CHAPITRE II
Les hommes naissent inégaux en moyens , c'est à-dire qu'ils naissent avec des organes ou des dispositions plus ou moins heureuses, que l'éduca* tion dirige, perfectionne et développe, sans pouvoir jamais les remplacer ni les suppléer où elles manquent.
Pour prouver cette proposition il suffît d'en appeler à l'expérience de tous les hommes, mais particulièrement à celle des instituteurs et des chefs de famille, qui ne trouvent jamais les mêmes dispositions dans tous leurs enfants, quoique placés dans les mêmes circonstances. Les uns se distinguent par une mémoire heureuse sans jugement, d'autres par un jugement solide sans mémoire; on en voit qui ont de l'aptitude pour les mathématiques, ou pour l'histoire, et n'en ont aucune pour les langues et la musique, et vice- versa; quelques-uns sont nés poètes, nascuntur poetœ , selon l'expression d'Horace; quelques autres sont irrésistiblement entraînés vers les arts mécaniques,, qu'ils cultivent avec le plus grand succès. Cela a été tellement senti de tout temps, qu'il en est résulté la maxime générale de ne jamais contrarier les inclinations des enfants pour le choix d'un état; ce qui est d'autant mieux vu, selon Gall, que ce choix n'est point factice ou une combinaison de l'amour-propre, mais une tendance naturelle, combattue plusieurs fois inutilement.
Le docteur Gall trouve dans l'histoire des exemples nombreux qui confirment sa doctrine. Il cite,
entre autres , un enfant de cinq ans qui possédait si bien plusieurs langues qu'il corrigeait déjà les anciennes traductions; un autre qui, à quatre ans, possédait la musique à un degré surprenant; le jeune Mozart qui , à treize ans, était très-bon musicien,, et composait, sans s'être beaucoup appliqué ni avoir pu profiter du talent et des leçons de son père, mort trop jeune, et doué aussi, dès son enfance, des mêmes facultés; il cite le jeune Roscius, qui, à sa première apparition sur le théâtre de Londres, étonna tous les spectateurs par la perfection de son jeu , quoiqu'il ne se fût pas exercé auparavant , et que son éducation ne l'eût point préparé pour cette carrière. Un sourd-muet de l'Institut de Vienne, dont le docteur Gall était médecin, arrivé depuis peu de la campagne, s'avisa, dans un divertissement de carnaval , de se travestir pour jouer ses camarades ; ce à quoi il réussit tellement que tout le monde y fut trompé. Gall rappelle le rapport authentique fait à l'Institut national de France par l'instituteur Bodeau de Yimontier, dans le département de l'Orne, sur les dispositions étonnantes de Robert Desvaux, enfant de sept ans et quatre mois, qui, quoique né dans l'indigence et sans éducation, fait de mémoire et avec la plus grande facilité les calculs les plus dilïiciles, et n'a pas de plus grand plaisir que d'aller trouver les marchands dans leurs boutiques, ou au marché, pour les aider dans leurs comptes ou les rectifier. L'instituteur lui demanda, entre autres choses, combien faisait le tiers et demi de 16 francs ;