LIVRE CINQUIEME
Nous réunissons dans ce livre des questions diverses qui pivsenlent cuire elles une certaine analogie, puisque toutes considèrent rbomme sous des manières d'être différentes. Les individualités, les personnes de la famille, les races, sont des manières d'être de l'espèce; les tempéraments, les habitudes et la santé, le caractère, l'état de veille ou de sommeil, sont des manières d'être de rindividu.
On admet, d'après Porphyre, cinq universaux, le gent^e, Vespèce^ le propre f la différence et Vaccident ; nous n'avons pas à les expliquer : ils sont connus de tout le monde ; et après les célèbres commentaires de Boèce, il n'y a presque rien à en dire. Toutefois, nous avouons franchement qu'ils ne nous paraissent pas embrasser ce que nous entendons par modalité^ et nous introduisons ce terme après Aristote, qui s'en sert en plusieurs efiàroits de sàMétaphysifue et de sa Physique, Il n'y a qu'à l'expliquer.
Une chose quelconque peut présenter des variations sans changer de nature. Le genre présente de& variations que les anciens appelaient gênera subscripta^ et que les modernes appellent des sou^ genres : ce ne sont pas des espèces ni des genres, mais des modalités du genre. L'espèce présente également des variations qui ne sont pas des individualités ; on les appelle des races o\ï des formes^ des variétés^ des familles, des lignées : ce sont des nuMlalités de l*espèoe. L'individualité se caractérise par ce que les anciens appelaient le propre ; mais ce propre varie d'un jour à l'autre, l'individu se pré* sente sous des manières d'être différentes, suivant les âges, et ainsi le propre peut lui-même avoir des modes. La différence et Taecident peuvent enûn l'un et l'autre se présenter sous des aspects divers, .sans cesser d'être ce qu'ils sont; et ces aspects divers sont des variétés ou des modalités. En résumé, la modalité est la varùiiion d'un sujet dans sa manière d'être^ sans changement de nature.
On voit donc que*ce terme de modalité embrasse des choses très
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nettes, et je ne comprendrais pas qu'on pût dire qu'il est superflu. En effet, les deux universaux qui servent d'habitude à expriaier les variations, lepropre et la différence, ne le peuvent remplacer. L'un et l'autre, le propre et la différence, sont nécessairement des prédicats définis qui marquent la variation d'une nature, mais qui la dénotent sans l'embrasser, et qui ont surtout le défaut d'exiger une réalité différentielle exprimable. Ainsi, la rationalité est le propre de Fespèce humaine, et tout à la fois sa différence ; mais ce caractère net et défini dénote l'espèce humaine sans l'embrasser : pour que la définition soit complète, il faut faire intervenir l'idée du genre et dire animalité raisonnable. De plus, ce caractère n'est que le trait saillant de l'auinialité humaine^ qu'on me permette cette expression : il dénote seulement la différence de l'espèce, il n'embrasse pas l'espèce, parce qu'il indique seulement la nature sans marquer ce qu'elle est. Quand je dis V humanité^ je suis bien plus complet, j'embrasse la nature elle-même. Il est vrai que je ne précise aucun caractère propre ou différentiel, mais je suis bien .plus large dans mou terme , puisque j'embrasse tous ceux qui peuvent exister, exprimant une modalité tout entière, c'est-à-dire une manière d'être qui fait sentir la différence entre Yhumanité et Yanimalité. On ne voit pas, il est vrai, la différence, mais on sent qu'elle existe : on ne connaît pas quels sont les caractères propres et différentiels^ mais on sent aussi que, quels que soient ceux que l'on trouvera, aucun n'aura cette puissance d'expression de la modalité qui les embrasse. Quand j'oppose deux caractères seulement l'un à l'autre, et que, par exemple* je dis : l'homme est raisonnable, l'animal est sensible, je ne fais qu'in« diquer des différences qui dénotent des êtres différents, sans embrasser complètement leur nature, car l'homme n'est pas seul doué de raison, et l'homme est sensible comme l'animal. Cependant ma pensée est juste, l'homme est raisonnable, l'animal est sensible, mes termes sont exacts; mais ils ont le tort d'être purement désigna^ leurs t non amplecteurs; ils désignent des différences par une seule différence. Au contraire, mes termes sont complets, quand j'oppose Yhumanité à Y animalité*
Ce qui nuit à la modalité, et j'avoue y trouver un avantage, c'est qu'elle ne précise rien. Quand j'oppose l'Atimâiû're à Yanimalitéy tout le monde m'entend, et cependant je n'exprime ni ce qu'est l'une ni ce qu'est l'autre : mes tenines sont si larges qu'ils embrassent tout ce qui est propre ou diffikence ; mais ils sont si universels qu'ils n'expriment rien de particulier. Au premier abord> on trouve que c'est là un défaut ; en y réfléchissant, on trouve que c'est un avanuige.
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Un exemple va nous permettre de rendre clair ce que nous you- Ions dire : Pierre et sa femme sont tous deux de Tespëce humaine, et par conséquent de môme nature ; ils diffèrent tons deux, Vnn est mÂle, l'autre femelle, l'un est gr^nd, l'autre petit; et il y a un grand nombre de différences ; il y a même dans cliacun des caractères propres. Quand vous avez collecté tous ces caractères, vous avez tous les termes désignateurs qui f6il*ont reconnaître ces deux êtres. Mais ave2*vous embrassé la nature de diacnn d'eux ? Point dti tout. La nature est la même dans l'un et dans l'autre, puisqu'ils sont de même espèce : différente cependant dans chacun d'eux, puisque dans chacun elle se manifeste par des caractères différents : vos termes, le propre et la différence, désignent deux êtres différents ; ils ne font pas autre chose. Et si je dis : Pierre et sa femfhe sont deux modaUtés de Tespèce humaine, je ne les désigne pas, il est vrai, mais j'exprime leur nature tout entière; je montre qu'il y a dans chacun une même nature sous deux modalités différentes. Le terme de modalité exprime la variation même de la nature : il ne dit pas e;i quoi consiste cette variation, personne n'en sait rien encore» mais il l'exprime. £t je vois là un avantage qui me parait incontes^ table : c'est d'exprimer une diose vraie sans aller plus loin qa'on ne peut aller. Non amplius est inquiriri quam amplius est inveniri^ disait très justement Tertulien.
Il y a souvent un très grand avantage à s'en tenir à la modalité, par cette simple raiso^i qu'on ne peut aller plus loin. Ainsi nous verrons, ù propos de Tindividualité, pour laquelle toutes les théories cherchant le propre ou la différence ont échoué, que le plus sage est de s'en tenir à la modalité. Les trois personnes de la famille, l'homme, la femme et l'enfant, ont bien certainement des différences qui les distinguent ; mais si vous cherchez en quoi oon-^ siste essentiellement la nature de chacun d^eux, il est impossible d'en sortir sans exprimer que ce sont trois modalités de la nature humaine. Bn vain vous voudrez aller plus loin ; ^ous ne trouvères rieui si ce n'est les différences qui caractérisent l'une et l'autre, et ces différences vous donneront des caractères de la modalité, non pas sa quiddité. Il faut donc s'en tenir là, et ne pas s'épuiser à chercher ooéme philosophiquement une chose introuvable. Il en est de même pour tous les modes, et c'est ce que nous avons fait. A propos de l'individualité nous avqns tenu à bien faire sentir l'importance du mode, puis pour chacun des autres sujets nous nous sommes contenté d'indiquer que c'était une modalité, eC nous avons passé immédiatement à la recherche de s^ caractères.
DE l'individualitIe. 615,
Il y a uD grand nombre de modalités de la nature humaine. Noua n*avons pria ici que les principales du domaine de la physiologie: V Itt individus ; 3*^ lea personnes de la famille; S° les racaa ; A° le$ tempàr^meutfi ; 5"" les habitude» et la santé ; 6° le caractère ; 7"" la veille et le sommeil. .
. fi(oos aurions pu ajouter Y éiai surnaturel^ mais après y avcnr beaucoup travaillé et réfléchi, noua avons reconnu que ce sujet ne pou-« vait être traité sans de très grands développements, et qu'il consti-* tuait d'ailleurs une science distincte. Ctjmme la physiologie est la science de Tbomme à Tétat de santé, la pathologie, celle de rbômme à l'état de maladie , la mystique est la science de l'homme à l'état surnaturel, et exige avant d'être abordée, la connaissance préalable daa deux premières.
Lea diSërentesmanièrea d'être de l'homme aux différentes périodes de la vie constituent encore des modalités, mais leur étude appar-* tient nu livre suivant, ell^ sont comprises dans l^ sujet de Vévolu-tim vitale*
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