CHAPITRE XXXIX
l'acquis des idées ne peut guère dépasser l'âge de cinquante à soixante ans et que, passé cette époque de la vie, la déperdition arrive dans l'intelligence comme dans le corps, qui l'un et l'autre s'usent dans la même progression; la mort naturelle n'est que le dernier acte de cet anéantissement progressif. Ainsi quoique les individus et les nations puissent être portés à divers degrés de culture et de perfection, selon que l'âge, les circonstances, l'éducation, le gouvernement et la religion favorisent ou compriment les ressorts du génie, l'espèce humaine ne peut néanmoins jamais se trouver en deçà ni au delà dt s limites marquées par son organisation. Fidèle à sa nature, l'homme, considéré dans le genre humain, ne peut se dépraver ni se perfectionner, parce qu'il ne peut cesser d'être homme que par l'anéantissement de l'espèce entière. Il sera donc toujours capable de répéter lout ce qu'il a fait dans les siècles précédents, et tout ce qui n'a point encore été fait, pourvu que cela rentre dans le cercle des phénomènes vitaux compatibles avec sa nature. Le génie de l'homme n'est à la merci d'aucun pouvoir ; indestructible dans son essence, et perpétuellement ressuscité dans chaque génération, il brave dans les descendants la force qui en a comprimé les élans dans les aïeux, replaçant alors par son explosion l'opprimé sur le trône et l'oppresseur dans la poussière. Les efforts et la tendance de l'homme à la culture , successivement accélérés ou ralentis sur les divers points du globe, ne peuvent donc rentrer dans
le néant qu'avec lui, et, si les individus changent, l'espèce est immuable. C'est d'après ces considérations que le docteur Gall pense qu'une paix éternelle est impossible.
Une autre question agitée aussi par les philosophes, c'est de savoir si ie monde existe hors de nous et se trouve réellement tel qu'il nous paraît être, ou s'il ne serait pas une simple illusion. Il suffit que l'homme puisse se distinguer de ce qui n'est pas lui, pour être sûr que sa personne et les objets dont il la distingue existent ; c'est-à-dire pour n'avoir point de doute sur la réalité du moi qui le distingue, ni sur la réalité des objets dont il se distingue. Quant aux diverses qualités de ces objets , elles n'existent pour nous qu'autant que nous avons reçu un sens pour les saisir; ce qui fait que le monde pour chaque espèce d'animaux est circonscrit dans les limites de sa capacité organique, et ne peut être le même pour tous. Il n'existe j;oint de monde pour la plante, qui n'a la conscience ni d'elle même ni de ce qui l'entoure. Il existe déjà un monde pour le polype, qui, ayant le sentiment, doit se distinguer de ce qui n'est pas lui ; mais ce monde très-borné ne peut aller au delà de ce qui le touche. Donnez un sens de plus au polype; par exemple, la vue : alors vous aurez un animal déjà plus parfait, dans le monde duquel se trouveront déjà les figures et les couleurs. C'est ainsi qu'à chaque nouvel organe le monde s'agrandira jusqu'à l'homme, qui, ayant le plus d'organes, a aussi le plus d'idées et un monde plus vaste que tous les autres animaux.