CHAPITRE XXXIX
rossignol , élevé sans aucune communication avec d'autres rossignols, chante comme eux. Le castor, isolé dès sa naissance, bâtit comme ses parents. Les jeunes oiseaux font leur nid comme les vieux de leur espèce, et sans adopter les modifications d'une autre espèce. L'araignée file en naissant, ainsi que le ver à soie. Le chien chasse de race, etc. On ne peut nier ces faits et mille autres semblables, ni les regarder comme des résultats d'un mouvement automatique; la précision, la régularité et la différence spécifique qui les caractérisent ne permettent pas non plus de les attribuer à l'éducation ou à l'empire des circonstances, toujours sujettes aux mutations.
Si les animaux n'apportaient en naissant les dispositions nécessaires au développement spontané d'un grand nombre d'idées, et qu'ils dussent toutes les acquérir matériellement , c'est-à-dire par l'impression d'un objet matériel sur les sens, il y aurait toujours une grande disproportion de talent et d'adresse entre les animaux d'un âge différent. Parmi les hommes, le vieillard laisserait toujours à une grande distance de lui tous les jeunes gens et les adultes, s'il fallait que l'éducation et l'expérience nous donnassent successivement toutes nos idées, et que l'acquis n'en fût pas rendu plus ou moins facile par quelque chose d'inné. Quel est donc ce principe qui peut nous donner des idées sans le secours de l'expérience et de l'éducation ? c'est l'organisation mue par sa spontanéité vitale. Les idées tiennent aussi inséparablement à leurs organes respectifs durant la
m PHYSIOLOGIE INTELLECTUELLE,
vie que l'ombre lient à un corps éclairé ou la ligure à un corps visible et palpable. Chaque organe a la même tendance à développer les idées de sa sphère qu'une graine à produire la plante de son espèce; et quoique les circonstances favorisent ou contrarient cette tendance dans l'un et l'autre cas, elles ne peuvent cependant ni la remplacer ni lui faire dépasser les limites de son activité naturelle. Nos penchants sont donc innés , puisqu'ils ne sont que des phénomènes vitaux de notre organisation ; mais, quoiqu'ils y tiennent comme le germe à la semence, ils peuvent cependant être réprimés et même étouffés à leur naissance, dans chaque individu, comme on réprime et on étouffe la végétation luxurieuse d'une plante quand son développement, devenu parasite, nuit à la végétation des autres plantes. Il suffit que l'homme et l'animal soient susceptibles de motifs pour faire un choix et se déterminer librement, et la liberté est toujours d'autant plus grande que l'individu est capable de saisir un plus grand nombre de motifs. Ainsi, quoique l'homme extérieur ne soit que la saillie ou l'expression de l'homme intérieur, et que chacun ait dans son organisation une sphère d'activité qu'il ne peut dépasser, il n'en résulte pas pour chaque individu la nécessité d'exprimer au dehors tout ce qui est au dedans; la grandeur de la sphère est même un obstacle à ce qu'elle puisse être parcourue tout entière. Ainsi, pour être renfermé dans son organisation l'homme n'en remplit pas nécessairement toute la capacité; et ceux qui ont pré-