CHAPITRE VII
DE l'État de veille et de soMMEiLâ
L'homme passe sa vie dans l'alternative de deux états, Tnn de veille^ l'autre de sommeil. Dans le premier il Vît et se sent vivre, il perçoit les objets extérieurs, en juge, agit avec conscience de ses actions et selon sa volonté ou ses instincts. Dans le second état il est comme mort pour les objets extérieurs : il ne sent plus, ou du moins ne sent que confusément, il n'agit plus ou n'agit que faiblement et sans grande conscience de ses actions, son pouls diminue, sa respi-
ration s'aflkibUt, SR chiileiir diminue, et il est comme l'ombre ou l'image de la mort De ees deux états, le second, le sommeil, a surtout fixé l'attention des philosophes et des médecins, qui se sont ' évertués a noter ses diCMrents- phénomènes et à Vexpfiquer.
Malgré tous les efforts qui ont été Faits, le sommeil est resté Vn des sujets les plus obscurs dé la {Aiystotogté, et il seiMble que, plus on le pénètre, plus il vous échappe. Notre tftche ne peut guère avoir pour but que d'exposer les questions, et nous nous y résignions.
Deux sujets secondaires se partagent ce sujet principal : i" le êomrMil dans ses phénomès principaux ' et ses causes ; t^ les rètet qui n'accompagnent pas toujours le isommeil, mais qui sont encore lissez fréquente. Ces deux sujets secondaires seront le partage de ce obapitfe. En dernier lieu, nous dirons quelques mots du somwmàtdUme et de Ykj/pnotisme.
S 1. — fttt ievMBiell.
Les auteurs qui se sont oeoupés du sommeil ont tout h la fois tenté de le définir d'après ses phénomènes et de l'expliquer dans ses causes. Hais il est à remarquer qulbont le plus ordinairement réuni ces deux préoccupations, et qu'après avt>ir posé les phénomènes ils en ont fait des causes. Ainsi, les uns notent la suspension des sens, ^ immédiatement ils en font une cause ; d'autres disent que le sommeil est la suspension des fonctions du cerveau, etik font de cette suspension la cause du sommeil.
Mous rapporterons d'abord les opinions' principales, nous exjiniitierons ensuite les phénomènes du sommeil, et enfin nous rechercherons ses causes.
i"* Opinions des antenrs. — La plus ancienne idée que Von se soit faite du. sommeil, le représente comme V image de la mort. Ce mot revient assez souvent dans l'Écriture sainte, et il a été aussi connu des Grecs et des Latins. Homère dit que le sommeil et U mort sont jumeaux» Xénopbon, dans la Cgropédie^ ne voit rkn de semUaUe à la mort que le sommeil. Ovide assure la même idée dans ce vers :
I Slulte, quid est somnus, gelids nisi mortis ioiago ?
Hippocrate donne en plusieurs passages l'idée qu*îl a du sommeil. Motus in somno iniro vergunt, — Somnus labor visceribus.^^^
DE l'État Dte vbillc et bb sommeil. 70S
somnus invaserit, corpus frigescit. — Sonmus,' net corpus côrripuêrit^ hune sanguis refrigeratm\ cnm suapse natura somnuê refrig$rarê 9olet. [Deftaitbus.)
Aristote parait avoir, le préftiier, écrit nn livre sur ce sujet {De êfmmo et trigilia). Il prétend que le sofimiell n'existe qne ehet Thomme et les animant, non chez les plantes (cap: 1), ce qui a été controuvé depuis. Il le rapporte ensuite au fcnms communis (dap. 2). Il reconnaît que c'est un effet du besoin de repos, parce que ce repos est le salut de l'animal (cap. 3), et lui reconnaît comme cause efficiente le souffle vital qui vient du cœur et de la respiration (cap. A). Enfin il considère queses effets principaux sont la perte des sens, du mouvement et de la chaleur (cap. 5 et 6). Ces idéëft régnèrent longtemps et elles étaient encore vivantes au tvf siècle.
Ce sujet ne préoccupait guère pendant le moyen âge et atl com-* mencement des temps modernes, puisque Pernel ne lui consacre pas même une place dans la physiologie II en parlé seulement en pathologie comme d'une cause de maladie, et dans'l9è|}|ti*ll en dit il ne va guère plus loin qu'Aristote. « Est autem somnus non solum ^> nootus, verum etiam somnus omnisque animalis functionis ces- » satio, in qua non modo ut in quiète, nervi, mnsculi, artusque, » sed et cerebrura et sensus omnes consopiri soient ; estque somn nus omnium quasi perfugium laborum, requies animi, pars hur » manse melior vit». — Hic spiritus labore vigiliisque dissipatus » restituit, aliis videlicetadfunctionem frequentationetn sulTectis. » (Pathol., lib. I, cap. 17.)
Au XVIII" siècle ce sujet reprend sa place dans la physiologie, et Laz. Rivière l'interprète à peu près comme Aristote. « Est autem » somnus quies, sive cessatio sensuum interiorum et exteriorum ^ ad corporis recreationem instituta. — Vigllia vero nihîl aliud est, )iquam eorumdem sensuuni liberum exercitium. — Causa somni
• proxima et immediata est spirituum detentio et prohibitio, ne 1» influant in organa setisus et motus. — Prohibetur autem influxus
• spirituum a vaporibus cerebrum opplentibus, illiusque meatus » obstruentibus. » {PhysioL, lib. I, sect V, cap. 8.)
Bacon revient au motut in somno intro vergunt d'Hippocrate. quand il (Ht : Somnus omnino nihil aliud est quam receptio spiritus vivi in se.
Au xvïu» siècle, Haller se préoccupa surtout de bien décrire les phénomènes du sommeil, et suivit pas à pas la titubation de la léte, Tengourdissement de l'intelligence, l'assoupissemeut des sens, et mtim l'inertie musculaire. Un nouveau point de la question, le sohi-
70& DBS MODALITES.
meil des plantes, découvert par Cordus, fut examiné avec soin par Linné. {Diss. de somno plantarum^ 1755.) Buffon dit que le sommeil n'est pas un anéantissement, mais une manière d'6tre, d'exister. «-C'est par le sommeil, dit*il, que commence notre existence; le p fœtus dort presque continuellement. Le sommeil qui parait un » état purement passif, une espèce de mort, est au contraire le pre- » mier état de sommeil vivant et le fondement de la vie. C^ n'est » pas un anéantissement, c'est une manière d'ôtre, une façon » d'exister tout aussi réelle et plus générale qu'une autre. Nous » existons de cette façon avant d'exister autrement. Tous les êtres » organisés qui n'ont point de sens, existent de cette fuçon. Aucun ê n'existe dans un état de mouvement continuel, et l'existence de » tous participe plus ou moins à cet état de repos. »> {/tisi. nat.^ t. IV, p. 8.)
Cabanis rapportait le sommeil à une fonction du cerveau; plus tard, influencé par Bichat, il lui reoonnut.quelques causes de périodicité. « Le sommeil, dit-il, n'est point un état purement passif; » c'est une fonction particulière du cerveau, qui n'a lieu qu'autant » que dans cet organe il s'établit une série de noouvemeuls particu- » liers, et leur cessation ramène la veille, où les causes extérieures » du réveil le produisent immédiatement. » (Huitième mémoire.) Cela n'est guère clair, et il tÀche de se faire comprendre, sans y beaucoup réussir, dans une note de l'an XII, ajoutée au dixième mémoire : « Quelques personnes, dit-il, paraissent avoir mal saisi le » sens de ce passage : je n ai point dit qu'il y ait plus d'action dans i le cerveau pendant le sommeil que pendant la veille; mais que le n sommeil n'est point une fonction purement passive; que des » causes d'excitation se concentrent pour le produire dans le sein » du cerveau, et qu'il en est de cet organe comme de tout centre n destiné à remplir diverses fonctions : il se repose de la veille par » le sommeil, et du sommeil par la veille; mais il n'est jamais dans » cet état inerte, imaginé par les hommes qui portent dans l'étude » de la vie les idées d'un mécanisme grossier. » — Dans une note de ce même Mémoire et avant la précédente, il reconnaît « qu'il est * raisonnable que ces causes (du sommeil] dépendent elles-mêmes *• de lois plus générales de la nature : il est possible que la pério- » dicité des mouvements de l'économie animale doive être rapportée 1 uniquement à celle des mouvements de notre système planétaire, » surtout de l'astre qui nous dispense les jours et les années, et » mesure aussi le temps par intervalles égaux. »
Ces idées furent combattues par des philosophes au nom de la