CHAPITRE PREMIER
DE l'AME, OU CAUSE FORMELLE.
Le principe d'activité de l'homme, et en général de tout être vivant, est appelé dme, du latin anima^ parce qu'il est animateur ; en grec ^^'i, parce qu'on le compare à un souffle.
Nous n'avons pas à nous occuper de la nature spirituelle de ce principe, ni à démontrer son immortalité, ni à rechercher quelles sont les différences qui le séparent des autres principes d'activité des animaux et des plantes. Notre tâche est plus limitée. Nous ne devons prendre du traité philosophique De anima que les questions qui intéressent spécialement la physiologie.
Dans le sens restreint, et cependant assez vaste déjà, où nous devons examiner ce sujet, il nous est possible de rattacher toutes les questions à trois principales : l"" de l'existence de l'âme; 2** de son union avec le corps ; 3° de son unité.
DB l'aMB, ou C4USE FORMELLE. 425
§ 1. — me l'extotenee dm prlnelpe aBliMatear.
Plusieurs théories ont essayé de nier Texisteuce de ce principe, ou tout au moins de s'en passer. D'autres Tout admis, mais en ont restreint la valeur; c'est une autre sorte dénégation. Quand nous aurons réfuté les unes et les autres, nous aurons par cela môme démontré l'existence et la valeur de ce principe nécessaire à l'activité vivante.
Ces difiërentes théories peuvent se rattacher à cinq principales : 1^ le matérialisme, 2^ Torganicisme , 3° la théorie concessionnistCf li'* le sociologisme , 5*^ le panthéisme.
I. L« matériaiiame.^ — Cette erreur^ car c'en est une, date des anciennes écoles grecques. 11 est bien probable que les antiques traditions de ce pays étaient semblables à celles des peuples orientaux, et l'on peut croire qu'à Babyîone et à Ninive comme à Jérusalem, on croyait à l'existence de deux principes dans l'être vivant : l'un tiré de la terre, l'autre venu du ciel, le souffle. Dans ce que nous savons de Thaïes, qui voyait l'eau et le feu ou air, comme origines des choses, il y a un reflet de ces traditions premières. Mais Pythagore, en voulant réduire tous les principes à l'unité abstraite, ce qui était un idéalisme hyperbolique, amena l'école atomistique qui considérait Yatome comme unité positive^ principe de^ principes. De là des divagations à n'en plus finir, et l'oubli presque absolu des traditions premières ; de là un abaissement sans nom de cette intelligence qui se méconnaissait, et ne trouvait partout que de la matière.
Après Anaxagore et Socraté, l'idée d'une dualitéde principes dans l'homme, tous les êtres et même toutes choses, se réinstalla dans la tradition grecque, comme dans celle des autres pays. Socrate^ Platon, Hippocrateetsurtout Aristote formulèrent cette doctrine, on peut dire ce dogme, avec plus de précision. On admit dès lors ce que l'on a nommé la doctrine de la substance. Par là on entendait que tout être, et même toute chose de ce monde existant par soi, non par accident, est composé de deux principes : l'un matériel^ sorte de matière première, ou nue, qui n'est rien par soi, et n'a que la possibilité de devenir quelque chose ; l'autre, ûvaple puissance, qui possède l'activité, et par cela même la forme, mais qui ne peut agir que dans son union avec la matière.
La doctrine de la substance triompha dans toute l'antiquité, ju»-
1S6 DBS CAOSKS 00 FRINCIPBS.
qu'au xvip siècle. Alors Gassendi et Descartes relevèrent l'ancien atomismegrec, qui était resté toujours avec quelques adhérents sous le couvert du sensualisme d'Ëpicure, de Lucrèce et d'Horace.
Descartes émettait ce principe : « Nempe eitensio in longum^ «latum etprofundum substantîsB corporeœnaturam constituit; et » cogitatio constituit naturam substantiœ cogitantis.» {Princ, philos., !'• partie, III.) Ce qui voulait dire que dans un corps qui ne pense pas, il n'y a pas de principe d'activité, il n'y a que Yétendue donnée par les atomes; que dans les êtres qui pensent, comme rhomme, l'àme donne la pensée seulement, et le jeu du corps est le fait de l'arrangement des atomes.
L'atomisme de Gassendi, un peu différent de celui de Descartes, aboutissait au même résultat : la négation d'un principe d'activité dans les êtres et dans les corps. Spinoza vint bientôt tirer la conclusion définitive : c'est que la matière seule remplit tout l'univers, qu'elle est infinie comme l'étendue, qu'elle suffit à tout expliquer, même qu'elle est Dieu.
Leibnitz, développant une idée de son mattre Thomasius, prétendit que l'essence de la matière n'est pas l'étendue, mais une monade active, une tbrce. C'était une exagération en sens contraire, ouvrant la porte à l'idéalisme, c'est*à-Klire à Arthur Collier et à Berkeley, qui en vinrent à nier la matière. Ce n'était pas une réfutation du nouveau matérialisme ; c'était une réaction.
Locke, suite de Spinoza, établit le matérialisme dans la psydio* logie, en insinuant que la matière peut penser. Son di^iple Collins le soutint contre Newton et Shaftesbury. Dodwell alla plus loin, en essayant une démonstration de la matérialité de l'àme, et fut avec Mandevilie, le précurseur de Hobbes et de Lamettrie.
Ainsi donc, l'ancien matérialisme, suite d'un oubli des antiques traditions, fut d'abord repoussé sous l'influence de la doctrine de la substance, qui admet dans tout être deux principes, l'un de possiài-litéy l'autre d'activité. Puis au xvii* siècle, l'atomisme antique rep^ralt avec Descartes, et au moment de la négation de la substance.
A partir de ce moment, la physiologie fut envahie et souillée par le matérialisme. De Lamettrie, dans son Histoire naturelle de l'àme (la Haye, 17/i5, in-/^*"), et ensuite dans VBomme'fnaehine (Leyde, 17&8, in-12), prétendait que l'àme est un principe purement maté- Tîel, qui se développe avec le corps, baisse avec lut, et périt avec lui ; que Dieu lui-même n'est que matière ; que le monde n'est qu'un grand système matériel ; que l'homme n'est qu'une p^te «lacbine. —Darwin, danssa^lMmomûi, considtee l'homme comme un
DB L'àMBy 00 GADSB FORMELLE. 127
simple composé d atomes. — Cabanis admet que l'homme est une machine composée d'organes, dont « le cerveau sécrète la pensée comme l'estomac sécrète le suc gastrique », et dont tout le mécanismea pour point de départ la sensibilité : «La sensibilité physique, dit-il, est le dernier terme auquel on arrive dans l'étude des phàio» menée de la vie et dans la recherche méthodique de leur véritable enchaînement ; c'est aussi le dernier résultat, ou suivant la manière commune de parler, le principe le plus général que fournit l'analyse des facultés intellectuelles et des affections de l'âme. Ainsi donc, le physique et le moral se confondent à leur source, ou pour mieux dire, le moral nesi que le physique considéré sous certains points de tme plus particuliers. » (Rappo»*t du physique ei du moral y 1 '' mém . , § ^)« — Morgan (Essai philosophique sur les phénomènes delà vie, 1819) trouve que tout procède des combinaisons matérielles: « Quelle que soit, dit-il, la nature des forces vitales, soit qu'elles naissent de forces inconnues appartenant aux éléments connus, ou de la présence d'un principe qui n'a pas encore été découvert, elles sont toujours des conséquences de propriétés physiques de la matière. » (P. 61.) — Broussaisest du mâme avis que Cabanis: « C'est, dit-il, le système nerveux qui perçoit, sent, raisonne, veut, prévolt, etc.. . Les phénomènes intellectuels sont aussi le résultat d'une matière nerveuse... Car la matière nerveuse dans un certain état produit par son action tous les phénomènes intellectuels chez les animaux, aussi bien que chez l'homme. » {Propos, méd.^ dans Examen des doctr.méd.^ 1824.)
Jusqu'à nous, cette vile doctrine s'est propagée. Nous devons citer en témoignage le professeur P. Bérard : « Pour certains physiologistes et philosophes, dit-il, la vie est un principe; pour d'autres, elle n'est qu't/n^ collection de certains phénomènes dans les êtres organisés. Pour les premiers, la \\eest une cause; pour les seconds, elle n'est qu'un résultat (1). La première opinion fondée sur la croyance que la matière est inerte, par elle-même et a besoin d'un principe animateur a été celle d'une partie de l'antiquité; c'est celle de tous les animistes, sous quelque nom que se soit cachée leur doctrine... D'autres hommes pensent que la physiologie n'a rien à gagner à une semblable hypothèse (celle d'un principe animateur) ; et il ne leur
<i) L'autav 4«vndt dire qaa pour 1m um la He a une ente, et que pour les •otree, eomme lui, c'est un résultat ioiif eauee; mate le sopMste a soin d'arrauEer son laofafe» Sa Eéoéral, quand on lit P. Bérard, a tk\A toujours le méfier de sa langue.
128 DIS CAUSBS 00 PBINOIPKS.
répugne pas d'admettre que la matière telle qu'elle est arrangée, combinée dans les êtres vivants, jouit de la propriété de produire les actes que nous nommons vie, sans qu'il soit nécessaire de supposer un autre agent dans les corps... La constitution de ce petit amas de matière qui forme le germe est telle, qu'elle jouit de la propriété de subir sous certaines influences le développement, les transformations qui vont donner naissance au fœtus, et il n'est pas nécessaire d'admettre en plus un ouvrier caché dans ce petit amas de matière (1). Que m'importe l'exiguïté de ce germe I Y a-t-il rien de grand ou de petit aux yeux de la nature? [Qu^est-ce que cela veut dire?) Et quant à sa mollesse, elle est précisément favorable aux transformations qu'il doit subir.. .Remarque^le, messieurs, il y a des choses bien dures à accepter dans l'hypothèse que la vie est [a] un principe, et que c'est elle [lui] qui crée les organes à l'aidé desquels elle se réalise pour ainsi dire. Ainsi dans une graine qui sera restée cinquante ans sans germer, et qui germe au bout de ce temps, le prin* cipe vital était donc là sommeillant pendant cette longue période, au bout de laquelle la chaleur et l'humidité du sol l'auraient réveillé (2). » {Cours de physiologie ^ 1. 1, p. 15 à 17.)
On voit combien le matérialisme est encore vivace, et l'on doit comprendre l'importance de sa réfutation. Nous sommes obligé, tout en abrégeant, d'examiner la question à deux points de vue , l'un philosophique, l'autre physiologique.
1"" Philosophiquement^ la question est longuement débattue dans Platon (le Timée, le Phédon), dans kT'isioie{Métaphy8iqueet Physique), dans les soolastiques, et particulièrement dans Suarez» le dernier de tous {Metaphys.^ disput. X). Ici nous nous contenterons d'un résumé.
Pour nous, comme pour Aristote et la scolastique, seule la doctrine de la substance peut être oppasée au matérialisme ; seule elle représente la vérité, étant tout à la fois le résultat le plus sûr de
(i) U faut encore remarquer ici le sophisme : Tauteur embarrasse sa phrase de manière à masquer Taveu d*une propriété de éévtiUippemgtU eC de froftj/brmafMNt» puis il dit ironiquement qu'il est inutile d'admettre en outre un ouvrier caché. On voudrait bien savoir ce qu*est cette propriété qui fait de si merveilleuses choses, sinon un ouvrier caché !
(2) Encore un sophisme : l*auteur, insistant sur le non-développemeot du ferme, fait croire que le principe sommeillait, puisqu'il ne se développait pas. n a sein d'omettre l'idée que pendant tout ce temps la graine a été conservée intada centre des causes de deslniction : c'est qne celle coosemlion est bien nne aelivilé qu'il vent nier.
DK l'aVB, ou cause FORMELLE. 129
Tobservation et la conœption la plus franche et la plus grande des faits.
Aristote part de ce premier fait d'observation, que toute œuvre hamaine résulte de deux choses : de l'une dont elle est faite, et de la forme qui y est adaptée. Qu'ainsi doit-il en être dans les œuvres du Créateur, dont nos ouvrages ne sont que des pastiches. Une 8ta-« tue est faite de bois, de pierre, de cire ou de métal» auxquels le sta-< tuaire donne une forme ou figure! Le végétal résulte d'une agréga-i tion d'éléments terrestres et de la forme végétative qui les tient sous sa puissance. L'animal résulte également d'une agrégation d'éléments sous la puissance d'une forme animale. L'homme est de même une agrégation d'éléments sous la puissance d'une forme humaine. Enfin, les corps matériels résultent d'une matière informe sous la puissance d'une forme. Tout être, tout objet créé, est donc un composé naturel de matière et de forme.
Or il est bien clair que de ces deux composants, — la chose avec laquelle on fait, et la forme qui fait, — cette dernière seule est une activité, et la première est une simple possibilité.
Ainsi, le bois, la pierre, la cire, le métal, dont la statue est faite ne sont rien par eux-mêmes h l'égard de la statue ; ils pourraient être tout autre chose que statue, et la statue peut être faite indifféremment de l'une ou de l'autre. Ce qui fait la statue, c'est la forme que le statuaire donne à l'un de ces objets matériels. Ils n'ont en eux que la possibilité de devenir statue, car il y a des objets avec lesquels on n'en pourrait pas faire, et eux sont aptes à être modelés ; de sorte qu'ils n'ont bien que la possibilité d'être statue.
Dans les êtres vivants il en est de même. Le carbone, l'azote, l'oxygène, l'hydrogène, et les éléments terreux ou minéraux dont se compose un corps vivant, n'ont rien en eux du corps vivant, si ce n'est la possibilité de le devenir. Il est bien vrai que la chimie les retrouve quand elle décompose le corps d'un végétal, d'un animal ou d'un homme ; et elle dit pour cela avec juste raison que ce corps en était composé. Mais il est bien certain qu'ils ne font pas partie nécessairement d'un de ces corps organisés, qu'ils peuvent appar* tenir à un corps brut, et qu'ils n'ont rien par eux-mêmes du corps organisé, si ce n'est la possibilité de le devenir. Les mêmes éléments se retrouvent à peu de chose près dans l'un ou l'autre des corps vivants, et ce qui distingue ces corps les uns des autres, c'est leur forme. Dans la statue, cette forme est une simple figure sans activité, parce que la statue n'est pas animée, ne vit pas, n'agit pas, et que là matière dont elle est faite peut se décomposer. Dans le corps ratoAULT. 9
130 DES CAUSI8 on PRlNaPBS.
créé, au contraire, cette forme est active^ car l'acte varie comme la forme de l'être, et cet être composé d'éléments divers se maintient dans sa composition contre les causes de destruction. On peut même dire que cette forme fait Tétre, comme la forme fait la statue, car l'embryon n'est d'abord qu'une petite masse informe qui se développe peu à peu, et, en se développant, acquiert des éléments qu'il se combine, donne une forme aux organes, aux tissus, à tout l'être ; c'est au fur et à mesure que la forme se dessine, que l'être se parachève et vit.
Dans les corps bruts, et ce que Ton appelle aujourd'hui les sub* stances élémentaires, il y a également une matière et une forme. Chacun d'eux a ses propriétés, l'or a les siennes différentes de celles du plomb ; ainsi de tous, suivant leur /orme. Quant à la matière dont ils sont composés, on l'appelle une matière nue ou informe^ sans forme ; et à vrai dire on ne sait pas ce qu'elle peut être sans la forme qui la fait ce que nous la voyons, si ce n'est une simple possibilité^ sans actualité.
Cette doctrine de la substance s'étaye aussi sur ce que dans tout être, l'homme connaît deux choses bien différentes : l'une sensible^ divisible^ multiple : c'est la chose matérielle dont l'être est fait ; l'autre, intelligible, indivisiblcy unique : c'est la forme qui dans sa raison d'être est conçue seulement par notre intelligence, est indi* visible, parce que l'être est une unité qu'on ne peut 'diviser sans l'anéantir.
En réalité donc, l'homme, comme tous les êtres vivants, est un composé naturel d'une forme actiue^ ou âme, et des éléments matériels dont le corps est formé. Ces éléments ne sont rien par euxmêmes, ni l'homme, ni le corps : ils ont seulement la possibilité d'être le corps. Mais il faut ajouter que pour devenir ce qu'ils seront, ils doivent cesser d'être ce qu'ils sont, et devenir quelque chose qu'ils ne sont pas. Ces éléments entrent bien pour quelque chof^ dans l'être, puisqu'ils ont la possibilité, l'aptitude à le devenir, et que ce sont eux et non d'autres qui sont ici nécessaires. Hais cette possibilité est tout à fait aléatoire, car tel atome de carbone, d'oxygène, d'hydrogène ou d'azote peut bien ne jamais faire partie d'un corps vivant. 11 faut donc remarquer que cette possibilité n'étant qu'un devenir tout à fait aléatoire, elle ne devient que par la forme active qui la transmute. De même la cire, la terre, le marbre peuvent devenir la statue, mais ne le deviennent que par la forme qui fait la statue.
2'' Les physiologistes prennent la question d'un point de vue beau*
DE l'ami, on CADSB FORMKLLl. i3l'
coup moins élevé. Ils acceptent d'abord comme démontré que Tactivité indique un principe d'action, tant il leur répugne d'admettre ce principe absurde qu'il peut exister des effets sans cause. -En second lieu, ils constatent que l'existence des corps vivants est toute différente de celle des corps bruts, et de la différence dans l'existence ils concluent à la différence du principe d'action. Ils se contentent donc pour leur démonstration d'examiner la différence entre les corps bruts et les corps vivants : différence dans la composition, la structure, la nutrition et la reproduction. Nous les analyserons rapidement, en empruntant des passages aux plus accrédités, à Tiedemann, Burdach, Mûller, Henle.
Les corps bruts sont composés d'éléments simples ou combinés suivant les lois des proportions chimiques binaires et ternaires. Les corps vivants sont toujours des composés d'un petit nombre d'éléments, qui sont combinés suivant des proportions toutes différentes, et qui échappent aux proportions chimiques. « Nous en sommes réduits, dit Henle, à de simples conjectures sur la composition élémentaire proprement dite des substances organiques composées, et qu'on peut interpréter diversement suivant qu'on arrange de telle ou telle manière le nombre connu des atomes. » (Anat. génér.^ 1. 1, p. 11.) « I^ns les corps organiques, dit le même auteur, le mode décomposition est tout particulier. Non-seulement^ comme nous l'avons déjà dit, il se réunit un plus grand nombre d'éléments pour former un corps; mais encore, chaque atome d'un corps organique renferme un grand nombre d'atomes d'éléments, c'est-à-dire que le poids atomique est ici plus considérable. De là vient que les proportions des qualités respectives d'atomes simples dans un atome organique sont, la plupart du temps, beaucoup plus compliquées que dans les combinaisons inorganiques. Il n'y pas de substance organique contenant du carbone, de l'hydrogène et de l'oxygène, dans laquelle celui-ci suftise pour convertir le carbone en acide carbonique, et l'hydrogène en eau. Une autre particularité digne de remarque, c'est la grande différence qui existe souvent entre les propriétés des corps organiques dont la composition est la même. Ainsi, par exemple, le sucre, la gomme, l'amidon et le sucre de lait (extraits des corps organisés)^ sont composés des mêmes quantités d'hydrogène, de carbone, d'oxjgène; ils sont isomères,,. Les combinaisons organiques se décomposent avec une grande facilité, ce qui ne peut être que la conséquence de leur composition complexe. » {Ibid.y p. i/i et 15.) Nous ne rappelons là que de la science courante.
132 DIS CADSIS OU PRUfClKS.
Pour leur structure^ les corps bruis et organisés diffèrent aussi complètement Les corps bruts sont des agrégats de aaolécules déposées par simple apposition ou réunies sous des formes cristallines, et dont la disposition est partout la même dans tous les points de la masse. Les corps organiques, au contraire, sont formés de cellules et de tissus diversement disposés suivant les nécessités de leur mé* canisme; et chaque partie a sa disposition spéciale. De là une différence dans les actes. « Les corps organisés^ dit MùUer, ne diffèrent pas seulement des corps organiques, par la manière dont sont arrangés les éléments qui les constituent : l'activité continuelle qui se déploie dans la matière organique vivante jouit aussi d'un pou* voir créateur soumis aux lois d'un plan raisonné, de l'harmonie, car les parties sont disposées de telle sorte qu'elles répondent au but en vue duquel le tout existe, et c'est là précisément ce qui distingue l'organisme. Kantditque la cause du mode d'existence de chaque partie d'un corps vivant est contenue dans le tout, tandis que, dans les masses mortes, chaque partie la porte en elle-môm^. D'après ce caractère, on conçoit pourquoi une partie d'un tout organique cesse de vivre la plupart du temps ; pourquoi le corps organique est un individu, un tout indivisible. En tant que les parties sont des membres hétérogènes d'un tout, le tix>nc ne peut pas plus subsister après la perte d'une partie intégrante du tout • {Manuel de physioLy t I, p* 16.)
Les corps vivants manifestent des activités différentes, suivant leurs genres et leurs espèces ; mais ils en présentent une commune à quelque classe qu'ils appartiennent : la nutrition. Par cette activité, ils diffèrent totalement des corps bruts* Ceux-ci ne s'accroissent que par des dépôts successifs; et ces dépôts sont indépendants d'eux-mêmes, ne résultent que des circonstances extérieures où ils sont placés ; aucune activité ne les appelle, aucune spontanéité ne les réclame. Les corps organiques, au contraire, présentent une activité continuelle, qui leur est propre, qui sort de leur spontanéité ; et cette activité met sans cesse leur constitution en changement par un double mouvement de décomposition et de recomposition, qui rejette des matériaux intérieurs dont le corps ne veut plus, pour lui adjoindre, par in^2^53U5ce/>a'(m, des matériaux extérieurs qu'il appelle. Les corps inorganiques s'augmentent par dépôt et les corps organiques se nimrrissent : deux actions aussi différentes que possible, et qui indiquent deux causes diverses.
Par leurs modes de production, les corps inorganiques et les corps organisés diffèrent non moins : les premiers se forment sous
DB l'ams, ou Cause formblle. iSS
l'influence des lois physiques et chimiques, comme nous le voyons chaque jour sous nos yeux, soit à Tétat libre, soit dans nos laboratoires; les corps organisés, au contraire, ne procèdent que d'un corps vivant, par génération. 11 y a bien, il est vrai, des corps vivants microscopiques qui semblent naître spontanément de la matière, mais il faut remarquer que cette prétendue génération spontanée ne procède jamais que d'un corps organise, de sorte que ce n'est jamais de la matière seule qui s'organise. Il nous sufBt de citer sur ce point la vérité classique exposée par M. Mûller, sans entrer dans toute la question des générations spontanées, qui n'est qu'un accident dans notre sujet, ce La force qui anime les corps organisés, dit Mùller, n'est connue nulle part ailleurs que dans ces corps. Elle ne se manifeste que dans les combinaisons organiques qui lui donnent naissance; et jamais les éléments fondamentaux ne produisent de toutes pièces aucune parcelle de matière organique lorsqu'ils viennent par hasard à se rencontrer. Fray prétend bien avoir vu des animalcules microscopiques se former dans l'eau pure ; et Gruithuisen dit avoir observé, dans des infusions de granit, de craie et de marbre, la production d'une matière gélatineuse, dans laquelle se développèrent plus tard des infusoires. Retzius parle aussi d'une espèce particulière de conferve qui se forma au sein d'une dissolution de chlorure barytique dans l'eau distillée^ qu'on avait tenue, durant des mois, renfermée dans un flacon bouché à rémeri. Mais quelque remarquables que soient ces faits, il est indubitable que les substances mises en expérience, les vases ou l'eau, contenaient encore une petite quantité de matière organique ; car, d'après les observations deSchultze, des molécules de poussière de substances organiques suffisent, lorsque les circonstances sont favorables, pour faire naître le phénomène qu'on allègue comme preuve de la génération spontanée des infusoires. Les animaux eux-mêmes ne sont point en état de produire des matières organiques avec des éléments seuls, non plus qu'avec de simples combinaisons binaires, p [Mon. dephysiol.y t. I, p. 8.)
Quand d'ailleurs cette prétendue génération serait admise pour les infusoires, il faudrait donc admettre aussi que cette classe d'êtres est la seule parmi les espèces vivantes qui puisse se produire ainsi, ce qui paraît faux comme synthèse générale.
Enfin la génération n'en est pas moins le mode de production général de tous les corps organisés, et ne se rencontre jamais dans les corps bruts. « Engendrer, dit Tiederoann, est donc une propriété appartenant à tous les corps organiques. Ces corps orga*-
.43& DBS CACSIE8 OU PlIEfdPES.
niques se multiplient, parce qu'à une époque donnée de leur existence, et dans certaines circonstances, ils sont en état de produire des êtres de leur espèce, et qu^eux-niémes sont également produits par d'autres êtres de la même espèce, ce qui suppose une série de générateurs passés, dont le premier chaînon, ou le commencement, est inconnu. Dans les corps inorganiques, il n'y a point de génération, point de production des corps les uns par les autres. Nul minéral, aucun cristal, quand il vient à être détruit, ne se résout en <ïrist^ux de son espèce, comme le font les corps organiques dans la génération fissipare; aucun ne pousse de nouveaux cristaux, comme dans la génération gemmipare et dans celle par corpuscules producteurs ; jamais enfm les cristaux ne procréent leurs semblables, ainsi qu'il arrive dans la génération proprement dite des corps vivants pourvus de sexes. Il n'y a donc ni espèces, ni genres dans le règne organique. La production des nouveaux cristaux n'est qu'ui] effet de l'attraction chimique et mécanique qui s'exerce, d'après des lois purement physiques, entre les substance faisant la base de leur composition. » (Traité d^ physiol., t. 1, 1831, p. 159.)
En résumé, l'activité des corps vivants doit donc dépendre de causes toutes différentes de- celles qui se manifestent dans les corps bruts, a Ces manifestations d'activité^ dit Tiedemann, qui ne sont ici que dessinées à grands traits, la conservation par soi-même des individus et des espèces, au milieu d'une série non interrompue de changements, appartiennent à tous les corps organiques, sans exception. Nous en désignons l'ensemble sous le nom de vie, et nous appelons vivants les corps dans lesquels nous les apercevons. Gomme nous ne remarquons point de phénomènes semblables dans les corps inorganiques , nous sommes obligés de les considérer comme des effets de causes qui n'agissent point dans ces corps, et qui n'existent que dans les êtres vivants. » {Loc, cit. , 1. 1, p. 119.)
IL li'orsavleimiie (Descartes^ Haller, Bichat), — C'est sous cette forme de déguisement que le matérialisme se présente le plus fréquemment en médecine, soit que l'on n'ose avouer cette doctrine et qu'on prétende la cacher aux esprits qu'on veut séduire, soit que l'on se trompe soi-même.
L'organicisme s'est produit sous plusieurs variétés : nous avons eu celui de Descartes et des iatromécaniciens , celui de Haller, celui de Bichat. Mais sous quelque mode qu'il apparaisse, il est
DE L'aME, ou cause FORMELLE. 13S
presque toujours semblable à lui-même. Il consiste, d'une manière générale, à admettre un principe animateur comme le moteur général de la machine vivante ; puis» ce principe admis, à le mettre de côté, et à ne plus rien expliquer du jeu de cette machine que par des puissances secondes issues de la matière même, ou (lar l'organisation pure et simple de cette machine.
I. — Descartes, en Occident, est le chef de ce matérialisme déguisé. Pour lui, Tàme est bien le principe animateur de l'homme; mais tout ce qui est en dehors de la volonté est le seul résultat de la disposition organique. Voici comme il s'explique Iqi-méme à la fin du Traité de Vhomme {description du corps humain et de ses fonctions) :
« l"" 11 n'y a rien à quoi l'on se puisse occuper avec plus de fruit, qu'à tâcher de se connaître soi-même ; et l'utilité qu'on doit espérer de cette connaissance ne regarde pas seulement la morale, ainsi qu'il semble d'abord à plusieurs, mais particulièrement la médecine, en laquelle je crois qu'on aurait pu trouver beaucoup de préceptes très assurés, tant pour guérir les maladies que pour les prévenir, et même aussi pour retarder le cours de la vieillesse, si l'on s'était étudié à connaître la nature de notre corps, et qu'on n'eût point attribué à l'âme les fonctions qui ne dépendent que de lui et de la disposition des organes.
» 2^ Hais parce que nous avons tous éprouvé, dès notre enfance, que plusieurs de ses mouvements obéissaient à la volonté, qui est une des puissances de l'âme , cela nous a disposés à croire que l'âme est le principe de tous; à quoi aiissi a contribué beaucoup l'ignorance de l'anatomie et des mécaniques : car ne considérant rien que l'extérieur du corps humain, nous ne nous sommes point imaginé qu'il eût en lui assez d'organes ou de ressorts pour se mouvoir de soi-même, en autant de façons que nous voyons qu'il se meut. Cette erreur a été confirmée de ce que nous avons jugé que les corps morts avaient les mêmes organes que les vivants, sinon qu'il leur manquait rien autre chose que l'àme, et que toutefois il n'y avait en eux aucun mouvement
» S"* Au lieu que lorsque nous tâchons à reconnaître plus distinctement notre nature, nous pouvons voir que notre âme, eu tant qu'elle est une substance distincte du corps, ne nous est connue que par cela seul qu'elle pense, c'est-à-dire qu'elle entend, qu'elle veut, qu'elle imagine, qu'elle se ressouvient et qu'elle sent^ parce que toutes ses fonctions sont des espèces de pensées ; et que^ puisque les autres fonctions que quelques-uns lui attribuent.,
136 DBS CAUSBS OD PRINCIPES.
comme de mouvoir le cœur et les artères, <le digérer les viandes dans Testomac, et semblables qui ne contiennent en elles aucune pensée, ne sont que des mouvements corporels » et qu'il est plus ordinaire qu'un corps soit mû par un autre corps, que non pas qu'il soit mû par qne âme, nous avons moins de raisons de l'attribuer à elle qu'à lui.
» U? Nous pouvons voir aussi que lorsque quelques parties de notre eorps sont offensées, par exemple, quand un enfant est piqué, cela fait qu'elles n'obéissent plus à notre volonté, ainsi qu*elles avaient coutume, et même que souvent elles ont des mouvements de convulsions qui leur sont contraires. Ce qui montre que Tâme ne peut exciter aucun mouvement dans le corps, si ce n'est que tous les organes corporels qui sont requis à ce mouvement soient bien disposés ; mais que tout au contraire^ lorsque le corps a tous ses organes disposés à quelque mouvement, il n'a pas besoin de Tàme pour les produire ; et que par conséquent tous les mouvements que nous expérimentons qui ne paraissent point dépendre de notre pensée ne doivent pas être attribués à l'âme, mais à la seule dispo* sition des organes ; et que même les mouvements qu'on nomme volontaires procèdent principalement de cette disposition des organes, puisqu'ils ne peuvent être excités sans elle, quelque volonté que nous en ayons, bien que ce soit Tâme qui les détermine.
» 5° Et encore que tous ces mouvements cessent dans le corps lorsqu'il meurt et que l'âme le quitte, on ne doit pas inférer de là que c'est elle qui les produit» mais seulement que c'est une même cause qui fait que le corps n'est plus propre à les produire, et qui ihit Aussi que l'âme s'absente de lui.
» Il est vrai qu'on peut avoir de la difficulté à croire que la seule disposition des organes soit suffisante pour produire en nous tous les mouvements qui ne se terminent point par notre pensée ; c'est pourquoi je tâcherai ici de le prouver, et d'expliquer tellement toute la machine de notre corps, que nous n'aurons plus sujet de penser que c'est notre âme qui excite en lui les mouvements que nous n'expérimentons point être conduits par notre volonté, que nous en avons déjuger qu'il y a une âme dans une horloge^ qui fait qu'elle montre les heures. Etc. »
Il a répété les mêmes choses dans le Traité des pâmons^ mais moins longuement et inoins nettement.
Le fond de cette opinion cartésienne n'appartient pas en propre à Descaries. Ce philosophe avait été devancé par les iatrochiroistes et Sylvius de le Boë, qui admettaient l'existence de l'âme, mais qui
DB LAME» OU CAOSI rORHBLLB. 137
en même temps expliquaient tout le mécanisme par des principes chimiques.
Toute cette théorie repose seulement sur deux arguments: 1<^ qu'il y a des mouvements indépendants de la volonté, d'où Ton conclut qu'ils sont indépendants de l'âme; 2'' que les organes sont disposés pour l'action, et que par là ils doivent être la cause de l'acte. Descartes ne dit rien de plus.
i"" De ce qu'il y a des mouvements indépendants de la volonté, il est faux de conclure que ces mouvements sont indépendants de Fàroe. Il faudrait, pour assurer cette conclusion^ prouver que l'âme ne produit que la volonté, et démontrer que les anciens qui lui attribuaient des mouvements volontaires et involontaires, étaient dans l'erreur ; c'est ce qu'on ne démontre pas.
Pourquoi l'âme n'aurait^elle pas plusieurs facultés, et ne pourraitelle produire les deux sortes de mouvements? Quelle loi physique ou métaphysique peut*on invoquer pour prouver que le môme moteur ne peut produiredeux mouvements différents déforme, identiques de nature, car ils sont tous deux humains? Aucune 1 Le même fluide électrique produit des effets directs et inverses ; la môme machine peut produire et môme simultanément des effets dtrns des sens différents! Nous reviendrons, du reste, plus au long sur ce point dans le paragraphe 3.
Descartes dit que«notreâme ne nous est connue que par cela seul qu'elle pense Y c'est-à-dire qu'elle veut, qu'elle imagine, qu'elle se ressouvient et qu'elle sent, parce que toutes ses fonctions sont des espèces de pensées. » C'est là une affirmation sans démonstration : il lui plait de dire ici qu'elle ne nous est connue que de cette manière, mais il ne le démontre pas. Nous disons plus : l'âme ne nous est réellement connue que comme cause d'activité, en ce que nous lui attribuons d'être l'auteur des actes delà vie; nous ne la connaissons pas par nos sens, mais par rinlelligence^ par l'idée que nous avons d'une cause spirituelle qui anime l'être et qui meut la matière. Or, pour démontrer que l'amené produit que les actes intellectuels, il faudrait prouver qu'il existe une autre cause qui produit les actes organiques.
Plusieurs ont admis cette seconde cause, un principe vital, une âme sensitive : mais ils sont par là tombés dans une autre erreur, comme nous le verrons plus loin, en prenant le débat du duodynamisme.
2"" Descartes n'admet pas cette seconde âme, et veut que la seule disposition des organes suffise à expliquer les mouvements organi*
138 DBS CAUSIS 00 PRINCIPES.
ques ; c'est en cela qu'il est le chef des organiciens modernes, et^fa'il se sépare des vitalistes. Toute la question est de savoir quelle est la valeur de sa théorie.
J'y trouve d'abord un matérialisme évident, et par cela même une erreur grossièra Que la disposition orgauique explique le jeu du mouvement, cela est clair et l'on ne peut le contester. On dit de même qu'un corps roule parce qu'il est rond» cylindrique, sphéroïde, ou section de cône et de cylindre. Mais il y a là deux causes qu'il ne faut pas confondre, l'une première, l'autre seconde. Un organe sécrète parce qu'il est sécréteur, un corps roule parce qu'il est rond : cela est très bien ; ce sont là des causes secondes. Mais de ce qu'un corps est rond, il ne roule pas nécessairemeut : il faut pour qu'il roule, qu'une cause lui donne le mouvement; et de ce qu'un organe est disposé pour sécréter, il ne sécrète pas nécessairement, non plus que la jambe faite pour marcher ne marche nécessairement : il faut qu'une cause donne le mouvement. En un mot, la disposition organique n'est qu'une cause seconde;^ elle explique comment le mouvement s'opère ; elle n'explique pas le mouvement lui-même.
S*" Mais Descartes ajoute, pour se donner raison, a qu'il est plus ordinaire qu'un corps soit mû par un autre corps, que non pas qu'il soit mû par une àme a {loc, cit.). Si ce bel aphorisme était vrai, il n'y aurait plus dans la nature que des corps qui se mouvraient les uns les autres, à la fileet dans un tourbillon ; il n'y aurait plus de mouvements spontanés; il n'y aurait que des mouvements communiqués. Enfin, les corps matériels existeraient seuls, et il n'y aurait pas de principed'action
Ce que cette étrange assertion contient de matérialisme a été réfuté plus haut, en montrant les convenances du principe d'action. Nous n'avons pas à y revenir. Mais ce principe est nié ici au nom d'une négation de la spontanéité, c'est un nouveau tour de la question que nous ne pouvons délaisser sans voir où il mène.
Je trouve à l'assertion de Descartes quatre objections qui suffisent h notre sujet.
Premièrement, le mouvement spontané existe pour deux motifs : d'abord parce que, une cause extérieure d'action étant donnée, l'ôtre n'agit pas nécessairement ; et c'est ainsi qu'on ne digère pas tout ce qui peut être digéré, ni tout ce qu'on mange ; que souvent on est excité à agir et qu'on n'agit pas. En second lieu, la même cause ne détermine pas toujours le même acte : aujourd'hui nous répondons par un mouvement et demain par un antre tout contraire, à
DK l'ams, ou Cause formSllb. 139
la même excitation. Il iaut remarquer que l'acte communiqué varie constamment dans celui qui le donne et dans celui qui le reçoit; et cela varie non*seulement en raison de la disposition organique, mais en raison de la nature de l'être, car la même cause qui agit sur deux hommes dont la disposition organique est la même, détermine chez chacun d'eux des actes différents.
Secondement, la disposition organique est la même dans un cadavre et dans un corps vivant; quelque temps après la mort, le meilleur microscope n'y décèle pas la plus petite différence. Cependant chez l'un il n'y a plus de mouvement, chez Vautre il existe : c'est donc que quelque chose d'actif n'existe plus chez l'un et existe chez l'autre.
Troisièmement, on sait très bien que la qualité d'action est indépendante de la disposition des organes. L'intelligence la plus forte et la meilleure n'appartient pas au cerveau le plus gros et le plus sain. Il y a des sens très fins avec des organes sensibles dont la disposition est commune. L'homme adroit de ses mains les a faites comme le plus maladroit, et l'artiste ne diffère en rien dans sa disposition organique manuelle du premier homme venu. On sait même qu'il y a des paralysies sans lésions, et celui dont les muscles sont les plus gros n'est, pas toujours le plus fort. Il y a donc, tout h fait indépendante de la matière et de la disposition organique, une cause d'activité qui rend compte et du mouvement et de sa qualité.
Quatrièmement^ enfin cette disposition organique de qui et de quoi dépend-elle? On n'en parle pas, et cependant cela vaut la peine d'y faire attention. Qui la produit? L'être lui-même; car quoique semblable à ses générateurs^ il en est cependant différent; et quand il est engendré, il ne possède pas cette disposition organique; et il y a bien dans l'œuf sorti de la poule une puissance qui organise le poulet. C'est donc l'être qui, par une puissance, produit sa disposition organique, qui la produit pour les actions qu'il doit accomplir; et cette production est un commencement de mouvement. Si l'on dit que cette puissance ne continue pas son action, on va contre l'observation la plus vulgaire, qui montre que, pendant tout le cours de l'existence, elle continue d'agir. Or, cette puissance qu 'est-elle, si ce n'est une cause d'activité! Dira-t-on qu'elle dispose les organes pour l'action, mais qu'elle n'agit pas : c'est un enfantillage, car il faudrait admettre qu'il suffit de faire un corps rond pour qu'il roule, qu'il suffit de faire une balle pour qu'elle soit lancée, et d'autres absurdités de ce genre.
UO DES CA9S1SS OU PaiNGIPSS.
A quelque point de vue qu'on l'examine, cette théorie carlésienne parait insoutenable.
II. — Avec Haller, la théorie organicienne sembla faire un pas, mais dans un autre sens. 11 nes'agit plus d'expliquer l'action par la seule disposition des organes, mais de trouver une force purement organique, distincte de l'âme, pour expliquer 1 activité vitale.
Haller avait découvert sur les cadavres^ c'est-à-dire sur les corps dont l'âme est absente, une force : V irritabilité» Il avait été précédé dans cette voie par Baglivi, qui avait admis une fibre motrice; par Glissou, qui admettait une force énergétique, irritable. Hais ces prédécesseurs n'avaient fait que de la théorie, et Haller s'appuyait sur l'expérience. Voici comment il raisonne pour démontrer une force indépendante de l'âme : « Quelle est la cause de ces deux propriétés, la sensibilité et l'irritabilité? Pourquoi quelques parties en sont-elles douées, pendant qu'on ne les trouve pas dans d'autres? Ce sont des problèmes théoriques que je ne me permets pas de résoudre. Cachées vraisemblablement dans la texture des dernières molécules de la matière, hors de la portée du scalpel et du microscope, tout ce que l'on peut dire là-dessus se borne à des conjectures que je ne hasarderai pas; je suis trop éloigné de vouloir enseigner quoi que ce soit de ce que j'ignore , et la vanité de voxiloir guider les autres dans des routes où l'on ne voit rien soi-même, me parait être le dernier degré de l'ignorance.... L^âme est cet être qui se sent, qui se représente son corps, et par le moyen du corps, toute l'université de son corps. Je suis moi, et non pas un autre, parce qui s'appelle moi, éprouve du changement dans toutes les variations qui arrivent au corps que ce moi appelle sien. S'il y a un muscle, un intestin, dont les changements fassent impression sur une autre âme que la mienne, et non pas sur la mienne, l'âme de ce muscle n'est pas la mienne, elle ne m'appartient pas. Hais un doigt coupé de mon corps, un morceau de chair enlevé à ma jambe, n'a aucune liaison avec moi, je ne sens aucun de ses changements, ils ne peuvent me faire éprouver ni idée, ni sensation ; il n'est donc point habité par mao âme, ni par quelqu'une des parties de cette âme; s'il en était autrement, je sentirais les changements : je ne suis point celte jambe, elle est entièrement séparée et de mon âme qui est restée dans tout son entier, et de celles de tous les autres hommes. Son amputation n'a pas porté la moindre atteinte à ma volonté, elle reste très entière ; mon âme n'a rien perdu de ses forces, mais elle n'a plus d'empire sur cette jambe^ et cependant cette jambe continue dêtre irritable ; rinHtahilité est donc indépendante de l'âme et de la volonté. »
DB l'aME, on CAnSK PORMBLLB. Ul
{Mém, sur la sensibilité et l'irritabilité ^ trad. de Tissot. Paris, in-12, 1756, p. 5 et 51.)
Haller, fort bon expérimentateur^ n'était pas un philosophe très subtil, et Von peut lui pardonner son raisonnement : mais il faut combattre l'erreur. I) y a ici un étrange oubli de ce qu'on nomme les forces communiquées. Notre bon physiologiste aurait tout aussi bien pu faire son argumentation à propos d'une balle lancée par la main, qu*à propos de l'àme et de l'irritabilité. La balle que je viens de lancer avec la main est animée d'un mouvement qu'elfe accomplit et qui dure tout autant que la force que je lui ai communiquée. A coup sûr cette balle n'est pas moi, et cependant le mouvement qu'elle exécute ne vient pas d'un autre que de moi. Si cette balle continue son mouvement , c'est bien sans doute qu'il y a en elle quelque cause qui la meut, une cause que je lui ai communiquée ; et quoique cette cause continue en dehors de moi, sans moi, et loin de moi, que je ne la sente pas, et que, quoique issue de moi , elle laisse mon moi en son entier , cependant elle est bien sortie de moi, elle vient bien de moi, et sans moi elle n'existerait pas. Il serait trop curieux de répondre, en parlant de son origine, que la cause est cachée vraisemblablement dans la texture des dernières molécules de la matière, hors de la portée du scalpel et du microscope, et que tout ce qu'on en peut dire se borne à des conjectures qu'il ne faut pas hasarder ! Haller tient cependant le même langage à propos de l'irritabilité. Des parties sont animées dans le corps vivant; on les détache du corps et elles conservent encore pendant un temps des forces qu'elles ont acquises sous l'empire de la cause vitale; et il déclare que ces forces sont indépendantes de Tâme. En fait de logique, il n'y a rien de plus curieux; c'est tout ce qu'on en peut dire.
III. — Venons à Bichat, qui représente une autre forme du matérialisme déguisé sous le nom de propriétés vitales , système que Magcndie avait justement appelé un roman.
Écoutons d'abord notre auteur : « Il j a dans la nature, dit-il, deux classes d'êtres, deux classes de propriétés, deux classes de sciences. Les êtres sont organiques ou inorganiques, les propriétés sont vitales ou non vitales, les sciences sont physiologiques ou physiques. Les animaux el les végétaux sont organiques ; ce que Ton appelle les minéraux est inorganique. Sensibilité et contractililé^ voilà les propriétés vitales; gravité, affinité, élasticité, etc., voilà les propriétés non vitales. — Telle est, en effet, l'immense influence de ces propriétés, qu'elles sont le principe de tous ces phénomènes.
142 BXS GAUSB6 OU PRINCIPES.
Quels que soient ceux d'astronomie, d4iydraulique, de dynamique, d'optique^ d'acoustique, etc., que vous examiniez, il faut toujours, en dernier résultat, arriver par renchainement des causes, comme terme de vos recherches, à la gravité, à l'élasticité. De même, les propriétés vitales sont constamment le mobile premier auquel il faut remonter, quels que soient les phénomènes respiratoires, digesti&« sécrétoiresy circulatoires, inflammatoires , fébriles, etc., que vous étudiez. — En donnant l'existence à chaque corps, la nature lui imprima donc un certain nombre de propriétés qui le caractérisent spécialement, et en vertu desquelles il concourt à sa manière à tous les phénomènes qui se développent, se succèdent et s'enchaînent sans cesse dans l'univers.... Ces propriétés sont tellement inhérentes aux uns et aux autres , qu'on ne peut concevoir ces corps sans elles ; elles en constituent l'essence et l'attribut. Exister et en jouir sont deux choses inséparables pour eux. Supposez qu'ils en soient tout à coup privés; à l'instant tous les phénomènes de la nature cessent, et la matière seule existe. Le chaos n'était que la matière sans propriété ; pour créer l'univers, Dieu la doua de gravité, d'élasticité, d'affinité, etc., et de plus une portion eut en partage la sensibilité et la contractilité . — Cette manière d'énoncer les propriétés vitales et physiques annonce assez qu'tV ne faut pas remonter au delà de nos explications, qu'elles offrent les principes, et que ces explications doivent en être déduites comme autant de conséquences. )) — 11 ajoute plus loin : « Les propriétés dont nous venons d'analyser l'influence ne sont point précisément inhérentes aux molécules de la matière qui en est le siège. En effet, elles dispa* raissent dès que ces molécules écartées ont perdu leur arrangement organique. Cest à cet arrangement quelles appartiennent exclusive-^ ment, » {Anat, gén., Introd., §§ 1 et 6.)
Tout le monde a justement admiré le début de cette introduction : a II y a dans la nature deux classes d'êtres ^ deux classeSy etc. » C'est tout à la fois grand et juste, et l'on croirait que l'auteur va entrer en plein dans la vérité. Mais la première phrase n'est pas terminée, que le mot propriété fait ouvrir les yeux et étonne; on se demande si l'intelligence va être considérée comme une propriété des corps vivants, et le sens commun se révolte à tant de hardiesse.
Cependant Bichat assure que toutes les propriétés vitales se résument en sensibilité ei contractilité ; et l'on voit tout de suite qu'il fait fausse route. C'est un tait d'expérience que les végétaux n'ont ni sensibilité, ni contractilité, et que l'intelligence n'est ni un sens, ni une contraction organique; dès lors il est évident que Bichat»
DE l'AMB, on CAUSE FORHBLLB. ièS
qui tout d*ab6rd semblait vouloir embrasser tous les êtres vivants, ne parle en réalité que des animaux, et qu'il laisse de côté les végétaux et l'homme. Sans doute, il a bien Tintention de parler de Thomme, c'est l'homme qu'il a en vue et dont il vent tracer Thistoire ; mais en réalité il ne parle que des fonctions animales de rhomme, il supprime les fonctions végétatives et les phénomènes intellectuels, ou plutôt il veut expliquer par les fonctions animales toutes les autres. Les phénomènes de formation, dans la génération et dans la nutrition, dans la digestion , dans les sécrétions, dans la sanguification, lui échappent complètement; il veut, contrairement aux expériences les plus décisives, n'y voir que la sensibilité et la contractilité qui n'y ont jamais existé. D'un autre côté, les idées Intellectuelles, Tabstraction, l'analyse, la synthèse, le raisonnement, tous les phénomènes de rintelligence en un mot, lui échappent également; il veut, à l'exemple de Cabanis et des autres matérialistes les plus grossiers, en foire des phénomènes organiques de sensibilité.
Et le matérialisme devient plus net encore quand l'auteur nous dit que «ces propriétés sont inhérentes aux corps i, c'est-à-dire que l'intelligence sans doute est adéquate à la quantité et à la qualité du corps, erreur dont nous avons démontré la folie, précédemment, au nom de l'expérience.
Comment l'auteur ose-t-il nous dire ensuite qu'tï ne f%ut pas remonter au delà de ses explications^ qn* elles offrent les principes I Quelle étrange prétention ! Mais Bichat ne fait là que répéter ce qu'avaient déjà dit Descartes et Bacon : qu'il faut s'en tenir à constater des lois, et ne pas se perdre dans la recherche des principes. Il les répèle, comme beaucoup d'autres, n^apercevant pas là une machine de guerre du matérialisme, qui craint toujours de voir l'intelligence humaine s'élever au-dessus de la matière.
Toute la doctrine de Bichat se résume en peu de mots. Après avoir dit que les propriétés vitales sont inhérentes au eorps^ et qu^7 ne faut pas remonter au delà de ses explications^ il sent cependant comme un besoin d'explications ultérieures, et il a une sorte de honte du matérialisme où il se voit tombé. Il fait donc un effort, et il ajoute que ces propriétés ne sont pas précisément inhérentes aux molécules de la matière, qu'elles disparaissent dès que ces molécules écartées ont perdu leur arrangement organique^ que c'est à cet arrangement quelles appartiennent exclusiventcnt , {Loc. cit,)
Toute l'erreur est dans son iuoûnséquence. Les phénomènes de la vie dépendent, suivant lui, des propriétés vitales; et ces propriétés
i/k!i *DKS CADSBS 00 PRINCIPBS.
dépendent de Farrangement organique. Cependant, dit la physiologie, la disposition organique du corps dans le germe, la réorganisation constante dans la nutrition du corps, sont bien des phénomènes de la vie, et doivent, suivant vous, dépendre des propriétés vitales! Expliquez-nous donc comment l'arrangement organique est tout à la fois la cause des propriétés vitales et TelTet de ces pro* priétés; comment une cause peut être en môme temps son efiet dans les choses de la naturel Jamais cette école n'a pu sortir de cette impasse, et on le comprend.
Du reste, Bichat s-'est jugé lui-môme^ comme le font toutes les erreurs, par ses aveux. Nous lisons en effet au début des Recherches sur la vie et la mort : « On cherche dans des considérations » abstraites la définition de la vie; on la trouvera, je crois, dans » cet aperçu général : La vie est V ensemble des fonctions qui résistent 9 d la mort. — Tel est, en effet , le mode d'existence des corps » vivants, que tout ce qui les entoure tend à les détruire. Bientôt » ils succomberaient s'ils n'avaient en eux un principb permanent de » réaction. Ce principe est celui de la vie. » (1'^ partie, art. 1.) L'aveu est remarquable, et Ton se dit qu'il n'était pas besoin de chercher si loin dans l'arrangement des tissus, quand on devait en venir à admettre un principk de vie I
Ou se demande, à soixante ans de distance, comment on a pa prendj^e au sérieu)^un tel système. « Le plus curieux, dit Hagendie, c'est que l'esprit puisse se contenter de semblable mystification. » {Phys., t. L)
111. Théorie» coneeaaiomistea. — Après le matérialisme déguisé, nous devons examiner l'opinion de ceux qui admettent l'existence d'un principe animateur, mais qui en limitent plus ou moins le rôle, et qui prétendent trouver un certain nombre de phénomènes de la vie, plus ou moins, qui ne doivent être expliqués que par la physique ou la chimie des corps bruts. C'est une des opinions les plus suivies de nos jours. Elle permet à beaucoup de médecins de se dire animistes, puisqu'ils acceptent l'existence de l'âme ; et sous ce couvert ils introduisent les sciences physiques * dans les sciences biologiques, pour les explications courantes. Ce n'est en réalité qu'une variation des doctrines cartésiennes.
Il y a dans cette classe du concessionisme des dispositions très diverses : les unes qui se rapprochent plus du matérialisme pur, d'autres qui se rapprochent davantage du spiritualisme. Nous voulons piter deux exemples des points les plus extrêmes,,
DK L^AMK, 00 CAUSI FOEMELLB. 165
M. P. Bérard, qui est au fond un matérialiste pur, se sent ce* pendant pris d*une sorte de réserve, et pressé par la vérité, il con« sent à une propriété vitale. Hais il se restreint immédiatement, et pour lui cette propriété n'est qu'un résultat de l'arrangement organique, et surtout il n'admet l'intervention de cette propriété qu'autant <f qu'il y a dans l'organisme d'actes élémentaires, irréductibles aux lois de la physique générale^ et irréductibles les uns dans les autres » (loc, cit., t. I, p. 119). Ici tout est matérialisme, il n'y a qu'une légère tendance à faire une concession, et la vérité oblige l'homme à avouer qu'il y a des actes irréductibles au matérialisme.
A l'opposé de H. P. Bérard, nous citons Sauvages, cet animiste qui concède que toute activité vient d'un principe animateur, et qui cependant fait une petite réserve en faveur des lois physiques et chimiques (Nosologie^ Prolégomènes). Pour lui, l'âme est le principe de la vie, et il repousse Asclépiade. « Asclépiade, dit-il, ce sectateur impie de Démocrite, pour anéantir l'âme, a avancé qu'elle ne différait en rien des autres corps; qu'il ne fallait pas mettre au nombre de ses facultés la Nature, qu'Hippocrale regardait comme intelligente, sage, prévoyante et chargée de gouverner noire machine; il a voulu tout expliquer par la matière et par le mouvement, et a prétendu que tout se faisait par une nécessité physique et sans moteurs, et que c'était par conséquent un destin aveugle qui présidait à tout Tel est donc le système d' Asclépiade, duquel, excepté l'impiété, celui de Descartes ne s'éloigne pas beaucoup. » (§ 2/il.) — Pour lui, donc, « l'homme n'est qu'un corps et une âme unis ensemble. ■ (§263.) — « il faut conclure qu'on doit attribuer à l'âme les mouvements de la machine humaine, comme à la puissance motrice, quoiqu'ils ne dépendent pas de la volonté et qu'ils se fassent malgré nous.» (§251.) — Jusqu'ici l'auteur est animiste, mais il va faire une petite réserve en laveur de l'activité de la ma-» tière : « Pour peu qu'on y réfléchisse^ dit-il, on ne pensera pas que tous les mouvements de la machine humaine dépendent de l'âme comme de leur principe. 11 est plus clair que le jour, qu'il y a des mouvements semblables dans les corps inanimés, comme dans les végétaux, les fossiles et les cadavres des animaux, dans lesquels il y a des facultés ou des puissances motrices suffisantes pour les produire, et dans lesquels il n'y a point d'âme. (§ 260.) — Ces facultés sont la gravité, la cohésion ou l'attraction, l'élasticité, et ce qui en dépend, savoir, l'électricité, la putréfaction, la fermentation, la chaleur, la raréfaction, la dissolution, la condensation, etc. L'homme
PliDAOLT. io
tM DBS CAQSIB OU niNCMS.
est exposé à la pression de l'air et des antres eorps qui TenTironneni; ces causes suffisent pour les fonctions communes aux animaux et aux végétaux^ comme la nutrition, la sécrétion, la digestion' et ta génération ; avec la différence qu'elles sont aidées dans les animaux par le mouvement musculaire dont les végétaux sont privés* » (§ 261.) L'auteur a développé la même doetrinedans son livre sur le Principe vital.
Voilà donc les deux extrêmes du concession nisme : Tiin est presque tout matérialisme, sauf une réserve; l'autre est presque tout spiritualisme, sauf une réserve. Pour l'un, l'activité des corps vivants dépend de la seule activité de la matière, sauf les phénomènes qui ne sont pas réductibles aux lois physiques; pour l'autre, l'activité dépend d'un principe animateur, sauf dans certains phé* nomènes où il faut faire intervenir les lois physiques. Pour Tnii, la physiologie dépend presque tout entière de la physique et de la chimie ; pour Vautre, elle n'en dépend que dans quelques détails. Entre ces deux extrêmes il y a des degrés 4 l'infini, que l'on conçoit aisément.
Mais la vérité n'est ni dans les uns ni dans les autres. Ou l'activité vitale dépend de la matière, et elle en dépend tout entière; c'est au matérialisme qu'il faut se ranger. Ou bien cette activité dépend d'un principe actif, et alors tout ce qui dépend-de cette activité dépend également Qe son principe. C'est ce qu'ont soutenu tous les vrais vitalistes, s'opposant constamn>ent à toute explication physiologique par la chimie et la physique. C'est ce qu'a conclu Tiedemann, qui n'était pas un exagéré, mais un grand savant et un profond penseur, a Nous ne connaissons pas, dit-il, un seul corps vivant » qui soit né par l'action de forces purement physiques ou chimiques. » 'Toutes les quillitésdes corps doivent donc être considérées corarae » des effets de la vie. Ceux mêmes des phénomènes observables en eitx, nqui leur sont communs avec les corps inorganiques, reçoivent des » modifications de leur activité spéciale, et doivent être considérés » comme subordonnés aux forces organiques. r>{Loc. cit., 1. 1, p. 132.) Sans doute que le corps vivant est soumis à bien des influences extérieures, à la pesanteur, à Télectricité, à la chaleur, à la lumière, à l'action des corps inorganiques divers, et ri peut en résulter des actes multiples et variés. Mais dans tous les cas, l'acte du corps vivant a quelque chose de distinct et de tout différent des actes inorganiques; et jamais on ne peut lui appliquer les seules lois physiques ou chimiques du monde inorganique. Ou pour mieux rendre notre pensée, il y a une physique et une chimie des corps vivant<(.
DB l'ami, 00 QusmwQimimas. Hi
eomme il y a «ne i^ysique et une ehiime des eorpe brute; e( iee: deux pisemiàree sotat réunies sous le nom de physioloc^. i
De notre temps (m a &ât grand bmit du teoours que la ebimi^ aonût apporté à la médeoine, et en particulier à la physiologie. On. s'en est longuement expliqué, on a fortement vanté le rôle delà chimie: c'était dans une séance de 1* Académie de médecine, en^l 860. Pour être juste, nous devons dire que personne n'a compris. En effet, que la chimie puisse être d'un grand secours pour l'analyse des éléments dont les parties du corps se composent, qui le récuse ? Personne I Certes, par l'analyse du sang, par celle des différentes humeurs et des parties, tant à l'état sain qu'à l'état malade, par la découverte des ferments, par Tanalyse des gas de la respiration^ et sur beaucoup d*autres points, la chimie a rendu de grands services^ et elle en rendra encore. Mais s'ensuit-il que les lois qu'elle a dé^ couvertes, cotnme présidant aux combinaisons et aux décomposi'^ lions purement matérielles, soient applicables aux corps vivants? Nullement I Le sang n^est pas une composition dont la génération et la stabilité ressemblent à celles de l'eau. Les os, les muscles, les nerft, tons les tissus, toutes les humeurs ne ressemblent en rien aux corps purement matériels, soit dans leur composition, loit dans leur génération. II y a une chimie des corps vivants à côté de la chimie des corps bruts; et si par analogie, par des inductions éloi"gnées, on peut entrevoir les lois de l'une par celles de l'autre, il n'en est pas moins vrai que dans l'une et l'autre les principes sont radicalement différents.
Tiedemann dit avec une extrême justesse, et avec un à-^ropos sai* sissant : « Nùuê ne connaissons pas un seul corps nivant qui soit né pat radian des forces purement physiques ou chimiques. > C'est là un ftil d'observation et d'expérience indéniable. Or, c'est la même action qui fait nattreet qui fait vivre; car il n'y a pas une activité qui donne l'existence, et une autre activité qui la perpétue : nattre, c'est com«mencer de vivre, et vivi*e, c'est continuer de naître. Donc, « toutes les qualités du corps doivent être considérées comme des effets delà oie. u
Et, ajoute le même auteur, avec un sens d'une rectitude parfaite : 0 Ceux mêmes des phénomènes okseroables en eux qui leur sent communs avec les corps inorganiques^ reçoivent des modifications de leursietiv^é spécicJe, et doivent être considérés comme subordonnés aux forces orqa*' niques, s C'est qu'en effet, ce qui dans l'être pourrait dépendre d'ac^ lions purement physiques ou chimiques ne serait plus de lui, ne serait plus de son activité : ce pourrait être chet /m , ce ne serait pas en fat, ni de lui. L'être n'esta comme nous l'avons dit phrs haut, que par
tus MB càMm 00 nncans.
son activité i car itre, &e$t agir^ son action c'est sa vie; et là où il n'agit pas, là où se trouve une autre action que la sienne, ce n'est plus lui. Aussi est-il vrai,, et toute la physiologie le démontre, que dans aucune action de la vie on ne peut trouver un acte purement physique ou chimique.
IV. Bv Meloi^glMM {Lamarck^ A. Comte ^ Littré). — Cette théorie a probablement eu. des représentants dans l'antiquité : nihil novi sub sole; mais elle est surtout moderne par son nom et ses formules, et à son propos nous laisserons en paix les anciens.
Le philosophe Auguste Comte, dont la mort est récente, a imaginé le mot sociologie, et formulé le système philosophique qu'il représente ; système qui a pour fondement que les êtres ne tiennent leur activité que des circonslances dans lesquelles ils sont placés, des conditions extérieures de la société où ils vivent; ce qui nie l'existence d'un principe actif intérieur. MM. Ch. Robin et Liltré ont introduit ce système dans le nouveau Dictionnaire de iV^«ren,mais Torigine du système date de plus loin. De Maillet, Robinet et Lamarck avaient donné cette théorie, en disant que les êtres ne dépendent, dans leurs modes, que des causes extérieures ; nous avons cité les textes au livre premier de cet ouvrage, ce Des- conditions extérieures naissent les besoins, disait Lamarck, des besoins naissent les désirs, des désirs naissent les facultés, des focuUés naissent les dispositions organiques, et des dispositions orgaiiiques naissent les actes. » Brown, dans ses Elementa medicinœ, avait dit quel'lK)mme a pour propriété Y excitabilité, et que la vie dépend des excitants extérieurs ; ce que Broussais avait ainsi répété: a La vie de l'animal ne s entretient que paries stimulants extérieurs^ et tout ce qui augmente les phénomènes vitaux est stimulant. » {Propos, de méd., I.)
Il y a dans le fondement de ce système trois erreurs capitales : l*négation inconséquente d'un pr'mcipe d'activité intérieure; 2*" exagération hyperbolique des causes finales; 3'' négation de la qualité formelle du principe d'activité.
i"" La négation du principe d'activité intérieure est, disons-nous, inconséquente. En effet, donnes aux causes extérieures telle qualité incitante ou excitante qu'il vous plaira : pour exciter quelque chose, il faut qu'il y ait là quelque chose d'exciiable. Or, ce quelque chose est préci;»ément ce que vous négligez, ce que vous niez. Lamarck, qui formule très bien la théorie, nous dit que des circonstances nais^ sent des besoins, des besoins les désirs, des désirs les facultés, etc. Mais pour que les circonstances excitent des besoins, les besoins des
DB VàME^ OU CàUtt FQftMUXK* 1A9
désirs, les désirs des fucultés, il faut nécessairement qu'il y ait quelque chose capable de besoins, de désirs, de facujiés. Il faut une dis^ position intérieure à éprouver les besoins et les désirs,- une disposi^ tien à la puissance pour que la puissance se développe; en un mot, il faut un principe d'activité pour que Tactivité puisse se déployer sous rinfluence de causes extérieures. Ce sy^ttème choppe contre une inconséquence dès le premier pas.
Il faut ajouter qu'il choque l'expérience la plus simple. Nous citons en témoignage les expérimentations de J. Hunter.
< Je remarquai, dii-il, que dans tous les œufs qui éclosent, le jaune n'a pas diminué au terme de l'incubation, reste sans se gâter jusqu'à la fin, et que la partie de l'albumine qui n'a pas été employée au développement du poulet est parfaitement conservée quelques jours avant l'éclosion, bien que tous deux se soient trouvés soumis à une température de 103 degrés Fahr. {^^,ixk c.) dans le nid de la poule, pendant trois semaines. Mdis si l'oeuf n'éclôt pas, le jaune se putréfie peu après l'époque où se putréfie toute matière animale. -^ Afin de déterminer s'il n'existe point d'autres preuves de la présence du principe de vie dans un œuf, je fis l'expérience suivante. Je plaçai un œuf dans un mélange réfrigérant, à peu près à 0 degré Fahr., et je le fis geler ; ensuite, je le laissai dégeler. Je pensais que par ce procédé le principe de conservation del'œuf devrait être détruit; c'était aussi ce qui avait lieu. En efiet, je plaçai cet œuf dans un milieu réfrigérant, à 15 degrés Fahr. (^-i^'.A^c.) avec un œuf frais, afin d'établir une comparaison entre le premier et celui que je considérais comme vivant; et ce dernier ne fut gelé que sept minutes et demie après le premier. Dans une seconde expérience, je plaçai un œuf nouvellement pondu dans une température de 17 à 15 degrés Fahr. (— 8%33 à — 9%/i4a}. Il mit environ une demi-heure à geler. Après qu'il fut dégelé, je l'exposai à une température moins basse, 25 degrés Fahr. ( — 3*^,88, c): il gela dans la moitié de ce temps. Or, la congélation ne se serait pas môme effectuée dans une demi-heure, si l'œuf n'avait été ti|é dans la première expérience ; puisque dans la seconde le froid était moins intense de 7 degrés Fnhr. (b"" c). Ces expériences démontrent que l'œuf, quand il est vivant, est douéd'uneforcede résistance au froid, et qu'il n'en jouit plus quand il est tué par la congélation, t (Œuvres, U I, p. 258.)
' Voilà cequi, pour tout homme raisonnable, est suffisant sans doute à démontrer expérimentalement l'existence d'un principe d'activité intérieure.
ISO on GACSM ou ramans.
S« Mais la théorie sodologique ne nierftit pas oe principe, qu'on loi objecterait d'eiagérer ridicolemeot les causes finales, qu'elle nomme condition d'existence.
Nous parlerons, au chapitre IV de ce livre, des causes finales, pour Tes étudier complètement. Disons seulement id qu'on peut encore faire à cette théorie les mêmes objections que nous venons de donner : objection logique et objection expérimentale.
Que l'activité vitale ait besoin pour se développer d'excitants , cela est vrai. Mais ces excitants ne développeraient jamais ce qui existe, d'après cet adage vulgaire qu'on ne peut tirer de Vhuile d*un mur. Pour exciter la pensée à se développer, il faut qu'il existe un principe pensant; et l'on ne fera jamais penser un animal sans intetli* gence. Tous tes stimulants du monde ne feront jamais pousser de$ ailes à une baleine, ni des nageoires à un chat, non plus qu'il ne feront marcher quelqu'un qui n'a pas de jambes.
Vous prenez des œufs de perdrix et de canard, et vous les faites couver à une poule: il n'en sortira jamais que des perdrix et des canards. Il y a dans le germe une puissance particulière à ta gêné* ration, qui dispose l'être nouveau, l'arrange, l'organise sur le modèle de ses générateurs, indépendamment de toute influence exté* rieure ; et ce principe n'existe qu'à la condition d'agir dans une certaine forme.
3^ Ce principe d'activité ne donne pas lieu, en effet, à des actes indéterminés, car tout acte s'exécute sous une certaine fprme. En donnant lieu à la vie, il donne lieu à tous ses phénomènes : dans le germe, il organise, il combine la matière, fait les tissus et les liquides, puis produit les actes divers ; dans l'être fait, il entretient ce qu'il a organisé, en même temps qu'il produit tous les actes.
Platon avait très bien vu que lorsqu'on examine un être vivant, sa matière est sous la forme d'un corps, son activité a une forme ; et il en avait conclu très logiquement que le principe de l'être est UM activité formelle, ou plus simplement une formê^ iHoç; que ce principe, en agissant, développe Vidée qu'il possède, le il9oç, oa forme de l'être ; qu'il a en lui la rciiêdn d'être de l'existence, et qu'il la développe en vivant.
Aristote le suivit en cette analyse, et montra que ce principe aotif , ou forme, est un quelque chose qui . se cache sous des dehors matériels, qui se tient sous les phénomènes, mb-stanê, que c'est (a snbetanee, oWde. « Tout corps vivant, dit*il, a une substance, cette » su})stance étant comme son auteur. Mais ce corps vivant, en tant » que matériel, n'est pas l'âme, car il ne rend pas lui-même raison
DE l'avs, 00 G4USI feaBffiUE. in
9 du siijet, et il. est plutôt lui>- même le sujet et la matière. Il est p donc nécessaire que Tàme soit la substance et la forme du corpis 9 physique, la puissance de ce qui a vie. » Et il dit quelques lignes plus haut ; « L*àme est la. puissance qu*anime la matière, la torme D de Vacte et sa perfection (1).» {De anifna^ liv. Il, chap. 2,. 3 et b.) Toute cette doctrine est très juste, car il est impossible de concevoir un acte sans une forme; Vesprit se refuse à admettre une activité qui ne se présenterait pas sous une certaine forme ; et par cela même qu'il y a un principe ayant la puissance de Taction, il faut qu'il ait cette puissance sous une forme donnée. Ce qui témoigne iuvincibiement, que l'âme ^ principe actif 'de l'être, est sa forme substantielle. Elle constitue Tunité de Tétre, et est la force de l'unité ; elle cause chaque activité particulière, et est pour chacune la forme de Tacte; en un mot, partout où elle est, où elle agit, elle ne peut agir sans donner une forme h son acte, forme des parties, des tissus, des organes, des appareils, du corps entier, de l'être complet L'activité est une forme active , voilà le principe.
V. Do panthéisBie. — Après le matérialisme, sous ses diverses formes, nous venons à examiner une autre erreur. Mais cette erreur a plutôt souillé la philosophie que la physiologie; et sauf Campanella et Cardan du xvi* siècle, on ne rencontre guère de physiologistes de cette opinion. Nous aurions donc pu la passer tout à fait sous silence, et nous n*en voulons dire que deux mots.
Le panthéisme se présente sous trois formes : 1° le panthéisme matérialiste, qui prétend que tout l'univers n*est que matière sous des modalités difTérentes : c'est ce qu'ont soutenu Spinoza et Schelling; 2^ le panthéisme idéaliste, qui nie l'existence de la matière, et qui veut que tout soit un même principe idéaliste sous des modalités différentes: Berkeley, Hume et Schlegel sont de cette opinion ; 3° le panthéisme manichéen quiadmet que tout se résume en deuxgrands principes, sous des modalités diverses.
C'est sous cette dernière forme que le panthéisme a le plus de tendance à pénétrer la physiologie par les sciences naturelles. Tous ceux qui nient l'existence des espèces naturelles s'y rallient.' Et d'aprte eux, un même principe vital animerait tous les animaux et l'homme, diversifiant son activité selem qu'il se perfectionne dans
(1) n rifypelait d'an nom particulier, evrtXexe^^, entéléchiê, que les philosophes du collège de Ofimbre ont traduit' par actus $t perfèotîo, dans leur traduction lâléiie dtf Di «ulrna.
i&2 ras CAIISB8 00 nuNapis.
Téchelle des étres.Tout le débat est posé sur le terram de l'eiistenoe et delà fixité des espèces; nous l'avons feit connaître- dans le livre précédent, et nous n'avons pas à y revenir. En montrant que les espèces naturelles sont fixes, et que l'homme constitue une espèce nettement distincte et iramutable, nous avons par là ruiné le panthéisme en physiologie ; car nous avons ainsi démontré que cette espèce a une existence, et conséquemment un principe d'être nettement distinct de toute aut,re espèce. Cela suffit à notre sujet.
En résumé, il y a bien un principe animateur distinct de la ma* tière; il ne dépend pas de Tot^ganisation, tous les actes de Télre vivant dépendent bien de lui ; il est particulier dans chaque espèce et donne à chaque acte sa forme.
§ 2. — De ramon de l'Ame el du eerp»*
L'àme, ou principe actif de Tèire, est unie au corps de telle manière que les actes produits appartiennent au composé^ et non spécialement, si ce n'est pour rintelligeiice, à l'un des composants. En un mot, c'est l'homme qui agit; ce n'est particulièrement ni l'àme ni le corps séparément, mais tous les deux ensemble.
Cette doctrine, très simple en elle-même, mais qui a été tellement obscurcie qu'il est difficile aujourd'hui à bien des esprhsde la comprendre de prime abord, soulève quatre questions : 1** L'âme est ta forme du corps ; elle n'est pas localisée dans une panHie ; elle est tout entière dans chaque partie, 2" On ne peut admettre un principe inter^ médiaire destiné à unir l'âme au corps; rame est unie naturellemeni. 3° // n'y a pas action de l'âme sur le corps^ ni du corps sur l'âme: ils sont unis substantiellement, W* Dans cette union^ les formes matérielles des éléments qui entrent dans la composition du corps sont subordonnées a rame.
Lorsque ces quatre questions auront été examinées en détail, la doctrine de l'union substantielle de l'àme et du corps sera, je l'espère, nettement démontrée ; et Ton comprendra sou importance capitale en médecine.
I. De Ui théorie localtoAtelce {Descaries^ Lapeyronnie^ Lorry). — Nous avons vu, en parlant de la théorie sociologique, que Fàme (par cela même qu'elle est un principe d'activité, et qu'on ne peut comprendre aucune puissance d'activité et aucun acte sans une forme déterminée) est la forme active de l'être; qu'elle donne
DB L AlISt 00 GàU»! POIMBLLE. 153
à rarrangement matériel sa composition, au corps sa forme, aux tissus et aux organes leur forme, aux actes encore leur forme
De ce que Tàme est une activité formelle de l'être, il s'ensuit forcémenC qu'elle agit dans tout l'être; à supposer qu'elle est le seul principe actif, comme cela est, et qu'il n'y a pas plusieurs causes d'activité, comme quelques-uns l'ont cru à tort.
Or, contre cette doctrine s'élève l'erreur de la localisation. Descartes s'était imaginé de placer l'âme dans la glande pinéale ; il la voyait trAnant sur ce siège exigu, et donnant de là l'impulsion à toute la machine. Dans le siècle dernier, Lapeyronnie la voulait loger dans le corps calleux {Mém. de l'Acad, des sciences, 1741 ) ; et Lorry la plaçait dans la moelle allongée {Savants étrangers^ t. III, p. SùA et suiv.).
Examinons cette erreur en elle-même, sans nous occuper de ses accointances avec d'autres.
i^ Bôle formel de r activité. — Nousposons d'abord ce principe, déjà assuré plus haut : à savoir, qu'il ne peut exister aucune activité sans une forme déterminée. La gravité est une puissance qui porte en bas; la vapeur est une force d'expansion; l'électricité est une force d'attraction et de répulsion ; la chaleur est une force de dilatation. Toute activité a sa forme, et toute puissance donne ractivité sous une certaine forme. Donc, l'âme est Y activité formelle de l'être, par cela seul qu'elle est un principe actif.
2"* Vàme est dans tout le corps. — Par cela même qu'elle est l'activité formelle de Têtre, elle est partout où elle agit. A moins d'admettre ce non-sens, que la puissance n'est pas là où elle agit.
On pourrait dire, il est vrai, quelle est divisée dans le corps, que ses parties basses agissent dans les parties basses, que ses parties nobles agissent dans les parties nobles, que par sa fraction intellectuelle, qui est sa partie la plus noble, elle tr6ne dans le cerveau. Mais ce serait encore là une erreur. L'âme, étant une puissance spirituelle, est par cela même indivisible; et elle est tout entière à la fois partout, comme le dit 'saint Augustin : « Anima in quocumque corpore et in Mo est tota, et in quolibet ejus parte tota est, » (In VI, De Trinit., cap. 6.)
Il est bien remarquable, du reste, que Descartes est lui-même de cette doctrine, comme malgré luL Dans son Traité des passions de Vàme [V partie) il ^pose très bien d'abord que l'âme est véritable'' ment jointe à foui le eorps^ parce que le corps est indivisible dans son unité, et que l'âme elle-même est indivisible, n'ayant pas d'étendua Écoutons : « Mais pour entendre toutes ces choses, il est
tSA DIS CAcUSn 00 mNCIMà.
besoin de saneir que Tàme est véritablement Jointe à tout le corps, et qu'on né peut pas proprement dire qu'elle soii en quelqu'une de ses parties à l'exclusion des autres, à cause qu'il est un, et en quelque façon indivisible, à raison de la disposition de ses organes, qui se rapportent tellement l'un à l'autre, que, lorsque quelqu'un d'eux estôté, cela rend tout le corps défectueux; et à cause qu'elle est d'une nature qui n'a aucun rapport à l'étendue, ni aux dimensions ou autres propriétés de la matière dont le corps est composé, mais seulement à tout l'assemblage de ses organes, comme H paraît de ce qu'on ne saurait comment concevoir la moitié ou le tiers d'une âme, ni quelle étendue elle occupe, et qu'elle ne devient point plus petite de ce qu'on retranche quelque partie du corps, mais qu'elle se sépare entièrement lorsqu'on dissout l'assemblage de ses organes, i (Art. 30.) On ne comprend pas qu'il vienne dire ensuite, dès l'article suivant : c( Il est besoin aussi de savoir qiie bien que Tàme soit jointe à tout le corps, il y a néanmoins en lui quelque partie en laquelle elle exerce ses fonctions plus particulièrement qu'en toutes les autres... Il me semble avoir évidemment reconnu que la partie du corps en laquelle l'âme exerce immédiatement ses fonctions n'est nullement le cœur ni tout le cerveaui mais seulement la plus inférieure de ses parties, qui est une certaine glande fort petite, située, dans le milieu de sa substance... » (Art. Si.)
Comment Descartes peut-il admettre tout à la fois que l'àrae est partout jointe au corps, mats qu'elle n'agit que dans une partie? Nous y reviendrons dans un instant.
L'âme étant l'activité formelle de l'être, agit non-seulement dans le tout, mais dans chaque partie. Elle donne la forme générale du corps et de tout l'être ; mais pour cela faire, il fout qu'elle donne la forme de chaque partie, car le corps se compose de parties, et si «lie n'agissait pas dans les parties, elle n'agirait en réalité sur rien.
Dans chaque partie, elle ne se manifeste pas sous une division quantitative, mais sous une forme qualitative. C'est-à-dire que ses manifestations diverses n'indiquent pas 'qu'une partie d'elle-même se produit, mais bien que tout entière elle se produit sous une activité particulière. Ainsi, par comparaison, quand je lis, c'est mot' qui lis, moij dis-je, tout entier qui lis par mes yeux ; quatid je parle, c'est mot qui parle, par ma voix ; mon moi est indivi^ble, et qu'il 'se traduise par un ou, plusieurs actes, c'est toujours moi. De môme l'âme, qu'elle agisse dans mes yeux, dans ma voix, dans une partie quelconque, c'est elle tout entière qui agit, mais qui se manifeste soufil des modalités dilKrentes.
DE l'amb, 00 ann voftmtus. 45lt
C'est ce que smnt Thomas démontre scolastiqaement, en comparant les nïodes substantiels aux qualités accidentelles {Summ. theol, q. 76, art VIII) ; qu'on nous permette d^habiller à la moderne son langage, c'est le fond seul qui importe à la question. Les formes sutetantielles se présentent sous des modes divers, et sont cependant tout entières sous chacun de ces modes : ainsi chaque homme est une individualité différente de toute autre, un mode de l'humanité, et cependant l'humanité, le moi humain, existe tout entier en lui, existe daus chacun. Il n'en est pas de même des qualités accidentelles : ainsi la blancheur ne peut se manifester dans ses modes que par des quantités; une chose est plus ou moins blanche, comme une autre est plus ou moins rouge ; il ne s'agit là que des quantités ; et dans les modes de quantité, la forme qualitative n'est jamais complète, elle n'est tout entière que dans sa perfection abscdue, dans la blancheur absolue. Ainsi encore, le corps n'est pas tout entier dans chaque partie, et chacune de celle-ci n'est qu'une fraction, une qumtUé du tout : au contraire l'ftme est tout entière dans chacune de sei manifestations, sous une qualité ou modalité différente.
3* Démomtrationpar analogie, — Ce point de psychologie est parfois si mal compris, qu'on me permettra d'insister. On ne peut comprendre souvent comment l'ftme est tout entière dans chaque partie, parce qu'on veut entrevoir le fait avec son imagination, et qu'on n'en peut voir l'image, alors qu'il s'agit d'un fait spirituel que la raison peut seule saisir. Nous citerons deux exemples ; les comparaisons sont toutes-puissantes dans les abstractions.
J'en prends d'abord un bien connu, celui de la parole. Un orateur est à la tribune, devant une nombreuse assemblée ; il développe une thèse attachante, tout le monde l'écoute ; toute son intelligence passe dans sa parole, et ses auditeurs sont transportés, illuminés. Sa voix, qui est un son, se divise, et chacun en reçoit plus ou moins; celui qui est plus près reçoit un son plus fort; celui qui est plus loin reçoit un son plus faible ; chacun reçoit, en un mot, une quantité variable du son. Mais la pensée est indivisible, et chacun de ceux qui entendent, la reçoit tout entière; tous l'ont également, le plus éloigné comme le plus près. La pensée, c'est-à-dire ce qui est spirituel, n'est pas divisible ; partout où elle pénètre, elle pénètre entière; partout où Tesprit existe, il existe en entier. L'èroe, qui est esprit, est de même : elle se communique à toutes les parties du corps, elle vit dans chacune; et partout où elle est, die est entière.
Prenons une autre comparaison. Mon intelligence développe une pensée, puis après celle*oi une autre, puis une autre encore^ et
156 DB8 CAOSIS OU PRlHOflS.
aiDfii on grand nombre qui se suivent, s'accordent ou ne s'accordent pas, s'harmonisent ou se heurtent. Dans chaque pensée, dans chaque acte intellectuel, mon intelligence est tout entière; et cependant elle diffère dans chacun, tantôt juste, tantôt fausse, tantôt grande, tantôt ramassée, tantôt discursive et tantôt synthétique; c'està dire que cette intelligence se manifeste sous des modes divers, quoique étant tout entière sous chacun. C'est elle-même, et elle-même en entier qui apparaît tantôt sous un mode et tantôt sous un autre. L'àme est de môme ; elle agit dans un organe d'une manière et dans un autre organe d'une autre manière; mais dans chaque acte, dans chaque manière, c'est toujours elle-même qui agit, et ellemême tout entière; c'est son activité qui apparaît sous des modes divers.
Au reste, ce sujet demande à être médité^ car en ces hautes questions, la vérité, pour être bien comprise, veut un certain travail de l'esprit. Mais pour qui est quelque peu habitué aux études philoao* phiques, il ne peut y avoir là de difficulté sérieuse, non plus que l'ombre d'un doute.
U"" Théorie de l'occasion, conséquence de la localisation. — Nous arrivons à la démonstration de Terreur par l'erreur des conséquences qu'elle entraîne.
Descartes, comme ceux qui ont prétendu localiser l'àme dans une partie du corps, n'avait pas. en réalité l'idée d'uqe localisation absolue, mais bien d'une localisation d'action. L'esprit philosophique se refuse à dire même qu'un principe spirituel est contenu dans une partie de l'être corporel ; on sent bien que ce principe déborde, et est plutôt contenant que contenu. Aussi avons- nous vu que Descartes admettait très bien que l'àme est dans tout le corps. Le sens dans lequel il entendait la localisation n*était donc que celui-ci : il y a un point où se fait la conjonction de l'àme et du corps ; l'àme est partout dans le corps, mais il n'y a qu'un point pour la conjonction.
Envisagée à ce point de vue, la théorie présente, au premier abord, une sorte de contradiction. On se demande pourquoi l'àme, étant partout, elle n'agit pas partout? pourquoi s'unissant dans un point, elle ne s'unit pas dans un autre? Et sans doute l'argument parait sans réplique. Mais la théorie se sauve par la tangente en inventant un nouveau système, que l'on nomme des causes occasionnelles^ système qui a été défendu par Malebranche et Genlinck, et qui fait encore la base de la philosophie de Lyon»
Voici quel est ce système. L'àme, dit-on, et le corps sont de
DB L'âMB, OD auSB rORMlLLE. 457
natures trop différentes pour une union coroptète; ils ne se touchent que' dans un seul point pour la nécessité de l'activité communic^uée de l'un à l'autre; et c'est par ce seul point que toute communication se fait Mais cette conjonction, là même où elle a lieu, répugne à la nature des deux conjoints, et ne peut avoir lieu sans l'intervention divine; de sorte que c'est Dieu qui, en réalité, donne Taclivitéà Vàme sous l'occasion de ce qu'éprouve le corps, et l'activité au corps sous l'occasion de ce qu'éprouve l'âme.
La Philosophie de Lyon s'en exprime ainsi : « Proposiiio, In eo > consistit mentis et corporis nostri conjunctio, quod occasione mo* I tuuro corporis, in mente nascantur cogitationes; et oc^casione cogi* » tationum mentis, éxcitentur motus in corpore. -^ Tandem excogi* » tatum fuit à Cartesio systema quod vocatur causarum occasionalium, »quodque furius a nobis evolvendum est, ut pote veritati magis » consonum. Systema illud a Cartesio excogitatum, deinde illustravit » et strenue défendit Malebranchius. In eo situm est quod anima » reipsà et efficlenter in corpus non agat, nec corpus in animam (quis »enîm concipiat utriusque illius substanti8econtactum?)8ed coglta- » tiones animœ non sunt nisi occasiones a Deo libère institut®, qnax>rum interventu quosdam in corpore nosiro motus ipse (Deus!) »ef]Bcit; pariter varii motus quibus commoveatur sensu um organa » ver» sunt occasiones, quibus positis, nonnullas cogitationes vel » sensaliones in mente Deu9 ipse procréât. Quœ omnia juxta leges )> générales et universales, non quoquomodo perficiuntur. » (Philo^ soph. Ingd.y vol. H, 1852, p. 163.)
Les ^ices de ce système sautent aux yeux; et il est presque incroyable qu'une semblable erreur ait encore cours de nos jours. Admettre l'existence de l'âme, puis rayer son action dans l'être, car on admet en réalité que c'est Dieu qui meut le corps à l'occasion de l'âme; se trouver conduit de là à admettre que le corps a une activité particulière, sans dire d'où il la tient, à l'occasion de laquelle Dieu meut l'âme ; faire ainsi intervenir Dieu, substantiellement agissant dans tout mouvement de Tâme à propos du corps, et dans tout mouvement du corps à propos de l'âme; nier par cela môme la personnalité humaine, et rendre Dieu responsable de tout ce qui s'y produit : ce sont là de ces aberrations qu'un grand génie peut concevoir dans un moment d'hallucination, et qu'une passion aveugle peut soutenir, mais que le simple bon sens réfute, et qu'il est impossible d'envisager sérieusement dans le calme et la réflexion.
Nous n'en voulons pas dire plus, et il nous répugne d'entrer dans une réfutation déuiillée. Mais, nous pensons qu'un fera très bien de
tSS M6 GàDSW 00 FRIlfGVBSé
saisir le lien de ce sysiàme avec cdui de la localteaiion , el de voir comment une erreur en appelle une autre jusqu'à Fabsurde. Suivons-le.
Que l'àroe soit partout dans l'être : sans doute, puisque la ma* tière n*est pas le contenant, mais le contenu. Aveu précieux!
Hais, dit-on, Tftme est d'une nature différente de celle du corps, et l'on ne voit pas leur union possible. Première erreur que nous allons voir renouvelée à propos du principe intermédiaire.
Cependant leur conjonction est nécessaire, et doit se faire au moins sur un point. Pourquoi pas sur tous ; et pourquoi dans ce lieu, non dans les autres? pourquoi même dans ce point, puisqu'on déclare que l'union de deux natures si dissemblables n'est pas possible?
Cette conjonction n'étant pas possible naturellement, ajoute-t-on, Dieu doit intervenir. Mais pourquoi Dieu interviendrait-il sur un point, non sur d'autres?
Dieu intervenant, c'est lui qui, en réalité , donne Tactivité, car Vàme ne peut agir sur le corps, ni le corps sur Tàme. Alors à quoi sert l'àme? Ce n'est donc pas elle, mais Dieu qui soutient le corps dans ses plus petits détails organiques I
Dieu agissant sur Tftme d'après le corps, et sur le corps d'après TAme , se met donc à la disposition de l'un et de l'autre en annihilant sa divinité ; ou fait dans l'àme ce qu'il veut, non oe que veut le corps, et fait dans le corps oe qu'il veut, non ce que veut l'àme !
On le voit , le progrès dans l'erreur est fiital ; un pas amène l'autre ; et de l'idée fausse première de la localisation, on est forcément conduit aux absurdités dernières de Dieu annihilant sa per^ sonnalité dans l'être, et y détruisant la personnalité de l'être ! Dieu mouvant l'àme dans toutes ses pensées , et mouvant le corps dans les plus menus détails, de sorte que Tborame n'existe plus, et que chaque homme est une personne divine 1 1 1
Disons plus simplement que l'àme est Yactitriié formelle du corps; ou si l'on veut qu'e//e est partout dans Vitre comme activité formelle,
IL ikéMPie ém pHaelpe ittienMédlalM. — L'idée première de oe système vient d'une ancienne confusion mal élaborée, et ensuite d'une imagination travaillée.
Quand on admit dans les êtres un principe d'activité intelligent, ayant la raison de l'être, on acceptait déjà la doctrine d'une ckalemr
DB L^IMBt OQ CàXJWÊ POBMIIiLB. IStt
ifmée; leteU'.étaHcQBaidéré,. suivant la tradition asiatique importée en Grèce, comme le principe premier de Teiistenee. II seitbié que du moment que la doctrine du «oO^ 0a i|ni^ triomphait, celle de la chaleur et du souffle devait déorc^tre* et qu'on eût dû eoosidér^ le feu et le souffla comme principes secondaires ; mais il n'en fut rien i les deux doctrines subsistèrent parallèlement, ou plutôt en s'altiant ; et Ton tendit à admettre l'existence des deux principes.
Aristote- laissa faire un pas de plus à la confusioui mère de toute la théorie ; il faut bien lui reconnaître cette faute. Après avoii' mieux que ses devanciers établi la nature formelle du principe actit, son union substantielle avec le corps, et sa valeur commcr point de départ de toute activité subsistante, il eût dû, ce semble^ mieux que ses devanciers aussi, réfuter Texistence d'un autre principe, sous le nom de touffle ou chaleur innée. Malheureusement, contre sa propre doctrine , il sembla Tétayer. Nous le citons : « Suivant cette théorie^ qui nous explique la cause du mouvement, l'appétit est l'intermédiaire qui meut après avoir été mû lui-même dans les corps animés; il faut qu'il y ait quelque chose de ce genre. Ainsi donc, ce qui est mû, sans que par sa nature il soit fait pour mouvoir, peut être passif à l'égard d'une force étrangère; mais ce qui nous meut doit nécessairement avoir une certaine puissance, une certaine force, par l'intermédiaire de laquelle il agisse. Or^ tous les animaux ont évidemment un souffle qui leur est inné, et d'où ils tirent leur force; et nous avons dit ailleurs comment ce souffle peut s entretenir en eux. Il semble donc que ce souffle soit, avec le prin-^ cipe de Tàme ou de la vie, dans la même relation que le point qui, dans les articulations, meut et est mû, est avec l'immobilité. Mail comnote le principe de la vie est dans le cœur pour les animaux qui en ont un, et dans la partie correspondante pour ceux qui n'en ont pas, c'est là aussi ce qui fait que le souffle inné paraît également y être placé. Nous rechercherons ailleurs si ce souffle est toujours le même, ou si au contraire il est toujours différent; et cette recherche s'appliqueraencoreaux autres parties de l'animal. Il semble, du reste, que par sa nature, il soit parfaitement propre à donner le mouvement et à communiquer de la force à l'animal . Les fonctions diverses du mouvement consistent à pousser et à tirer. 11 ttiut donc que l'organe puisse à la fois dilater et se contracter; et c'est là précisé^^ meut la nature du souffle. En effet, elle peut se contracter sans que rien l'y force violemment, et par la même raison, elle peut tirer et pousser. De plus,, elle a tout à la fois du poids, relativement aut coi'ps ignés, et 4e Ut.légèreté^ relativ.ement aux éiétnenls contraires, m
160 DIS GAUsu 00 mnctns.
[Du mouvémeni dans les animaux^ chap. X; q[>U8Cul. des fiarva turturalia^ trad. de Barthélémy Saint-Hilaire.)
Cette idée, en réalité tout opposée à la doctrine des formes substantielles, fut relevée, développée, vulgarisée et ordonnée par Alexandre d'Aphrodise, philosophe du n* siècle, dont les commentaires sur Aristote ont été récemment édités à Berlin, et que Ton connaissait parfaitement au xvi* siècle. Alexandre tira sans doute de ridée émise par Aristote la théorie d'un médiateur entre TAmeet le corps, sorte d'esprit élhéré, assez subtil pour enchaîner l'àme, assez matériel pour venir s'unir au corps. Voici comment Ferneli qui avait accepté cette opinion, l'expose : « Est igitur spiritus eorpm œtkereum, caioris facuUaiumque sedes et vinculum primumque obeundœ functionis instrumentum. — Banccorporis atque animi corn" munionem confirmons Afexander Aphrodiseus^ spiritum quem pro^ pommus^ ait, per quam idoneam vinculum iltis interposis^ qui ad-' versas naturas interjectu suo conciliet atque contineat, h enim extrême utrique similaris et accommodât us, cum non sit prorsus sine corporel crasso quidem corpori inseri potest : cum vero tenuior splendidiorque sit, potest cum anima connecti. Sicque utriusque quodammodo parti" ceps, naturam corporis expertum cum naturacorporea copulat, immar* talem cum mortali, puram cum impura, divinam cum terrena. » (PAysiologia, lib. IV, cap. 2.)
Saint Thomas réfuta cette doctrine [Summ. theoL, q. 76, art. 6 et 7), mab elle reparut au xvi* siècle et au xvii*" siècle. Elle fait le fond de l'école philosophique de Padoue, sous le nom de Théorie de la quinte essence. Comme on admettait quatre éléments ou essences, la terre, l'eau, l'air et le feu, on trou%'ait dans le principe intermédiaire (intermédiaire entre la forme et la matière), une essence d'une nature nouvelle et tout autre.- On la retrouve dansPomponat,TelesiO, Vanini, Piccolomini, Cardan, Césalpin et tous les alchimistes. Ces derniers ne cherchaient autre chose que l'extraction de cette cinquième essence dans tous les corps ; et Ton sait combien Rabelais se moquait de tous les abstracteurs de quinte essence.
Cudvorth, au xvu* siècle, fît revivre ce cinquième principe sous le nom de médiateur plastique, dont le rôle lui servait à dégager l'intelligence de l'activité corporelle. De nos jours, quelques auteurs admettent encore une sorte de principe interniédiairCi psycbo-Aeotrique, agent placé entre l'àme et le corps.
Presque tous les auteurs qui ont admis un second principe d'activité, outre l'àme, pourraient être rattachés à cette théorie: nous les examinerons plus loin au point de vue du duodynamisme, qui
DE L'aMB 00 GAUSB FORMBLLE. 161
semble n'avoir été historiquement qu'une seconde phase de la pre^ mière théorie.
11 faut en yérité une singulière imagination pour concevoir ce principe spirituo-matértel qui n'est ni esprit ni matière ! On se base pour l'admettre sur ce que l'àme, principe spirituel, doit avoir horreur de la matière, et que la matière doit fuir l'âme. Mais qui ne voit que ce principe est encore trop matériel pour l'âme, et trop spirituel pour lecorps? Puis, pour qu'il pût enchaîner le corps à Fâme, en admettant que ceux-ci répugnent l'un et l'autre, il faudrait que ce principe fût supérieur à tous deux, et par cela même supérieur à l'âme: or, comment peut-il lui être supérieur, lui étant inférieur par nature ? Et si l'un des deux domine l'autre, l'unité veut absolument que le dominé soit annihilé, comme nous le verrons plus bas. De toute manière, cette théorie ne soutient pas l'examen.
La doctrine du composé naturel est bien autrement nette, précise et vraie. Aristote compare l'union substantielle à un cachet dans lequel la figure est unie immédiatement à la cire ; l'union est tellement intime qu'on ne peut comprendre le cachet sans l'un et l'autre de ses deux composants : sans la cire il n'y a pas de cachet, et sans figure il n'y a que de la cire [De anima, lib. If, text. 7). Saint Thomas donne la même explication {/or. ctY., art. 1), etavec lui toute lascolastique.
L'objection d'Alexandre d'Aphrodise que l'âme est trop spirituelle pour tenir au corps, n'a pas l'ombre de raison. Les scolastiques observaient beaucoup plus justement, avec Aristote, que la forme^ loin de répugner la matière, la recherche, au contraire, et tend naturellement à y assouvir son activité. En effet, la forme étant active en elle-même, ayant l'activité en puissance, a pour tendance naturelle d'agir, de développer tous les actes qu'elle peut ; mais comme elle ne peut agir qu*autant qu'elle est en union avec la matière, elle a soif de la matière et elle s'unit à elle par amour, par besoin d'activité. Comme le disaient les scolastiques , les formes ap^ pètent leur matière. Et d'un autre côté, la matière par elle-même ne peut se séparer de son principe; et même si on peut lui supposer un appétit, un amour, elle doit désirer être unie à une forme, car c'est alors seulement qu'elle peut subsister, participer à l'activité.
m. Be l'Ame «ImpleaieBt moirlce^ cm de Pafllmieaie (Platon,
Cl. Perrault, Stahl, Leibnitz, Ch. Bonnet). — On désigne souvent les théories que nous réunissons ici sous le nom d*Animisme, bien
FBÉDAULT. il
M3 DBS CAOSBS .00 PAINClPBSb
qu'elles se trompent sur le véritable rAle de Tâme, car elles vont contre cet axiome antique : Actione9 sunt compositi.
Cette doctrine naquit dans d'excellentes intentions, comme une réaction contre le mécanicisme de Descartes. Cl. Perrault Témit d'abord après Platon, puis Stahl la soutint avec une vigueur peu commune, et la débattit avec Leibnitz qui la soutenait également, mais d'une autre manière. Cb. Bonnet la défendit aussi,maiâ encore sous une nouvelle forme. Comme elle se présente^avec ces quatre auteurs sous des arguments différents, nous examinerons comment ils l'ont soutenue, et en dernier lieu nous montrerons l'erreur commune.
l"* Cl. Perrault émit d'abord sa doctrine dans le Traité du bruit ^ 1680. Pour lui, l'âme raisonnable est présente dans tout le corps, et donne elle-même à toutes, les parties le mouvement et le sentiment Le corps ne se meut pas comme un simple mécanisme, mais ilestpossi/detous les mouvements de l'àmeintellective. Ici, l'erreur capitale c'est de n'avoir pas distingué les activités différentes de Tâme, et d'avoir cru que l'àme est intelligente ou raisonnable dans toutes ses facultés.
Une première objection se présente à ce système : c'est que, si l'âme intellective agit partout, elle doit avoir connaissance de ses actes ; et il est vrai que l'homme accomplit un grand nombre d'actes involontairement, sans savoir qu'il les accomplit. Cl. Perrault répond à cela que l'âme est très occupée à beaucoup de choses très diffé^ rentes, qu'elle ne s attache qu'à quelques-unes, et qu'elle fait les autres sans y penser, ^làx habitude, (Ibid,^ 3"" part., cbap. 111.)
Cette réponse n'a convaincu personne, et cela devait être. Il y a autre chose que V habitude dans les actes de nutrition, de circulation, de respiration : il y a bien certainement en nous des actes purement involontaires et inconscients, qui varient selon les circonstances et les objets de l'acte, témoignant ainsi qu'ils ont une cause et que cette cause agit en dehors de la pensée.
On se trouve donc conduit à admettre ou que l'âme intelligente n'est pas la seule cause active de la vie, et qu'il y a en outre un principe vital ; ou bien que si 1 ame est le seul principe de la vie, elle possède des activités différentes capables d'agir séparément Tune de l'autre. Or, comme en réalité, ainsi que nous le montrerons plus loin, il n'y a qu'une âme dans l'homme, qu'un seul principe actif de l'existence , c'est que cette âme tout à la fois intelligente, animale et végétative, possède des activités ou facultés diffé« rentes qui peuvent agir séparément.
DK h' AME OU GADSI FOHMBIXE. 16S
2° Stahl suivit à peu près les idées de Cl. Perrault, mais avec une bien plus grande puissance; et quand on parle de Yanimitme, en physiologie, c'est en particulier le stahlianisme que Ton a en vue. Il a développé sa doctrine dans presque tous ses ouvrages, mais surtout dans la Physiologia^ qui forme la première partie de ses Theoria medica vera^ et surtout dans le Jk scopoet fine carporis. Dans sa Pathologiaj il en tire toutes les conséquences médicales.
Pour lui, Tâme est tout dans Thomme, c'est le moteur ; et le corps n'est rien qu'un mobile passif qui supporte l'acte. L'âme fait le corps^ l'organise, et use de lui, agit par lui. « Qaod ipsa etiam » anima et struere sibi corpus, ila ut et ipsius usibus quibus solis » servit, aptum est; et regere iliud ipsum, actuare, movere soleat, » directe atque immédiate sine alterius moventis adventu et con» » cursu. » {De scopo et fine corporis, p. 205, édit. 1737.) L'âme est unie au corps par mixtion^ et c!est elle qui retient et conserve la mixtion des éléments matériels dont le corps est composé.
Deux graves objections sont faites à ce système :
La première, déjà faite à Perrault, c'est que l'âme intelligente produisant tout acte de la vie^ il y a cependant des actes qu'elle fait sans connaissance. Stahl répond à cela que tout acte de la vie est fait avec connaissance, et qu'il n'y a rien dans l'homme qui ne témoigne d'une merveilleuse intelligence, car tout s'y produit dans l'ordre, et pour le bien ; mais il trouve à distinguer deux sortes d'intelligence, l'une, le UyiciMç, qui agit avec réflexion, raisonnement et mémoire; l'autre, le Xoyoç, qui agit sans réflexion, sans raisonnement.siins mémoire. « Ergo distinguendum esse arbitror, inter Xoyov » et Xâyco^ov intallectum simplicem elsimpliciorum, imprimis au- > tem subtilissimorum, et ratiocinationem atque comparationem plu- » rium, et iusuper quidem per crassissimas circumstantias sensibiles, » visibiles, atque tangibiies notorum. Quando quidem animum ad ver- » teniibus manifestum est, quod tam in ratiocinationem distinctam, «quam imprimis et absolutissime quidem in memoriam, nihil » usquam cadat, nisi solaa res, crasso quodammodo flgurabiles; 9 cum ex adverso nimio plures res cadant in verum intellectum , non )> solum agnoscentem sed vere dignoscentem, imo spécifiée deflnieii- » tem : et hoc tum sine ulla vulgaris acceptionis ratiocinalione, lum » sine omni spécial! sive concursu, sive posthac successu memoriœ. » {De scopo et fine carpariê, p. 209. )
Si Ion scrute bien la pensée de Stahl dans cette explication, on y trouve l'idée de deux activités différentes : l'une pour l'intelligence, l'autre pour l'activité organique; ce sont pour lui comme
deux facultés principales de Ykme ; et on ne l'a peut-être pas assez remarqué. Mais alors pourquoi ne pas pousser la distinction aussi loin qu'il est nécessaire et juste de le faire ? Gomme il y a trois grands ordres d'activité dansThomme, l'une végétative, ta seconde animale, la troisième intellectuelle, il devient juste d'admettre avec saint Thomas, trois grandes facultés ou activités de l'âme.
La seconde objection faite au stahlianisme eât beaucoup plus grave. Le célèbre médecin de Halle dit que l'âme est unie au corps par mixtion, et que d'elle seule dépend tout acte de l'être; il fait ainsi de l'homme une âme dans un corps, non une âme et un corps. En un mot, pour lui l'âme est tout, le corps rien. C'est l'âme qui nourrit, qui sécrète, qui meut ; et dans les maladies, comme dans lesactes physiologiques, c'est l'âme qui est encore tout, non le corps ; c'est elle qui est malade, qui souffre, qui se plaint , et même qui gémit. C'est le spiritualisme poussé jusqu'à l'abus^ jusqu'à Texagération.
Philosophiquement, l'erreur consiste à supposer que le corps est un élément purement passifs et à ne pas voir que sa passivité est une véritable possibilité. En effet, comme nous Tavons vu au § 1 de ce chapitre, l'élément matériel rend l'acte possible dans son union avec le principe actif, et il est quelque chose dans l'acte par son aptitude à Tacte. Ce n*est pas un élément matériel quelconque qui fait le corps, ce sont les éléments nécessaires à sa composition et aux actes qu'il peut accomplir; de sorte que l'acte tient en quelque chose de l'élément matériel qui y figure.
L'homme n'est ni un corps seul, comme le veut le matérialisme, ni une âme seule, comme le stahlianisme conduit à le considérer ; c'est un composé d'une âme raisonnable substantiellement unie au corps. L'âme étant unie au corps comme sa forme active, le corps est uni à l'âme comme l'élément possible de son activité; et ainsi l'acte n'est pas de l'un ou l'autre séparément, mais bien du composé naturel qu'ils forment. De là cette formule scolastique fort juste : Actiones sunt compositi.
C'est, du reste, ce que démontre la science examinée dans tous ses détails. Dans la nutrition, ce n'est pas une simple réunion d'éléments matériels selon les lots des corps bruts, selon les lois chimiques, mais une formation particulière suivant les lois d'une chimie vitale. Dans les sentiments et les mouvements, ce n'est ni une matière qui sent et agit selon des conditions purement maté* rielles, ni un esprit qui agit et sent selon des dispositions purement spirituelles; c'est tout à la fois l'âme et le corps unis substantielle-
Dl l'ami OD CAUSI rOBMILLB. 165
ment» qai sentent et agissent selon les lois de leur composé naturel.
Il n'y a d*exception que pour les actes purs de Tintelligence qui se font sur les abstractions de Tintelligible et dans l'immatérialité nécessaire à leur liberté. Aussi, saint Thomas portant son regard profond sur cette question de Tunion de Tàme avec le corps, remarquait que, par son intelligence, Tàme humaine dépasse et excède le corps, en émerge, tandis que par ses facultés végétatives elle y plonge et s'y combine, a Cependant, dit-il, il faut considérer que x> d'autant plus une forme est noble, d'autant plus elle domine la » matière, et moins elle y est immergée, et plus elle l'excède par son » opération ou sa puissance; d'où nous voyons que la forme unie au » corps a une opération qui n'est pas causée par les qualité» élémen- » taires. Et plus on s'avance vers les formes nobles, plus on trouve » que la puissance de la forme excède la matière élémentaire; ainsi > la forme végétative plus que la forme élémentaire, et la forme ani- » maie plus que la végétative. Mais l'àme humaine est la plus noble » des formes; aussi elle excède d'autant la matière corporelle par sa » puissance, qu'elle a une opération et une puissance, dans laquelle » elle ne communique d'aucune manière avec la matière, c'est la » puissance intellectuelle. » {Sum. th., q, 76, art 1.)
V Leibnitz eut une controverse avec Stahl, dans laquelle l'honneur fut pour son adversaire. En 1709, deux ans après la publication des Theoria medica vera^ Leibnitz communiqua une note critique à l'auteur; Stahl y répondit; Leibnitz répliqua. Stahl a publié ces pièces. Nous ne voulons pas entrer dans le débat, qui allongerait inutilement cette exposition par des détails secondaires. On peut lire les notes de Leibnitz sur Stahl : Animadversiones circa as$ertiones aliquas Theoriœ medicœ verce, et Respormones ad êtahlicmas observationes, qui portent surtout sur les désirs et les connaissances, et les impulsions confuses. Il nous suffit de rappeler que Leibnitz ne combattait Stahl que pour établir sa théorie de r harmonie préétablie.
Selon lui, en effet, l'âme et le corps sont deux conjoints qui ne peuvent agir l'un sur l'autre : a Ad quœstionem quidnam sub » actionem organicarum administratione, tribuendum sit animœ, ex » meo harmonise prœstabilitse systematc respondetur. Tribuenda ei » omnia, si corporis obsequium ex consensu spectes ; tribuendum » veronihil, si quid relactanti imperaretur. Miraculi quoddam genus » foret si anima in corpore aliquid efficerct praeter ejus naturam. t Unius hoc Dei proprium est, aliquid rébus inducere posse prêter
166 Dld CAUSES Où PRINCIPB6.
» eorum leges. o (i4ntma(;ft;fr«tone5. ) Ainsi, pour Leibnitz^ l'âme et le corps sont de nature trop différentes pour agir l'un sur l'autre; ce serait un miracle si cela avait lieu. D'où il suit que s'ils agissent d'accord, c'est que cet accord a été préétabli.
Stahl fit à Leibnitz une réponse fort juste, qui est restée la condamnation de ce système. Si l'on proclame la présence d*un moteur immatériel, il doit servir à quelque chose. Que sert à Leibnitz d'admettre d'abord ce moteur, pour ensuite lui refuser tout mouvement sur son mobile? L'harmonie préétablie peut expliquer l'accord de deux choses séparées, marchant concurremment ; elle ne peut expliquer leurs relations, ni leur union, ni l'acte s'accomplissant par le passage de la cause dans son effet.
Nous devons reconnaître, du reste, que sur la fin de ses jours, Leibnitz voulait revenir à la doctrine des formes substantielles « Je sais, écrivit-il à Ârnault, que j'avance un grand paradoxe eD » prétendant de réhabiliter en quelque façon l'ancienne philosophie, D et de rappeler post limina^ les formes substantielles presque bannies; » mais peut-être qu'on ne me condamnera pas légèrement, quand on » saura quej'ai assez méditésurlaphilosophie moderne, que j'aidonné
» bien du temps aux expériences de physique et aux démonstrations » de géométrie, et que j'ai été longtemps persuadé de la vanité de ces » êtres que j'ai été enfin obligé de reprendre malgré moi et comme > par force, après avoir fait moi-même des recherches qui m'ont fait x> connaître que nos modernes ne rendent pas assez de justice à » saint Thomas et à d'autres grands hommes de ce temps-là, et qu'il » y a dans les sentiments des philosophes et des théologiens scoiastin ques bien plus de solidité qu'on ne s'imagine, pourvu qu'on s'en » serve à propos et en leur lieu. » {Discours de métaphysique, adressa à Arnault, dans les Nouvelles lettres et opuscules, publiés p>r M. Foucher de Careil. Paris, 1857.)
U'' Ch. Bonnet, dans sa Palingénésie , ne suit pas l'harmonie préétablie ; il pense que l'àme réagit sur le corps, et le corps snr l'àme. Mais c'est tomber dans une autre erreur ; c'est attribuer au corps non plus une simple passivité, comme Stahl, mais une activité impossible. En réalité, le corps n'existe pas par lui-même, il n'existe que par l'âme; et sans la présence de l'àme, les éléments matériels dont il est composé se dissocient. Ces éléments ne sont riao par eux-mêmes que des éléments matériels; ils ne deviennent corps qu'à la condition de la présence animique qui les fait corps. I^^ agissent avec elle, par elle; et dans le composé où ils entrent apportent leur aptitude à des actes nouveaux ; mais ils ne sont plus
DB L*AMB on CAUSE FORMBLLE. 167
eux-mêmes du moment qu'ils sont transfigurés, pour ainsi dire, au contact de Vàme. On ne peut donc pas dire qu'ils agissent sur Tàme, mais qu'ils y adhèrent et se prêtent à agir sous sa puissance.
Du reste, la théorie de Ch. Bonnet n'a jamais eu d'influence ni de grands partisans. Nous ne la citons guère que pour mémoire.
— L'erreur commune à toutes ces explications consiste à n'accorder à Tàme qu'un rôle purement moteur, comme le voulait Platon, et par cela même à supprimer le rôle du corps ; elle suppose que l'âme est dans le corps, comme le batelier est dans son bateau, au lieu de voir qu'elle est une forme substantielle qui, en s'unissant à la matière, rend celle-ci apte à des actions ; elle supprime le rôle de possibilité des éléments matériels, rôle dont nous allons voir l'importance. (Voy. saint Thomas, Summ. theoL.q. 76.)
IV. L'aelHrlté naatéHelle sova 1* polMMUiee de TAme. . — Il est
nécessaire d'entrer dans cette question pour nous bien rendre compte de l'union substantielle de l'âme et du corps. Autrefois on discutait vivement sur ce point, et les deux grandes écoles du moyen âge, thomiste et scottiste, se divisaient encore sur la solution à accepter.
Les substances matérielles qui entrent dans la composition du corps, comme l'oxygène, l'hydrogène, le carbone, l'azote, y arrivent avec une activité propre, qui se caractérise par des propriétés : ainsi l'oxygène a ses propriétés naturelles, l'hydrogène les siennes, et ainsi des autres ; c'est-à-dire que chaque substance a son activité. Or que devient cette activité dans l'union avec l'âme ou puissance animatrice?
Nous avons dit que pour les corps bruts, comme pour les êtres vivants, cette activité tient à une puissance formelle, ou forme (§ 1). Les thomistes prétendaient que cette forme subsiste dans le composé, in virtute (en puissance) ; les scottistes soutenaient qu'elle subsiste en acte, m actu. Par là ils entendaient : les premiers, que Tâme vivante a la puissance d'adhérer à la matière nue (nous avons vu au paragraphe 1 ce que Ton entendait sous cette exprès^ sion), et qu'elle meut directement la matière ; les seconds disaient au contraire que Tâme vivante est d'un ordre trop relevé pour s'unir à la matière nue^ et que l'activité ou forme matérielle est précisément l'intermédiaire entre l'âme et la matière du corps.
Les soottistes se basaient sur une argumentation qui ne me parait pas sans valeur, d'autant que le fait expérimental semble lui donner raison. Ils mettaient en avant ce que l'on appelait dans l'école, la
168 DBS CàDSBS OU PRINCIPES.
théorie de l'accident commun. Cette théorie pose en principe qae deux choses absolument différentes ou contraires ne peuvent ètx^ unies, et que pour l'union possible de deux corps, de deux êtres, de deux choses, il faut qu'une même qualité se rencontre dans Fane et dans l'autre. Ainsi, dirions-nous en médecine, deux maladies ne peuvent s'enchaîner que parce que l'une et l'autre ont des affections communes ; et pour exemple, le passage de la rougeole à la phtliisie pulmonaire a lieu, parce que dans l'uqe et l'autre de ses maladies, il y a une bronchite, et que cette bronchite est l'accident commun, le pont par lequel les deux maladies peuvent s'enchaîner. En physiologie, dans la question qui nous occupe, la matière nue est une simple possibilité, et au contraire l'âme vivante est une activité spontanée : il y a trop de dissemblance entre l'une et l'autre pour que l'union ait lieu. Hais la forme active des substances matérielles est une activité de second ordre, qui n'a aucune spontanéité, et développe ses propriétés sous la dépendance absolue da occasions où elle se trouve; de sorte que, bien qu'activité, elles quelque chose de la possibilité. Cela lui permet la double anioD dans laquelle elle entre : d'une part, ce quelque chose de possible qui est en elle, sert d'accident commun dans son union avec la matière nue qui est pure possibilité ; et d'une autre part, son activité sert d'accident commun dans son union avec Tàme vivante.
Laissons, si l'on veut, cette discussion purement d'argumentation pour envisager les faits eux-mêmes. Il est bien certain que la matière nue, ou simplement possible, est la même dans toutes les substances matérielles, et que celles-ci ne varient entre elles qu'en raison de leur forme active propre : tout le monde le concède. Ds sorte, qu'en réalité, si la forme matérielle était sans utilité dans le corps vivant, celui-ci pourrait être composé indifféremment de substances élémentaires quelconques. Or il n'en est pas ainsi. Le corps vivant réclame pour sa constitution telle et telle substance plutôt que d'autres; et comme nous le dirons plus loin (chap. Il), ii faut surtout de l'oxygène, de l'hydrogène, du carbone et de l'azote, plQS quelques autres éléments accessoires comme le soufre, le phosphore; et le plus grand nombre des substances élémentaires qu'on connaît est inutile^ souvent même nuisible^ toujours inefficace à la compo' sition du corps organisé. Par là il est bien clair que, puisque teli^ substances plutôt que telles autres sont nécessaires, c'est qu'elles sont pour quelque chose dans l'action du composé ; et comnae ell^ ne sont différentes que par leur activité formelle, c'est que cette activité entre pour quelque part dans l'union du composé vivant.
DB L'aMB 00 CAU8B FOIMBLLB. 109
Il est bien vrai que ces éléments matériels, en entrant dans la composition du corps vivant, cessent d'être ce qu'ilsétaient pour devenir quelque chose de nouveau : ils cessent d'être • oxygène, hydrogène, azote et carbone, pour devenir chair. Mais dans ce changement, ils entrent eux-mêmes pour une part Leurs propriétés ne sout pas détruites; elles sont transformées et comme sublimées au contact de Tàme, puissance supérieure qui leur communique quelque chose de sa nature. De même, par une analogie lointaine, un esprit supérieur communique quelque chose de sa supériorité à Tesprit inférieur qui le fréquente et se laisse aller à son action. Au contact d'un homme de génie, on se sent vivre dans une sphère supérieure, nos facultés s'élèvent et se développent, notre esprit acquiert plus d'étendue et d'élévation, plus de puissance et de subtilité. Ainsi, et bien plus fortement encore, dans l'union qu'elle contracte avec ces activités matérielles, l'àme les ravit, les emporte dans une sphère supérieure, les sabtimise, les vitalise ; et c'est par là que le composé vivant est doué d'une nature et de propriétés diffâ*entes du corps purement matériel.
D'où il suit que ces substances élémentaires jouent un véritable rôle de possibilité dans leur union avec l'àme : elles donnent, elles prêtent à celle-ci des activités matérielles qui lui permettent d'agir sur d'autres éléments matériels; elles permettent au composé vivant d'être impressionné lui-même par l'action des corps bruts.
Si Ton voulait admettre que les formes matérielles, ou autremait les activités des substances élémentaires disparaissent dans l'union avec l'àme, ou demeurent simplement en puissance, non en acte, on se trouverait conduit à deux erreurs. D'une part, ce serait récuser que les divers éléments qui entrent dans la composition du corps sont pour quelque chose en lui, ce qui serait aller contre un fiiit expérimental avéré; d'un autre cAté, ce serait admettre que l'une des deux natures du composé est anéantie. En effet, la ma«tière nue on sans forme, qu'est-ce, si ce n'est une pure privation, un rien, dont on ne peut même comprendre l'existence, car rien n'existe en dehors de l'activité? L'àme s'associerait ainsi non une activité possible^ mais une pure possibilité. Il est vrai que ce quelque chose prendrait vie au contact de l'activité animique ; mais alors ce serait l'àme qui donnerait tout l'être, c'est sa nature seule, c'est-à-dire sa spiritualité seule qui serait la nature de l'être. Dernière erreur trop visible pour avoir besoin de réfutation.
Ainsi donc, dans cette œuvre merveilleuse de l'union substan* tielle de l^àme avec le corps, ou cbserre ces vérités : 1® Les deux
170 mis C40SB8 00 mNCin».
natures du composé subsistent tout entières dans l'union, mais en acquérant toutes deux quelque chose : l'àme de pouvoir exercer des puissances qui resteraient sans acte en dehors du oorps; les éléments matériels de se sublimer dans un composé to«t nouveau, et d'avoir des propriétés qu'ils n'auraient jamais en dehors de cette union. 2'' Ces deux natures subsistant entières dans cette union, n*en sont pas moins unies de telle manière qu'elles participent tontes deux à tout acte qui émane du composé; car dans les actes les plus spirituels, où les puissances de l'àme agissent dans l'immatérialité, l'œuvre ne peut se produire sans la participation du corps ; et dans les actes les plus inférieurs où tout se passe, semble-t-il, par des propriétés matérielles, celles-ci ont une puissance et une modalité où l'àme se fait sentir. En résumé, un acte quelconque étant produit, il a lieu dans l'unité et au profit comme au désavantage de tout l'être; ainsi notre formule est éminemment vraie : Lame est la forme active du corps t et lui est substantiellement unie, de sorte que les actions de l'être sont l'œuvre du composé : Actitmes sunt compoêiti.
S 3. *- De ranlté en prinelpe aniiiuiteiir*
Nous venons de voir dans le paragraphe précédent, que l'âme est la forme active du corps, auquel die se trouve substantiellement unie, et que les actes de l'être découlent du composé naturel.
Contre cette doctrine s'en élève une que notre temps agite plus que tonte autre. Elle suppose que Vâme intelligenie préside seulement aux actes intellectuels, et qu'il existe un principe vitud qui gouverne tous les actes de l'organisme. C'est la discussion entre le monodynamisme et le duodynamisme dans l'homme.
D'après ce que nous avons exposé précédemment, nous pourrions mettre de côté cette opinion nouvelle, car elle se trouve combattue et ruinée par cela même que nous avons établi la doctrine de l'union substantielle de l'àme et du corps, mais elle passionne beaucoup d'esprits de notre temps, et oblige d'ailleurs pour la réfuter de mettre en lumière des vérités importantes ; il nous iaut l'examiner avec soin.
Historique. — Cherchons d'abord comment cette question a été comprise depuis les temps anciens jusqu'à nou& On pourra troQver un bon historique de cette question, dans l'ouvrage de M. Bouillier: Bu principe vital et de Vàmè pensanCey ou Examen des diverses doctrines médicales et psychologiques sur les rapports de l'âme et de la vie,
Di L'ami ou caum foiMiui. 17t
in-8'', 1862. Il nous a beancoup servi pour le simple résumé que nous donnons.
Nous avons vu plus haut, en parlant du principe intermédiaire, comment dans l'an tiquité grecque, le ^x^ ^^^^^ ^^^ admis tout en conservant la chaleur innée et le souffle. Ce me parait être là l'ongine du double dynanisme.
Hippocrale fut-il de cette opinion T Cela est contesté. L*école de Montpellier qui prend pour épigraphe : Hippocrates olim Cous, nune Monspeliensis, s'en autorise ; et MH. Lordat et Jaumes font de oe grand homme un duodynamiste décidé ; il aurait, suivant eux, admis une âme ^xn^ et un principe vital ivupjuov. On cite cette phrase
du Traité sur le cœur : Fvc^^ yàp vt riv <xv6pa>7rov ircfuxtv iv xfi Xtti^ tùtkin
xai £pxci T^ç SKlnç xjnixrfç. Mais ce traité est apocryphe ; puis on y place le principe animateur dans le cœur, ce qui est le contraire de tous les autres traités hippocratiques qui le font siéger dans le cerveau ; enfin ce texte lui-même demande à être compris. « Il ne s'agit pas en effet, dit M. Bouillier, d'une autre âme qu'on ne saurait où loger, l'àme pensante ayant le cerveau pour siège, mais du reste de l'âme qui est répandue dans tout le corps : éEXXt»ç 4^c doit être traduit, non par alterius, mais par reliquœanimœ, comme l'ont traduit tous les interprètes les plus autorisés d'Hippocrate et entre autres Cornarius etFoés. » [Loc. cit., chap. IV.)
Pour nous, Hippocrate ne s'est pas même posé la question. H se peut que dans la collection hippocratique, il y ait çà et là des idées duodynamistes , mais comme doctrine dominante, c'est plutôt le monodynamisme qui s'y trouve.
Platon est indiqué par Cicéron comme ayant affirmé trois âmes. On veut aujourd'hui qu'il n'en ait admis qu'une avec trois facultés principales, logées dans le cerveau, le cœur et le foie; et l'on cite des passages de la République, du Phédon, du Ihééte, du Cratyiem (M. Bouillier, lac, eit,) A. ne consulter que ces textes, Platon n'admet en effet qu'une âme, mais il passe dans la tradition philosophique pour tridynamiste, et Aristote l'a combattu comme tel. Du reste^ ce n'est là qu'un point historique.
Aristote fut franchement monodynamiste, et combattit même Platon pour assurer son opinion. Mais il faut convenir cependant qu'il donnait ouverture à l'admission d'un second principe, dans le passAge que nous avons cité plus haut, pris dans le Traité du mou» vendent dans les animaux, et dont on retrouve un analogue dans le IVaité sur la vie et la mort.
Pour les stoïciens, l'âme eat unique, comme le montre no lirag-'
172 Ms càjasm oo nnapts.
ment da Traité de rame de Cfarysîppe, conservé dans le De plaeiHs Hippaeratis et PlatoniSy de Galien.
GalieDn'eulpasd'opinionassaréesar ce point, croyonsHMms. Dans le Deplûcitiê Bipp. et Plat.^ 6 et 7, il admet trois âmes ctmxmt Platon, et les croit matérielles. Ailleurs» U reconnaît deux principes animateurs : « Quum et; sentire quidam, et moveri Yolnntarie » propria animaliasint, augeri vero et nutrire plantas etiamoommua nia, erunt utique priera quidemAntaup, posterioravero Ao/tinp 9 ipsins opéra. Quod si quis plantis quoque animam impertîat; at- » que ipsas separans, banc vegetantem, illam sententiam appellet; D neque hic quidam alia didt, dictione tamen utitur non admodum » consueta. Nos vero perspicuitatem maximum esse dictionis vir- » tutem persuasi, atque cognoscentes eam nuUa perinde re, atque » usitatis nominibus corrumpi, prout vulgus bominum consuevit^ » ita nominantes, animal quidem cA Anima $imul et Natura guàer-
• mari dicimus^ stirpes vero a sole natura ; tom auctionem ac nutri- » tionem Natur» esse opéra animae nequaqaam. » {De faeuitatibus, lib. !, cap. 1.)
Plotin, Proclus, Aromonius Saccas, Numinîus et Porphyre n'admirent que l'existence d'une seule ftme, à laquelle ils attribuaient et rintelligence et les actes irrationnels.
H. Bouillier ne compte, dans Tantiquité, que trois bommes vraiment opposés à l'unité du principe animateur. Pbilon qui distioguait deux âmes, l'une rationnelle, écoulement de la raison divine* et l'autre sensible et vitable, matérielle, commune à Thomme et aux animaux. Plutarque dans le De virtute moraliy se base sur la contrariété des sentiments dans Tbomme, pour admettre deux âmes différentes de nature. Jean Phiiopon attribue les trois puissances (végétative, animale et raisonnable) à trois âmes que réunit dans l'unité la sympathie, oupiroAtcou
Ches tous les Pères de TÉglise, il y a unanimité, accord parfait : tous admettent que dans l'homme Tàme raisonnable est à la fois sensible et nutritive. Saint Grégoire de Nysse, dans le Traité de la formation defkimmey dit que dans Tbomme la vie est parfaite, parce qu'elle comprend la raison, le sentiment et la nutrition ; et il ajoute :
• Que personne^ en raison de cela, n'aille supposer que dans le composé humain il entre trois 4mes« circonscrites dans des limites déterminées, en sorte que la nature humaine serait un assemblage de plusieurs âmes. Mais l'Ame vraie et parbite est aussi une par sa nature. • (Cité paf M« Bouillier.) Et saint Basile, saint Atlianase, saint Chrysostome^ saint ieau de Damas, TertuUien, saint Augustin,
DE L*A1II 00 CàOSI FORMBLLB. 173
saint Ambroise, parlent de même. Saint Âugastin, entre autres» combat les manichéens qui admettaient deux âmes, l'une venue du bon principe, l'autre du mauvais.
Gennadius, prêtre du v* siècle, s'exprime ainsi dans son 7'raité des doijmes ecclésiastiques, presque constamment cité par saint Thomas : « Neque duas animas dicimus esse in uno homine. .. Unam » animalem qua animatur corpus, et quœ immixta sit sanguini ; et » alteram spîritualem, quœ rationem ministret. Sed dicimus unam » esse, eamdemque animam in homine, qnse et corpus societate » vivifiœt, et aemel ipsam sua ratione disponat. » (Cap. XV.)
Pour Cassiodore, Abailard, Hugues de Saint- Victor, Albert le Grand, saint Anselme, saint Thomas, la doctrine est identiquement la môme que pour les autres docteurs.
Cependant Guillaume de Lamarre, au xm*^ siècle, professeur à Oxford, et opposé aux thomistes, soutient qu'il y a trois âmes dans l'homme (végétative, sensible et rationnelle) qui s'embottent l'une dans l'autre et se subordonnent réciproquement, c'était un prélude à l'opinion de Duns' Scott, qui se demande : <k An » praBter animam detur forma corporeitatis in animato 7 » et qui répond affirmativement. De la môme opinion furent : François de Hayronis, Occam, Thomas Bricot, et Paulus Venetus, de la fin du XTi* siècle.
Mais l'opinion thomiste restait la maîtresse dans le courant de renseignement, surtout après avoir été confirmée dans le concile général de Vienne, en 1311 ; et elle le fut encore au Concile de Latran, en 1515.
Scaliger et Saumaise, arrivés aux débuts des temps modernes, soutiennent encore la môme doctrine. Scaliger s'efforce de réfuter Cardan qui établissait que bien des phénomènes de la vie sont ignorés de l'àme, et par conséquent n'en dépendent pas : a Fallitur Car- » danus ubi animam dixit ignaram suarum functionum. Nihil enim » naonet in corpore animato, nisi anima. Alioqui plures essent » fbrmsa et plurima plura. Neque continuo verum est : movet sine » imaginatione ac desiderio, ergo motus non est animœ functio. y> Natura enim animali anima est. Ipsa sibi fabricat dentés, calces, » cornua ad vitam tuendam. Itaqne iis et utitur et scit quo sit » utendum modo, sine objecto aut phantasia ulla. Qui animam fecit » oertis eam prseceptis oneravit partim generalibus, partim contrac- » tioribus 111a sunt quœ pertinent ad unionem suam cum corpore » conservandam, cujus nullus auctor extimus esse débet Ejus ita- » que studiosa movet cor, coquit in ventriculo, recoquit in jecore,
i7A DIS ClOSIS 00 PHINCinS.
» perficit in venis, digerit in membra, mutai in corpus, snfBcit, unit, ]> instaurai, redintegrai. » {Exercitat. 107, p. 29.)
On peut dire que jusqu'au xvi*' siècle, Timmense majorité des philosophes et des médecins fut pour la doctrine d'une seule àme ; ceux qui en admettaient deux ou trois faisaient exception. Mais à ce moment, temps de désordre intellectuel, alors que c'était une mode de tourner en ridicule les fonnes substantielles^ et que chacun suivait son imagination, a sous Tinfluence de la cabale, de la doc* trine de l'émanation, du mysticisme ou de l'alchimie, il y eut comme un débordement d'âmes dans l'homme et dans^ la nature. » (Bouillier.)
Paulus Venetus avait admis dans l'bopime une àme raisonnable, plus une autre sensible, et plusieurs végétatives, localisés dans diverses parties du corps. Paracelse admettait, outre i'&me, VArcAée^ sorte de principe vital et recteur, tenant sous sa domination les essences chimiques, les entités astrales et les forces de la nature.
Hercado, dans les Institutiones medicœ, suivait les traditions scolastiques. Fernel était, comme nous l'avons vu, fort embarrassé à concilier l'àme, la nature, la chaleur innée et le priucipe intermédiaire. Senneri était pour l'unité.
Van Helmont suit Paracelse^ et se déclare pour l'existence dedeui principes : mais il le fait à sa manière, en retenant quelque chose de la scolastique. Dans le De anima distinctio mentis aà anima êensitiva^ il admet deux âmes, l'une raisonnable, l'autre sensible. Dans le De anima sensitiva^ il confond son principe recteur^ Xarchée^ Ar^ cheus faber, avecl'àme sensitive. Ailleurs, il enseigne que cette Archée n'est qu'une cause efficiente: « Tetigiortum et causas naturalium, » ac, necausam etBcientem, gratis internam posuisse videar, oppor- » tunius fabrum, generaiionum vulcanum explicabo. — Quidquid » igitur in mundum venit per naturam, necesse est habeat suorum » motuum initium, excitatorem, et directorem internum gênera- » tionis. Singula ergo, et dura et opaca, lamen ante sui istam soli- )) ditatem, claudunt in se auream, quœ ante generalionem, semini » (hactenus fecundo] internam futuram generationem adumbrat, » et generantem ad finem scenae usque comitatur. — Quad aurea» » licet in aliquibus loculentior sit : in vegetalibus tamen succispecie Il comprimitur, ui in metalli densissima homogeneitate inspissatur; 0 singulis tamen hœc donum obtigit, quod Archeus vocatur, gène- » rationem et seminum toeconditatem coutinens, lauquam causa effi- » ciens interna. lUe, inquam, faber generari imaginem habet, ad » corpus initium» destinationes rerum agendarum coroponit. ^
Dl l'ami ou CAO» FORMILIE. 175^
» Constat Archeu9 vero, ea oonnectione vitalis aurœ, veluti inaterisa x> cam imagine seminali qiuBestinteriornucleus spiritualis, fœcnn- » ditatem seminis continens est autem semen visibile ; hujus tantum D siliquie. » (Archeus faber^ 1 à U.)
Ettmaler repousse les formes substantielles des scolastiques, et prétend que ce que les anciens appelaient chaleur naturelle n'est autre qu'un second principe, la flamme vitale^ comme l'admettaient Holstius [Tract, deflammula cordis), Charleston {Œconom. animal.) f' Moebius (Fvndanu med.), Gorringius {De igné animalium)^ Burgrave {De lampade vitœ), Béguin {Tyron, chym.) ; que c'est VArcheus faber de van Heimont ; qu'il vient de la génération avec la matière séminale; qu'il est Ve$prit implanté partout dans l'organisme, la cause des esprits influents qui découlent du cerveau dans toutes les parties. {Inst.medic.yCAip, 9; 169^.)
Bacon et Gassendi admettaient deux âmes : l'une raisonnable, l'autre sensible et végétative. Mais l'opinion commune du temps n'en acceptait qu'une seule, comme Sennert le témoigne lorsqu'il demande: «An in quolibet vi vente sit unica anima, an vero plures?» et qu'il répond : « Et si vero utraque sententia viros eruditos et » claros sectatores babet, prior tamen quœ fere communis est, no- » bis probabilior videtur. n {Epitom. scien^ natur,^ in-12, 1651 « lib. VI.) Charron dit aussi que c'est l'opinion commune (7'rat7e de la sagesse, liv. I, chap. XV) ; et Gassendi lui-même en fait l'aveu : <x Si quidem communia opinio quœ eamdem animam et sentientem » et rationalem esse vult. » {Physica, sect. U, membr. poster., libi IX, cap. II.)
Nous avons vu que Descartes et les mécaniciens étaient partisans d'une seule âme, se réservant de limiter ses attributions pour les reporter à la pure mécanique.
Gliss<m tenta d'opposer au mécanicisme une sorte de synthèse spiritualiste. Il admit trois puissances actives : la fondamentale ou i'àme, par laquelle l'être existe ; \ énergétique qui donne l'action, sorte de principe vital consistant en un fluide doux, sucré, nutritif et fortiGant; V additionnelle qui procure les qualités ucciden telles ou matérielles du corps. {De substantia energetica^ seu de vita fiaturœ^ ejusque tribus primis facultatibus. London, 1672, in-6.)
Bossuet, Cl. Perrault, Leibnitz. Stahl, Ch. Bonnet et mêmeCondillac furent tous pour l'unité du principe animateur.
Dans le milieu du x^iv siècle, les nervosistes admettaient, outre l'àme, une force nerveuse, dont ils taisaient une sorte de principe vital. Blaine, le premier, considéra cette force comme le principe
176 DBS CAUSKS OU PRIMCIPBS.
des esprits animaux. (A netn Essay on tke Nerves and the Doctrine of animais spirits; London, 1738.) Boerhaave avait comme donné ouverture à cette erreur en émettant Tavis que les nerfs doivent être la base de tous les solides de l'économie. [Inst. med.^ n** 301.) De nos jours, il y a un courant d'opinion assez puissant dans ce sens, et il n'est pas rare d'entendre parler d'un principe psychoélectrique auquel on accorde toutes les attributions d'un principe vital.
Cependant le duodynamisme vital, qui n'avait encore été qu'une théorie plutôt essayée que posée, trouva sa formule définitive dans Barthez, professeur à Montpellier, dans la fin du siècle dernier. Bartbez publia d'abord le De prineipio vitali^ en 1773; puis il donna la Nova Doctrina de fuctionibus naturœ humanœ^ 1776, et les Nouveaux éléments de la science de V homme, 1778. C'est dans ce dernier ouvrage, réédité en 1858, qu'il faut prendre sa doctrine.
Dans le Discours préliminaire^ il formule nettement sa pensée : ce Les faits, dit-il, ne démontrent d'aucune manière que les mou- » vements qui s'exécutent dans le corps vivant (sans être ostensible- » ment dépendant de la volonté), soient causés par le même être » puissant dont l'influence détermine les mouvements volontaires. — )) Cela'est même d'autant moins probable que la nature et les facultés )) essentielles de cet être n'ont été jusqu'ici définies que par des » notions purement métaphysiques ou tbéologiques. — Dans l'état » actuel de nos connaissances sur l'homme, on doit rapporter les » divers mouvements qui s'opèrent dans le corps humain vivant à » deux principes différents, dont l'action n'est point mécanique et » dont la nature est occulte : l'un est l'âme pensante, et l'autre est » le principe de la vie. » (P. 23.)
Plus loin, dans le corps de l'ouvrage, il s'appuie pour admettre un principe vital difiérent de l'âme, sur ce que les mouvements du corps sont indépendants de la volonté (§ XXIV et XXV) , et sur ce qu'il y a une multiplicité de mouvements et de sentiments, et des oppositions dans l'homme (§ XXXI) ; sur ce qu'on ne peut expliquer ces contradictions que par deux principes (§ XXXU et XXXIIi) ; et il conclut : « D'après toutes ces preuves, il me parait qu'on ne )) peut s'empêcher de distinguer le prmcipe vital de l'homme d'avec » son âme pensante. Cette distinction est essentielle» soit qu'on ima- )) gine que ces deux principes existent par eux-mêmes, ou sont des D substances, soit qu'on suppose qu'ils existent comme des attribu- » tions et des modifications d'une seule et même substance, qu'il est )i indifférent qu'on veuille appeler âme. » (§ XXXIV.)
DB l'avk ou cause fobmbllb. 177
II semble cependant que c'est la question, et qu'il n'y en a pas d'autre. Mais Barthez veut Tesquiver, et même la mettre de côté, a J'observe, avant tout, dit-il^ qu'il est inutile de discuter, » comme on peut le faire, en suivant les idées ordinaires, si le prin- » cipe vital de l'homme est ou n'est pas une substance, parce qu'il » me parait impossible de donner un sens clair au mot siAstance^ » quoique ce terme soit communément employé en métaphysique. » (§ XXXVI.) Il fait ici allusion aux discussions qui suivirent le cartésianisme. La doctrine des formes substantielles ayant été écartée au XVI" siècle, comme entachée de scolastique, Descartes avait dit que la substance est quelque chose qui est par soi. [Princip. philosoph,) Cette définition souleva des tempêtes, parce qu'en la prenant rigoureusement,' Dieu seul est substance, et qu'on peut en déduire, cx>mme le fit Spinosa, que tout ce qui est substance est Dieu. Leibnîtz et Ch. Bonnet dirent de la substance que c'est une monade, une force ; c'était supprimer la cause formelle et la cause matérielle, et faire croire que les causes efiicientes sont des substances. C'est k ces difficultés que Barthez fait allusion.
Cependant il ne répugne pas à l'idée de deux principes indépendants : <c II peut être aussi que Dieu unisse à la combinaison de » matière qui est disposée pour la formation de chaque animal, un » principe de vie qui subsiste par lui-même et qui diffère daifs » l'homme de l'âme pensante. » (§ XXXVI.) Il opine même pour cette probabilité. (§ XXXYII.) Hais, se sentant peu assuré sur ce terrain, il se hâte de mettre une réticence en note, au § XLV : c< Cependant, dit-il, j^ n ai jamais affirmé, comme on me l'a fait dire^ I» que ce principe est un être existant par lui-même^ et distinct de l'âme » et du corps de Vhomme. »
F. Bérard, en faisant son apologie, a dit : «l Barthez est le seul, » et je ne crains pas d'être démenti, qui ait présenté le principe de » vie comme une notion abstraite, indéterminée, dont il a dit qu'il » fallait bien se garder de pénétrer la nature et le mode d'action, » parce qu'on ne le peut que par des hypothèses indignes de la » science. » {Doctr. médic. de Montpell., p. 91.) En réalité, la science demande plus de précision, et il n'est pas démontré qu'on ne puisse en approcher sans hypothèses vaines.
Ce duodynamisme de Barthez a été relevé et soutenu par l'école de Montpellier, et particulièrement par M. Lovdni {Exposition de la doctrine médicale de Barthez ^ Montpellier, 1819.— Ébauche d'un traité de physiologie, — Rappel des principes doctrinaux dé la constitution de Vhomme f 1857.) Il est passé en philosophie et a été
FaÉDAULT. 12
178 DS3 CàDSBS OD FRIMOPIS.
soutenu par Maine de Biran {£$9ai d'anthropologie; posthume, 1858) ; Jouffroy, H. Ahrens (Cours de physiologie^ Paris. 1836); M. de Magbalbaens [Faits de l'esprit humain, in-8'', 1859, traduit du porr tugais par M. Chausselle); M. Martin, de Rennes {Philosophie 9piritualiste de la nature).
Cependant H. J.-P. Tessier rappelait la physiologie k l'unité de Vhomnie, dès 18^0 (1). M. Sales-Girons, à Paris» Boyer et Bloadb, à Montpellier, sont revenus au stahlianisroe. En philosophie, MM. Franck, Ravaisson, Tissot, de Dijon [La vie dans T homme ^ 1859), le R. P. Ventura {Conférences, V^ vol., 1862, et Philosophie chrétienne y 3 vol., 1859); M. Bouillier {Du principe vital et de Vâme pensante, 1862), se sont déclarés et ont combattu pour Tunitéisme.
En résumé, la doctrine de l'unité du principe animateur a été la plus répandue, la plus communément assurée ; celle du duodynamisme a. été une exception souvent proposée, rarement soutenue; et Ton peut dire que le sentiment général de la tradition a été en faveur de la première.
Mais cela n'est pas suffisant, et nous devons maintenant repren-> dre les preuves qui assurent la doctrine de l'unité. Nous le ferons en nous appuyant principalement sur saint Thomas [Summ, theot.y prim. pars, q. 76, art. 3); et pour plus de clarté, nous noterons chaque argument d'un nom particulier.
1*" Argument de la forme substantielle. — Cet argument doit être examiné le premier, car on peut dire qu'à lui seul il résume tous les autres, tant il a de puissance.
Nous avons démontré dans le paragraphe précédent, que l'Àroe est non-seulement cause d'action, mais forme substantielle d'activité, et qu'elle est si intimement unie au corps, qu'elle vit dans chacune de ses parties, dans chacun des actes de l'être. 11 suit de là, inévitablement, qu'il n'y a pas besoin d'un autre principe d'actiom, puisque déjà elle produit tout acte.
Le polydynamisme n'est acceptable qu'à la condition de démontrer qu'il y a dans l'homme autant d'êtres difiérents qu'on veut admettre de principes premiers; et c'est ainsi que Barthes s'est appuyé pour expliquer le duodynamisme sur la distinction du volontaire et de l'involontaire, faisant supposer qu'il y a dans l'homme deux êtres, l'un agissant parce qu'il veut, l'autre agissant sans vouloir. Du moment où l'unité de l'être est démontrée, le
(1) V«jei dans CArtméOcal, nos •rtidei sur le Itm de M. Bouillier, et le rOle da M. TeMÎer dans ce débat (1862).
m t/hUE ou CkUSB FORMILLB. i19
polydyBamisme est démontré faux. Aussi Toa peut dire que tout le d^t se concentre sur cette question : L'borome estril un être ou plusieurs êtres?
. En médecine, l'importance de cette question est immense, car du moment que la doctrine de l'unité est admise avec la forme substantielle, la conclusion forcée est que les actes de Têtre sont produits par Thomme tout entier, composé de forme et de matière. Et dès lors il faut éloigner de la physiologie toute explication purement mécanique, chimique, physique, ou môme pneumatique. 11 faut dire comme les anciens : Actwne suni compositi; c'est-à-dire que ce sont les lois particulières de la vie qu'il faut examiner, non des lois du monde matériel pur ou du monde purement spirituel» En un mot, la doctrine de la forme substantielle place la physiologie sur son véritable terrain en donnant de la nature de l'homme la seule vraie définition. On ne peut l'atiaquer qu'en démontrant que l'homme n'est pas un seul être, et sa meilleure démonstration est celle de l'unité de l'homme ; aussi est-«e autour de cette question de l'unité que tout le débat se concentre.
2^ L*étre est n'mpliciier unum. — C'est l'argument de saint Thomas, L'homme et aussi tout être vivant est un dans sa nature, parce qu't'/ n en pas multiple^ mais varié dans ses manifestations.
Le multiple indique forcément un nombre plus ou moins consi«dérable d'unités semblables; ainsi un corps brut est un multiple de molécules matérielles semblables. Au contraire, le varié indique une même chose sous des modes différents; et ainsi toutes les parties d'un être vivant sont des parties différentes et non semblables.
L't4ttt/^ des corps bruts résulte d'une agrégation moléculaire par multiplicité. Au contraire, Yunité des corps vivants est simple^ parce que chacune des parties n'a eu elle aucune unité, et que l'unité résulte de l'ensemble complet de toutes les parties. Aussi un corps brut peut avoir un nombre indéterminé de parties ; chaque agrégation constitue une unités tandis que le corps vivant a un nombre déterminé d'organes, et il n'existe qu'autant qu'il les possède tous. De là, ce mot très juste de saint Thomas : L'être vivant eêt simplicitet unum. Cela se comprend nettement
On a cru pendant un temps qu'il y avait des êtres vivants sans l'unité simple; ons'étut mépris ; on avait pris des agrégations d'individus pour des individus. 11 en est ainsi des polypiers, qui ne sont que des agrégations d'êtres simples. Il y a des animaux, comme la Nais probascida^ et des vers qui, en se reproduisant, restent attachés à leur progéniture pendant plusieurs générations; de sorte qu^
le môme être en apparence, est en réalité composé de plusieurs individus qui se sont engendrés successivement ; et il suffit de séparer chacun des anneaux semblables pour que chacun vive séparé* ment comme un être distinct. Les végétaux sont dans le même cas. H. Gaudichaud a démontré que chaque bourgeon, chaque onl, constitue un individu distinct qui peut vivre séparément; et chaque arbre n'est ainsi qu'une agrégation d'individus de môme famille.
Mais ces agrégations de corps organisés ont trois caractères très distincts : 1* elles sont composées de parties semblables, d'individus semblables ; 2° elles ne se rencontrent que chez les animaux inférieurs et chez les végétaux ; 3"* en les divisant, chaque individu séparé continue de vivre séparément, car ce qui constitue Vunité^ c'est Vindivisible (1).
Il n'en est pas ainsi chez les animaux supérieurs et dans l'homme. Ici chaque individu est composé de parties différentes ; si vous le divisez, chaque partie meurt à l'instant et ne peut vivre séparément. Môme chez les animaux inférieurs et dans les plantes, chaque individualité séparée a son unité ; et si vous coupez un individu polype, si vous tranchez en deux l'anneau d'un ver, si vous altérez le bourgeon végétal, ces individualités meurent à Tinstant Au contraire, vous avez beau subdiviser un corps brut, vous avez toujours des unités, et chaque fraction, quelque minime qu'elle soit, a son unité et son existence séparée.
En résumé, l'ôtre vivant est donc bien simpUdter unum; et puisqu'il est un, il faut que le principe qui fait cette unité soit tm,
3° L'unité dans les corrélations de l* être. — L'unité n'est pas seulement démontrée parles variétés qui la constituent et son indivis sibilité, elle est encore attestée par les corrélations de ces variétés dans l'être.
Et en effet, non-seulement chaque partie ne peut vivre séparément, mais son existence est intimement liée à celle des autres. Comme le disait Hippocrate, tout concourt^ tout conspire dans l'être vivant ; chaque partie remplit sa fonction non pour elle, mais pour tout le reste, et chaque acte est intimement lié à chacun des autres actes. L'œil voit, non pour lui seulement, mais pour tout l'être; l'estomac digère, non pour lui seulement, mais pour tout l'être; le poumon respire, non pour lui seulement, mais pour tous les organes; les bras agissent, les jambes se meuvent pour toute l'économia En un
(1) On peut lire dans la Métaphysique d'Aristote le beau développement de cette vérité : que VunUé est VindhHsiMe. (Livre X.)
DE L*AyB on C^USE FORMELLE. i^\
moi, toutes les parties sont ordonnées ad tnvicem, comme le dît saint Thomas. De sorte que la cause qui préside à leurs actes doit être elle-même dans le tout et dans chaque partie : dans le tout, pour que cliacune reste à sa place; dans chaque partie, pour quQ chacune exécute bien son rôle.
Si la pensée était indépendante de la forme active, seule suppo* sition possible, comme nous Tavons vu plus haut, il faudrait qu'elle pûtse produire quelle que soit la valeur derorganisme.Or,la nécessité des phénomènes sensibles pour Tacte intellectuel, les rapports nécessaires entre les actes animaux et les actes intellectuels, prouvent qu'un lien intime les unit, c'est-à-dire les relie dans Tunité. Il faudrait donc alors ou que le principe vital dominât Tâme intelligente, ce qui mettrait celle-ci complètement sujette ; ou bien que le principe vital tût. soumis à l'âme intellective, ce qui l'annihilerait. Les rapports absolus entre les actes de l'ordre animal et de l'ordre intellectuel, comme nous le montrerons au livre IV, prouvent l'unité qui les relie.
Et cette corrélation est telle, comme le remarque encore saint Thomas, que, lorsque l'activité s'exagère sur un point, elle diminue sur un autre. Quand l'intelligence s'anime, se déploie, s'exagère outre mesure, tout s'amoindrit dans le reste de l'être : les digestions deviennent lentes, la respiration diminue, la circulation est mcîins active^ partout la nutrition languit, les forces se perdent au bout d'un certain temps^ les masses musculaires finissent par diminuer de volume, s'atrophient. Cela se remarque vulgairement chez les hommes de cabinet et d'études. Au contraire, l'athlète qui exerce ses forces et développe ses muscles, le gros mangeur qui ne vit que pour sou ventre, ont l'intelligence lourde et paresseuse, incapable de comprendre les hautes questions de l'esprit. Cette femme nerveuse qui ne vit que par ses sensations est faible et sans puissance motrice. En un mot, toutes les fois que l'activité se concentre sur un point, elle diminue sur tous les autres ; ce qui n'arrive que parce qu'il n'y a qu'un principe. Disons donc avec saint Thomas qu'il ne peut en exister plusieurs : « Tertio apparet, dit-il, hoc esse » impossibile per hocquod una operatio animœ, cum fuerit intensa, » impedit aliam; quod nuUo modo contingeret, nisi principium ac- » tionum esset per essentiam unum. » {Loc. cit,)
II? Du témoignage de la conscience, — Cette corrélation témoigne encore de l'unité selon la conscience du moi humain. Ce moi qui est moif sait de science certaine et par une attestation de conscience indéniable, que tout ce qu'il renferme est de lui et est lui. C'est
182 DBS CAnsBS on principes.
pour moi que tout se passe en moi, que mon poumon respire, que mon estomac digère, que mes bras agissent, que mes jambes me portent; je veux dire mieux encore : c'est bien moi, moi, dis-je, cl non un autre qui respire par mes poumons, qui digère par mon estomac, qui agis par mes mains, qui marche par mes jambes. Et tout ce qui gêne une partie quelconque de mon être, me gêne moimême, me blesse dans ma personne, dans mon moi^ dans mon unité : ce n'est pas ma joue seule qui reçoit un soufflet, mais moimême; ce n'est pas seulement mon estomac que le poison attaque, mais mon moi tout entier. En un mot, mon moi est indivisible, et tout ce qui est en lui est lui, et il est lui tout entier dans tout ce qui est lui. Il est donc un seul principe et non plusieurs. C'est là us témoignage de la conscience.
Descartes faisant appel à la conscience pour démontrer l'existence, disait : Je pense, donc je suis; et il concluait de là que le mm ne peot attester que l'existence de la pensée. Haine de Biran, au commeocernent de ce siècle, disait que la conscience atteste aussi l'existence du moi sensible, et il s'arrêtait là.
Sans agiter cette question de la conscience du moi, surlaquelb les philosophes modernes dissertent à loisir sans se douter du pre* migr mot de la vraie question, parce qu'ils ignorent absolument b physiologie ; sans nous engager dans leurs divagations qu*il fanl laisser de côté, parce que leur réfutation même entraînerait dans des longueurs sans profit, et que ce que nous dirons de la conscience au livre HI, suffira amplement pour quiconque voudra réfléchir, nous devons remarquer que la conscience possède, outre son témoignage direct, un témoignage indirect dont on n'a pas assez pesé la valeur.
Il est vrai que nous ne sentons pas la majeure partie des actes végétatifs qui se passent en nous : le changement du sang dans le poumon, la formation du chyle, la digestion des aliments, l'absori^ tion, la sécrétion, la nutrition des parties, sont des phénomènes qui se passent en nous sans que nous en ayons la conscience directe. & ce titre, on pourrait croire qu'ils sont en nous sans nous, et queptf eux c'est un autre être que nous qui vit en nous. Ainsi raisonnent et ont raisonné beaucoup de cartésiens.
Cependant il faut bien voir que tous ces phénomènes qui se pas* sent en nous ne sont que la suite d'autres phétmmènes dont nous avons parfaitement conscience. J'ai la conscience que c'est bi«a ^ qui respire, qui mange, qui bois, qui existe, qui urine: c'est bien moi qui le fais ; je le fais bien pour moi, pour ma propre satisfaction,
DB L'AVf on CAUSK fOBMiLLB. 48S
pour mes besoins ; et je puis attester que tout cela est accompli par moi, en moi et pour moi. Tout le monde rirait au née à qui dirait le contraire : c'est là un fait de sens commun, d'évidence et d*attes» tation unîtersellep
Or, il est bien clair que ces actes ont des conséquences dont la nécessité est irréfutable. Je respire pour le besoin de respirer, et perce que dans la respiration, mon sang gagne quelque chose pour mon bien-être ; je mange et je bois de même, pour le gain que j'en dois retirer. La satisfSuction que j'éprouve à la suite de ces actes, ou le malaise que je ressens s'ils sont mat accomplis, me témoigne bien que c'est moi qui les désire, qui en jouis ou en pâtis, qui lea exécute ou en suis privé. Encore bien donc que les actes intimes se passent en ddiors de la conscience sensible et du volontaire, ils sont ordonnés par le sensible et le volontaire, et dépendent de lui. Il suffit de bien étudier les relations dans l'être pour se rendre compte de ce bit œrtain, comme nous nous en ooouperonsau livre iv.
En résumé, la consdenoa témoigne directement de Tunité du moi dans l'ordre intellectuel et seosiUe, et elle en témoigne indireo" tement dans l'ordre végétatii
5^ /> voianiaire et VimtoUmiaire n*impliç9êeni pas deux âmes. -« Nous disons d'une manière géoérale que les voriétée éPaetivité^ même oppoêéee^ fCimpliqymi poi plutieure prineipes.C*e&i Tobjection de Barthez que nous abordons de front ; objection que Descàrtea avait d'ailleur» déjà faite pour soustraire l'organisme à la direction de l'Ame.
Il n'y a aucune raison logique pour admettre en principe qu'une même cause ne puisse produire des effets différents et même oppo* ses; beaucoup de bits démontrent le contraire. Tout* mécanicien sait parbitemeol qu'un même moteur peut produire des effets dittrents, et que le mouvement peut être varié dans des sens divers et même opposés selon les rouages de la mécanique. Chacun sait que les deux mains d'un même homme, d'une même volonté, fea* vent exécuter des actes divers et même opposés . Personne ne nie que TélectriGité ne puisse produire l'attraction et la répulsion. Pourquoi donc un même principe ne pourrail-il produire le volontaire et l'in* volontttre?
On fait une confusion grossière entre la variété différetiHelU et la différence radicale ; l'une qui pose l'unité de nature sous dea modes divers , l'autre qui sépare des natures différentes. En eflbt, ee qui distingue ces deux choses, c'est que l'une est indépendante» et qoa l'autre ne Test pas. Ainsi, tous les actes d'un mAme iniUvidu
iSU DKS CAUSES OU PRINCIPBS.
sont diiSéreats, mais ce ne sont que des variétés différentielles A*xim même activité, et comme ils sont tous en corrélation, ils sont tous liés Tun à l'autre, ainsi que nous Tavons vu plus haut. Au contraire,les actes de deux individus différents ont chacun leur nature individuelle et peuvent s'exécuter indépendamment les uns des autres : ce sont deux natures, et la différence qui distingue leurs actes est radicale. Quand des actes sont dans l'unité d'une corrélatioa obligée, comme le sopt les actes de l'être vivant, c'est qu'ils sont des variétés différentes d'une même activité. Si au contraire des actes sont divisibles et sans corrélations nécessaires, c'est qu'ils appartiennent à des natures différentes.
Nous disons donc que ce que n'ont vu ni Descartes, ni Bartbez, c'est que ce qui sépare la variété différentielle de la différence radicale dans les actes, est V indépendance et la relation. En effet, ce qui constitue l'unité de l'être, c'est, comme nous l'avons vu plus haut, V indivisibilité et l'indépendance : vous ignorez si un être est un OQ multiple ; vous le coupez, vous le sectionnez; et chaque partie qui peut vivre indépendante des autres est vraiment un être; au oon* traire toute partie qui ne peut vivre séparément des autres n'est qu'une partie. Si, au lieu de faire cette section réellement et matériellement, vous la faites seulement par la pensée, il en est encore de même; et c'est ainsi que dans l'organisme humain, chaque partie étant dépendante des autres par les corrélations qui les unisseot toutes dans l'unité, il suit que toutes ensemble ne constituent qu'os même être. Eh bien ! opérez de même sur le volontaire et Yinodo^ taire, et vous verrez qu'ils ne sont pas divisibles et indépendants dans l'homme : qu'ils sont en corrélation constante,, et que par conséquent ce ne sont que des variétés différentielles d'une même activité, non deux natures séparées par une différence radicale. 11 y a des actes tout à fait volontaires, il en est d'autres tout à fait invo lontaires; et si l'activité se concentre sur les uns, elle diminue dans les autres, de sorte qu'il n'y a pas indépendance. Il y a des actes qui peuvent être tantôt volontaires, tantôt involontaires , mais il est impossible qu'ils soient les deux à la fois ; il n'y a pas indépendance. Le volontaire et l'involontaire ne sont donc pas les actes de deux êtres différents ; leur dépendance mutuelle indique qu'ils sont d'un même être, les variétés différentielles d'une même activité, d'un même principe actif.
Remarquons aussi que le volontaire et l'involontaire sont liés de deux manières dans l'unité du moi : 1** Les corrélations de l'un avec l'autre sont telles, que l'ij^n ne vit que par l'autre, et récipro^
DB t'AMI on GADSB PORMBLLB. 18$
quemeni; qu'ainsi, levolontaire est nécessaire à rinvolontaire, puisqu'il le faut pour chercher la nourriture, la prendre et la déglutir ; et que d'ua autre côté, si l'involontaire ne travaillait pas, la machine périrait, et avec elle le volontaire. Si l'involontaire et le volontaire étaient deux principes distincts, indépendants, marchant l'un d'un côté, l'autre de l'autre, s'entendant quelquefois et ppuvant se con-r tredire, que deviendrait l'être? le volontaire voulant agir, voulant manger, voulant bien des choses que l'involontaire ne voudra pas ; ou bien, l'involontaire ayant ses besoins que l'autre ne veut pas satisfaire, peut-être nourrissant trop ou ne nourrissant pas les instrumentsdontle volontaire se servira! Quelle anarchie, inévitable, insurmontable, peut-être à chaque pas, s'il n'y pas unité dans le moi humain, dans tout être également 1 2** La corrélation est telle que le même instrument, le même organe peut servir tour à tour au volontaire et à l'involontaire. S'il y avait là deux principes, que deviendrait l'un quand l'autre agit, et réciproquement? Si le volontaire ne domine pas, que deviendront les nécessités de son instru* ment; et si le volontaire domine trop, l'involontaire y pourra-t-il toujours su{Bre?Comprend-on, est-il possible d'imaginer à quelles absurdités peut conduire celte dualité que tout repousse? Il y a une unité qui domine le volontaire et l'involontaire : ce qui se fait en mot de volontaire ou d'involontaire, est fait par moi et pour moi ; et ce moi est moi, un et non deux.
ô"" Impoisibilité de la coexistence de plusieurs principes, et conve-^ nonces d'un seul principe. — C'est ce qu'observe aussi saint Thomas {loc. Cl/.), en se fondant sur l'unité de l'être.
Si plusieurs principes coexistaient ensemble, il faudrait nécessairement que l'un dominât les autres pour faire Vunité /qu'il réglât les autres dans leur forme, dans leur degré et dans leur rang; que tous ne pussent agir sans lui Or, dans une semblable domination, qui ne voit que le principe supérieur doit être alors partout à la fois, dans l'ensemble et dans les plus petits détails? sans cela la moindre fracUon est en dehors de lui. Et si un principe est ainsi partout pour tout mouvoir, ou tout diriger, ou tout unifier, qu'est-il besoin d'admettre d'autres principes ? Et si, malgré tout, on veut encore en admettre, qui ne voit qu'ils ne sont rien par euxmêmes, qu'ils sont annihilés par le principe dominant, puisque sans celui-ci ils ne peuvent avoir ni direction^ ni même d'activité, c'està-dire pas d'existence 1
Ou accepte volontiers qu'il y a des activités différentes, et si l'on veut, des puissances secondaires, ou, comme on les appelle, des
IM DB6 CAOSkS 00 PftlMClPBS.
facultés différentes pour accomplir des actes différents. Mais pour que ces principes secondaires agissent dans l'unité, que rien de leur activité ne puisse être en dehors de Tétre qui est un, il faut abso* lument qu'ils soient eux-mêmes compris dans l'unité, c*est-à--dire qu'ils procèdent du principe formel comme d*un principe généra-» teur; et que, quoique procédant de lui, ils restent en lui, et n'agissent qu'en lui, pour n'en être pas séparés. C'est toute la doctrine des facultés que nous examinerons plus loin.
On a fait encore une objection de convenance qui dépend plus de imagination que de ta raison. On a dit, cela se trouve partout, qu'on ne pouvait imaginer que l'ftme Mt à la fois le principe noble de la pensée et la puissance inférieure qui sécrète l'urine. Nous repondons qu'il ne s'agit pas fïimaginer, mais de raiionner. L'être est tti», et ne peut dès lors avoir qu'tm seul principe. Mais rien n'em** pêche que ce principe ne puisse avoir plusieurs puissMioes, doni l'une préside à rintelligehce, et l'autre à la vie végétative du oorpsi La raison indique, au contraire, ces deux conveuanoes: d'une part^ que des actes différents aient des puissances d'activité différefnte \ et d'autre part, que, comme tous ces actes s'accomplissent dansuna même unité, ces diflérentes puissances agissent elles-mêmes dans l'unité d'un même principe.
De ce que l'âme humaine est intelligente, c'est-à-dire a une faculté intellectuelle, rien ne s'oppose à ce qu'elle ait en même temps une iaculté animale et une faculté végétative. Au contraire, qui peut le plus, peut le moins. Et commerbomme, mieroeotme dans lemacro^ cosme, c'est-à-dire petit monde dans le grand monde, végète par son corps comme les végétaux, sent et se meut comme les animaux, a une intelligence qui le distingue des animaux, et que cbes lui tout cela est dans l'unité du même être , l'àme qui l'anime est à la fois végétative, animale et intelligente.
Saint Thomas explique ainsi ce point de la question : « Comment » cela arrive-t«il? On le peut considérer, si l'on bit attention aux » différences des espèces et des formes. On trouve, en effet, que les » espèces et les formes diffèrent à l'égard les unes des autres par plus » ou moins de perfection ; ainsi, les êtres animés sont plus parftits » que les dioses inanimées, les animaux le sont plus que les plantes, » et l'homme plus que les animaux ; et dans chacun de ces genres » il y a des degrés. C'est pourquoi Aristote (in-8, Metaph. text. 10) » assimile les espèces des êtres aux nombres, qui différent dans Tes* s pèoe par l'addition ou la soustraction de l'unité; et (in-l^Ikamma^ t» text SO et 31) il oompare les diverses ftmes aux espèce de figvrs
DB l'ami 00 CAOM fôiUMLLB. Ml
» dont Tuno oontidnt l'antre, comme le pentagone contient le tACni'- B gone et l'excède. Ainsi, l'âme raisonnable de l'homnie contient » en puissance {in ma virtnie) toute la puissance de l'âme sensitive B des animant et de l'âme nutritive des plantes^ et les excède. Ds » même donc que la superfide qui a la figure d'un pentagone n'est » pas pentagone par une figure et tétragone par une autre, de » même Socrate n'est pas homme par une âme et animal par une s autre, mais il est l'un et l'autre par une seuleet même âma » (L09. » cit., q. 7fi, art. 4.) ♦
7" Argument théotogique. ^ Cette question de l'unité de l'âme n'est pas seulement philosophique ou physiologique , elle touche encore à la théologie ; et comme il s'agit ici d'un dogme, nous sommes tenu d'en parler. Nous répéterons d'ailleurs avec Sauvages, le célèbre médecin de Montpellier, cette grande vérité qu'il faut mettre toutes les sciences en accord : « Et qu'on ne pense pas avec quel« ques-uns que cet accord mutuel des principes est peu Important ) car il ne peut y avoir rien de vrai en philosophie, s'il est taux en théologie, en Jurisprudence, ou en quelque autre ioience, quoi qu'en disent Luther et Averrhoés. » {Noiol.^ proleg., § 298.)
La théologie, par des motifs qui tiennent gu dogme de l'immor» talité de l'âme et à celui de la résurrection des corps, pose que l'âme raisonnable est le seul principe actif de l'homme et la forme du corps; et l'Eglise a prononcé des censures contré quiconque le nie.
Des autorités nombreuses parmi les Pères de l'Église, lea docteurs» les tlïéologiens, et la raison elle-même, ont été invoquées, comme le montre Suarea, lorsque le concile osouménique de Vienne, en France, tenu sous le pape Clément V, en 1311, prononça qu'il y avait là un dogme^ et censura, comme hérétiques, tous ses oppo* sants. Le concile de Latran, tenu sous Léou X, en 1515, se pro^ nonça de même.
Void comme le R. P. Suarei le rapporte :
« Expresse enim definila est h»o veritaa, in concilio Viennensi, sub 9 Clémente V, in Clémentine unioa» Pétro de twntna Triniiaie* JDoo^ » rrffMm, inqtAit ieu ptopoiitionem temere auerentemy ani verteniem it in duUum^ çuod iubsianiia animœ roltbnaiM, teu inêêlleetiwM ven n.ùè pêr se kunumi corpùrii non ni. forma^ ui erroneam et veritiUi i> eatholicœ inimicam, prœdieto apprùbanie toncilio r^arobamm. Et s infra decernit ; Ut qui9fui$ deineeps, a$9erere, defendtre oui ienere n perlinaciter prœsumpgerit^ quod anima raiianeliê non êit fbrma em^ M parié kmnani per m, ei e$smiialiter^ tanqmm hmretieus fit cen^
{8S DES GAUSBS OU PRINOPIS.
» sendus, •— Quam definitionem amplectUur concilium Lateranense » sub Leone X, sess. 8, quœ tacite déclarât doctrinam concilii La- « teranensis sub Innocente 111, in capite Firmiter de summa Trinii., » dicentis créasse Deum a principio creaturam corporalem et spiri- » tualem, et deinde bominem ex utraque, id est, ex spiritu et cor-^ » pore constitutam : illa enim constitutio non est per accidens, sed » perse, et substantialiter : tumquia itasunt aliœnaiurse constitutœ, » sive in una simpUci entitate^ sive per unionem substantialem » plurium: tune denique quia alias non tantum humana natura, D sed etiam cœlestis creaiura posset dici ex corpore et spiritu assis- 9 tente, et movente constituta. » [De anima^ lib. I , chap. XII, art. §.)
Enfin, de notre temps môme, TËglise s'est encore prononcée sur le même sujet. Le philosophe allemand Gunther, ayant attaqué la doctrine de l'union substantielle de l'âme et du corps, le pape Pie IX, dans un bref adressé à l'archevêque de Cologne, en 1857, le censure comme ayant blessé la doctrine catholique: aNosdmus » iisdem libris, Isedi catholicam sententiam ac doctrinam, de ho- » mine, qui corpore et anima ita absolvitur, ut anima eaque ratio- B nalis, sic vera ac per se atque immediata corporis forma. » H. J.-P. Tessier a pris ce texte très net pour épigraphe du journal VArt médical (voy. le numéro de décembre 1857).
Le chanoine E^ltzer, ayant continué d'enseigner les idées de Gunther, dans un petit livre sur la nature de l'homme, le pape Pie IX adressa un autre bref à l'évêque de Breslau, en date du 30 avril 1860, pour condamner le duodynamisme d'une manière plus formelle encore : a Baitzerum in illo suo libello cum omnem » coniroversiam ad hoc revocasset, sitne corpori vitœ prindpium » ab anima rationali ipsa discretum, eo temeritatis progressum esse« » ut oppositam sententiam et appellaret hœreticam et pro tali ha- » bendam esse multis verbis argueret Quod quidem non possumus » non vehemeuter improbare, considérantes hane sententiam quae » unum in homine ponit vitœ principium, animam scilicet rationa- » lem a qua corpus quoque et motum et vitam omnem et sensum ao- B cipiat, in Dei Ecclesia esse communissimam atque doctoribus » plerisque, et probatissimis quidem maxime, cum Ecdesiœ dog* » mate ita videri conjonctam, ut, hujus sit légitima solaque vera » interpretatio, nec proinde sine errore in fide posset negari, etc. ». {Revue des sciences théologiques^ t. III, p. 65.)
Et cela est théologiquement démontré comme une oonséqaenoe
DE l'ami on GADSI FOIMBLLB. i8l
inévitable du dogme de la résurreclion complète de t*homme. Hais cest un point qui sort de notre sujet: il nous suffit d'en indi*quer la portée.
Kémané et éoneliurioni de ee ehai^ltre.
De tout ce que nous venons d'examiner dans ce chapitre, il ré^ suite :
1^ Que Tactivité de l'être dépend d'un principe animateur, et la matière seule ne suffit pas à expliquer l'activité, puisqu'elle n'est qu'une simple possibilité ; que cette activité est une forme vivante dont l'existence est encore assurée par la comparaison des corps bruts et des corps vivants; que la -disposition organique explique le mécanisme du mouvement, non le mouvement lui-^môme; que les prétendues forces indépendantes de l'âme ne sont que des activités communiquées et indiquent une cause communiquante; que l'acti* vité ne peut être un résultat de l'organisation, mais bien sa cause; que cette activité tient bien ^us sa dépendance tous les actes de l'être, et non pas quelques-uns seulement, comme le veulent les théories concessionnistes ; qu'elle ne dépend pas de causes extérieures, mais bien d'une cause intérieure; qu'elle n'est pas unique pour tous les élres vivants, mais bien spéciale à chaque espèce d'être, et particulière à chaque individu dont elle est la forme substantielle.
7? L'âme est unie au corps comme sa forme substantielle; elle n'est pas^localiséedaus une partie du corps, mais répandue partout; et la conjonction n'a pas lieu dans un point seulement, mais partout ; de sorie que dans chaque acte les deux composants se retrouvent. L'union ne se &it pas par l'intermédiaire d'un tiers principe* mais bien par une adhérence naturelle, et parce que la forme appète la matière^ et que la matière appète la forme. L'union ne se fait pas non plus comme celle d'un moteur à son mobile, d'un batelier dans son bateau : ce serait supprimer, sous le nom d'animisme, le rôle du corps; elle se fait comme union substantielle. Aussi les éléments matériels en passant sous la puissance de l'âme, apportent une activité matérielle qui n'est pas anéantie, mais transfigurée et sublimée, en même temps que soumise par l'activité animatrice. Aussi les actes sont l'œuvre des deux conjoints, aetûmes sunt composai.
y L'âme est le principe unique de l'activité vivante, et il n'y a pas deux ou plusieurs principes actifs, comme quelques auteurs
If 9 DIS CAIJSI8 OU PftmOPtS. :
Tont sout^u ; c'est du reste le sentiment le plas constant de U tradition. De ce qu'elle est forme substantielle, il y a par cela même unité dans Tôtre, et unité de principe. L'être étant indivisible^ est par cela même une unité qui exige Tunité de cause. Cette unité est encore démontrée par les corrélations dans Tétre et par le témoignage de la conscience. D'ailleurs le volontaire et Tinvolontaire n'impliquent pas deui âmes» parce qu'ils ne sont que deux variétés d'une môme activité dans des corrélations obligées. Et puis la coexistence de deux ou plusieurs principes serait impossible dans l'unité, sans la domination absolue et complète de l'un d'eux, oe qui annihilerait les autres. Enfin l'ftme unique, comme fortm mAêtantielle du eorps^ est un dogme religieux qui tient à plusieurs autres, et montre par là l'accord auquel on arrive par les oonciufsions précédentes .
En résumé, Vêtre en vraiment un eompoié naturel d'une âme et d^un corps substantiellement tini>, et a^est du composé lui-même que procèdent tous les actes. Ainsi nous n'avons plus à appliquer des théories purement chimiques ou physiques, ou même purement apiritualistes aux phénomènes de l'activité vitale ; nous n'avons qu'à rechercher comment ces actes sont accomplis, et quelles sont les lois qui les règlent. Quand donc nous aurons à étudier un acte vivant , il faut nous bien rappeler que ce n'est ni la physique ni la chimie dont les lois seront applicables ; que nous pourrons tout an plus y faire des emprunts par simple analogie, de même que pour l'ordre intellectuel nous pouvons chercher des analogies dans la pure spiritualité; mais que ce sont là de simples comparaisons, que le phénomène physiologique est tout particulier, et doit requérir des lois spéciales. Si nous savons bien suivre cette conclUfaion, nous aurons, par là même, chassé loin de nous toutes ces écoles iatrodiimique, iatromécanique, iatrodynamique, qui ont détourné l'esprit investigateur de la véritable voie.