CHAPITRE V
sultat de maladies graves, de coups, de chutes ou d'opérations qui ont produit un changement dans le cerveau; changement qui, n'ayant été que partiel, n'a pu causer le développement de tous les organes, ni occasionner leur perte générale, comme cela arrive lorsque la lésion affecte la totalité de la substance cérébrale. Après une maladie grave, où j'avais été dix jours dans un état à peu près désespéré, j'ai moimême éprouvé une perte de mémoire telle que je ne pouvais me rappeler ni les noms ni les doses proportionnelles des médicaments que je voulais prescrire aux premiers malades que je vis dans ma convalescence; et cependant je me souvenais de leurs principales vertus, des livres et des chapitres qui en parlaient, au point que je me suis souvent procuré les renseignements dont j'avais besoin, à l'ouverture du livre. Je ne m'aperçus d'aucun changement dans le jugement ni dans les autres facultés, m'étant bien trouvé de tout ce que j'avais jugé convenable pour ma guérison, et ayant eu la satisfaction de voir guérir aussi tous les malades qui s'adressèrent alors à moi. A leur première visite, j'étais obligé de les mettre tous au régime, en les invitant à revenir, afin d'avoir le temps de me rafraîchir la mémoire, par la lecture, pour la prescription des médicaments nécessaires.
M. Yillers, dans son exposé du système de Gall, parle d'une jeune femme qui, dans sa première couche, perdit tellement le souvenir de tout ce qui s'était passé depuis son mariage, qu'elle ne voulait
entendre parler ni de son mari, ni de son enfant, et qu'il fallut toute l'éloquence et l'ascendant de ses parents et de ses amis, pour lui persuader qu'elle était épouse et mère : jamais elle n'a recouvré le souvenir de la première année de son mariage. J'ai aussi accouché une femme dans les convulsions qui éprouva une perte de mémoire analogue, mais moins considérable, ne se souvenant pas d'une saignée dont elle avait aidé à faire les préparatifs, quoique d'ailleurs elle jouît de la plénitude de son jugement et de toutes ses autres facultés.
Dans la manie, au contraire, la mémoire reste très-souvent, tandis que le jugement se perd. Celte maladie présente en général des aliénés avec des idées dominantes ou, comme le dit Gall, avec des idées fixes dont l'effet est de les faire délirer sur un seul objet, tandis que leurs autres facultés restent dans la plus parfaite régularité. Il est arrivé à plus d'un curieux, en visitant les lieux qui renfermaient des fous, de chercher quelquefois long-temps le genre de folie particulier à chacun, sans pouvoir le découvrir. Tout le monde connaît le trait de folie d'un aliéné qui, après avoir discouru très-sensément avec un étranger, lui cria, au moment où celuici allait lier conversation avec le voisin : Monsieur, ne parlez pas à cet homme-là; c'est un fou qui croit être Dieu le fils, ce qui est faux : car moi qui suis Dieu le père Je le saurais mieux que personne. Il y a à Paris beaucoup de personnes qui ont connu une dame qui raisonnait très-conséquemment sur tous les objets y