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CHAPITRE XXV

français, Pain dérobé réveille rappélit,et dans le sens de ces deux vers :

Pain qu'on dérobe et qu'on mange en cachette Vaut mieux que pain qu'on mange et qu'on achète.

C'est qu'en général les obstacles nourrissent toutes les fantaisies, comme l'a fort bien exprimé Shakspeare par les vers suivants :

AU impediments in fancy's course Are motives of more fancy.

C'est aussi ce qu'a voulu dire Ovide avant lui par celui-ci :

Quod licet ingratum est , quod non licet acrius urit.

Les naturalistes, en décrivant les mœurs des animaux, en ont signalé plusieurs comme voleurs, surtout la pie : « Elle a, dit M. Millin dans ses Éléments d'histoire naturelle (p. 348 de la 3e édit.), du plaisir à dérober ce qu'elle trouve, et en général les espèces du genre des corbeaux sont également voleuses. » Ces oiseaux sont aussi très- prévoyants et très rusés : ils empalent les gros insectes après les épines des buissons pour leurs besoins éventuels, et ils dérobent les pièces de monnaie et les autres objets avec tant de finesse, que non-seulement ils les prennent dans les poches , mais même dans les mains sans qu'on s'en aperçoive. Gall a élevé des pies qui ne prenaient pas ce qu'il perdait exprès, tant qu'il avait l'air de s'en occuper, même de loin 5 mais survenait-il une visite ou une autre chose pour distraire son attention, l'objet se trouvait égaré, sans que la

pie eût eu l'air d'y avoir touché, se promenant comme auparavant. Elle paraît même chercher à faire diversion à l'attention par son babil, qui imite quelquefois assez bien la voix de l'homme. Le renard , servi par son astuce , parvient souvent à s'emparer des galeries que le blaireau s'était péniblement creusées pour sa demeure, et ainsi de suite.

Le sentiment de propriété paraît être également l'apanage naturel de tous les animaux. Dès que l'enfant peut manifester sa volonté et long-temps avant de savoir ce que c'est que la société, il lui faut ses petits meubles, son petit jardin exclusif, etc., qu'il défend envers et contre tous 5 son envie de posséder est si grande, qu'ayant les deux mains et les poches pleines il prend encore avec la bouche; et, si jamais il donne, ses dons ne sont que des prêts à intérêt. L'enfant qui a su faire respecter ses petites propriétés, sait aussi, lorsqu'il est devenu homme, faire respecter les plus grandes. Il serait même absurde et impossible de concevoir l'homme sans propriété, en lui supposant la moindre industrie et la moindre activité; car son travail, ne consistât-il qu'à se préparer un abri, a nécessairement ses besoins et non ceux d'un inconnu pour objet. La même chose a lieu chez le castor, qui bâtit pour lui et les siens, et jouit des fruits de son industrie comme d'une propriété exclusive. Le chien est maître chez lui, et le plus petit s'y fait respecter par les plus gros. L'ours, qui n'habite pas même avec sa femelle, se fait avec des branches une retraite impénétrable à la pluie et à la neige, lors*

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qu'il ne Irouve pas de creux convenable, et il s'y maintient avec intrépidité. La défense de leurs propriétés respectives allume la guerre entre le rhinocéros et l'éléphant. Enfin le sentiment de la propriété, lié à celui des besoins et de la conservation individuelle, s'étend jusqu'aux derniers anneaux de la chaîne animale, comme le prouve Gall en rapportant les faits suivants. Lorsque les troupeaux de bœufs et de vaches, dit-il, retournent, à chaque printemps, aux pâturages des Alpes du Tyrol, il s'élève entre ces animaux un combat violent dans lequel les plus forts se choisissent un petit canton pour pâturage exclusif, d'où ils chassent successivement les plus faibles et où ils se maintiennent tout l'été : le combat ne cesse que quand chacun a pris possession du pâturage qu'il s'est choisi. Ces mêmes animaux, dans les écuries, connaissent leurs places et s'y rangent d'euxmêmes. Le sanglier revient toujours dans le massif dont il a une fois pris possession, et cet asile devient tellement sa propriété qu'il n'y souffre aucun autre individu de sa race. Chaque espèce de gibier en fait autant, et le chasseur connaît non-seulement la quantité qui se trouve dans une verderie, mais aussi le gîte propre à chaque pièce, au point qu'il va l'y trouver, ou se poster à l'affût pour la prendre à son passage, lorsqu'elle en sort ou qu'elle y retourne. Le rossignol, le rouge-gorge et diverses autres espèces d'oiseaux ont leur petit canton où ils dominent en maîtres et d'où ils chassent et éloignent tous les autres individus, même leurs petits lorsqu'ils sont

grands; ils y retournent encore, comme l'a observé Gall, après avoir été long-temps enfermés dans des cages. Chacun connaît la constance des cigognes et des hirondelles pour le nid et les cheminées dont elles se trouvent une fois en possession. En un mot, tous les oiseaux s'établissent une propriété exclusive par la construction d'un nid, et défendent courageusement leurs petits , autre genre de propriété presque aussi chère que la vie. Les abeilles et tous les insectes industrieux livrent un combat à mort aux agresseurs indiscrets, forts ou faibles, qui osent violer le domaine exclusif où leur travail accumule les provisions de l'hiver. Voilà comme les faits se trouvent d'accord avec la prévention et les préjugés.

Il me paraît maintenant démontré qu'ici encore l'on a pris la cause pour l'effet, car c'est le sentiment de la propriété exclusive qui fit naître l'envie de posséder en sûreté; cette envie, ne pouvant arriver à son but qu'en faisant intervenir la force collective à l'appui de la faiblesse individuelle , fut le premier mobile de la société, et le patriarcat des familles en fut le modèle. Mais il faut convenir que, si le sentiment de propriété et celui de sûreté personnelle qui s'y rattache ont rapproché les hommes collectivement, ce sont eux aussi qui, en laissant survivre l'autorité privée et l'intérêt personnel, ou l'égoïsme, au pacte social, qui devait les éteindre, relâchent partiellement tous les liens sociaux. La stricte probité, qui n'est que la fidélité au pacte, veut que l'intérêt particulier se confonde toujours

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