LIVRE DEUXIEME
[De prtncipiis. — De natura hominis, — De causis in homine.)
Nous avons vu, au livre précédent, que l'homme constitue une espèce d'être distincte de toute autre, et nous en avons donné les caractères. Il faut maintenant, Faisant un pas de plus, le connaître dans sa nature, c'est-à-dire dans les causes et les principes qui le font ce qu'il est. C'est un sujet d'étude qui, dans Hippocrate, Galien et les anciens auteurs, était abordé sous ces titres : De natura hùminîSy deprincipiis, de causis in homine.
Ce n'est pas un sujet purement philosophique, ainsi qu'on le pourrait croire, en le voyant aujourd'hui à peu près disparu de nos traités de physiologie; c'est au contraire un sujet tout médical. Hippocrate a dit que la nature du corps {de V homme) est le principe ou le fondement sur lequel doit être appuyé tout raisonnement en fait de médecine; et l'histoire de la tradition tout entière, depuis ce grand homme jusqu'à nous, se charge de nous démontrer la vérité de cet aphorisme, en nous apprenant que tout système médical, toute théorie en médecine, toute tentative de doctrine, ont invariablement reposé sur des explications de la nature de l'homme. Les asclépiadions, les méthodistes, les pneumatistes, les galénistes, les iatromécaniciens et iatrochimistes, les animistes, les vitalistes, les organiciens, tous, jusqu'aux derniers partisans de Cabanis, Broussais, Bichat, Barthez et la chimiatrie moderne, tous se sont établis sur une explication particulière de la nature de l'homme.
Telle est donc l'importance de ce sujet, que c'est la base primordiale de la médecine, le point de départ de la vérité et de Terreur pour toute doctrine médicale. Apprâtons-nous dès lors à lui donner une attention sérieuse, et disposons-nous à voir ce terrain encombré de plus de théories que tout autre.
Il est difficile de connaître dans toute son étendue quelle fut l'opinion des premiers savants, des anciens sages, sur la nature de l'homme. Tout ce que l'on en peut savoir, c'est qu'ils s'en tenaient
à ridée générale que Thommeest un composé d'une &me spirituelle unie à un corps matériel ; c'est ce que nous atteste tout au moins la Genèse : « Formamt igitur Dominus Deus Iwminem de limo terrœ, et inspiravit in faciem ejus spiraculumvitœ. » (ii, 7.)
Cette doctrine de la nature de Thomme ne se conserva à peu près pure que chez les Hébreux : elle se perdit chez les nations étrangères, ou du moins s'altéra sensiblement jusqu'à ce que le livre de Moïse eût inspiré Socrate et Platon.
A l'école babylonienne et sous les mages persans, on admettait dans l'univers deux principes : l'un dirigé et /erresfrc, l'autre directeur et igné; dans l'homnïe, le corps et la chaleur. Ils disaient encore l'un passif ou femelle, l'autre actif ou mâle.
Les Grecs, qui tinrent leur première philosophie de ces écoles asiatiques, en acceptèrent les premières idées. Ils reconnurent deux principes dans le monde et dans l'homme : l'un inerte, la matière, uXyj; l'autre actif, esprit ou /<?«. Les diverses écoles interprétaient différemment ce second principe : selon Thaïes et l'école ionienne, ce principe était le feu; Pythagore et l'école italique en faisaient Vâme, ^f/u^rî, quelque chose d'aérien et d'éthéré, sorte de principe spirituel qui conservait encore quelque chose de matériel ; pour l'école éléatique, physicienne, dont Leucippe fut le chef, le xtu^^î était quelque chose de plutôt matériel que spirituel, substance ignée compo$ée d'atomes ronds, Anaxagore fut le premier à entendre le ^{lùjfyi dans un sens plus spirituel, comme représentant quelque chose de divin et d'inaccessible aux sens, ce qui le rapprochait de la tradition hébraïque, et ce qui en fait le précurseur immédiat de Socrate.
Telles étaient les idées répandues en Grèce quand Hippocrate parut, et les condensa. Il désigne quatre sortes de principes : le corps composé de parties et à' humeurs^ comme il y a dans le monde la terre et l'eau ; la nature^ t^tù^^w^ principe d'activité, sorte de chaleur innée et immortelle^ qui a suffit aux animaux pour toutes choses, ou leur tient lieu de tout, et fait d'elle-même tout ce qui leur est nécessaire, sans avoir besoin qu'on le lui enseigne et sans l'avoir appris de personne » [De alimento); les facultés, agents d'action, et « c'est par ces facultés que tout est administré dans le corps des animaux; ce sont elles qui font passer le sang, les esprits et la chaleur dans toutes les parties, qui reçoivent, par ce moyen, la vie et le sentiment ; c'est la faculté qui nourrit, qui fait croître et qui conserve toutes choses » [ibid.]; les esprits viennent du irvcOf«a, ou souftle de vie que l'homme aspire en respirant.
Platon s'attacha adonner du ^^^\}x^, ou âme,. qu'il nomma ci9o^.
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une interprétation plus spirituelle, plus élevée et plus conforme à la Térité de ce principe, et admit trois âmes ; mais il fit peu de choses pour la doctrine générale des genres de causes.
Ce fut Aristote qui, le premier, donna la synthèse des quatre causes fondamentales : matérielle, formelle, efficientes, finales. Le
ro Ti ?v civorc, Tesseuce ; le uTroxceftevov, la substance ; àpyyi ttIç xtimatta^
la cause du mouvement; le rb ov ?vcxa xai xôyaOov, la fin de l'être et le bien. « D*abord, en un premier sens, on appelle cause ce qui est dans une chose, et ce dont elle provient : ainsi Tairain est en ce sens la cause de la statue; Targent est la cause de la burette, ainsi que tous les genres de ces deux choses. En un autre sens, la cause est la forme et le modèle des choses, c'est-à-dire la notion qui détermine l'essence de la chose et tous ses genres supérieurs. Par esemple, en musique, la cause de l'octave est le rapport de deux à un ; et d'une manière générale , c'est le nombre et les éléments de la définition essentielle du nombre. Dans une troisième acception, la cause est le principe premier d'où viennent le mouvement et le repos. Ainsi celui qui a donné le conseil d'agir est cause des actes qui ont été accomplis ; le père est la cause de son enfant, et en général c(! qui fait e^t cause de ce qui est fait; ce qui produit le changement est cause.duichangement produit. En dernier lieu, la cause signifie la fin, le but, et c'est alors le pourquoi de la chose. Ainsi la santé est la cause de la promenade. Pourquoi un tel se promène-t-il? C'est, répondons-noùs, pour conserver sa santé ; et en faisant cette réponse, nous croyons indiquer la causç qui fait qu'il se promène. C'est en ce seos aussi qu'on appelle causes tous les interaiédiaires qui contribuent à atteindre la fin poursuivie, après qu'une autre chose a eu commencé le mouvement. Par exemple, la diète et la purgation sont les causes intermédiaires de la santé, comme le sont aussi les remèdes ou les instruments du chirurgien. En efiet, tout cela concourt à la fin qu'on se propose; et la seule difiérence entre toutes ces choses, c'est que les unes sont des actes, et les autres de simples moyens. » (Physique, liv. il , chap. m, trad. de Barthélémy Saint-Hilaire.) Le même passage se retrouve presque dans les mêmes termes au livre V, chap. ii, de la Metaphysique (voy. la traduction de Pierron et Zevort). C'est là le premier essai de la grande doctrine des causes, qui fut plus nettement encore formulée par Albert le Grand, et qui resta longtemps, comme elle doit rester, le fondement de l'étude des causes.
Les successeurs d'Aristole, jusques et y compris Galien , ne firent presque rien pour cette doctrine : les uns la copièrent simplement;
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d'autres rembrouillèrent, comme Alexandre d'Aphrodise ; d'autres Teocombrèrent, comme les Arabes ; Galien parât ne la pas ccnn* prendre : il faut venir jusqu'à Albert le Grand pour avoir une ioterprétation un peu nette.
Voici le teite d'Albert le Grand : « Gonseqoenter autem conside- » randum est de causis quœ et quot numéro sint, praenotando » differentiam inter principium et causam. Principium igitur, ut hic n sumitur, est causa intrinseca et essentialis rei. Uno igitur modo, » secundum Aristotelem in secundo Physieorum^ causa dicitur illud » ex quod sit aliquid cum insit, ut ibs statuœ. Cum insit dicitur ad y> differentiam priva tionis, et hœc est causa matbmalis. Nota tanien Dquod est materia ex quâ, ut ses statufls. Et est materia in yyqua, ut subjectum accidentium. Et est materia eirca quam, nt ))objectum potentiœ. Alio modo dicitur causa ratio ipsius quod » quidem erat esse, ut igneilas ignis ; et hœc est causa formalis. Et » nota, quod in simplicibus, ut In Angelo et in Anima idem est forma, » quœ est actus materiœ, et quœ est actus compositianis. Tertio dicitur » causa unum principium routationis aut quietis, ut deliberans est )> causa propositi, et pater fiiii : et hœc est causa bffigibns. Et nota » quod duplex est efficiens secundum naturam, silicet intrinêeeum et Y> extrinsecum. Intrinsecum ut in generatione animalis perPecti est » virtus activa seminîs in materia , quœ a theologis, ut supra > diximus, vocatur ratio seminalis, Extrinsecum est virtus cœli, n secundum quod dicitur Aristoteles, quod allatio solis facit gênera- » tionem. Et nota quod média quœ sunt ad finem, reducuntur ad )) causam efflcientem, sicutadsanitatem macies, purgatio, motus et «organa. Omniaenim hœc finis gratia sunt. Quarto dicitur causa, » gratia cujus sit aliquid, ut sanitas est causa ambulandi, et hsoc est » CAUSA FiNALis, de qua dicitur Aristoteles quod est causa potissima et » finis aliarum. » {De physico auditu, prim. pars, cap. v.) Cette doc* trine est encore exposée dans les Physicorum Itbri^ où les quatre genres de causes sont examinés dans le détail ; mais la synthèse générale qui est au commencement du second livre de ce traité est moins nette que dans le passage précédent.
Diaprés cette doctrine , toute créature terrestre , et même tout corps, est un composé naturel d'une matière et d'une forme, ou d'une cause matérielle et d'une cause formelle, active. Ce composé naturel agit au moyen de causes efficientes; il est mis en acte par des causes finales.
Cette doctrine, que je n'hésite pas à trouver admirable, et qu'acclamèrent les plus grands génies, fit le fond de la science scola-
OIS CAUSES OU finian». Ut
stique, el fut soutenue par tous les grands hommes du temps. Hais elle ne tarda pas à soulever des discussions vives et ardentes. La cause formelle considérée comme spéciâque, c'est-à*dire comme propre à tous les êtres de la même espèce, vit bientôt s'élever à cêté d'elle une forme d'individuation que les scotistes proclamaient. Puis elle se trouvait englobée dans la question des universaux^ du réalisme et du nominalisme; et les panthéistes tendaient à la nier complètement. D'un autre côté, les scotistes voulaient nier les causes efficientes , soutenant que la cause formelle agit par ellemême. Enfin la querelle sur \actio transienê, en exagérant le rôle des causes finales, détruisait et la cause formelle et les causes efficientes.
Nous examinerons chacun de ces débats en leur lieu *et place. Nous constatons seulement maintenant qu'au xvi« siècle, alors que la seolastique eut pu pénétrer la physiologie, toute la doctrine des causes était noyée dans des discussions sans fin, et demeurait d'une obscurité inouïe. On s'en tint donc à rechercher quelle pouvait être la cause de Yactivité vitale : les uns la virent dans des principes chimiques^ d'autres dans des entiiés astrales ; ceux-ci dans V activité de la matière, ceux-là dans un principe séminal. Chacun cherchait une voie çà et là.
Descartes fit triompher le mécanicisme ou organicisme, admit une cause primordiale de mouvement, un mécanisme à étudier à la place des causes efficientes, des causes occasionnelles à rechercher à la place des causes finales. Ce fut en vain que son adversaire, Leibnitz, proclamait, à la fin de sa carrière, qu'il fallait revenir à la doctrine des scolastiques : le cartésianisme triomphait.
Depuis Descartes nous n'avons plus eu que des théories partielles sur le jeu de la machine humaine : l'animisme de Stahl , le brownisme, le broussaisianisme, outre l'iatrochimie et l'iatromécanique, l'organicisme, le double dynamisme de Barthez, les propriétés vitales de Bichat, et le reste, que nous examinerons plus loin dans le détail. On en était, dans ces derniers temps, soit à la doctrine de Barthez, soit à celle de Bichat, lorsque M. Tessier proposa de reprendre la doctrine du composé naturel ou de l'union substantielle de l'âme et du corps^ comme étant tout à la fois plus médicale et plus chrétienne. Ayant reçu de lui cet enseignement, nous l'avons approfondi et en avons reconnu la légitimité et la force. Mais nous nous sommes convaincu que ce n'était là qu'un point de la question» et qu'il en entraînait d'autres; que la doctrine de la forme substantielle entraînait forcément celle des quatre genres de causes; et que.
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pour revenir à la vérité dont le zvi* siècle nous a écartés, il est nécessaire de revenir au point où elle a été abandonnée.
Nous nous proposons donc de reprendre la doctrine scolastique, comme Leibnitz en avait émis le vœu, et d'examiner successivement la cause formelle, la came matérielle^ les causes efficientes et les causes finales. C'est, nous parait-il, la seule voie légitime d'arriver à la connaissance exacte de la nature de l'homme. Nous ne voulons pas entrer ici dans des raisons générales qui Taffirment, ce serait refaire un chapitre de métaphysique pure; nous nous contenterons d'exposer le sujet lui-même, et cette exposition sera notre plus éclatante démonstration. Si, comme tout ce livre est destiné à le montrer, la doctrine des quatre genres de causes embrasse bien réellement toutes les questions qui se rattachent à la nature de l!homme^ et permet d'en débrouiller toutes les obscurités, ce qu'au* cune théorie ne peut faire aujourd'hui, et n'a pu faire depuis le xvi" siècle, c'est qu'elle est vraie et qu'elle doit reprendre son empire légitime en physiologie.
Voici donc la formule de la nature de l'homme qui ressortira des quatre chapitres suivants : « L'homme est un composé naturel d'une
AME RAISONNABLE UNIE SUBSTANTIELLEMENT A UN CORPS; AGISSANT FARDES CAUSES EFFICIENTES, MIS EN ACTE PAR DES CAUSES FINALES. »