‹ Physiologie généraleChapitre 78 sur 107 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

(ÉVOLUTION VITALB).

Après avoir étudié Tbomme dans son espèce et sa nature» ses causes, ses actes, les relations intérieures et les modalités, il nous reste à le suivre dans le cours de son existence, à Texaminer dans les phases successives de sa vie.

La vie de Thomme, telle est la question. Mais ce mot vie a reçu des significations différentes sur lesquelles il importe de s'entendre: ô^(o;, vtVa, la vie, n'ont eu pendant longtemps comme signification principale que d'exprimer le cours de l'existence , et c'est leur signification propre. Pour Aristote, la vie est le résultat d'un principe :

a Ubi sit animœ nutritivœ et sensitivœ principium est igitvr

» ortus quidem, prima vegetatricis animœ cum calore paritctpaiio. » Vita verOy mora ejus, » {De viia et morte, chap. xuï.)

Au xvn'' siècle, ce mot commença de prendre une autre signification. Van Helmont fut le premier, me paraît-il, qui remploya pour exprimer un principe d'activité; la vie n'est plus l'existence elle-même , mais le principe de l'existence : Jmprimis ergo uita est et initium formate, quores agit^quodagerejussaest. (Tract Devita.)

Stahl s'exprime ainsi : « Hsec ipsa conservatio rei tam corrupti- » bilis, ne ipso actu corrumpatur, est proprie illud, quod sub usi* )) tato vitœ vocabulo intelligi débet : et hic est ille respectus^ quo » corpus, quatenus impliciter mixtum, opponitur et contra distin- » guitur corpori quatenus vivo. » (Physiol., § 1.)

Boerhaave : « Vilœ humanœ nomine, hic loci, sensu pervulgato, » intelligo eam corporis, quoad firma, fluida, condilionem, quse » omnino requiritur, ut commercium mutuum inter mentem et » corpus duret quodammodo, aut queat restitui utcunque, iiecne- » cesse est id omnino tolli. » {Institut, med., 42.)

Venons à de plus modernes.

Suivant Lamarck, « la vie dans les parties d'un corps qui la pos* x) sède, est cet état de choses qui permettes mouvements organiques,

» et ces mouTements qui constituent la vie active résultent d'une » cause stimulante qui les excite ». (Cité par M. Bérard.) Suivant Treviranus, la vie est • l'unité constante des phénomènes avec la » diversité des influences extérieures. » (Ibid,)

Bichat : « On cherche dans des considérations abstraites la défi- » nitîon delà vie; on la trouvera, je crois, dans cet aperçu général: La » vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort » {Recherches sur la vie et la mort^ art 1. )

Cuvier : <x Si pour nous faire une juste idée de l'essence de la vie, » nous la considérons dans les êtres où ses effets sont les plus sim- » pies, nous nous apercevrons promptement qu'elle consiste dans la » faculté qu'ont certaines combinaisons corporelles, de durer pen- » dant un temps et sous une forme déterminée, en attirant sans I) cesse dans leur composition une partie des substances environx> nantes, et en rendant aux éléments des proportions de leur propre » substance. La vie est donc un tourbillon plus ou moins rapide. » plus ou moins compliqué, dont la direction est constante, et qui » entraîne toujours les molécules de même sorte^ mais où les roolé- )) cules individuelles entrent et d'où elles sortent continuellement, » de manière que la forme du corps vivant lui est plus essentielle » que sa matière. Tant que ce mouvement subsiste dans le corps où » il s'exerce, il est vivant, il vit. > (Règne animal, introduction.)

Hagendie suit à pçu près Cuvier : a Les corps dont la composition » est constante se nomment corps bruts, inertes, inorganiques ; les » corps dont les éléments varient continuellement sont appelés corps » vivants, corps organiques. » [PhysioL^ t. I, p. 3.)

Suivant M. Lordat, la vie est « l'alliance temporaire du sens » intime et de l'agrégat matériel, alliance cimentée par un «vupfiov, » ou cause du mouvement dont l'essence est inconnue. »

Burdach a exprimé sa pensée de plusieurs manières ; les différents passages suivants, dont plusieurs méritent d'être médités, ont été réunis par H. Cerise dans ses notes è l'ouvrage de Bichat [Rech. sur la vie et la mort) : a La vie est l'infini dans le fini, le tout dans la . » partie, l'unité dans la pluralité... Comme l'existence de l'univers » tient à une cause spirituelle dcmt elle est la manifestation, ainsi » son image ou son reflet, l'organisme individuel, n'existe que par » une virtualité idéale. Au commencement, ce produit idéal n'ap- » paraît pas encore comme individualité. •• La vie ne peut point » apparaître tout à coup dans sa plénitude entière, elle n'y arrive » que peu à peu, suivant qu'elle se manifeste dans le domaine du »fini.». L'idée est le noyau delà vie... L'idée delà fonction . crée

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» fton organe pour se réaliser... La vie naît de ce que l'idéal se ren- » ferme dans les bomea du fini, et à mesure qu'elle avaBce, die n devient de plus en plus spirituelle et moins réelle. .. Toute meta* » morphose exprime la liaison de la partie avec le tout, de sorte que » le particulier, après être sorti du général, tend à prendre de plus en » plus le caractère de la généralité... Comme la vie s'est plongée » d'abord dans la matière pour acquérir un substratum fini sur » lequel il lui fût possible ensuite d'enter sa propre forme, celle » d'âme, de même celle-ci débute par être étroitement liée au » corps, entourée d'une nuit obscure et plongée dans un sommeil » profond. Mais le développement a lieu d'une manière progressive. D Elle devient àme, sentiment de la vie, instinct, entendement et » volonté; alors l'àme s'élève au point culminant, elle a acquis la con- D science de cette partie d'infini qui fait sa propre et véritable » essence. » (PhysioL, t. V, p. 492, 496, 500, 568.)

Millier parait avoir évité de donner une définition en règle; cependant il dit : « Les corps organisés ne diffèrent pas seulement » des corps inorganiques par la manière dont sont arrangés les » éléments qui les constituent ; l'activité continuelle qui se déploie }» dans la matière organique vivante jouit aussi d'un pouvoir )> créateur soumis aux lois d'un plan raisonné de l'harmonie, car » les parties sont disposées de telle sorte qu'elles répondent au but » en vue duquel le tout existe, et c'est là précisément ce qui dis- > tingue l'organisme. Kant dit que la cause du mode d'existence » dans chaque partie est contenue dans le tout, tandis que dans les » masses mortes, chaque partie les porte en elle-même. » {Manuel de physioi. , 1. 1, p. 16.)

H. Ph. Bérard trouve qu*on ne peut définir la vie (sophisme asseï singulier I], et il ne s'attache qu'à en tracer les caractères, au nombre de six : t** arrangement particulier de la matière, organisation ; S'' génération par des parents ; toutefois Fauteur croit à la génération spontanée, mais, dit- il, « comme les générations spontanées n'ont lieu qu'aux dépens de principes organiques, et qui par conséquent proviennent d'êtres qui ont vécu, c'est donc une sorte de parenté » ; S* imitations perpétuelles et nécessaires; à° caractère de par(x>urir des âges *, 5** manière dont ils cessent d'exister ; &" caractère de pouvoir être malades {Physioi, , t. I, p. k et suiv.). Ce dernier caractère donné par Bérard avait été signalé par Aristote, que l'auleur oublie de citer : « Et enim fieri non potmni ut quœ vita deatiiuta tuni^ taita sint et œgra, » (De sensu et sensiinli^ cap. i.)

Nous n'avons donné toutes ces définitions que pour remplir notre

DK La vie tT DB LA MORT. 723

devoir d'historien, car leur valeur est minime pour la question ellemême. 11 est aisé de voir qu'elles ont pour but non de déflnir la vie, mais de l'expliquer ; ce qui est tout autre chose. La question est évidemment mal posée, et par cela même mal résolue. Si Von veut parler des causes de l'être, c'est tout un autre sujet; nous l'avons traité longuement au livre II , où nous avons montré le rôle des quatre genres de causes, matérielle, formelle, efficientes, finales. Si Ton entend parler des causes de Texistence, c'est encore un autre sujet ;. c'est pour tout le monde, et sans aucun doute, la génération qui donne la vie ; et ce sont les causes des actes qui opèrent les phénomènes.

La vie n'est de vrai^ selon le langage le plus simple et le plus net, que le cours de l'existence, la succession ou l'évolution des actes depuis l'apparition de l'être jusqu'à sa disparition. Ce sera, si l'on veut, Y existence des êtres engendrés.

Quant à la cause qui produit cette évolution , cette succession d'actes, et qui l entretient, il parait bien que ce doit être la même qui lui donne naissance. Toute cause accompagne nécessairement son acte jusqu'à épuisement. Ainsi, le mouvement impulsif qui lance une boule et la fait rouler à terre accompagnela boule jusqu'à cessation du mouvement; et comme, toutes choses égales d'ail-leurs, la vitesse est en raison de la puissance : la direction donnée, le mouvement opéré et sa durée sont également eu raison de cette même puissance. Or, comme nous l'avons montré, c'est la cause séminale qui commence l'existence, qui met les facultés en acte, et qui domine le mouvement vital ; c'est donc d'elle que dépend l'évolution de la vie. A son contact, la faculté v^étative passe de la puissance à l'acte, eu concevant Vidée de l'acte qu'elle va accomplir» et de tous les actes secondaires qui en dépendent nécessaire-* ment. Vue dans son ensemble, la vie n'est qu'un seul acte qui com» porte dans son cours d'exécution une multitude d'actes secon* daires. C'est un grand acte qui commence par une conception, la conception de l'idée vitale; d'où ce mot très juste de Burdach: LUdée est le noyau de la vie. Ce grand acte commence d'abord peiit. pour s'agrandir ensuite, se compliquer de plus en plus, donner lieu à un grand nombre d actes secondaires ; puis il s'amoindrit, passe par des dégradatious, et enfin cesse.

Ainsi, la vie n'est qu'un grand acte qui s'accomplit par une sug«> cession, une évolution de phénomènes : c'est V évolution vitale des êtres engendrés.

Nous avoua vu dans les livres précédents tout ce qui regarde

l'analyse de ces phénomènes, leurs causes, leurs manifestations, leurs modalités ; il ne nous reste plus qu*à étudier leur succession, leur évolution vitale.

C'est ce que nous avons en vue dans les cinq chapitres de ce livre :

l*" De la vie fœtale et de la naissance ; 2° des Ages ; 3** des variétés et anomalies de développement ; U^ de la durée de la vie ; 5^ de la mort.

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