H. de Lamarck, les griffes dont nous les » voyons armés. »
Nous aurons l'occasion de revenir sur l'application philosophique de cette théorie des conditions d'existence , nous ne voulons main» tenant que constater les efforts impuissants de ces imaginations malades pour substituer à la création une autre genèse (2).
Suivons notre sujet.
3^ De l'espèce d'après Platon et Aristote.
Après Moïse, nous passons aux Grecs, et nous nous demandons quelle idée ils avaient de l'espèce.
Dans le courant des opinions, chez les Grecs comme chez les Latins, les motsycvoc, genu&[A\i verbe ycvo/iaO, exprimaient un ensemble d'êtres parents, et pouvant engendrer ensemble, ou étant alliés par la génération. De là on disait ycvoc avO^ir^v, genus humanvm. Le mot genre avait alors la même signification que nous donnons aujourd'hui au mot espèce ; il a depuis exprimé scientifi^ quement tout autre chose. Nous allons voir l'histoire de ce chan* gement.
Platon , que l'on soupçonne très fortement d'avoir conpu las écrits de Moïse (3), paraît le premier Grec qui soutint, sur les
. (1) Voyez les CwMéraHums générai» sur les corps organisés, etc. ; et la Philosophie Moologiquô.
(2) M. de Bonald s'est donné la peine, dans les Recherches philosophiques, de réfuter toutes ees ehoses.
(3) Voyez les UUres et o^useuiês dn comte J. de Mahtre, t. H. Cette opinion est aussi celle de dément d'Alexandrie {StromateSf lib. I).
DOCTRINB PS L'XSPÈCE. 23
espèces, des doctrines approchant de très près les dogmes de la Genèse. 11 fit observer que tous les dehors sensibles des choses de ce monde ne sont que les apparences extérieures de formes intelligibles, abstraites ; que la forme sensible ne fait que revêtir la forme spirituelle, et que cette forme spirituelle est un type immutable, une raison d'être de la chose elle-même, émanant de l'intelligence divine. Ainsi toutes les actions vertueuses ne sont que les apparences extérieures d'une forme abstraite qui leur donne à toutes leur raison d'être, la vertu; et cette forme abstraite est un type émané de Dieu, immutable comme lui. L'homme lui-même n'est dans ses dehors qu'une apparence sensible qui cache une forme invisible, qu'on ne peut saisir qu'avec l'espriti forme qui donne la raison d'être de l'être, explique ce qu'il est, ce qu'il a été , et ce qu'il sera; forme qui est immutable et éternelle, et qui, par conséquent, assure que la mort n'est pas une destruction.
Cette forme abstraite, le crd»^, dont Platon parle constamment, est le fondement principal de sa philosophie; et ce génie ne s'est élevé si haut, et n'a eu tant de portée, que parce qu'il a révélé à la raison grecque et latine, Vintelligible, qu'il avait puisé dans les enti'eUens de Socrate, et probablement dans les traditions hébraïques. Dans tous ses ouvrages, il revient constamment sur ce principe. La vertu, l'amour, la religion, l'âme, la loi, chacune des choses qu'il examine, n'est pour lui qu'une occasion de faire comprendre la forme intelligible, qui se cache sous des apparences sensibles, et dont le type est immutable. Il insiste constamment sur cette grande vérité : on ne peut rien savoir en dehors de ce qui est éternel ; que les apparences ne sont pas l'objet de la science, parce qu'elles ne sont rien par elles-mêmes ; qu'il ne saurait y avoir de science sans un objet fixe et immutable, capable de donner à l'existence une raiwn d'être ; et que cette raison d'être y émanation de l'intelligence divine, est l'objet même de ta science.
L'admirable enseignement de Platon ouvrit de nouvelles perspeo tives à la philosophie ; et parmi les principales déductions qui en furent tirées , il faut compter la doctrine de la substance enseignée par Aristote, et la doctrine de Vespèce.
Aristote comprit et soutint admirablement la doctrine platonicienne, qu'iY ny a pas de science du particulier ^ qu'rV n'y a que la science de l'universel, du général, et l'on peut dire que toute sa Métaphysique est pour ainsi dire consacrée à la démonstration de cette grande vérité. Mais il ne formula peut-être pas asses nettement ce qu'on doit entendre par genre et par espèce. Au point de
2U DE l'unité de l'espèce humaine.
vue rigoureusement abstrait, je n*oserais entreprendre la critique de ses formules, mais je puis dire qu'elles ne sont pas suffisantes pour une science exotérique. « Telles sont, dit-il, les diverses accep- » tions du mot genre. Il s'applique donc ou à la génération continue )) des êtres qui ont la même forme {genus humanum), ou à la pro- » duction d'une même espèce par un premier moteur commun, ou j> à la communauté de matière; car ce qui a différence, qualité « » c'est le sujet commun, c*est ce que nous appelons la matière. On » dit qu'il y a différence de genre, lorsque le sujet premier est dif- » férent, lorsque les choses ne peuvent se résoudre les unes dans » les autres, ni rentrer toutes dans la môme chose. » [Métaph.^ liv. V, ch. 28; traducl. de Pierron et Zewort. ) Il dit plus haut : (( On nomme chose d'espèces difTérentes celles qui, étant du même » genre, ne peuvent s'échanger mutuellement ; et celles qui, étant » dans le même genre, ont une différence; et celles dont les es- » sences sont contraires. 11 y a aussi différence d'espèce dans les > contraires, soit dans tous les contraires, soit seulement dans les » contraires primitifs , et aussi dans les êtres qui ont la dernière » forme du genre, lorsque leurs notions essentielles ne scmt pas les » mêmes. Ainsi, l'homme et le cheval sont bien indivisibles par le » genre {genus animal)^ mais il y a différence dans leurs notions » essentielles. Enfin les êtres dont l'essence est la même, mais avec »une différence, sont d'espèces différentes. » {Ibid., chap. 10.) L*auteur ne donne là bien évidemment que les diverses acceptions du mot.
Dans un autre passage, où il s'efforce d'établir que1a différence d'espèce est une contrariété, il étabht l'unité de l'espèce humaine. Posant la question : pourquoi l'homme ne diffère pas d'espèce avec la femme, il dit : « Cette difficulté revient à peu près à celle-ci : » pourquoi telle contrariété produit-elle, et telle autre ne produit- 1» elle pas la différence d'espèce? 11 y a différence d'espèce, par » exemple, entre l'animal qui marche sur la terre, et celui qui a » des ailes, tandis que l'opposition de la blancheur et de la couleur » noire ne produit pas cette différence. Pourquoi cela? dira-t*ou. » C'est que parmi les caractères des êtres, les uns sont des modifi* » cations propres du genre, les autres n'atteignent pas le genre lui- » même. Et puis, il y a d'un côté la notion pure des êtres, et de » l'autre leur matière. Toutes les oppositions qui résident dans la » notion pure constituent des différences d'espèce; toutes celles » qui n'existent que dans l'ensemble de l'essence et de la matière » n'en produisent pas ; d'où il suit que la blancheur de l'homme.
DOCTRIMB DB L'ESPÈCB. 25
» ni sa couleur noire, ne constituent des différences dans le genre, » et qu'il n'y a pas de différence d'espèce entre Thomme blanc et » rhomme noir, quand même on leur donnerait à chacun un nom. » En effet, l'homme est, pour ainsi dire, la matière des hommes. » Or la matière ne produit pas de différence. En effet, les hommes » ne sont pas des espèces de l'homme. Ainsi donc^ bien qu'il y ait 3» différence entre les chairs et les os dont se compose tel ou tel x> homme, l'ensemble, différent, il est vrai, ne diffère point spécifi- » miement, parce qu'il n'y a pas contrariété dans la notion essen- » tielle : Teusemble est le dernier individu de l'espèce. Callias, c'est » l'essence unie à la matière. Donc c'est parce que Callias est blanc » que l'homme est blanc lui-même ; donc c'est accidentellement » que l'homme est blanc; donc aussi ce n'est point la matière qui » peut constituer une différence d'espèce entre le triangle d'airain » et le triangle de bois; il faut qu'il y ait contrariété dans la notion » essentielle des figures. » [Ibid.^ liv. X, chap. 9.)
Ce passage est philosophiquement décisif sur la notion de l'espèce; mais nous convenons avec tout le monde que, pour bien comprendre Aristote dans ssl Métaphysique^ il faut lire l'ouvrage en entier, et le relir& Du reste, j'avoue, comme je le disais plus haut, que la science est ici extrêmement élevée, et qu'elle avait besoin de passer par des commentateurs pour être mise dans le courant de l'enseignement.
Ce fut Porphyre, philosophe d'Alexandrie, qui, dans Vhagoge^ livre qui fait partie de la collection aristotélique, commença d'élucider philosophiquement ce qu'il y avait d'obscur dans Platon et Aristote. Son livre, qui posa la question des cinq universaux, attacha définitivement au mot genre la signification scientifique qu'il a gardée depuis, et employa le mot cr^oç, en latin species^ pour désigner ce que l'on appelait autrefois genus. Il rapporte bien que le genus peut être pris pour race^ heraclidum genus, mais il lui donne comme signification principale d'être attribué à des espèces : Ab m, igitur^ quœ uni tantum modo attribuuntur, gênera differunt eo, quod pluribus attribuunlur. Ab iis vero^ quœ pluribus tribuuntur^ ut a speciebuSy quod species^ etsi pluribus attribuitur^ non tamen attribuuntur differentibus specie^ sed solo numéro; homo entm, quod spe- CiBS est^ Socrati et Platonitribuitur^ qui non specie inter se differunt, sed numéro; animal autem^ quod genos est, honiini et bovi^ et equo aitribuitur, qui specie quoque inter se differunt^ non solum numéro. (Cap. 2.)
Nous allons revenir sur les conséquences de Ylsngoge. Arrêtons-
26 DE l'unité db l'espècb humaine.
nous un instant sur la doctrine de Platon et d'Aristote, qu'il n'y a pas de science du particulier.
Cela ne Fait pas de doute, que la doctrine de l'espèce est tout entière dans ces grands hommes; et Porphyre est tout autant le commentateur de l'un que de l'autre. Mais c'est là un point de vue historique qui importe fort peu à notre question. Ce que nous vou* Ions voir surtout, c'est l'argument que mil en avant le chef de l'académie, lorsqu'il soutint que la science n'existe qu'en raison de la fixité et de l'immutabilité des formes. Argument si fort, si puissant, qu'il devait clore toute discussion. Pourrez*-vous faire une physiologie, si vous devez traiter de la nature de chaque homme en particulier? Non, jamais! La science n'est possible qu'à la condition d'envisager comme objet un type immutable, qui renferme dans son universalité, tous les particuliers qu'il ordonne; iln'y a de possible que la physiologie de l'espèce humaine.
Ouvrez un livre de science quelconque : qu'y traite-t»on? Des formes immutablcs. En physique ce sont des forces, en chimie ce sont des substances, en histoire naturelle ce sont des êtres, en morale ce sont des vertus ou des vices, en pathologie ce sont des maladies. Supposez un instant que ces formes aient des types incessamment variables, qu'elles n'aient plus rien de fixe : à l'instant môme, vous détruisez toute science. Il n'y a plus de lois, plus de règles^ plus de forces à examiner, plus de substances, plus d'êtres, plus de vertus ou de vices, plus de maladies. La science en est réduite à examiner des individus ou genres qui sont eux-mêmes variables incessam* ment : elle ne peut plus grouper les faits en catégories constantes et naturelles; elle ne peut plus que chercher des analogies qui existaient hier, et qui sont changées aujourd'hui; le général, c'està-dire la science même, lui échappe dans le vague de mutations sans fin, et l'esprit n'a plus à se reposer que sur des individualités toutes différentes, et sans rapports constants. En un mot, il n'y a plus de science possible; cela saute aux yeux.
D'où il suit que la doctrine des espèces, doctrine de l'immutabilité des formes types, est non-seulement une conséquence absolue du dogme de la création, c'est encore une nécessité forcée de l'existence même des sciences (1).
(1) Voyez J. p. Tessier, Éiudes ie médacinû générale^ sur VéueulkilUté des maladies.
DOCTRlllK DB L'KSFÈCK. 27
^^ De l'espèce au temps de la scolastique.
Voyons maintenant ce qae devint renseignement de Porphyre, héritier de la philosophie grecque, et ce que devint aussi renseignement mosaïque dont le christianisme hérita. Quiconque connaît l'histoire de la philosophie, le sait déjà : la scolastique fondit ensemble, et dans un mélange sublime, les deux enseignements sur lesquels elle s'était établie. Je demande pardon d'insister, mais on s'imagine beaucoup trop de notre temps que tout est moderne, et l'on se met dans l'esprit, je ne sais pourquoi, que la question de l'espèce ne commence qu'au xvni' siècle.
Boéce, dans lequel il faut lii-e Porphyre pour le bien comprendre, a dilué dans d'admirables commentaires le philosophe d'Alexandrie, et, de même que lui, il considérait l'homme comme une espèce. Je ne veux pas fatiguer le lecteur d'une analyse qu'il peut faire lui-même, mais je demande la permission de citer un tout petit passage des Dialogues qui écarte tout doute. Il dit : Sunt autem species sub quitus aiiœ species inveniri non possunt, et intégra SPBCIKS (l'espèce vraie) iiia nominatur, quœ nunquam genus est, id est sue gua species nullw sunt. Nam si sue sa species essent, ipsa
BTIAM GBNOS SSSB P06SET. SPECIES BRGO QVM VBRB SPECIES EST, ALIAS SUB SB SPBCII& NON HABEBIT, UT EST HOMO. NaMQUE HOMO, QDONIABl SPEQBS BST, SINGOLI HOMINBS QCI SUB IPSO SVKT, NON EJUS SPECIES, SEO INDIVIDOA HOMINANTUR. (/>tâ/o^. 1.)
Rien de plus clair, rien de plus complet. L'espèce est celle sous laquelle on ne peut ranger d'autres espèces, parce qu'autrement elle serait un genre; l'homme, à coup sûr, constitue une espèce, non un genre, parce qu'il n'y a qu'une seule espèce humaine. Et encore comme tous les hommes ne diffèrent entre eux que par du plus ou du moins, c'est-à-dire par le nombre des accidents, ils sont d'une même nature, d'une môme espèce.
Boôce ne fait, au reste, qu'éclairer Porphyre, dont voici le texte : Species autem dieitur quidem et de uniuscujusque forma^ secundum quam dictum est; primum quidem species digna est imper io; dieitur autem species^ et ea quœ sub assignato génère, secundum quam solemus dicere hominem quidam speciem animùlis, cum sit genus çnimal; album autem coloris speciem, triangulum vero figurœ speciem. Et, plus bas, ce mot décisif: Species est quœ depluribus et differentibus numéro in eo quod quid sit prœdicatur [Isagogé). Je recommande principalement cette dernière réflexion, que Boéce relève avec juste raison.
Voilà bien, en vérité, l'unité de l'espèce humaine définie par la
28 DE l'unité db l'espèce humaine.
philosophie» et, après cela, il serait curieux de soutenir que cette doctrine est nouvelle! Voilà ce qui s'enseigna depuis Porphyre, ou si l'on veut, depuis Boêce jusqu'au xvii'' siècle, sans interruption et avec toutes les démonstrations logiques imaginables.
On discuta, il est vrai, sur la réalité de l'universel in re ou a pai'te rei; c*est ce qu'on appela la querelle des réaux et des nominaux, sur laquelle nous reviendrons plus tard (liv. Y). Mais tout le monde acceptait la doctrine même de Tespèce, et, en fin de compte, on s'entendit pour conclure que l'espèce est un groupe d'individus dans chacun desquels est une môme essence ; c'est ce qu'on appela l'universel existant réellement in re.
Goudin résume très bien, dans ces deux phrases, la doctrine dernière de la scolasti()ue : Sumitur species pro nalura compléta, quœ sub yenera cotlocatur et de individuis prœdicabitur, tanquam tota eorum essentia. Species unum aptum inesse multis numeris, et prcedicari de mis in quid complète^ id est per modum prœdicati substantiui et essentialis, totam rei essentiam exprimentis, {Philosoph, div. Thom,, V* part.) Ce qui revient à dire qu'il y a dans tous les individus d'une môme espèce une môme substance, une môme nature.
La scolastique se présente donc comme le résumé philosophique complet, avec toutes les preuves possibles, des deux courants dont elle est l'aboutissant et qu'elle réunit. Elle allie Moïse à Platon, Arislote et Porphyre, donne la démonstration philosophique de la doctrine et asseoit sa philosophie sur l'autorité théologique.
Nous ne voulons pas entrer dans trop de détails et montrer, par exemple, l'application que fit Albert le Grand do cette doctrine, surtout dans son traité De lapidions, où il insiste sur l'immutabilité des espèces. Nous ne citerons ni Alexandre de Haies, ni saint Bonaventure, ni les autres où l'on peut glaner. C'est à la doctrine commune que nous nous tenons, et nous disons que la scolastique a vraiment clos la recherche. Après elle, après les deux courants qui l'ont précédée, l'espèce est bien une même nature et une même forme immutable en son type^ dans des individus différents et se perpétuant indéfiniment par génération,
5° De l'espèce selon Buffon.
Cependant toute cette science fut submergée par le flot dévastateur des XVI* et xvii' siècles, et il semblait que tout fût à recommencer au xvin', lorsque Buffon prit place dans l'histoire.
Ce grand homme, ayant à écrire l'histoire naturelle, se trouvait
DOCTtlNE DE L'KSPÈCK. 29
naturellement placé d'emblée sur cette question. Sans espèces, il n*y a pas d'histoire naturelle possible; il lui fallait donc s'en occuper. Et, d'ailleurs, il avait le génie trop chercheur pour ne pas dé^ couvrir tout de suite la difficulté à laquelle il allait se heurter.
Soit qu*il se fût souvenu du dogme de la création et du récit de Moïse, soit qu'il eût vu de lui-même ce qu'il a si bien dit, toujours est-il qu'il comprit la doctrine, et qu'il fit de la génération la pierre de touche de l'espèce.
a L'espèce, dit*i], est an mot abstrait et général, dont la chose D n'existe qu'en considérant la nature dans la succession des temps, » dans la destruction constante et dans le renouvellement tout aussi » constant des êtres. C'est en comparant la nature d'aujourd'hui h » celle des autres temps, et les individus actuels aux individus V passés, que nous avons pris une idée nette de ce qu'on appelle D espèce, et la comparaison du nombre ou de la ressemblance » des individus n'est qu'une idée accessoire et souvent indépen- » dante de la première, car Vâne ressemble au cheval plus que le }) barbet au lévrier, et cependant le barbet et le lévrier ne sont qu'une i> même espèce, puisqu'ils produisent ensemble des individus qui )) peuvent eux-mêmes en produire d'autres, au lieu que le cheval et » Vâne sont certainement de différentes espèces, puisqu'ils ne pro- » duisent ensemble que des individus viciés et inféconds. ... L'espèce » n'est donc autre chose qu'une succession constante d'individus sem- » blableset qui se reproduisent, n (Art. Espèce de YEncyclop.^ de Diderot et Dalembert.)
Et ailleurs :
« On doit regarder comme de la même espèce ceux qui, au moyen » de la génération, perpétuent et conservent la similitude de l'espèce , » et comme d'espèces différentes ceux qui, par les mêmes moyens, » ne peuvent rien produire ensemble; de sorte que le renard sera )) d'une espèce différente du chien, si en effet de l'union d'un mâle » et d'une femelle de ces deux espèces il ne résulte rien ; et quand » même il en résulterait un animal mi-partie, une espèce de mulet, tt comme ce mulet ne produirait rien, cela suffirait pour établir que » le renard et le chien ne seraient pas de la même espèce, puisque » nous avons supposé (établi) que pour constituer une espèce, il x> fallait une production continue, perpétuelle, invariable, semblable » en un mot à celle des autres animaux. » {Hist. nat,, t. IV.)
Buffon est conduit par la logique; qui ne le voiti II aperçoit l'espèce comme une forme commune à plusieurs individus, se perpétuant dans le temps et dans l'espace ; et il voit bien la vérité,
S9 DE L'ONITB DS L'ISPÈCC HUMAINE.
qu'elle se perpétue toujours la tnéme^ sans quoi elle cesserait d'être. Si elle variait incessamment du tout au tout, elle serait insaisissable, elle n'existerait pas. Pour qu'elle eiistOT il faut que le type demeure. Or, c'est bien évidemment la génération qui perpétue le type des êtres, qui le passe des ascendants aux descendants : c'est donc elle qui le perpétue immutable. Supposez un instant qu'elle puisse allé* rer le type par des mélanges, par des croisements, ce type n'existe plus. D'où il est bien clair que deux individus qui donnent ensemble des produits féconds indéfiniment, sont de même espèce; et qu'au contraire sont d'espèces différentes, les individus qui ne produisent pas ensemble,, ou qui ne produisent que des métis inféconds qui ne peuvent perpétuer leur tbrme.
Tout cela est aussi clair et aussi logique que possible, en même temps que c'est d'accord avec toute la tradition théologique et philosophique sur la doctrine de l'espèce; et ce mot résume très bien la pensée de Buffon : la génération témoigne de tespèce.
Ce célèbre naturaliste soutenait donc l'unité de l'espèce humaine dont tous les individus peuvent donner ensemble des produits indéfiniment féconds. « Tout concourt^ dit-il, à prouver que le genre » humain (genus humanum) n'est pas composé d'espèces essentielle- » ment différentes entre elles, et qu'au contraire il n'y a eu origi^ » nairement qu'une seule espèce d'hommes, qui, s'étant multipliée » et répandue sur toute la surface de la terre, s'est diversifiée par » l'influence du climat, par la différence de la nourriture, par celle » de la manière de vivre. » [Hist, de Vhomme,)
La doctrine de Buffon (1) a été vigoureusement soutenue depuis par Cuvier et son disciple M. Flourens, comme elle a été attaquée par Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, ce dernier ne faisant en réalité peut-être que de combattre une affirmation trop absolue de son
(1) Buffon n'était pas le seul de son temps à admettre Tespècè; à lui se joignaient Linné et Laurent de Jussieu. Voici comme s'exprime Linné : Species tôt sunlf quoi diversas formas ab mitio produœit in/iniULm En$; qwB forma ^ seciwdum generationis indiias leges, produxere plureSf al sUn semper ùmUn* Ergo species tôt sunl, quot diversœ formœ seu structurœ hodiemum occurrunt. Et il ajoute plus loin : Species constantissulc sunt, com earcm genebatioest tebacon- TiNUATiO. (Philosophia botanica, éd. 2, §§ 157, 162.) Laurent de Jussieu parie aiosi des espèces végétales : In unam speciem colligenda $unt vegetanlia seu individua omnibus suis patlUms sImUtima et continuata generationum série semper confoméif ita ut quod libet individuum sit vera totius speciei prœterita et prœseniis et futurm effigies. (Gênera plantarum^ iatrod.) C'est au fond la même doctrine que dans Buffon.
DOCTilNB m L ISPSGI. 81
illustre rival (1). Examinons les objections, nous verrons en mâme temps les travaux modernes qu'elles ont soulevés.
6* Objection du paralogisme.
Nous devons commencer par celles, parce qu'elle est- la plus radicale, et en vérité la plus singulière. On a dit que Buffon avait fait un sophisme^ mettons paralogisme pour rendre l'assertion plus polie.
M. Pb. Bérard, combattant Tunité de l'espèce humaine, s'exprime ainsi : « Il reste à la vérité cet argument décisif aux yeux de certains naturalistes : les produits du mariage enïre les individus de races différentes sont féconds et indéfiniment féconds dans la famille humaine. Mais analysons un peu cet argument; le voici dans sa plus simple expression : seront de la même espèce tous les individus qui^ en s'unissant, poun^ont donner naissance à des métis féconds et dont les descendants seront féconds eux-mêmes; la copulation entre les individus de toutes les races dans le genre humain, donne des produits féconds, donc tous les hommes appartiennent â une même espèce. Raisonner de cette manière, cela s'appelle tout simplement faire une pétition de principes. » (Cours de physiol.,, t. I, p. U6,)
Cela parait sans doute singulier quand on vient d'examiner Buffon lui-même ; mais il y a des gens qui se permettent très facilement d'altérer la pensée d'autrui en l'analysant. A écouter M. Bérard, on croirait que Buffon a établi de sa propre autorité que, seront de la même espèce tous les individus qui, en s*unissant, pourront donner naissance à des produits féconds indéfiniment. Qui a jamais vu cela ! Buffon constate que l'espèce est une forme commune à des individus
(1) Voici quelques autres déftnilions qui cadrent ayec la doctrine soutenue par Buffon et Cuvier :
Selon de CandoUe, l'espèce est « la eollecUon de tous les individus (végétaux) » qui se ressemblent plus entre eux qu'ils ne ressemblent à d'autres; qui peuvent, » par une fécondation réciproque, produire des individus fertiles ; et qui se repro- » dvisent par la génération, de telle sorte qu'on peut, par analogie, les supposer » tous sortis originairement d'un seul individu. » {Théorie élémenl. de la botanique. S« édit., p. 193.)
Selon de BlainvîUe, « l'espèce est un type d'organisation, de forme et d'activité » phis ou moins déterminé, qui se perpétue dans le temps et l'espace, par génératieft. » (D'après M. Pétard, son élève, dans la Hevue des cours puMécs, i856, p. 26.)
Selon Dugès, Tespèce est « un type de forme, d'organisation, de mœurs, auquel
)2 DE L'UNITft DK L'SSPÈCE B0lfA1NR.
nombreux, et qu'elle doit se perpétuer telle qu'elle es^ sous peine de ne pas exister; il voft ensuite que c'est la génération qui perpétue cette forme intacte, et il pose que la génération témoigne de l'espèce. Cela est clair. Il n'invente pas, il ne forge rien, il n'imagine aucune règle; il constate un fait, tait patent, avéré, impossible à détruire, celui de l'existence des espèces iramntables; puis il rapproche ce fait de celui de la génération qui perpétue les formes, et il conclut rigoureusement.
Pour voir dans son raisonnement un cercle vicieux, il n'y a qu'un moyen, c'est d'altérer sa pensée, c'est de supposer qu'il fonde arbitrairement l'espèce sur la génération ; c'est ce que fait M. Bérard.
Mais prenons la question par un autre côté, les faits nous donnent encore raison. Nous accouplons un mâle et une femelle aussi dissemblables que possible; ils sont évidemment d'apparences et de natures différentes. C'est avec peine que nous arrivons à leur accouplement, si même nous y arrivons, mais enfin nous réussissons une fois, deux fois, un nombre indéfini de fois. Qu'arrive-t-il? Rien ! jamais nous ne pouvons obtenir un produit ! Il peut y avoir cohabitation, il n'y a jamais fécondation et reproduction.
Au contraire, nous prenons deux individus, màleet femelle, aussi semblables que possible, et nous les accouplons. L'accouplement réussit tout de suite et sans difficulté. Qu'arrive-t-il ? Tout ! toujours lions obtenons des produits qui sont indéfiniment féconds, et qui perpétuent la forme de leurs générateurs !
Voilà deux faits bien certains, sans doute, car personne ne les niera. Ils ont bien une valeur, ils disent bien quelque chose ; le nier serait outre-passer les bornes du bon sens ! Et que disent-ils, si ce n'est que des individus différents de forme et de nature, et par conséquent d'espèces évidemment diverses, ne procréent pas ensemble; tandis que des individus de même forme et de même nature, autant
» on peut rapporter tous les individus qui se ressemblent beaucoup et se propagent » avec les mêmes formes. » {TraUé de physiologie comparée, Montpellier, iSS8, 1. 1, p. Ift.)
Selon le physiologiste i. MtiUer, «l'espèce est une forme de vie, représentée > par des individus, qui reparaît dans les produits de la génération, avec certains » caractères inaliénables, et qui se reproduit constamment par la procréation d'in- » dividus similaires. » (Manuel de physiologie^ 1851, t. H, p. 785.)
Selon M. de Quatrefages, Tespèce est « l'ensemble des individus plus ou moins 9 semblables entre eux, qui sont descendus ou qui peuvent être regardés comme » descendus d'une paire unique. » {Revue des deux mondes, période 2, t. VUI, p. 159.)
DOCTBINB DB L*BSPÈCB. 33
que deux individus peuvent l'élre, donnent ensemble des produits qui, eux-mêmes féconds et donnant lieu à d'autres produits féconds, ainsi indé6niroent, perpétuent la forme et la nature de leurs as* ceudants ! Dans un cas, la forme, la nature, l'espèce, en un mot, est différente cbez les deux individus, et la génération ne donne rien ; dans Tautre cas, il y a même forme, même nature, c'est-à*dire même espèce, et la génération produit indéfiniment.
A ne tenir compte que des faits, laissant de côté tout ce que nous avons vu de métaphysique, de philosophie et de dogme, quel est Tesprit pouvant hésiter un instant à reconnaître que la génération témoigne de l'espèce? Cette vérité saute aux yeux.
T* Objection de la mutabilité des espèces. — Réponses de Buffon et Cuvier.
Dès que la doctrine de Buffon commença d*être fondée, on lui fit une objection bien autrement puissante que celle qui précède.
On lui reconnut que bien véritablement les individus d'espèces différentes ne peuvent, dans Tétat actuel, créer des métis indéfiniment féconds ; mais on observa qu'il y a des espèces dont les métis sont féconds jusqu'à la troisième ou quatrième génération, parce que ces espèces sont plus voisines que celles dont les métis sont inféconds, ou de celles qui ne donnent même pas de métis. Or (c'est l'objection qui continue), ne peut-on pas supposer qu'originairement les espèces qui étaient beaucoup plus nombreuses étaient aussi plus voisines, et que leur voisinage étant extrêmement proche, il en a pu résulter des produits infiniment féconds; mais que les espèces mères ayant été détruites en partie, nous ne possédons aujourd'hui que des métis ; qu'ainsi il a pu exister entre le nègre et le singe une espèce voisine de l'honnme, qui par son métissage avec le blanc a produit le nègre? Ou bien, continue toujours l'objection, des espèces qui aujourd'hui sont différentes, n'ont-elles pu autrefois être des variétés d'une même race, variétés qui se sont altérées, et par cela même éloignées avec le temps ; de sorte que le nègre et le singe ont peutéti*e été deux races d'une même espèce, races que le temps et des changements ont totalement séparées?
Je ne sais pas ce qu'un lecteur peu au courant de la question pourrait penser de prime abord de telles objections; mais il me semble bien qu'on n'y peut voir qu'une hypothèse.
C'est qu'en effet là tout est hypothèse et fantaisie, et l'on y voit les débats d'un esprit qui ne veut pas reconnaître la vérité, plutôt
FRÉDAOLT. 3
ft4 I>K L ONITÉ DE L ESPÈCE HOMAINE.
que les recherches de celui qui veut éviter l'erreur. On suppose des métis féconds; on suppose ensuite des espèces assez voisines jusqu'à se toucher ; cx>mme elles n'existent pas, on suppose qu*elles ont pu exister; puis on suppose qu'elles ont pu être détruites, et l'on sup* pose encore qu'elles ont pu être altérées. On ne voit plus de terme à une telle fécondité de suppositions, et personne ne saurait dire où est le bout de cette enfilade d'hypothèses.
11 n'est pas besoin, du reste, de tant examiner pour y répondre. On voit tout de suite que le fondement de cet échafaudage consiste en deux hypothèses ^principales, celles des espèces intermédiaires, celle de l'altération possible des espèces. Occupons - nous de ces deux principales : si nous démontrons leur inanité, tout le reste s'écroule.
Voici ce que répondait déjà Buffon :
c( Quoiqu'on ne puisse pas démontrer ^il parlait pour son temps) que la production d'une espèce par la dégénération soit une chose impossible à la nature, le nombre des probabilités contraires est si énorme, que, philosophiquement mén)e, on n'en peut guère douter; car si quelque espèce a été produite par la dégénéralion d'une autre, si l'espèce de l'âne vient de celle du cheval, cela n'a pu se faire que successivement et par nuances ; il y aurait eu entre le cheval et l'àne un grand nombre d'animaux intermédiaires, dont les premiers se seraient peu à peu éloignés de la nature du cheval, et les derniers se seraient rapprochés peu à peu de celle de l'àne ; et pourquoi ne verrions-nous pas aujourd'hui les représentants, les descendants de ces espèces intermédiaires ? Pourquoi n'en estait demeuré que les deux ex^ trêmes? m (Tome IV, p. 390.)
Buffon oppose deux arguments à l'hypothèse, et ces deux arguments ont une portée immense. Il voit dans la dégénération des espèces une chose impossible philosophiquement, et tout le monde le comprend, car si la dégénération est possible, l'espèce n'existe plus, nous l'avons déjà montré. En second lieu, il dit à l'hypothèse : si votre supposition était exacte, il en resterait des traces, et personne n'en connaît I En premier lieu il ruine l'objection par la raison, en second lieu il la rase par l'expérience.
Mais de son temps la géologie était encore bien peu avancée, et l'on pouvait lui objecter que les faits n'étaient pas assez nombreux pour en conclure radicalement l'immutabilité des espèces. Il y avait là un point à vérifier plus mûrement, c'est ce dont se chargea Cuvier, qui, après des travaux considérables, conclut comme Buffon :
Docnura DB l'ispègi. 35
Sont de même nature^ eeU-à-dire de même espèce^ les individuê $euh qui peuvent donner des produits qui sont euX'-mêmes capables de se reproduire.
Cuvier sentait bien que toute la question reposait sur le seul point de mutabilité ou de non-mutabilité des espèces ; et c'est là qu'il s'efforça d'établir la vérité. Un terrain pouvait être choisi où la question se viderait clairement, simplement et sans le moindre doute : c'était celui delà géologie. Il suffisait de rapprocher par des recherches nombreuses ce que pouvaient avoir été autrefois les espèces actuelles : si, malgré les commotions du globe, les change^ ments de conditions de vie, les espèces n'ont pas varié, c'est qu'elles sont fixes, immutables. C'était là une preuve expérimentale indubitable, on peut dire sans appel. Cuvier entreprit de la donner.
Voici le résultat de ses recherches, telles qu'il les a consignées dans son célèbre Discours sur les révolutions du globe. La science en est encore toute fraîche, car tout ce qu'on a appris depuis n'a fait que le corroborer. Nous transcrivons tout le passage; quoique étendu, il n'est pas long.
€< Pourquoi les races actuelles, me dira-t-on, ne seraient-elles pas des modifications de ces racei anciennes que l'on trouve parmi les fossiles, modifications qui auraient été produites par les circonstances locales et le changement de cUmat, et portées à cette extrême différence par la longue succession des années ?
D Cette objection doit surtout paraître forte à ceux qui croient à la possibilité indéfinie de l'altération des formes dans les corps organisés, et qui pensent qu'avec des siècles et des habitudes toutes les espèces pourraient se changer les unes dans les autres ou résulter d'une seule d'entre elles.
9 Cependant on peut leur répondre, dans leur propre système, que si les espèces ont changé par degrés^ on devrait trouver des traces de ces modifications graduelles ; qu'entre le paléothérium et les espèces d'aujourd'hui, on devrait découvrir quelques formes inter* médiaires, et que jusqu'à présent cela n'est pas arrivé.
» Pourquoi les entrailles de la terre n'ont-elles point conservé les monuments d'une généalogie si curieuse, si ce n'est parce que les espèces d'autrefois étaient aussi constantes que les nôtres, ou du moins parce que la catastrophe qui les a détruites ne leur a pas laissé le temps de se livrer à leurs variations ?
» Quant aux naturalistes qui reconnaissent que les variétés sont restreintes dans certaines Umiles fixées par la nature, ii faut, pour leur répondre, examiner jusqu'où s'étendent ces limites, recberciie
36 DB L*DefITB DE l'ISPÈCK HDMAINE.
curieuse, tort intéressante en eUe-méme sous une infinité de rapports, et dont on s'est cependant bien peu occupé jusqu'ici (1).
» Cette recherche suppose la définition de Tespèce, qui sert de base à Tusage que l'on fait de ce mot, savoir, que l'espèce comprend les individus qui descendent les uns des autres^ ou de parents communs, et ceux qui leur ressemblent^ autant qu'ils se ressemblent entre eux. Ainsi nous n'appelons variétés d'une espèce que les races plus ou moins différentes qui peuvent en être sorties par la génération. Nos obser* valions sur les difiérences entre les ancêtres et les descendants sont donc pour nous la seule règle raisonnable; car toute autre rentre* rait dans les hypothèses sans preuves.
» Or, en prenant ainsi la variété, nous observerons que les difTé* rences qui la constituent dépendent de circonstances déterminées, et que leur étendue augmente avec l'intensité de ces circonstances.
» Ainsi, les caractères les plus superficiels sont les plus variables : la couleur tient beaucoup à la lumière, l'épaisseur du poil à la chaleur^ la grandeur à l'abondance de la nourriture; mais dans un animal sauvage, ces variétés mêmes sont fort limitées par le naturel de cet animal, qui ne s'écarte pas volontiers des lieux où il trouve au degré convenable tout ce qui est nécessaire au maintien de son espèce, et qui ne s*étend au loin qu'autant qu'il y trouve aussi la réunion de ces conditions. Ainsi, quoique le loup et le renard habitent depuis la zone torride jusqu'à la zone glaciale, à peine éprou • vent-ils dans cel immense intervalle d'autre variété qu'un peu plus ou un peu moins de beauté dans leur fourrure. J'ai comparé des crftnes de renards du nord et de renards de l'Egypte avec ceux des renards de France, et je n'y ai trouvé que des différences individuelles.
» Ceux des animaux sauvages qui sont retenus dans des espaces plus limités, varient bien moins encore, surtout les carnassiers. Une crinière plus fournie fait la seule différence entre l'hyène de Perse et celle du Maroc.
» Les animaux sauvages herbivores éprouvent un peu plus profondément l'influence du climat, parce qu'il s'y joint celle de la nourriture, qui vient à différer quant à l'abondance et quant à la qualité. Ainsi, les éléphants seront plus grands dans telle forêt que dans telle autre; ils auront des défenses un peu plus longues dans les lieux où la nourriture sera plus favorable à la formation de la ma-
(1) Ceci est à Tadresie de Geoflfroy Sainl-Hilaire qui soutenait ropinion de la variation limita de V espèce.
DOCTRINE DB L fiSPËGB. 37
tièrede l'ivoire; il an sera de môme des rennes, des cerfs, par rapport à leur bois ; mais que Ton prenne les deux éléphants les plus dissemblables, et que Ton voie s'il y a la moindre différence dans le nombre ou les articulations des os, dans la structure des dents, etc.
» D'ailleurs, les espèces herbivores à Tétat sauvage paraissent plus restreintes que les carnassiers dans leur dispersion, parce que le changement des espèces végétales se joint à la température pour les arrêter.
» La nature a soin aussi d'empêcher l'altération des espèces, qui pourrait résulter de leur mélange, par l'aversion mutuelle qu'elle leur a donnée. 11 faut toutes les ruses, toute la puissance de l'homme pour faire contracter ces unions, même à celles qui se ressemblent le plus ; et quand les produits sont féconds, ce qui est très rare, leur fécondité ne va point au delà de quelques générations^ et n'aurait probablement pas lieu sans la continuation des soins qui l'ont excitée. Aussi ne voyons- nous pas dans nos bois d'individus intermédiaires entre le lièvre et le lapin, entre le cerf et le daun, entre la marte et la fouine.
» Mais l'empire de l'homme altère cet ordre ; il développe toutes les variations dont le type de chaque espèce est susceptible, et en tire des produits que ces espèces livrées à elles-mêmes n'auraient jamais donnés.
» Ici, le degré de variations est encore proportionné à l'intensité de leur cause, qui est l'esclavage.
» Il n'estpastrès élevé dans les espècesdemi-domestiques, comme le chat. Des poils plus doux, des couleurs plus vives, une taille plus ou moins forte, voilà ce qu'il éprouve ; mais le squelette d'un chat angora ne diffère en rien de constant de celui d'un chat sauvage.
» Dans les herbivores domestiques que nous transportons en toutes sortes declimats, que nous assujettissons à toutes sortes de régimes, auxquels nous mesurons diversement le travail et la nourriture, nous obtenons des variations plus grandes, mais encore toutes superficielles : plus ou moins de taille, des cornes plus ou moitis longues, qui manquent quelquefois entièrement, une loupe dégraisse plus ou moins forte sur les épaules, forment les différences des bœufs, et ces différences se conservent longtemps, même dans les races transportées hors du pays où elles se sont formées, quand on a soin d'en empêcher le croisement.
» De cette nature sont aussi les innombrables variétés des moutons, c|ui portent principalement ^ur la laine, parce que c'est l'objet
S8 DE L'UfflTB DB L*KSPÈCB HUMAINB.
auquel rhomme a donné le plus d'attention. Elles sont un peu moindres, quoique encore très sensibles, dans les chevaux.
» En général, les formes des os varient peu; leurs connexions^ leurs articulations, la forme des grandes dents molaires, ne varient jamais.
x> Le peu de développement des défenses dans le cochon dômestique, la soudure de ses ongles dans quelques-unes de ses races» sont Textréme des différences que nous avons produites dans les herbivores domestiques.
x) Los effets les plus marqués deTinfluencede l'homme se montrent sur l'animal dont il a fait le plus complètement la conquête, sur le chien, cette e^yëce tellement dévouée à la n<Vtre, que les individus mêmes semblent nous avoir sacrifié leur moi, leur intérêt, leur sentiment propre. Transportés par les hommes dans tout l'univers, soumis à tontes les causes capables d'influer sur leur développement, assortis dans leurs unions au gré de leurs maîtres, les chiens varient pour la couleur, pour l'abondance du poil, qu'ils perdent même quelquefois entièrement, pour sa nature ; pour la taille^ qui peut différer comme 1 à 5 dans les dimensions linéaires , ce qui fait plus du centuple delà masse; pour la forme des oreilles, du nez» de la queue ; pour la hauteur relative des jambes ; pour le développement progressif du cerveau dans les variétés domestiques, d'où résulte la forme même de leur téte^ tantôt grêle, à museau eHilé, à front plat, tantôt à museau court, à front bombé, au point que les différences apparentes d'un matin et d'un barbet, d'un lévrier et d'un doguin, sont plus fortes que celles d'aucunes espèces sauvages d'un même genre naturel ; enfin, et ceci est le maximum de variation connu jusqu'à ce jour dans le règne animal, il y a des races de chiens qui ont un doigt de plus au pied de derrière avec les os du tarse correspondants, comme il y a dans l'espèce humaine quelques familles sexdigitaires.
» Mais dans toutes ces variations les relations des os restent les mêmes, et jamais la forme des dents ne change d'une manière appréciable ; tout au plus y a-t41 quelques individus où il se développe une fausse molaire de plus, soit d'un côté, soit de l'autre.
» Il y a donc dans les animaux des caractères qui résistent à toutes les imluences, soit naturelles, soit humaines, et rien n'annonce que le temps ait à leur égard plus d'effet que le climat et la domesticité.
» Je sais que quelques naturalistes comptent beaucoup sur les milliers de siècles qu'ils accumulent d'un trait de plume ; mais dans de semblables matières nous ne pouvœis guère juger de ce qu'un
DOCTlilNE DE L'ESI'BCB. 50
long temps produirait, qu'en multipliant par la pensée ce que produit un temps moindre. J'ai donc cherché à recueillir les plus anciens documents sur les formes des animaux, et il n'en existe point qui égalent pour l'antiquité et pour l'abondance ceux que nous fournit l'Egypte. Elle nous offre non-seulement des images, mais les corps des animaux eux-mêmes, embaumés dans les catacombes.
» J'ai examiné avec le plus grand soin les figures d'animaux et d'oiseaux gravés sur les nombreux obélisques venus d'Egypte dans l'ancienne Rome. Toutes ces figures sont pour l'ensemble, qui seul a pu être l'objet de l'attention des artistes, d'une ressemblance parfaite avec les espèces telles que nous les voyons aujourd'hui.
» Chacun peut examiner les copies qu'en donnent Kirker et Zoéga : sans conserver la pureté de trait des originaux, elles offrent encore des figures très reconnaissables. On y distingue aisément l'ibis, le vautour, la chouette, le faucon, l'oie d'Egypte, le vanneau, le râlede terre, la vipère haje ou l'aspic, le céraste, le lièvre d'Egypte avec ses longues oreilles, l'hippopotame même; et dans ces nombreux monuments gravés dans le grand ouvrage sur l'Egypte, on voit quelquefois les animaux les plus rares, l'algazil, par exemple, qui n'a été vu en Egypte que depuis quelques années.
» Mon savant collègue, Geoffroy Saiut-Hilaire, pénétré de l'importance de cette recherche, a eu soin de recueillir dans les temples de la haute et de la basse Egypte le plus qu'il a pu de momies d'animaux. 11 a rapporté des chats, des ibis, des oiseaux de proie, des chiens, des crocodiles, une tête de bœuf embaumés; et l'on n'aperçoit certainement pas plus de différence entre ces êtres et ceux que nous voyons, qu'entre les momies humaines et les squelettes d'hommes d'aujourd'hui. On pouvait en trouver entre les momies d'ibis et l'ibis tel que le décrivaient jusqu'à ce jour les naturalistes, mais j'ai levé tous les doutes dans un mémoire sur cet oiseau, où j'ai montré qu'il est encore le même que du temps des Pharaons. Je sais bien que je ne cite là que des individus de deux ou trois mille ans, mais c'est toujours remonter aussi haut que possible (1). »
Ajoutons que les nombreuses descriptions d'animaux fiiites par Aristote il y a deux mille ans, sont encore aujourd'hui d'une fidé-
(1) M. Godron a collecté un grand nombre de faits semblables, dans son remarquable ouvrage, que nous aurons souvent l'occasion de citer ; De P espèce el des races dans les élrei orgtuUséSf et spéeiàLement de Vunité de l'espace hunusine* Paris, 1859, 2 vol. in-8.
&0 DE L ONiTÉ DB L ESPÈCE HOMAIRE.
lité irréprochable, et que tous les êtres décrits par ce philosophe sont les mêmes qu'ils étaient de son temps.
Certes, si jamais une thèse fut prouvée, c'est bien celle de l'immutabilité des espèces, et Ton comprend peu les esprits retardataircïs qui la disputent encore.
On a fait grand cas de Topinion de Geoffroy Saint-Hilaire, l'adversaire de Cuvier, et que suivit encore son fils Isidore, opinion de la variabilité limitée de l'espèce. Qu'en peut-on dire, si ce n'est une opposition à une affirmation peut-être trop absolue de Cuvier? Qui ne voit que du moment que la variabilité de l'espèce est limitée, c'est quelle a des limites, et qu'admettre des limites, c'est reconnaître un type ayant une certaine extension, mais au delà de laquelle il ne peut exister? Ce n'est donc là qu'une chicane de mots. Personne n'a soutenu qu'il n'y a point de variétés dans l'espèce; et si ces variétés existent, ce qui n'est pas mis en question, c'est sans doute que la forme varie. Mais ce qui est non moins évident, c'est que ces variétés sont renfermées dans certaines limites, qu'elles ne s'étendent pas au delà, qu'il y a un type qui les renferme toutes, et que ce type est immuable dans sa forme générale. On ne dit pas autre chose, on ne veut pas dire autre chose, et c'est ce que la formule de Geoffroy Saint-Hilaire admet très bien.
H" Objection du métissa^.
Après les travaux de Cuvier, la question de l'immutabilité des espèces semble close: on ne voit plus rien à reprendre. Cependant il y a des objections nouvelles.
Que les espèces se perpétuent immuables par la génération, cela offusque bien des esprits, et ils n'ont pas de cesse qu'ils n'aient trouvé des espèces nouvelles formées par le métissage, par l'union de deux espèces différentes. Ils ont donc cherché et trouvé une très jolie théorie, qui, à défaut de mieux, ne manque pas d'habileté.
M. P. Bérard l'a ainsi établie : « Nous n'avons, dit-il, aucune
a preuve (1) que des espèces voisines, quoique originairement dis-
» tinctes, ne puissent ou n'aient pu donner ensemble des produits
» féconds. L'analogie plaiderait même contre cette exclusion, car
S on peut supposer que la nature procède ici par graduation comme
(1) Après les preuves qui ont été données, \i est difficile de savoir ceUes qu'où peut demander. Mais c'est le propre do l'erreur de ne jamais tenir compte des réponses qu'on lui fait, ou des éclaircissements qu'on lui donne.
DOCTRINE OR l'ESPÂCE. ki
» dans toutes ses opérations. Ainsi, lors de Tunion entre individus » à*espèce8 différentes, on pourrait observer toutes les conséquences » que je vais dire : 1® tantôt les espèces étant trop éloignées l'une de » l'autre, il n'y aurait aucun produit ; 2° tantôt il y aurait un pro- » duit métis, mais ce métis serait stérile : tel est le mulet provenant ]» du commerce de TAne avec la jument ; 3° tantôt les métis seraient » féconds, mais la faculté de se reproduire s'éteindrait dans leur » postérité au bout d'un certain nombre de générations, comme on
• l'observe quand on unit certains oiseaux d'espèces différentes ;
• A"* tantôt enfin (et je propose formellement l'admission de cette
> quatrième éventualité) les métis seraient féconds ainsi que leur
> descendance. Ce cas les espèces humaines le réalisent, et peut-être
> ne jouissent-elles pas seules de cet avantage. » {Loc. cit., p. /i63.) Sans doute les espèces de chiens produisent ensemble, les espèces
de moutons également, les espèces de chevaux, les espèces de cochons, et aussi les espèces de serins ! Hais sont-ce là des espèces ? Et qu'est-ce que l'espèce alors ? Si l'on prend le root espèce dans le sens vulgaire^ comme désignant des formes extérieures, on peut dire ce qu'écrit M. Bérard ; mais si on le prend dans le sens scientifique, comme désignant un même type et une même nature communs à plusieurs, c'est tout autre chose ! Le sophiste joue toujours sur les mots.
Nous le répétons encore : ou les espèces existent et la génération les perpétue immutables; ou bien la génération peut altérer l'espèce, et alors celle-ci n'existe plus, il n'y a que des formes incessamment variables, l'ordre des êtres est sans fixité. Or, l'expérience est précisément à nos côtés pour nous témoigner que les types subsistent dans leur fixité à travers les siècles. Donc il y a des types finis, il y a des espèces qui se perpétuent par génération, et c'est la génération qui témoigne que deux individus sont ou non de même espèce, suivant qu'ils donnent des produits indéfiniment féconds ou qu'ils n'en donnent pas. Tous les sophismes du monde ne pourraient pas détruire les faits.
La seule objection acceptable, c'est de montrer par les faits des espèces nouvelles issues de métissage hybride.
On a essayé bien des croisements entre des espèces différentes, jamais on n'a pu constituer une race intermédiaire. Dieu a permis que l'homme, suivant ses besoins et peut-être même ses caprices, pût se donner des métis, des mulets, mais il n'a pas permis que l'ordre établi pût être absolument dérangé. Il faut la volonté expresse de l'homme pour que des espèces différentes se croisent,
m DE l'unité DK L'ESPIECE HUMAINE.
car c'est dans la nature que chaque animal se refuse k s'accoupler à un individu d'une autre espèce, et il n'y a pas d'exemple d'une pareille union entre des espèces sauvages. Il faut, par la violence ou par ruse, dompter des instincts naturellement opposés à de pareilles unions; il faut encore renouveler constamment l'origine du métis, car le mulet ne se perpétue pas, et si les procréateurs premiers venaient à manquer, si les deux espèces que l'on croise venaient à disparaître, la race métis disparaîtrait également
De ces croisements il y en a qui donnent des métis ou hybrides inféconds. Ainsi l'âne et li^ jument ou l'ftuesse et le cheval produisent le bardeau et le mulet qui sont inféconds, il faut constamment leurs producteurs pour les reproduire. Mais il y a des espèces aussi voisines que Tàne et le cheval qui ne donnent jamais de métis, tels sont le chien et le renard.
Dans d'autres croisements, le métis peut produire avec un métis semblable ou avec l'un des générateurs, et l'on peut aller jusqu'à la troisième ou quatrième génération. Hais toujours, dans ces cas, au fur et à mesure que l'on s'éloigne des générateurs, le produit rentre dans la forme de l'une des deux espèces. Ainsi les métis issus du loup et du chien redeviennent chiens ou loups, de même entre le chacal et le chien, entre le bouc et la brebis, entre le lièvre et le lapin ; ou bien il arrive à la troisième ou quatrième génération que le métis est infécond, il n'engendre plus.
M. Flourens, qui s'est beaucoup occupé de cette question, a émis l'opinion que la fécondité bornée pouvait être prise comme limite du genre, pendant que la fécondité illimitée est le signe de l'espèce. C'est une opinion qui a une certaine valeur, quoique non encore adoptée dans le courant de la science. (Voyez son Cours de pkysio" logie comparée y Paris, 1855.)
Il est donc vrai que des espèces voisines peuvent donner des métis d'une fécondité plus ou moins bornée, mais qui jamais ne constituent des races subsistant par elles-mêmes. C'est là un fait très net et qui nous semble aller droit contre ceux mêmes qui nient les espèces. Puisqu'en effet il y a des métis féconds jusqu'à la troisième et quatrième génération, comment se fait-il qu'ils ne puissent, qu'ils n'aient jamais pu constituer une race, une forme subsistant par elle-même? Qui empêche qu'ils ne puissent aller jusqu'à la dixième jusqu'à la centième génération, jusqu'à une génération indéfinie? C'est sans doute qu'il y a là deux natures distinctes qui ont pu se mélanger pendant un certain temps, mais qui n'arrivent jamais à /tmt/ier, qu'on me passe ce mot ; et il y a un moment où la force
DOCTRINE l>B L*fSPfiGB. &S
qui retenait le mélunge se disperse, où runion se dissout. Il y avait analogie de nature, mais il n'y avait pas identité.
Qui ne voit et ne saisit cette différence extrême ! Dans un cas, deux natures différentes se réunissent, se conjoignent pendant un temps; puis le moment arrive où le lien se relâche et où le composé se dis* soûl. Dans l'autre cas, il y a union, identification de deux mêmes natures, il y a unité et l'unité persévère en vertu des lois de l'unité. Ce qui était différent se sépare, ce qui était le même reste dans l'unité du même.
Dans ces derniers temps^ on a Fait grand bruit, dans un article de journal, des essais heureux de croisement du lièvre et de la lapine, obtenus par un agronome distingué d'Ângoulême, M. Roux (1). L'auteur de ces articles, M. Broca, raconte toutes les peines qu'il y a pour obtenir ces produits, quels soins il faut prendre pour élever les générateurs, comment il faut que le père lièvre soit élevé à l'état de domesticité dès l'&ge de trois ou quatre semaines, et le séparer de tout individu de la même espèce, quels soins il faut prendre, de quelles ruses il faut user pour faire unir ces deux individus d'espèces différentes. II annonce que M. Roux est arrivé à faire produire des (éporides, c'est le nom du métis, jusqu'à la dixième génération. Admettons le fait sans contester, allons même jusqu'à accepter vingt ou trente générations, si l'on veut, ce qui est toutefois hors de toute probabilité. Qu'en résuite-t-il? Voilà-t-il une espèce nouvelle constituée? Point du tout! Il arrivera inévitablement un moment où les métis seront inféconds, et si l'on venait à manquer de lièvres et de lapines, cette race disparaîtrait. C'est ce qui a toujours eu lieu, et par la constance de ce qu'on a obtenu jusqu'ici on peut sans témérité prédire ce résultat. L'homme a bien la possibilité, pour ses besoins et même ses fantaisies, de modifier un instant les lois de Tordre créé, mais du moment qu'il ne s'en mêle plus, la loi reprend tout son empire.
Si, comme on se l'imagine, on a pu produire là une espèce nouvelle, que l'on veuille bien, pour s'en convaincre, mettre ces animaux en liberté, et les laisser d'eux-mêmes faire ce qu'ils voudront. Dès l'instant on apercevra l'œuvre de Dieu après celle de l'homme. Cette race qu'on aura eu tant de peine à créer disparaîtra d'ellemême, une fois livrée à elle-même, et l'ordre de la création n'étant plus altéré passagèrement par la volonté de l'homme, reprendra tous ses droits. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a essayé le croi-
(1) J(mmal depk^iMogi^t de M. Brown-Séituard» 1858-1859.
kk DE l'unité de l'espèce BDMAINB.
sèment du lièvre et du lapin, et de même du métis de la chienne et du loup (1) ; d'où vient donc que le métis n'a jamais pu être trouvé en liberté, si ce n'est parce qu'il n'a pas d'existence par lui-même ! C'est donc la loi que le divers uni au divers se décompose, et que l'identique uni à l'identique reste uni.
9** Résumé de ce chapitre.
Nous venons d'esquisser les principaux traits de la doctrine de Tespèce sans entrer dans des détails que ne comporte pas cet ouvrage, nous avons dit Tessentiel, et nous* avons prouvé surabondamment, je crois, que cette doctrine est éminemment vraie.
Doctrine antique et liée intimement au dogme de la création, l'objection ne s'élève contre elle que pour saper la Genèse mosaïque et lui substituer la théorie des genèses spontanées. La philosophie l'affirme et la démontre comme la base inévitable de toute science possible ; l'histoire naturelle l'établit comme le fondement de sa propre science et comme un fait expérimentalement prouvé. En vain le sophisme lui objecte que c'est une simple affirmation, elle lui répond par une démonstration ; on veut lui établir que les espèces sont altérables, elle répond par l'examen géologique et des faits irrécusables ; on lui objecte le métissage, et les faits viennent à nouveau témoigner contre ses adversaires qui pensaient pouvoir les invoquer.
En résumé, nous concluons :
Tous les êtres sont rangés en espèces distinctes et indépendantes, et Vespèce est un même type et une même nature dans des individus différente^ se perpétuant immutable par la génération.
D'où résulte la vérité de cette formule: Sont de même espèce les individus qui donnent entre eux des produits féconds et dont les descendants sont eux-mêmes indéfiniment féconds.
Cette loi étant vraie, nous pouvons dès lors certifier que tous les hommes sont de même espèce, car ils sont entre eux indéfiniment féconds et perpétuent un même type.
Mais cela ne suffit pas encore. 11 faut aussi que nous exposions et démontrions les conséquences qui en découlent directement pour le sujet spécial que nous avons en vue. Comme les espèces exis-
(1) BufTon avait déjà fait une expérience sur les métis du loup et de la chienne ; il croisa les métis jusqu'à la troisième génération. Quand il mourut, ces bêles, dont la forme retourna au loup, ne purent être gardées ; elles s'échappèrent, et loin de prospérer en liberté, on n'en a jamais retrouvé trace.
DBS CARACTÈRBS BSSENTIKLS DB L'BSPÈCE. 45
tent, on doit les délimiter, les difiérencier nettement entre elles, et l'homme doit être isolé de tout autre être par des caractères spécifiques essentiels. Puis, comme l'espèce a son unité, toutes ses variétés doivent rentrer dans l'unité, et ne se présenter que comme des modifications superficielles qui n'altèrent en rien le type. Ce sont là deux questions à examiner dans le détail ; nous allons les voir dans les deux chapitres suivants.