‹ Physiologie intellectuelleChapitre 146 sur 298 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

et il nourrit Androelès pendant trois ans de la même manière, jusqu'à ce que celui-ci, ennuyé de ce genre de vie, s'échappe enfin de la caverne. Découvert peu de temps après, il est conduit à Rome et rendu à son ancien maître, qui, pour le punir exemplairement, le condamne à être dévoré par les bètes féroces. Androelès jeté dans le cirque, un lion énorme s'élance pour le dévorer, et s'arrête soudain : le lion a reconnu son bienfaiteur; il se couche à ses pieds, le caresse : la reconnaissance a maîtrisé sa fureur naturelle et sa faim. Leçon sublime aux hommes, mais surtout aux ingrats et aux esprits faibles et ténébreux qui accusent la nature et les sciences des crimes de leur pusillanimité ! »

Au moment où ceci s'imprime, on lit dans le Moniteur et le Journal de Paris du 14 juin, sous la dale de Vienne, 31 mai 1808, l'article suivant :

« Il s'est passé à la ménagerie de Schœnbrunn un événement qui mérite de fixer l'attention des naturalistes. Le tigre mâle du Bengale qui s'y trouve est ordinairement nourri avec de la viande de boucherie; mais lorsqu'il a sa maladie ordinaire (une espèce d'ophthalmie), on lui donne de jeunes animaux vivants dont le sang chaud contribue à le guérir. On lui jeta, il y a quelques semaines, un jeune chien de boucher (femelle) : dans ce moment le tigre était assoupi, et sa tête reposait sur ses jambes de devant. Le chien, revenu de son premier effroi, s'approcha et commença à lui lécher les yeux. Le tigre s'en trouva si bien, qu'oubliant sa passion pour le car-

nage, non-seulement il épargna l'animal, mais il lui témoigna sa reconnaissance par des caresses. Le chien, entièrement revenu de sa crainte, continua de le lécher, et en peu de jours le tigre se trouva guéri. Depuis ce moment, les deux animaux vivent dans l'intimité la plus parfaite. Avant de toucher à sa nourriture, le tigre attend toujours que son compagnon se soit rassasié avec les meilleurs morceaux : il souffre tout de lui; et môme lorsque le chien le mord en jouant, il ne témoigne aucun ressentiment et ne cesse de lui faire des caresses. >>

J'observerai à ce sujet qu'il y a une médecine naturelle, propre aux animaux eux-mêmes; et que, par exemple, les petits chiens et les petits chats, comme l'ont observé les docteurs Reil , Dreyssig et d'autres, sont exposés, peu de jours après leur naissance, à une ophthalmie que leurs mères guérissent en leur léchant les yeux. Les femmes chez qui des préjugés de médecine n'ont point étouffé toute réflexion font de leur propre chef jaillir des rayons de lait de leurs mamelles dans les yeux de leurs enfants lorsqu'ils sont atteints de l'ophthalmie des nouveau-nés; et ce moyen simple et naturel, que j'ai souvent fait employer par celles qui n'en .avaient pas eu l'idée d'elles-mêmes, suffit ordinairement pour guérir les yeux de leurs enfants dans très-peu de temps. Les chiens malades mangent par instinct du chiendent, qui les purge et les fait vomir : l'ibis, oiseau d'Egypte, se donne des lavements avec son bec, et il parait que c'est de lui que la médecine

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humaine eu a emprunté l'usage, etc. Est-il présumable que, dans le cas précédent, un chien mâle eut aussi eu l'instinct de chercher à soulager et à guérir le tigre en lui léchant les yeux?

Je ne puis admettre avee Spurzheim un organe de destruction ou la barbare et fantastique destructivilé. Le passage suivant du tome IV, p. 162 et suivantes, de Gall, fait voir que le maître a été plus sage et plus réfléchi que son disciple. » Le penchant de destruction ou de deslructivilé que M. le docteur Spurzheim propose , est une acception trop générale et trop étendue de l'instinct carnassier. M. Spurzheim fait dériver du même penchant les actes de quereller, de pincer, de casser , de rompre, de déchirer, de brûler, de mordre, de dévaster, de démolir, de renverser, etc. L'architecte qui démolit pour construire, le jardinier qui arrache un arbre pour en planter uii auire , peut-on les accuser de destruction? Du reste, cette dénomination ne réveille aucunement dans l'esprit du lecteur l'idée de la qualité dont je viens d'exposer l'histoire naturelle: peutêtre que, soit moi-même, soit mes successeurs, nous réussirons à déterminer plus exactement la force fondamentale. »

Voilà le langage d'un homme sage qui cherche franchement la vérité , tandis que Spurzheim , l'oracle des phrénologistes dont s'est moqué le docteur de Mussy en remarquant que, selon eux, la même force fait que le loup mange l'agneau et que l'agneau mange l'herbe, iranche beaucoup de questions

sans les avoir approfondies, et avec la même légèreté qui lui a fait imaginer une nomenclature contraire au génie et à l'usage de la langue française sous les rapports du sens, de l'analogie, de l'euphonie et de l'étymologie 5 car il écrit le litre ambigu de son traité par le mot phr œnologie dont il ne s'est apparemment pas mis en peine de connaître la racine phren (cppw) ni le sens ou la portée : faute trèsgrave, puisqu'elle a établi la confusion de la psychologie avec l'organologie.

Un organe de destruction tel que l'a imaginé Spurzheim est révoltant, et contradictoire avec les lois générales de la nature, qui me paraissent repousser même un simple organe du meurtre. Gall paraît l'avoir senti lui-même, car il ajoute après le passage que j'ai cité : « Lorsque l'homme sortit des mains du Créateur, l'Etre suprême avait certainement prévu qu'il vivrait avec ses semblables dans une guerre perpétuelle. La nature eût-elle été juste en lui refusant les moyens de se défendre contre ses ennemis? »

L'observation et ma raison repoussent un organe spécial de destruction dans la nature, et je ne puis admettre l'organe du meurtre que comme un moyen de nutrition pour les animaux carnassiers, et un moyen de défense et de sécurité pour les autres. Dans mon sens, le mot hostilité indiquerait sa force fondamentale et générale mieux que ne le font les modifications organiques substituées par Gall et Spurzheim à l'insuffisance de l'organe carnassier,

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