‹ Physiologie intellectuelleChapitre 7 sur 298 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

Gall dans la Bibliothèque médicale de Royer-Collard ; pour cela il me fallait bien les lire, parfois même les relire, et jamais je n'y ai rencontré le nom du vaniteux , semblable au chien qui, passant l'eau avec un morceau de viande à la gueule , le lâche pour en happer l'ombre qui lui en présente un plus gros. La gloire que Bourrienne a voulu happer est l'ombre de sa véracité. Si sa jactance puérile ne décelait trop manifestement un dédain humiliant pour l'auteur désavoué d'une dédicace complaisamment acceptée dans le principe, je me dispenserais de citer les passages suivants de deux de ses leltres que j'ai conservées avec beaucoup d'au 1res. Voici le commencement de la première, datée de Hambourg, 7 mars 1806 :

« J'ai reçu, mon cher docteur, votre lettre du 25 février. En fait de dédicace, les plus courtes sont les meilleures. J'accepte avec bien du plaisir celle que vous m'offrez de l'opuscule sur la doctrine de Gall ,

» Signé Bourrienne. »

Le reste de la lettre renferme des observations sur le texte de la dédicace qu'il me propose de changer. Voici une seconde lettre de la même main, datée de Hambourg, 23 janvier 1807 :

« Mon cher Demangeon , mes nombreuses occupations m'ont empêché de lire plus tôt votre ouvrage : je ne l'ai achevé que depuis peu de jours. Je vous remercie et de votre dédicace et de votre envoi , et je vous assure que l'on ne pouvait pas rendre plus intelligible le système de Gall à ceux qui n'ont point assisté à ses leçons. Recevez mon bien sincère compliment ainsi que celui de tous ceux qui vous ont lu ici. Je vous renouvelle avec bien du plaisir mes sentiments d'eslima et d'attachement.

» Signé Bourrienne. »

PRÉFACE. xiu

Je crois que cela suffît pour faire connaître la vérité et pour me justifier d'avoir eu foi à la bienveillance d'un ancien camarade, peut-être trop enclin aux revirements, et dont la vanité, qui tendrait à faire croire que ma Physiologie intellectuelle est une composition de Gall, si celui-ci ne l'eût citée plusieurs fois comme mienne dans son grand ouvrage, serait inconcevable , si Érostrate , en brûlant le temple de Diane a Éphèse pour faire parler de lui, n'avait prouvé qu'il peut y avoir dans l'esprit humain un délire de gloire ou une folie de célébrité, appelée rumsucht par les Allemands , doxomanie ( manie de gloire) par les Grecs et les Latins, et sans nom dans notre langue , peut-être parce que le ridicule en France tue la sotte gloire et la rend plus rare. Si, du reste, j'avais gardé la-dessus un silence que je n'ai rompu qu'à regret après un long délai, et que mon âge ( soixante-dix-huit ans au Ier décembre ) ne me permettait pas de garder plus long-temps, les futurs érudits se seraient peut-être donné bien des peines pour retrouver un ouvrage de Gall qui n'aurait jamais existé , et que quelquesuns auraient cru perdu, tandis que d'autres lui auraient attribué le mien , comme l'ont déjà fait quelques collaborateurs de journaux, aussi superficiels qu'épris de leur savoir imaginaire. L'on conçoit d'après ce qui précède que , quand même Bourrienne ne serait pas mort, je n'aurais pu laisser figurer ma dédicace en tête de cette troisième édition qui, comme les précédentes, présente toute la doctrine de Gall en abrégé avec des éclaircissements et des additions que la science ne pouvait obtenir que des progrès du temps et des épreuves qu'elle a subies dans les discussions pour et contre.

Je puis donc espérer que comme abrégé et comme complément des acquisitions postérieures à la mort des docteurs Gall, Spurzheim, Broussais et autres propagateurs de la nouvelle doctrine, cette troisième édition pourra avantageusement

\i\ PREFACE.

entrer en concurrence avec les ouvrages déjà publiés , n'y eût-il pour cela que l'économie du temps et de la bourse pour acquérir des connaissances actuellement à l'ordre du jour. On y trouvera d'ailleurs relatés plus complètement et plus exactement que partout ailleurs, si l'on ne m'a copié, les visites de Gall dans les maisons de détention, où sa sagacité à déchiffrer le caractère particulier des détenus a étonné tous ceux qui en ont été témoins. Gomme les renseignements que je donne ont reçu une sanction incontestable, celle de Gall et de Spurzheim , et n'ont suscité aucune réclamation de la part de ceux qui avaient été témoins des faits merveilleux que je rapporte, je pense que nul ne se vantera d'en savoir plus que moi à cet égard. Quant à la doctrine de Gall en général, je crois aussi pouvoir me flatter de la bien connaître , puisque celui qui l'a le mieux connue, Gall lui-même, m'en a donné le témoignage, en disant page 497 du lome troisième de son ouvrage en six volumes in-8°, que j'ai fait une analyse trèsexacte de son grand ouvrage, dans le Tableau analytique et critique que j'en ai publié en 1822 , dont la première édition est aussi épuisée. Je ne sache pas qu'il ait fait l'honneur d'un pareil témoignage à aucun autre de ses élèves , pas même a Spurzheim.

Enfin ce qui peut encore recommander ma Physiologie intellectuelle à l'attention du public, c'est X avant-propos de la deuxième édition que je conserve dans celle-ci tel qu'il a paru d'abord, par ce qu'il présente le pour et le contre des premiers assauts livrés à la doctrine du cerveau, et que Gall m'en a su gré en ce qu'il est l'historique des connaissances intellectuelles de l'époque.

J'ai adopté la nouvelle orthographe dite de Voltaire dans celte édition, non que j'aie changé d'avis sur ce qu'elle laisse à désirer , mais par déférence pour l'usage devenu dominant

HtEFACË. xr

el pour facililer la composition la plus usitée de l'impression.

Comme Gall a très -amplement développé sa doctrine depuis la dernière édition de mon ouvrage, qui, d'après cela, n'est plus qu'un abrégé en comparaison du sien, j'ai cru ne pouvoir conserver le mot développement dans le second titre, où ce mot ne pouvait figurer avec vérité, qu'aussi long-temps que mon ouvrage a été le plus explicite de ceux qui avaient paru sur le même sujet. Gela n'empêche pas que la doctrine du cerveau ne s'y trouve expliquée dans toutes ses parties essentielles.

En citant les feuilles publiques auxquelles j'empruntais des citations ou passages, je me contentais souvent, dans ma se* conde édition, de renvoyer à l'original en indiquant seulement les jours des mois qui sont les premiers mois de 1808 ou les derniers mois de 1807, Gall n'étant arrivé à Paris que le 30 octobre de 1806, et ma seconde édition n'ayant paru qu'en 1808. Ainsi, quand je citais le Courrier de T Europe du 23 février sans indiquer l'année, il fallait entendre 1808, et quand il était question du Journal de V Empire du 14 novembre dernier, c'était pour l'année 1807. Dans cette troisième édition j'ai ajouté l'indication de l'année à celle des jours et des mois , et il le fallait à cause de la différence des époques.

Les vues physiologiques du docteur Gall , sur les organes des facultés intellectuelles , ont fixé l'attention générale. Ceux qui avant d'en juger ont cru devoir en prendre une connaissance exacte , les ont adoptées , sinon dans tous leurs détails, au moins dans leur base et dans leurs principes. Ceux qui n'en ont eu qu'une connaissance imparfaite, les ont interprétées de manière à les rendre ridicules ou suspectes , en y mêlant le merveilleux de leur imagination et les préjugés de leur éducation. Jusque-là néanmoins la passion a été muette , et, si tout n'a pas été apprécié avec discernement, tout a été jugé de bonne foi. Mais bientôt la jalousie s'est réveillée , et, alors le mensonge a remplacé l'erreur. La physiologie du cerveau a eu tort , non parce qu'elle portait à faux ; mais parce que l'homme qui la professait eu offusquait un autre par son mérite personnel, ou bien parce que sa doctrine , en collision avec des erreurs accréditées, menaçait une réputation usurpée et difficile à refaire , ou enfin parce que la contradiction laissait entrevoir quelque avantage à F<iinouipropre. Trop faibles contre la vérité , les adversaires ont dès lors créé de !eur propre fonds les absurdités et les chimères qu'ils ont prétendu rencontrer dans la doctrine, afin de grossir leur parti en les combattant. Ils ont remué la fange des siècles barbares pour en tirer les fantômes d'une métaphysique délirante ; puis les produisant à la faveur d'une fausse lueur propre eeulement à les rendre plus imposants et plus hideux

dans une atmosphère de ténèbres , ils les ont présentés de toutes parts aux yeux de. ceux qui cherchaient la vérité. Voilà comment le matérialisme et le fatalisme, ces enfants monstrueux de la superstition mariée au philosophisme , ont reparu menaçant toutes les avenues des sciences naturelles. Epouvantails de l'ignorance , ils ne marchent qu'escortés par la dissimulation, l'hypocrisie, l'imposture et l'injure, parce que c'est pour étouffer le savant avec la science qu'ils sont évoqués. C'est ainsi que, travestis en défenseurs de la vérité , les satellites du mensonge ont paru combattre des monstres qu'ils avaient enfantés ou ressuscites , et que , pour ne pas se trahir aux yeux de leurs dupes et n'être pas frustrés du salaire de leurs premiers efforts , ils restent fidèles à la même tactique et continuent à combattre sous les mêmes étendards. Ceux qui ont prétendu que la doclrine de Gall conduisait au matérialisme et au fatalisme, n'ont trouvé d'autres moyens pour le prouver , que de prêter leurs propres idées à ce savant , et de s'emparer des siennes pour combattre la doctrine absurde qui a été le résultat de ce manège. L'homme inepte et sans talent qui veut se rendre important ou acquérir une sorte de célébrité n'a pas besoin aujourd'hui de brûler quelque édifice fameux comme le temple de Diane à Ephèse; il lui suffit de s'assurer d'un poste où personne ne puisse l'attaquer, et d'où il puisse attaquer tout le monde à son gré. Ne fût-il qu'un pigmée et le plus chétif des humains , il est sûr alors de n'être jamais battu en faisant tout le mal dont il se sent capable. Il ne faut pas de magie pour en venir là , il ne faut qu'arriver à la rédaction d'un journal où l'on fait imprimer tout ce que l'on veut , et où celui qui est attaqué ne peut jamais rien faire insérer tel qu'il l'écrit. Voilà le poste inexpugnable d'où l'homme le plus hypocrite et le plus immoral peut impunément flétrir de son souffle empesté la réputation de l'honnête homme , et prêter aux vérités les plus utiles le coloris des doctrines les plus odieuses. Pour ramener à plus de justice et de décence les journaux qui, calculant leurs succès sur les préjugés vulgaires, ne s'attachent qu'à les flatter en dénaturant l'expression de la vérité et en souil-

lant leurs feuilles par des personnalités outrageantes , il faudrait que leurs rédacteurs fussent contraints d'y insérer textuellement des réclamations de la même étendue que les articles qui les auraient provoquées; ce moyen, dont l'usage équivaudrait à la peine du talion , servirait à dévoiler l'ineptie ou la mauvaise foi d'un détracteur et à désabuser en même temps les personnes réellement trompées, ce qui n'arrive pas lorsqu'une réclamation ne peut être insérée que dans un journal différent. Quand même la mesure que je propose ne réprimerait pas l'impudence qui porte un détracteur à dire qu'il connaît mieux la pensée d'un auteur que cet auteur luimême , celui-ci aurait néanmoins l'avantage de n'être jugé définitivement qu'après avoir été entendu à son tour : d'après l'adage Audiatur et altéra jars (1). En assujettissant un journal à une maxime aussi sage , dont aucun tribunal de justice ne peut s'écarter , il faudrait encore le forcer à lever le masque de l'anonyme , afin que l'imposteur , en personnifiant les vingt-quatre lettres de l'alphabet , ne pût les rendre l'une après l'autre dépositaires de sa honte , ni les faire intervenir comme des autorités différentes à l'appui de ses assertions fallacieuses.

Telles sont les idées qu'a fait naître en moi la lecture de quelques feuilles qui , après avoir d'abord attaqué sans succès la nouvelle physiologie avec les armes du ridicule , et employé aussi inutilement contre elle l'arme perfide des personnalités , en essayant de réveiller contre son auteur le soupçon de quelque grand crime ou de quelque passino abominable , ont fini par adopter une nouvelle tactique, en donnant à outrance dans les fausses interprétations et en substituant une doctrine controuvée et odieuse à la véritable. Le docteur Gall, craignant enfin que la vérité, compromise par son sang-froid et un silence trop constant de sa part, ne suffit plus seule à

(1) Ce n'est que le 25 mars 1822 qu'a été portée la loi qui oblige les rédacteurs des journaux à insérer les réclamations des personnes blessées par des assertions offensantes et inexactes, dans le même journal qui les a provoquées; tandis que le vœu que j'en ai exprimé a été imprimé en 1808, c'est-à-dire quatorze ans avant qu'il fût réalisé.

h AVANT-PROPOS.

déjouer les artifices du mensonge , tente de faire insérer ses réclamations dans les feuilles qui l?s ont provoquées , en déversant sur sa personne et sur sa doctrine tout ce qu'une plume envenimée peut distiller de plus faux et de plus odieux ; quoique ses réclamations soient conçues en des termes honnêtes et ne supposent que des erreurs involontaires dans les faux interprètes de sa science , ceux-ci , jaloux de ne laisser subsister aucun doute sur leurs intentions , refusent de les insérer et se maintiennent seuls dans leur poste inexpugnable sans entendre à aucune explication. Est-ce à de tels hommes qu'il appartient de moraliser le genre humain , en s'érigeant en apôtres de la bonne foi et de la religion? Comment ces sermoneurs du jour , qui étaient naguère en harmonie avec les moralistes du peuple , et qui de plus ont su se mettre plusieurs fois en cadence sur nos théâtres ? peuvent-ils ne pas marcher droit en justice?

J'observerai pour ceux qui aiment à remonter aux éléments des choses, qu'un des premiers torts de Gall, aux yeux des vingt-quatre docteurs de l'A B C, c'est d'être arrivé à Paris à 12 heures précises, le jour même où un de leurs oracles annonçait qu'il se garderait bien d'y jamais aborder ; préludant ainsi, par une fausse prophétie de ce qui était déjà arrivé, aux grandes vérités que nous devions attendre du même canal pour l'avenir. Un autre tort de Gall, c'est d'avoir reconnu que l'ouvrage dont je donne aujourd'hui une nouvelle édition était un de ceux qui présentent ses idées avec le plus d* exactitude et de fidélité; une pareille déclaration ne pouvait être regardée comme un péché véniel, puisque les mêmes feuilles, qui avaient interdit au savant qui la faisait l'entrée de Paris , n'avaient pas même trouvé la Physiologie intellectuelle digne d'être annoncée , non plus que d'autres ouvrages dont j'ai moi-même déposé des exemplaires à leur bureau d'abonnement , où ils ont été gardés sans scrupule quoique les conditions auxquelles ils avaient été remis n'aient jamais été remplies. Mais voici le plus grand et le plus irréparable des torts : l'ouvrage préféré ne se vendait pas au profit d'un des co-propriétaires de cep feuilles périodiques ; ce qui devait

naturellement engager les employés de l'exploitation à prouver au docteur Gall qu'eux et M. Frcndens (1), connaissaient mieux sa doctrine que lui-même , et que nécessairement un tournoiement du sang , une substance saumâtre , un petit cerveau , etc., étaient des signes infaillibles d'un grand talent pour l'exposer, aussi bien que de la bonne intention qu'il avait l'ingratitude de ne pas reconnaître. Le docteur Gall , qui est difficile à désorienter , ne s'empressa point de payer de retour la bonne intention de la personne qui lui disait tant de gentillesses , quoiqu'il lui eût suffi pour cela de la nommer , ni de changer d'opinion sur un ouvrage qu'il s'était contenté d'apprécier d'après l'exécution, sans manifester aucune opinion sur les motifs de son auteur , qui , à en juger par ce qu'il exige des autres , se laisserait sûrement faire tout le mal imaginable sans se défendre , pourvu qu'on lui garantît la bonté des intentions. Cette conduite était désespérante et elle força les officieux employés à user d'un dernier expédient , qui fut de soutenir mordicus , envers et contre tous , que la doctrine d'Allemagne n'était pas la doctrine de France, espérant que ce stratagème réveillerait chez quelques amateurs l'envie de comparer les deux doctrines, et par conséquent d'acheter le meilleur ouvrage qui, selon eux, eût encore paru sur la première. Quelques résidus de la vieille rancune porteraient à croire que cet expédient n'a pas encore eu un plein succès , s'ils ne sont toutefois dus à quelques autres peccadilles ; car il me souvient encore , entre autres petites choses, que le docteur Gall ne voulut point faire annoncer ses cours de physiologie par les faux prophètes de son arrivée, de peur qu'on n'y crût pas , et qu'il a toujours oublié volontairement de leur envoyer une carte d'entrée pour ses leçons...: inde irœ.

Voilà les traits , le tableau est parlant ; et l'on peut facile-

(1) Le traducteur d'un ouvraue du professeur Bischoff, sur la doctrine de Gall, avait, dans ses nombreuses méprises, imaginé que frendens participe présent du verbe latin frendere, grincer les dents, déchirer, etc., était un nom propre de personne.

ment y reconnaître les choses, et peut-être deviner les personnes. Celles-ci useront, en se faisant connaître elles-mêmes, si elles le jugent à propos , d'un droit qu'il faut même respecter envers des forbans qui ne respectent rien : Dicere de rébus , parcerc personis. Mais il ne suffit pas de connaître les ridicules efforts d'un serpent qui se brise les dents en mordant une lime ; il faut encore purger cette dernière de son venin, pour pouvoir s'en servir avec sûreté : de même , pour rendre aux sciences leur utilité , il faut aussi les purger du venin des serpents littéraires. Voilà pourquoi je dois revenir à la question du matérialisme après un préambule rendu nécessaire par la conduite de ces journalistes qui , en prétendant qu'il faut encore à la nation allemande au moins vingt années pour arriver au même degré de culture que nous , même avec deux journaux sur le modèle du leur , auraient néanmoins eu de la peine à convaincre le docteur Gall des progrès de l'hospitalité, de la politesse, de la bonne foi et de la justice en France , si d'autres Français ne lui en avaient donné des preuves un peu moins sujettes à caution qu'eux.

Je commence par déclarer que jamais je ne me serais déterminé à faire connaître la doctrine de Gall, si j'avais trouvé qu'elle pût conduire à aucune idée contraire à la morale et à la religion. Pour s'entendre sur la question dont il s'agit , il faut d'abord convenir de la signification des termes. Le matérialisme , selon le Dictionnaire de l'Académie française , est l'opinion de ceux qui n'admettent point d'autre substance que la matière. L'Encyclopédie, muette au mot matérialisme , dit au mot matérialistes : L'ancienne église appelait matérialistes ceux qui, prévenus par la philosophie qu'il ne se faisait rien de rien, recouraient à une matière éternelle sur laquelle Dieu avait travaillé , au lieu de s'en tenir au système de la création qui n'admet que Dieu seul comme cause unique de toutes choses. Tertullien a fortement combattu l'erreur des matérialistes dans son traité contre Hermogène, qui était de ce nombre. On donne encore aujourd'hui le nom de matérialistes à ceux qui soutiennent, ou que l'âme de l'homme est matière ; ou que la matière est éternelle et qu'elle est Dieu ,

ou que Dieu n'est qu'une âme universelle répandue dans la matière, qui la meut et la dispose soit pour produire les êtres , soit pour former les divers arrangements que nous voyons dans l'univers. Voilà tout ce que l'on trouve relativement au matérialisme, dans les deux ouvrages précités. Pour laisser le moins possible à désirer sur ce sujet , j'ajouterai que les Allemands donnent aussi le nom de matérialistes aux épiciers - droguistes qui fournissent aux marchands détiilleurs les matériaux de la pharmacie ou de l'épicerie (l).

En résultat , le matérialisme , dans son sens le plus général , serait la doctrine de ceux qui n'admettraient que la matière et ses modifications ; ce qui est très-opposé à la doctrine de Gall , puisque ce savant reconnaît que l'âme est nécessaire pour la vie et l'activité des organes corporels , et qu'il reconnaît en outre la nécessité de l'Etre-Suprême, non-seulement par la considération des merveilles de la nature en général , comme tout le monde , mais aussi par la considération particulière de l'homme, où il trouve et démontre l'existence de l'organe de la théosophie , lequel ne peut être sans but et sans

(1) C'est faute de connaître toutes ies acceptions d'un terme que souvent l'on ne s'entend pas, et que l'on tombe dans des méprises ridicules, comme celle que l'on raconte de Julien Offray de La Mettrie. On sait que La Mettrie, fameux matérialiste du siècle dernier, fut appelé à Berlin par Frédéric-le-Grand, qui en fit son lecteur. Arrivé dans cette ville, il de manda an maître de la maison où il logeait, s'il ne connaissait pas quelque matérialiste avec qui il pût s'entretenir. Oui, dit l'hôte, il yen a un tout près de chez moi, qui est fort honnête homme. Ah! faites-moi conduire chez lui, que je fasse sa connaissance, repartit La Mettrie. Jl n'est pas nécessaire de vous déranger, vous devez être fatigué, reposez-vous : je vais l'envoyer chercher, dit l'officieux Allemand ; il ne fera aucune difficulté de venir jusque chez moi. La Mettrie, à qui ses extravagances avaient fait si peu de partisans, se félicitai* déjà de la découveite qu'il venait de faire à Berlin, et n'eut rien de plus empressé, dès qu'on lui annonça l'honnête matérialiste allemand, que d'aller se jeter dans ses bras pour l'embrasser. Mais quelle fut sa surprise de l'entendre lui demander à l'instant quelles étaient les épiceries et les drogueries dont il avait besoin, et de n'en pouvoir rien tirer que des offres de services dans le commerce de ces articles !

utilité dans la création, d'après cet adage généralement adopté : Veus et nalura nihil faciunt frustra (Dieu et la nature ne font rien en vain). Contradictoirement aux insinuations de la sottise et de la calomnie, la doctrine de Gall offre donc de nouvelles preuves de l'existence de l'âme et de Dieu.

Quant au fatalisme , c'est la doctrine de ceux qui attribuent tout au destin. Parles mots destin et fatalité l'on entend la cause cachée des événements imprévus, relatifs au bien ou au mal des êtres sensibles. Quelques-uns ont entendu par ces mots la Providence ou Dieu lui-même qui, ayant tout prévu de toute éternité , a subordonné la création à sa toute-puissance , soit en déterminant immédiatement les causes secondaires à produire les effets nécessaires au bien et à la conservation de tout l'univers, soit en ne les déterminant que d'une manière médiate, c'est-à-dire par l'enchaînement de toutes les parties les unes aux autres, et par une sorte de dépendance de leurs actions réciproques, compatible néanmoins avec le libre arbitre et la liberté. La prédestination,, admise par les Pères de l'Eglise et devenue article de foi , est une volonté absolue et efficace par laquelle Dieu arrête en lui-même de donner le royaume des cieux à quelques-unes de ses créatures ( Epist. Synod. Episcop. Afric, cap. XIV). H y a donc des hommes destinés , par une providence éternelle , à la gloire ; ce qui fait dire à saint Augustin dans son livre du Don de la persévérance , chapitre XIV : Prœscientia est prœparatio beneficioi uni Dei, quibus certissime libérant ur quicumque liberaniur. La religion et la philosophie répondent à ceux qui croient pouvoir se plaindre de n'être pas prédestinés à la gloire : Voudriez-vous que Dieu vous eût sacrifié tout l'univers? Savez- vous s'il ne fallait pas que vous fussiez ce que vous êtes , pour que le but de la création fût atteint? D'ailleurs, en prévoyant que vous ne résisteriez pas à vos penchants, Dieu ne vous a rien ôté de votre liberté pour y résister ; il a prévu que d'autres, avec les mêmes penchants que vous, y résisteraient par l'usage de leur liberté, et c'est en vertu de cette prescience ou de cette prévoyance qu'il les a prédestinés à sa gloire. Dans l'origine , et suivant l'étymologie , les termes de fatalité et de destin signifient décret ou

destination. Le premier de ces termes vient du lnùnfari , falur, fatum; en français, parler, décréter, décret. Dans son sens primitif, ce mot signifie donc le décret par lequel la cause première a déterminé l'existence des événements relatifs au bien et au mal ; et les hommes, rapportant tout à eux, ne l'ont considéré que du côté par lequel il les intéressait. Dans le langage vulgaire on emploie plus particulièrement le mot fatalité pour désigner la cause des événements fâcheux , quoique dans son origine et eu philosophie il serve à marquer indistinctement la cause des événements heureux et malheureux:. Ce n'est qu'en fixant la signification des termes, que l'on parvient à s'entendre ; ce qui n'est point le Lut de ceux qui, au lieu de chercher à faire connaître la vérité, cherchent au contraire à l'étouffer. La doctrine du fatalisme , qui a été celle des peuples anciens, et qui est encore celle d'un grand nombre de peuples modernes, s'est surtout répandue et accréditée par les poètes, comme l'a très -bien expliqué M. Saignes dans le Courrier de ï Europe du %ç février 1808. Ne pouvant mieux faire que lui, je citerai une partie de son article.

« Le mot fatalisme , dit-il , est aujourd'hui fort à la mode. Depuis que le docteur Gall a parlé des protubérances de nos crânes , des petits bosses qui indiquent nos dispositions et révèlent le secret de nos penchants ; depuis qu'il a dit que nos inclinations dépendaient de la forme de notre cerveau, tous les demi-savants répèlent : Le docteur Gall est un fataliste , le docteur Gall nous conduit au fatalisme. Aies entendre, il semble que ce docteur soit un novateur, un hérésiarque qui a inventé une doctrine inconnue jusqu'à ce jour. Ils ne savent pas , ces demi-savants, que la doctrine du fatalisme est aussi ancienne que le monde; qu'un savant docteur de Sorbonne , nommé Pluquet, a écrit un excellent ouvrage sur ce sujet, qu'il y a inséré toutes les opinions philosophiques et populaires qui s'y rapportent.

» Que le fatalisme soit une doctrine absurde , je le veux bien ; et je renoncerai volontiers à l'influence de mon étoile , dont au surplus je n'ai pas trop à me louer : mais faut-il s'effaroucher si extraordinairement au nom de fatalisme? Ne

le retrouve- t-on pas dans tous les livres , dans tous les temps, dans tous les lieux? et n'est-il pas étrange surtout que des poètes s'arment avec tant d'éclat contre lui? Ne sont-cepas les poètes qui , les premiers, ont établi ou consacré la puissance du Destin ? Ne trouve-t-on pas la doctrine du fatalisme dans toutes les pages d'Homère ? Que les Grecs et les Troyens se combattent , s'entr'égorgent avec fureur, que les dieux se mêlent eux-mêmes à leurs sanglantes querelles , que la victoire reste incertaine et Jupiter indécis, n'est-ce pas alors le Destin qui décide tout, et le maître des dieux n'a-t-ilpas recours à sçs balances éternelles? Ne voyons-nous pas qu'il ne saurait lui-même sauver son fds Sarpédon , parce que le Destin s'y oppose? Virgile , qui a pris Homère pour modèle, s'est aussi fait un devoir de suivre sa doctrine, et n'a point oublié les balances ; Hésiode place le Destin au-dessus de toutes les divinités, et lui donne pour ancêtres la Nuit et le Chaos. \

» Quand les Grecs nous montrent sur leur théâtre OEdipe proscrit, ensanglanté, frappé de tous les malheurs qui peuvent accabler un innocent, n'est-ce pas le Destin qu'ils nous donnent comme l'arbitre de ces cruels événements?

» C'est le Destin qui poursuit Oreste ; la fatalité pèse sur sa tête, il ne peut s'y dérober. Phèdre n'est adultère, incestueuse, que parce qu'elle est poussée par la rigueur de son étoile :

C'est Vénus tout entière attachée à sa proie.

La fatalité est le grand ressort de la tragédie ancienne; les poètes les plus habiles de nos derniers temps n'ont jamais manqué d'employer ce grand moyen , quand ils ont pu en faire usage. Voyez Gain au moment même où il tue son frère , il conserve encore quelque droit à notre pitié. Pourquoi? c'est que le poète a eu l'habileté de nous le montrer plutôt comme une victime du sort , que comme un meurtrier. Retirez cette influence du destin, Gain n'est plus qu'un vil scélérat , indigne de la scène tragique.

» On trouve partout des traces de cette triste superstition , qui fait croire aux hommes que leur destinée est écrite dans le ciel. Pourquoi les aruspices consultaient-ils les entrailles

AVAM-PKOPOS. 11

des victimes, si ce n'était pour y lire l'arrêt des peuples? Pourquoi tant d'emblèmes qui nous présentent l'univers enchaîné à une roue dont rien ne saurait détourner le cours? Combien de mots devenus proverbes , qui ne sont que des expressions de la même croyance: Fata vo/entem nolcntcm trahunt : quem perd ère vull Jupiter dementat!

» Une partie des peuples d'Orient est encore aujourd'hui fataliste. C'étaient des fatalistes que ceux qui croyaient à l'astrologie judiciaire et prétendaient lire leur sort dans les constellations.

» Mille personnes sont fatalistes sans le savoir. Celui qui se fait tirer les cartes, dire la bonne aventure , qui craint de se mettre en route un vendredi , de couper ses ongles le mardi , n'est-il pas un fataliste? Il n'est peut-être pas une de nos actions où l'on ne trouve quelque trace de cette croyance.

» L'on a raison cependant de combattre le fatalisme ; et l'on ferait mieux encore de s'en moquer. Il y a des doctrines qui ne valent pas la peine d'être combattues sérieusement. Quand Zenon d'Elée niait le mouvement , Diogène marchait et se moquait de lui.

» Mais la doctrine du docteur Gall conduit-elle au fatalisme ■ Voilà ce qu'il faudrait examiner de sang-froid et sans prévention, et surtout sans mauvaise foi.

» Il est constant que rien n'a été fait sans dessein dans l'univers ; que toutes les parties qui le composent sont liées par des rapports admirables, témoignages éternels de la puissance et de la sagesse d'un Etre-Suprême. Il est constant que de tous les êtres, il n'en est pas de plus parfait que l'homme ; il est constant que les opérations de l'intelligence sont dépendantes de l'organisation physique. Il n'est pas moins évident que ces opérations ne sont pas les mêmes dans tous les individus ;que les animaux varient entre eux de facultés, de caractères , d'inclinations ; qu'un dindon n'a pas le même instinct qu'un épagneul; qu'un serin est plus intelligent qu'un limaçon; qu'un poltron ne se bat pas comme un chevalier français. Il est reconnu qu'il y a des gens gais et des gens tristes , des caractères bénins et des âmes malignes, des gourmands et des

hommes sobres, des esprits lourds et des esprits légers (1). » Tous voulez savoir d'où viennent ces différences?... On prétend que toutes nos opérations dépendent de nos sens; mais il est évident que tout ne vient pas d'eux. S'ils étaient les uniques agents de notre intelligence ; lorsque les sens seraient les mêmes , les idées seraient les mêmes et leurs résultats semblables.... Il faut apparemment qu'il y ait une puissance supérieure aux sens, qui en modifie les opérations; il faut que leurs fonctions soient soumises à un agent plus parfait qu'eux. Cet agent, M. Gall le trouve dans le cerveau. Suivant lui les sens ne sont que des ministres que la puissance législative met en mouvement , et qui viennent lui rendre compte des ordres qu'ils ont exécutés. Comme toutes les têtes ne sont pas les mêmes, qu'il y a de gros et de petits cerveaux, que les uns sont plus renflés et les autres plus aplatis, M. Gall se persuade que ces différences constituent les différences des caractères et des facultés ; il croit reconnaître la forme de notre cerveau à celle de notre crâne. Voilà tout son système. Se trompe-t-il? a-t-il fait une découverte neuve et réelle ? C'est aux savants à décider. Mais sa doctrine conduit-elle au fatalisme? Tout le moufle peut répondre à cette question.. . Quand un physionomiste entra dans l'école de Socrate, et qu'il prétendit trouver dans sa figure les signes de la débauche et de l'ivrognerie, les disciples du philosophe rirent au nez du physionomiste;

(1) Voici ce qui se passa dernièrement dans une société très-bien composée. Un savant distingué par des talents précoées et par un rang qu'il tient de la confiance du gouvernement, entendant un de ses amis également distingué par son mérite et par son rang , répéter contre la doctrine de Gall ce qu'il en avait lu dans son journal, le fit taire en lui disant à chaque objeclion : Si vous aviez été autrement organisé, par exemple si vous aviez été lapin, seriez-vous ce que vous êtes? Si vous aviez été barbet, vous auriez déjà été supérieur au lapin; mais seriez-vous ce que vous êtes? Si même vous aviez été femme, auriez vous eu les mêmes sentiments, auriez-vous fait les mêmes choses, et enfin seriez-vous devenu ce que vous êtes? Si vous ne pouvez répondre par un seul oui à toutes ces questions, il faut qu'une différence d'organisation produise aussi quelques différences dans le caractère des espèces et des sexes, ou que vous admettiez des âmes masculines, féminines, etc.

mais Socratèj qui valait bien les beaux esprits de nos jours, avoua qu'il était né avec des dispositions à ces vices , et qu'il ne les avait corrigées que parla raison et l'éducation. Voilà ce que doivent faire ceux qui ont des têtes faites comme celle de Socrate, et ce que conseille le docteur Gall. Toute sa doctrine se réduit à deux lignes. Nous avons des dispositions naturelles, les unes bonnes et les autres mauvaises ; ces dispositions dépendent de l'organisation de notre cerveau. Aucune d'elles n'est irrésistible; on les améliore, on les corrige par l'éducation : ce n'est que dans l'état de démence qu'elles sont incorrigibles.

» Je demande à tout esprit sage et impartial s'il y a trace de fatalisme dans cette doctrine. Au reste j'ai vu à ses leçons plusieurs ecclésiastiques connus à Paris par leurs lumières et leur religion, j'y ai vu des ministres protestants qui prêchent tous les jours la morale , et qui la pratiquent , ce qui vaut mieux encore ; aucun d'eux ne m'a paru choqué de la doctrine du docteur Gall. Il me semble que c'était à des hommes de ce mérite qu'il appartenait de défendre la morale, s'il était vrai qu'elle fût attaquée. »

On voit déjà par ce qui précède que la doctrine de Gall consiste, comme toutes les autres branches de la physiologie animale , dans la considération des phénomènes vitaux dépendant de l'organisation des animaux. De même que l'on peut considérer les phénomènes ou les actes vitaux qui dépendent des viscères de la poitrine et de l'abdomen, et apprécier leur perfection par celle des organes qui leur servent d'instruments; de même aussi l'on peut considérer les phénomènes intellectuels ou les fonctions du cerveau, et juger de leur perfection d'après celle de l'organe dont elles dépendent. Ce point de doctrine est généralement admis, et a traversé les siècles depuis Hippocrate jusqu'à nous sans exciter de réclamations. L'on sait en effet et l'on convient qu'avec des poumons en bon état et une poitrine bien faite l'on respire mieux qu'avec des poumons malades et une poitrine difforme, et que sans poumons Pâme ne peut continuer la respiration, puisque celle-ci cesse absolument aptes leur destruction par la phthisie ; l'on sait également qu'avec un bon estomac

\k AVANT-PROPOS.

l'on digère bien, et que sans estomac l'âme ne peut faire digérer ; l'on ne disconvient pas davantage qu'il faille les yeux pour voir, les oreilles pour entendre, des jambes pour marcher, el que, sans tous ces organes matériels, les fonctions qui leur sont attachées ne cessent d'être produites par l'âme. L'on est également convaincu qu'avec un cerveau en bon état l'on pense et l'on raisonne juste , qu'avec un cerveau malade ou difforme l'intelligence se trouve en souffrance , et que sans cerveau l'intelligence ne peut avoir lieu. L'on enverrait aux petites-maisons celui qui disconviendrait de ces faits, ou prétendrait qu'ils conduisent au matérialisme et au fatalisme, soit en avançant que l'âme n'a besoin d'aucun organe corporel dans celte vie pour respirer, digérer, voir, entendre, marcher et penser ; soit en concluant de ce qu'elle peut, moyennant ces organes, produire les fonctions qui en dépendent , qu'elle doit les produire nécessairement et constamment, et par conséquent respirer même dans l'asphyxie, digérer,, voir, entendre, marcher, penser sans relâche ni pause, bon gré malgré elle. Si l'on était matérialiste pour croire que les organes corporels sont nécessaires à l'âme pour ses fonctions durant cette vie, ne s'ensuivrait-il pas que le premier des matérialistes serait Dieu lui-même, qui a voulu que les choses fussent ainsi et pas autrement, en réunissant l'âme au corps? En effet, celle-ci ne se manifeste plus à nous par aucune fonction lorsqu'elle se trouve séparée du corps par la mort ; et avec un corps malade ou mal organisé, elle agit moins bien qu'avec un corps en santé et bien organisé. Ces vérités sont admises par tout le monde et prouvées par l'expérience journalière. M. Ducler, en les développant dans le Publiciste du 27 janvier 1808, observe qu'elles sont conformes au sentiment des Pères de l'église, dont la morale et la religion doivent être au moins aussi pures que celles des révérends pères qui, le même jour, criaient au scandale dans le Journal de l'Empire. M. Ducler, qui n'a parlé qu'après avoir suivi plusieurs cours du docteur Gall, termine ainsi son article : « Saint Augustin dit, liv. IX de la Cité de Dieu : Anima etiam pessima melior in optimo corpore ; el plus loin : Corporis débilitas nimia etiam

vires anima frangit. Saint Chrysostome dit, Hom. II et 111, sur l'Épître aux Hébreux : Corpore molli redclito et delicato necesse est animant participare ex corporis morbo. » Galilée, Voltaire, Rousseau et mille autres ont été persécutés comme matérialistes; pourquoi M. Gali ne le serait-il pas? C'est l'arme dont certaines gens ont constamment usé en France contre toute idée nouvelle, toute grande découverte; lorsqu'ils manquent leur coup de cette manière, ils ont recours à la plaisanterie, dont il est aujourd'hui bien plus difficile de se défendre.

Mais personne n'a mieux secondé l'esprit de mortification des pieux propagateurs de la bonne et véritable croyance en France que M. Saignes, qui en leur donnant la discipline a quelquefois trouvé la chair un peu rebelle, sans cependant que l'esprit y participât. Je ne citerai de son journal que des passages relatifs à la question du matérialisme et du fatalisme : « Le petit frère, dit M. Salgues par allusion à uu article du Journal de ï 'Empire du 14 novembre dernier, le petit frère a une logique fort singulière... Il voit dans les dispositions innées du docteur Gall des germes pernicieux de matérialisme et de fatalisme, et il ne fait pas attention que si notre âme naît corrompue et maligne, comme lui le prétend, il y a aussi là-dedans beaucoup de fatalisme. En vérité l'on est fort embarrassé avec les grands docteurs de l'académie obscurantine. Quand Locke et Condillac établirent qu'il n'y avait point d'idées innées, les docteurs obscurantins crièrent de toute leur force au matérialisme. Ils voulaient absolument que l'âme eût des idées métaphysiques dans le sein même de la mère, et qu'elle arrivât au monde pourvue de tout ce qui lui était nécessaire pour se conduire en créature raisonnable. Ils accusaient Loke et Condillac de donner tout à la partie grossière et matérielle des sens, au préjudice de la partie noble et divine qui devait leur commander. Aujourd'hui le docteur Gall revient aux idées innées, et voilà qu'ils crient de nouveau au matérialisme; car si l'âme a des idées innées, il est évident qu'elle a un instinct; si elle a un instinct, il est évident que nous ressemblons aux bètes : et si

lfi AVANT-PROPOS.

nous ressemblons aux bêtes, il est encore évident que voilà les grands docteurs du Jeuillelon exposes à figurer dans une ménagerie. Aussi il faut voir avec quelle sainte colère le jeune docteur s'élève contre ces horribles conséquences. Il prétend d'abord que le comble de l'avilissement et de la bassesse est de s'occuper de recherches sur la nature de l'âme et l'organisation du corps humain. Il se demande si ceux qui font ces recherches ont commis quelque* grands crimes dont ils n'espèrent pas V expiation? s'ils sont livrés à quelques passions abominables dont ils ne veulent pas se détacher? Il les traite de fous, de furieux., de misérables, de betes stupides ; puis, se remettant un peu de son premier accès, il imagine qu'il serait possible qu'il y eût une race d'êtres qui portassent figure humaine, et il conclut que ces sortes d'êtres sont naturellement les anatomistes, les philosophes et tous ceux qui, comme le docteur Gall, attribuent nos vertus et nos vices à des bosses sur la tête.

» Il avoue que la doctrine du docteur Gall le jette hors des bornes de toute patience, et qu'il ne peut songer sans indignation qu'il existe une créature raisonnante qui n'épargne ni soins , ni peine , ni travaux pour démontrer que son intelligence ne diffère point de l'instinct de la bru te; qui cherche à établir au milieu des peuples policés un fatalisme absurde et plus grossier que celui des peuples les plus barbares.

» Cette idée du fatalisme est surtout celle qui le tourmente le plus. Le docteur Gall a beau lui dire que ses bosses ne dominent pas l'àme, mais que c'est l'âme qui dominent les bosses ; que l'éducation corrige , adoucit, aplanit même les tubérosités élevées par la nature pour indiquer la destination de chaque individu, le poète obscurantin ne veut rien entendre : C'est du fatalisme , répond-il , je ne sors pas de là. Or ce fatalisme est, suivant lui, un abominable système, ira fruit exécrable de l'arbre du matérialisme ; arbre plus contagieux mille fois que le bohon hupas de Java , et que les cultivateurs de la vigne du Seigneur ne sauraient trop se hâter d'arracher et de jeter au feu.

» Il faut cependant calmer un peu le saint homme sur les

horreurs du fatalisme. Je déclare d'abord que je ne suis point fataliste ; car il est bon de prendre ses précautions , pour ne pas être traité comme l'arbre du matérialisme. Mais je prie mon cher obscurantinde se rappeler que le fatalisme était la doctrine de l'antiquité ; que cette doctrine a été professée par de très-grands poètes , et notamment par Homère , qui avait bien autant voyagé que le cher frère obscurantin ; que ce système de fatalisme est encore aujourd'hui un dogme reçu chez plusieurs peuples ; que ces peuples n'en sont ni plus méchants, ni moins spirituels; que les thomistes et les jansénistes ressemblent beaucoup aux fatalistes; qu'il est évident qu'il y a des prédestinés, et que ces prédestinés ne sont tels que parce qu'une puissance supérieure les appelle au salut, de sa grâce spéciale, et sans égard à leurs œuvres; qu'en supposant que le fatalisme eût lieu , les choses n'en continueraient pas moins d'aller comme elles vont , parce que chacun étant prédestiné à faire ce qu'il fait , et l'auteur de toutes choses ayant tout calculé , nous serions sous sa main comme des marionnettes conduites par le directeur des fantoccini. Or, dans cet ordre de choses, personne n'aurait rien à perdre , chacun marchant à son but sans y songer , toutes choses s'accommoderaient comme il convient. Il y aurait toujours des rois pour commander , des peuples pour obéir , parce que le fatalisme conduisant tout, il y en aurait nécessairement qui seraient destinés à être rois, et un grand nombre destinés à être sujets. La même cause donnerait des juges pour décider les procès, des lieutenants de police pour maintenir la tranquillité , des gendarmes pour arrêter les malfaiteurs, des geôliers pour les enfermer, etc., la prédestination ayant des formes infinies, des combinaisons innombrables ; telle tête serait destinée à faire des vers , telle de la prose; telle main à coudre des souliers, telle à plisser une fontange sur un joli bonnet. Ce serait encore la fatalité qui ordonnerait la tête du docteur Gall à s'amuser de la construction des autres têtes , et celle de M. N. de manière à dire beaucoup d'injures à AI. Gall. Enfin il y aurait toujours un Journal de V Empire pour déraisonner , et décrier les choses

raisonnables ; il y aurait toujours des nigauds pour le lire, et des gens d'esprit pour s'en moquer.

» En restant soumis aux dispositions innées du docteur Gall, il n'y aurait donc pas, comme le prétend le Journal de l'Empire , un renversement absolu de l'univers. On ne serait pas tout à fait un être abominable, une créature d'une espèce abrutie et dégénérée, un assassin de grande route, une âme vouée éternellement à la peine du dam , parce qu'on aurait déclaré que le cerveau n'est point de la bouillie, et qu'au lieu d'en faire une substance médullaire , on établirait que c'est une vaste membrane roulée sur elle-même en mille plis différents. » Extrait du Courrier de l'Europe et des Spectacles, du 14 novembre 1807.

On reconnaît par la date de cette réponse aux fausses accusations et aux véritables injures du Journal de l'Empire contre la doctrine et la personne de Gall, qu'il entrait dans la fatalité de ce savant d'être jugé et condamné avant d'avoir été entendu, car alors il n'avait encore tenu aucun cours de physiologie à Paris; comme il entrait aussi dans la fatalité des sonneurs de tocsin de juger avant de connaître, et de se laisser toujours guider par le même esprit de divination qui leur faisait prédire, le 30 octobre, que ce qui arrivait à 12 heures précises n'arriverait jamais. Fat a volentem nolentem trahunt; quernperdere vult Jupiter demental.

M. Salgues, à qui Jupiter n'a point ôté l'esprit ni l'amour de la vérité, pour le livrer à une fatalité qui le perde, a nonseulement rendu un compte fidèle des séances du docteur Gall dans son journal , mais il a encore relevé avec sagacité plusieurs des erreurs et des inepties répandues et accréditées par les grands dogma liseurs du jour. « Je vois d'abord, dit-il dans le Courrier du 3 décembre , que le docteur Gall n'est pas le seul qui ait attribué aux causes physiques une action immédiate sur les causes morales et intellectuelles. Tous les disciples de Locke et de Condillac sont d'accord sur un point, c'est que toutes nos idées nous viennent des sens , que nos jugements se composent de nos idées, et que nos déterminations se forment par nos jugements. Cette doctrine , anathé-

matisée d'abord par les plus antiques suppôts de la Sorbonne, est aujourd'hui admise, soutenue, et personne n'est plus suspect de matérialisme, de fatalisme et d'athéisme pour la professer.

» La doctrine des tempéraments est bien d'une autre importance ; car s'il est démontré que je suis triste ou gai , bon ou méchant, colère ou pacifique, suivant l'étendue de mon foie et le diamètre de mes poumons , comme il est évident que ce n'est pas moi qui ai fabriqué mon foie et mesuré mes poumons , il s'ensuit que la nature de mes affections est indépendante de moi, et que c'est ou mon foie ou mon cœur ou mon suc pancréatique qui déterminent la plupart de mes actions.

» Cependant cette doctrine est impunément soutenue par un grand nombre de médecins renommés , et jusqu'ici il ne s'est pas trouvé un seul petit familier du saint-office qui ait demandé qu'on grillât seulement la perruque d'un docteur , parce qu'il avait soutenu cette doctrine.

» M. Gall embarrasse singulièrement ses détracteurs , est-il dit dans le Courrier du 20 janvier. Ils voulaient le faire déclarer schismatique, hérétique , matérialiste , athéiste , fataliste; ils voulaient lui imputer des opinions erronées , pernicieuses et malsonnantes , ils regrettaient de n'avoir pas à leur disposition quelques honnêtes familiers du saint-office , pour l'appréhender au corps et le faire cuire , en cérémonie , à la grande satisfaction des âmes pieuses.

» Le docteur s'est tout à coup moqué d'eux, et a fort adroitement esquivé leurs petites broches. Au lieu de prêcher l'athéisme, il a parlé de Dieu avec plus de décence, de sagesse et de profondeur qu'on n'en trouve dans aucun des ouvrages de M. N., même depuis qu'il a consacré sa plume à la prospérité et à la gloire du Journal de l'Empire. Au lieu de transformer l'homme en automate, il en a fait un- être libre, composé de deux natures , dont la plus noble , l'âme , commande toujours au corps son humble serviteur. Au lieu de nous soumettre à des penchants irrésistibles , il a déclaré qu'il n'existait de penchants irrésistibles que dans l'état de

démence. Voilà donc un grand embarras pour ses adversaires, car de quelle accusation le charger maintenant? Mais ils ne sont pas hommes à se déconcerter si facilement, ils ont des ressources dans l'esprit, et la fable du loup et de l'agneau n'est pas une leçon perdue pour eux. Ils disent donc à M. Gall : Si lu n'as pas enseigné cette doctrine en France , tu Vas prechée en Allemagne ; et si tu ne l'as prechée ni en France ni en Ailemagne, nous soupçonnons que tu avais V intention de la prêcher. Ainsi, crucifige, crucifige.»

Comme il s'agit ici de détruire une prévention principalement accréditée en France par deux poètes qui ont travaillé pour le théâtre avant d'être employés comme moralistes à l'exploitation du Journal de f Empire, et que leurs dupes pourraient se trouver comme l'âne entre deux picotins d'avoine égaux , sans pouvoir se déterminer pour l'un de préférence à l'autre , si on les laissait entre deux autorités qu'ils croiraient peut-être se contre-balancer , quoiqu'elles diffèrent beaucoup entre elles, je vais en citer une troisième, celle de la Gazette de France , où M. O. a aussi rendu un compte fidèle des séances du docteur Gall. Pour que chacun puisse juger lui-même d'après les faits , je mettrai les trois journaux en parallèle dans leur compte -rendu sur l'organe de lîamoiur maternel , en plaçant le plus hardi à la tête.

« Selon M. Gall, toutes les mères qui ont cet organe développé , aiment avec passion leurs enfants, ou leurs jeunes; celles au contraire chez qui l'absence de cette bosse indique le peu de développement de l'organe , ont pour leurs enfants l'indifférence la plus absolue ; et si malheureusement l'organe du meurtre se développe en elles , quand celui de l'amour maternel est resté affaissé ou restreint, cette mère qui f à une bosse près, aurait été si tendre, égorge impitoyablement l'enfant qu'elle devait chérir... Ainsi la différence qui existe entre la plus respectable et la plus abominable des mères , tient à quelques lignes de plus ou de moins dans le gonflement de quelque petite partie du cerveau ! Si cette doctrine est fausse, c'est une erreur bien triste ; si elle est vraie , c'est une découverte désespérante. Mais rassurons - nous ; les preuves de

M. Gall ne sont point assez complètes pour que nous ayons le droit de dire à nos mères : Nous ne vous devons rien , vous n'avez aucun mérite à nous aimer , et il ne s'en est fallu que de trois lignes d'épaisseur que vous ne nous ayez tordu le cou quand vous nous avez donné l'existence... » (Journal de l'Empire , du 6 février 1808.)

<< Il (Gall) a palpé avec une attention extraordinaire les crânes des bonnes inères ainsi que les crânes des marâtres , et l'organe de son toucher a confirmé tous ses soupçons. Vingtcinq femmes coupables d'infanticide ont été soumises à ses observations , et sur vingt-quatre d'entre elles il a trouvé la protubérance presque nulle. Faut-il en conclure que ces mères cruelles et dénaturées n'ont été portées à ce crime que par l'aplatissement de leur occipital? Point du tout; mais chez elles l'instinct de la nature n'a point lutté assez fortement contre les motifs criminels qui les ont déterminées. » (Courrier de l'Europe et des Spectacles , du 6 février 1808. )

« M. Gall a ajouté l'histoire d'une femme aliénée, enceinte, dont la folie était de croire qu'elle accoucherait de cinq à six enfants, et qui offrait cette protubérance des plus saillantes. Il s'est aidé de l'examen des femmes infanticides ; sur vingt-cinq qui ont été soumises à son observation , vingtquatre lui ont offert cet organe à peine sensible: ce n'est pas qu'il regarde l'aplatissement de cette partie du crâne comme une disposition matérielle à ce crime, mais c'est une circonstance qui , privant les femmes d'un instinct qui le contreindique , permet qu'elles cèdent plus facilement à des mobiles étrangers. » ( Gazette de France , du 4 février 1808. )

A présent l'on peut dire du Journal de ï Empire : Appensas est in slalera et inventas est minus habens ; car voilà deux journaux qui s'accordent parfaitement entre eux et ne s'accordent pas avec lui. Cependant il n'est minus habens que pour le bon grain ; car pour la paille et le mauvais grain, il en a le plus.

J'observe que le docteur Gall avait exposé, comme il le fait toujours , les circonstances qui peuvent réduire une mèie au dernier degré du désespoir ; l'expulsion de la maison paternelle , l'abandon et le mépris de tout le monde , l'impos-

sibilité de trouver un asile pour y déposer sou fruit , le défaut de moyens pour le conserver et l'élever , l'excès de la crainte , de la honte , de la misère , l'affaiblissement du corps , etc. Toutes ces circonstances , avait-il dit , ne feront point prendre une résolution criminelle à une femme qui aurait l'organe de l'amour maternel très-prononcé, tandis qu'une autre qui l'aurait moins y céderait beaucoup plus facilement. Il avait ensuite rapporté ces observations sur vingt-cinq femmes infanticides , et en remarquant que chez l'une l'organe de l'amour maternel n'était pas peu développé comme chez les vingt-quatre autres , il indiquait suffisamment que la cause directe de l'infanticide ne résidait point dans son peu de développement. Toutes ces explications avaient donc rendu l'erreur très-difficile, pour ne pas dire impossible. A cette époque il n'avait encore rien dit de l'organe du meurtre , que le Journal de l' Empire met déjà en avant comme organe de Y homicide ; tandis que Gall n'en parle que comme de l'organe qui dispose l'homme à vivre de chair animale , comme les carnassiers ; il ne parle jamais de bosses , mais de renflements , de saillies , de protubérances, pour indiquer le développement extraordinaire d'un organe ; il répète souvent qu'il ne peut apprécier les développements minutieux qui ne porteraient que sur quelques lignes de plus ou de moins , parce que des différences légères peuvent facilement être effacées par l'éducation, qui exerce, développe, perfectionne les facultés , ou détruit les penchants , etc. Ainsi il y a dans le Journal de l'Empire altération et substitution à' explication , de sens , de termes , de causes, de motifs, et nécessairement de conséquences ; l'on peut donc dire qu'on y façonne une doctrine fausse , absurde et odieuse pour se donner, aux yeux des ignorants et des sots que l'on trompe , le mérite de la combattre par de longs commentaires , dont les autres journaux sont dispensés en disant la vérité. On ne s'en tient pas à ces petites ruses ; par un mouvement de générosité et de charité chrétienne peu commune , l'on se dépouille de son bien et on en fait le précieux cadeau au docteur Gall. Ce seul article suffit pour faire juger des autres comptes-rendus des mêmes feuilles , et Ton

peut dire comme Virgile en parlant de la fourberie des Grecs : Ah uno disce omnes. En effet , ces comptes-rendus ont tous été dictés par le même esprit , pour tromper agréablement les lecteurs par des fictions poétiques , capables d'entretenir leurs illusions et d'accréditer de plus en plus les bonnes idées qu'on leur avait données de la doctrine et du docteur. S'il ne fallait enfin s'arrêter, et montrer de la tempérance et de la sobriété au milieu même des richesses et de l'abondance , j'aurais pu faire encore des citations de ce qui a été publié sur la doctrine de Gall par M. Julien , dans les Archives littéraires; par le docteur Marie de Saint- Ursin, dans la Gazette rie Santé; par le docteur Girandy, , dans le Journal de Médecine pratique: par le docteur Tarira , dans le Bulletin des Sciences médicales , etc. , et montrer par là aux habitués du Journal de l'Empire , que cet oracle de leur science n'est pas seulement un minus hahens, mais bien un minime habens , dans la balance de la vérité , et que les maîtres par lesquels ils jurent sont par conséquent des Frères Minimes, qui ont des bosses de fictions prodigieuses, à moins toutefois qu'il n'y ait deux docteurs Gall , un vrai et un faux, comme il y a au théâtre le vrai et le faux Amphitryon, c'est-à-dire celui où l'on dîne et celui où l'on ne dîne pas. Dans cette dernière supposition , le Gall dont nous ont parlé les Frères Minimes serait celui qui se gardera bien de venir jamais à Paris, et non celui qui y est arrivé à douze heuresprécises ; celui qui est un infâme charlatan, et non celui que tous les médecins qui ont pris connaissance de sa doctrine regardent comme un savant anatomiste et un profond physiologiste ; celui que quelque grand crime ou quelque passion abominable aura porté à disséquer des âmes et non celui qui dans ses cours dit que le médecin et l'anatomiste doivent s'en rapporter , comme tous les autres hommes , à la révélation sur cette substance qui, étant spirituelle , ne peut être concentrée, sans absurdité, dans un point matériel du cerveau, parce que , quelque petit qu'on suppose ce point , il est toujours étendu et doué des autres qualités de lu matière ; celui qui enseigne qu'il y a des penchants irrésistibles , et non celui qui soutient qu'il n'y a de penchants irrésistibles que dans l'idiotisme , la

folie et le délire ; celui qui suppose que quand on a un organe pour quelque fonction , par exemple un œil pour voir, un estomac pour digérer, des jambes pour marcher, une bosse pour faire des fictions , l'on est forcé de toujours voir , de toujours digérer, de toujours marcher, de toujours donner dans la même bosse en inventant des absurdités , des inepties , des injures , etc. , et non celui qui enseigne qu'avec un organe l'on a la possibilité , la faculté et même , quand les circonstances s'y prêtent , le penchant de faire ce qui dépend de cet organe comme instrument de l'âme ; celui dont la doctrine conduit irrésistiblement au matérialisme et au fatalisme , et non celui qui subordonne les organes matériels à la puissance de l'âme , et l'univers à la puissance de Dieu , en enseignant que plus on a de facultés , plus on est libre , et dans le cas de choisir entre celles que l'on veut exercer, la vie ne pouvant suffire à l'exercice de toutes ; celui qui escamotera tous les louis des revendeuses de la Halle , de Javotte , Marton , Galette , etc. , si l'on ne se hâte de mettre un cordon de troupes bien disciplinées tout autour du carré des Innocents, pour empêcher sa doctrine d'y pénétrer , et non celui qui ne paraissant que dans les meilleures sociétés de Paris, où les revendeuses et les Frères Minimes, qui d'ailleurs ne pourraient le comprendre, ne se rencontrent pas , a tenu pendant près de trois mois sans la moindre rétribution des cours d'anatomie en faveur des méde~ cins les plus distingués de la capitale, et qui encore aujourd'hui admet avec le même désintéressement un grand nombre de personnes à ses cours de physiologie, quoiqu'il soit loin d'être à couvert des dépenses qu'il a faites et qu'il continue de faire tous les jours pour les progrès de la science qui l'occupe; celui que le journal des fictions a supposé malade et s'est hâté d'enterrer par une farce de mardi-gras pour amuser ses dupes, et non celui qui , se portant aussi bien que jamais , vient de rouvrir deux cours de physiologie après une petite interruption demandée par quelques-uns de ses auditeurs durant le carnaval , et mise à profit par lui pour rédiger des mémoires qu'il se propose de présenter à l'Institut national ; celui dont la doctrine est dans les feuilletons des Frères Minimes , et non

celui qui, à la date du 10 février 1808 , a fait insérer dans le Publicisle, le Courrier de l'Europe , la Gazette de France , etc. , une lettre uniquement provoquée par ces frères qui , par des sentiments non équivoques , ont refusé de la divulguer , de peur de causer du scandale aux âmes pieuses dont ils dirigent la conscience, en invitant avec le véritable Gall les hommes impartiaux à se défier des relations très - infidèles de ses leçons publiques , etc., etc. Encore une fois , il faut être sobre , et au milieu de la plus grande abondance se borner à un petit nombre de différences, ne pouvant faire rémunération de toutes celles par lesquelles on distingue le faux Gall, qui ferait, comme les frères moralistes du feuilleton , le métier de vendre des chapelets de fausses perles à tout le monde , même aux revendeuses de la Halle. Le véritable Gall , celui dont j'expose la doctrine, a trop de connaissances réelles et profondes, trop de discernement , trop de moyens, trop d'estime pour les autres et pour sa propre personne , il est trop convaincu de la bonté des principes de sa doctrine , pour n'avoir pas osé arriver à Paris à douze heures précises , contradictoirement à une prédiction démentie par l'événement avant d'être faite, et n'y pas professer les mêmes vérités que les bons ouvrages nous démontrent avoir déjà été professées par lui en Allemagne.

C'était une sage précaution d'avertir que la doctrine que je développe n'est pas celle du Gall dont le Journal de l'Empire a tant parlé, car autrement j'aurais pu être aussi soupçonné coupable de quelque grand crime ou de quelque passion abominable , pour l'expiation desquels les révérends pères de la bonne-foi m'auraient peut- être imposé sans hésiter la dure nécessité de disséquer des âmes toute ma vie avec leur Gall , en me désignant, pour rendre la pénitence plus facile et plus méritoire, à l'exécration publique dans ce monde, et à la miséricorde divine dans l'autre. Je prie ces révérends , attachés comme desservants au bénéfice du feuilleton, de ne pas comprendre dans leur sainte colère et leur foudroyante malédiction leur très-humble serviteur, lequel n'aurait jamais pensé à relever leurs bévues et à répondre à leur interpellation, s'ils ne se fursent pas si étrangement fourvoyés en déviant du sentier

m AVANT-PROPOS.

étroit de la foi qui nous sauve : Amicus Plalo , magis arnica venta*. Forcé de détruire des erreurs nuisibles aux progrès des sciences naturelles et de repousser des inculpations odieuses qui seraient retombées sur moi à titre de fauteur d'une doctrine sur laquelle ces bons apôtres, transportés par un zèle fanatique , ont cherché à égarer l'opinion publique , j'ai dû parler comme parlerait le docteur Gall lui-même , mais je ne l'ai point fait pour diminuer le nombre des habitués du Journal de l'Empire ; ainsi ceux qui en font leur évangile, peuvent continuer à le lire, en faisant abstraction de tout ce que j'en ai dit : Quivult decipi, decipiatur. Il y a des bosses si corrompues, qu'après les avoir disséquées, un apprenti en chirurgie ne peut, pour sa sûreté personnelle, se dispenser de laver soigneusement son scalpel avant de le remettre dans sa boîte. En me conformant à la même précaution , je souhaite n'avoir plus besoin du mien pour des dissections aussi désagréables et aussi ennuyeuses que la précédente.

En montrant combien la doctrine de Gall a été dénaturée et faussement interprétée par ceux qui ne l'ont pas comprise ou n'ont pas voulu la comprendre, je suis loin d'avoir épuisé tout ce qu'il y aurait à dire sur le matérialisme et sur le fatalisme , que l'hypocrisie et la sottise ont ressuscites dans tous les temps pour étouffer la vérité, empêcher la communication des grandes découvertes , et arrêter ou faire rétrograder les sciences naturelles dans leur marche , en les resserrant dans les cadres étroits d'une métaphysique absurde, et en soulevant contre elles les préjugés de l'ignorance et de la superstition. C'est ainsi qu'après avoir donné de fausses définitions de l'âme et de la matière, l'on a forcé tous les naturalistes à taire ou à expliquer faussement les faits et les phénomènes qui n'étaient pas d'accord avec ces définitions fantastiques établies sans l'aveu de l'expérience. Par exemple, dans la définition de l'âme, on disait que c'était un être essentiellement actif; et dans celle de la matière, que c'était une substance inerte ou passive et par conséquent incapable de mouvement. Ces deux définitions, qui n'avaient coûté qu'un moment d'extravagance à un esprit spéculatif, étant une fois admises et regardées comme

des articles de foi dans les écoles, il fallut y adapter l'explication de tous les phénomènes : alors les astres furent conduits dans leurs courses par des anges, et les animaux ne furent plus que des machines, des automates, etc. Malheur à l'écrivain qui osa encore consulter l'expérience et expliquer la nature d'après ses données, la lunette de la sottise était faite ; et quiconque osa voir sans elle, fut accusé par les sots de tous les rangs et de tous les étages, comme de nos jours, d'être matérialiste , fataliste , hérésiarque , schismatique , athée, etc. , car la superstition s'en mêla aussi. Pour la plus grande gloire de Dieu, il fallut méconnaître ses merveilles et sa toute-puissance. La divinité et la nature se trouvèrent renfermées dans le cercle étroit d'une mauvaise définition , en vertu de laquelle la création devait se renouveler sans cesse, sans qu'il fût permis à Dieu et aux esprits de jamais se reposer, et sans que la matière pût devenir capable de mouvement : l'âme fut elle-même affranchie de la toute-puissance divine pour son existence qui devint nécessaire et indépendante. Si Jésus-Christ fût alors revenu sur la terre pour éclairer les hommes, le divin moraliste, méconnu, eût été de nouveau crucifié par les partisans de l'erreur, toujours d'autant plus inaccessibles à la vérité qu'ils sont plus complètement dominés par l'ignorance. Vous n'y échappâtes point, Socrate, Vésale, Harvey, Galilée, Colomb, Descartes, Locke, Condillac , Bufïon, Voltaire , non plus que tant d'autres savants, aux persécutions du fanatisme : et comment auriez- vous pu vous y soustraire; puisque le fils de Dieu en éprouva lui-même toutes les fureurs , pour avoir enseigné des vérités nouvelles et utiles? Si vous n'aviez, par vos travaux et votre courage, renversé les autels érigés aux divinités infernales, n'en doutons point, les vérités nouvelles seraient encore expiées dans les cachots ou sur le bûcher ; la superstition s'agite encore, mais sans puissance elle ne fait plus que des mouvements inutiles et ridicules. Un génie heureux conduit les destinées du inonde, et sous sa puissante protection le torrent des lumières coule sans obstacle en suivant sa pente naturelle. Les grandes actions et les grandes découvertes sont des phénomènes du même siècle. La nature n'a plus de limite

que la nature pour le savant, et la toute-puissance divine est rendue à son immensité.

Le matérialisme suppose une âme matérielle; or, si l'âme est matérielle , dit-on , elle pourrait être anéantie , ce qui est révoltant. Mais si l'on ôtait à Dieu le pouvoir d'anéantir une âme spirituelle, il en résulterait qu'il ne serait plus tout-puissant ni le chef suprême de la création ; il doit donc toujours lui être permis de replonger dans le néant tous les êtres créés, puisqu'il a pu les en tirer. D'ailleurs l'on croit à la résurrection de la chair, et par conséquent à celle de la matière : alors qu'importe le matérialisme à ceux qui partagent cette croyance? Tout cela prouve que ceux qui sonnent le tocsin contre le matérialisme, sont en contradiction avec eux-mêmes et avec les vérités évangéliques. Mais est-il vrai que la matière soit absolument inerte et incapable de mouvement? Comment concilier cette inertie avec la gravité, l'attraction newtonienne, les affinités chimiques , l'effervescence , la cristallisation des sels et des métaux, l'élasticité, les phénomènes de la foudre, de l'électricité, du galvanisme, du feu, de la combinaison des gaz, etc. ? Comment expliquer la végétation des plantes, la fermentation du vin et les diverses mutations qu'il subit dans la cuve, dans les tonneaux et dms les bouteilles? Attachera-ton aussi un ange ou un autre esprit à chaque molécule vineuse comme on en avait attaché un à chaque astre pour le conduire, ou n'admettra-t-on qu'un seul esprit pour tout le produit d'une vendange , lequel aurait ensuite la complaisance de se laisser diviser en autant de parties que l'on aurait de bouteilles! Est-ce par inertie que le Champagne casse les bouteilles qui le renferment, ou fait jaillir au loin le bouchon qui en comprime le gaz? Le galvanisme qui excite des contractions et des mouvements dans les tissus musculaires du corps humain après la mort ou la séparation de l'aine selon le langage vulgaire, est-il un agent spirituel? Ce même agent qui excite les mêmes contractions dans les tissus musculaires de tous les animaux long-temps après leur mort, prouve-t-il d'une manière bien concluante l'inertie de la matière? Voilà ce qui doit réveiller le zèle endormi des partisans des ancien-

nés définitions et exciter leur animosité contre Je gouvernement dont la généreuse munificence appelle les découvertes galvaniques et contre tous les savants qui en étudient et en publient les phénomènes. Faut-il , par complaisance pour la secte de V obscurantisme, renoncer à la connaissance des vérités physiques et abrutir ainsi l'espèce humaine pour prouver la supériorité de l'homme et la perfection de son âme? Ou faut-il méconnaître les merveilles de la nature , en renonçant à de prétendues recherches téméraires et abominables, c'est-àdire rester au niveau des brutes , pour s'élever à la connaissance de la majesté divine?

Il y a des esprits abrutis qui, ne pouvant accélérer ni suivre les progrès des sciences , tendent constamment à les arrêter, et à décrier ceux qui marchent plus vite qu'eux : s'ils le pouvaient, ils ravaleraient l'espèce humaine au-dessous d'eux pour se la rendre plus facilement tributaire, et la faire uniquement exister pour leur avantage. Ces esprits sont comme les taches opaques des corps lumineux, et la morale qu'ils prêchent est une gangrène qui corromprait tout le genre humain , si l'on ne travaillait à la borner pour en arrêter les progrès.

Le dogme de l'inertie de la matière une fois admis, il devint surtout difficile de rendre raison des mouvements des animaux et de leurs déterminations électives. Il fallait une aine pour vaincre l'inertie de la matière ; l'on ne pouvait dire que les animaux fussent des êtres tout à fait sans mouvement. Comment expliquer tous les phénomènes de la nature animée, sans compromettre les belles définitions des métaphysiciens et la dignité de l'homme? Ne pouvant délier le nœud gordien , on s'avisa de le couper ; et si ce parti n'annonçait l'adresse et la connaissance du mécanisme , il annonçait au moins un caractère déterminé et, ce qui avait aussi sou mérite, il tirait d'embarras. C'est ainsi que le célèbre Descartes fut contraint, pour s'accommoder à l'esprit des faux moralistes et des faux dévots de son temps , de ne voir que des automates dans les animaux. Ces pauvres bêtes n'ont été long-temps que des machines agitées par des effluves, même où il ne pouvait y avoir aucun effluve, à pou près comiiT* un moulin est agité par l'eau ou

par le veut. Les hommes sensés, les vrais savants objectèrent en vain contre cette hypothèse les ruses du chien qui court le lièvre; celles du renard qui vole les galeries du blaireau, ou qui veut enlever un marcassin ; le vol adroit du chien, du chat , de la pie ; l'industrie du castor , de l'abeille ; la docilité plus ou moins grande de tous les animaux domestiques , etc. Ces raisons étaient du pur radotage , du matérialisme , de l'athéisme même ou de l'hérésie, selon qu'elles étaient présentées avec plus ou moins de force, et qu'il devenait plus urgent d'y répondre sans réplique. Les machines et les automates animales furent maintenues, comme elles avaient été établies, par l'unique ascendant du nombre et de la force des autres machines mues, non par la raison, mais par les effluves du fanatisme et de la superstition. BufTon parut , et diminua bientôt par la force de son génie, le nombre des machines et des automates animales. Forcé plusieurs fois par la Sorbonne à se rétracter, et à désavouer les tableaux fidèles et élégants que sa plume nous avait tracés des mœurs et du caractère des animaux, il ne lui fut plus possible d'être vrai qu'en termes cachés et seulement pour ceux qui auraient assez d'esprit pour le comprendre. Leroy [Charles-Georges] , qui avait succédé à son père dans les fonctions de lieutenant des chasses, et dans l'administration des bois et des parcs de Versailles et de Marly, crut ne pouvoir se soustraire aux persécutions du fanatisme dont il avait vu frapper Rousseau, foliaire, Helvétius, Diderot et Buffon, c'est-à-dire les écrivains dont la France s'honore le plus, qu'en restant inconnu, et en attribuant à un philosophe de Nuremberg les lettres et les faits par lesquels il prouve que les animaux ne sont pas de simples machines; qu'ils" réunissent tous les caractères de l 'intelligence ; qu'une sorte de perfectibilité proportionnée à leurs organes et à leurs besoins, ne peut leur être contestée ; que } parmi les é'trcs sensibles, celui qui ne peut faire que vingt pas , n'a pas moins la faculté de marcher que celui auquel il est possible de faire vingt lieues, etc. , etc. (1 ). Leroy,

(1) Voyez son ouvrage intitulé : Lettres d'un philosophe de Nuremberg sur l'intelligence des animaux. Il y en a eu une nouvelle édition par M. Koux-Faïdlac, ex-législateur.

qui estimait les talents de Buffon avec lequel il était très-lié , lui adressa un exemplaire de son premier ouvrage : Buffon ayant trouvé qu'il y combattait quelques-unes de ses opinions, lui répondit par ces mots qui méritent d'être consacrés : 11 est bien différent de faire parler les animaux à Nuremberg, ou de les faire parler à Paris.

Ceux que leurs actions et leurs efforts nous annoncent comme les successeurs des fanatiques défunts se taisent aujourd'hui sur les mémoires qui se lisent fréquemment à l'Institut national sur l'intelligence des animaux, probablement parce qu'ils ne se sentent pas encore assez forts (1) : mais ils ne s'endorment pas ; et dès qu'un homme isolé paraît n'être pas tout à fait de leur orthodoxie , ils font incontinent main-basse sur lui, attendant l'instant favorable où ils auront assez façonné l'esprit public pour tomber aussi en force sur les sociétés savantes elles-mêmes , en faisant agir contre elles les machines qu'ils auront créées. Ils connaissent bien le principe deCaligula : Dwide et imper a ; et c'est parce qu'ils le connaissent très-bien , qu'ils ne s'attaquent d'abord qu'au savant qu'ils croient déjà isolé, et que, pour mieux assurer leur succès, ils travaillent à l'isoler encore davantage en tachant d'exciter contre lui la jalousie nationale , ou d'accumuler sur sa seule personne tous les ridicules qui peuvent naître du sujet qu'il traite, ou de la nation à laquelle il appartient.

Le docteur Gall ne diffère des autres savants que parce qu'il admet un plus grand nombre d'organes qu'eux. Ils en admettent tous au moins cinq , ou même six , et ils les composent de toute la substance du cerveau : c'est de ces cinq ou six sens qu'ils dérivent et font dépendre toutes les opérations de l'àme , depuis que la doctrine de Loke et de Condillac a prévalu sur celle de Descartes, qui avait établi, sans scan-

(1) M. Dupont de Nemours, homme avantageusement connu par ses vertus philanthropiques, a publié quelques-uns des mémoires qui ont été lus à l'Institut sur l'intelligence et les mœurs des animaux, dans un ouvrage intitulé : Quelques mémoires sur différents sujets; chez Delance, imprimeur-libraire. Paris, 1807.

da(e et avec le consentement des âmes dévotes de son temps, que nous avions des idées innées. Gall dit que c'est la disposition qui nous rend capables de certaines facultés ou idées , qui est innée; et en cela il est d'accord avec Locke et Condillac, en ce que ces derniers admettaient comme lui que les cinq sens dont ils faisaient dépendre toutes les idées étaient également des dispositions matérielles innées. Si l'on pouvait s'expliquer aujourd'hui avec les cartésiens , nul doute que leur opinion ne se rencontrât aussi avec celle de Gall , et jusqu'à un certain point avec celle des disciples de Locke et de Condillac; car en soutenant la thèse des idées innées , les premiers ne prétendaient pas que les appareils matériels de la vue, de l'ouïe , du goût, de l'odorat et du toucher, ne servissent à l'âme pour s'en procurer d'autres qui n'étaient pas innées. Si le docteur Gall fût arrivé plus tôt, il est donc probable qu'il aurait mis d'accord toutes les écoles, en leur faisant voir qu'elles avaient toutes raison, quoiqu'elles n'eussent pas toute la raison. En effet , il y a des idées qui se développent sans l'intermédiaire des cinq sens généralement admis, comme cela est prouvé entre autres dans le chapitre XXXIX. Dans ce sens, on peut donc dire qu'elles sont innées, c'est-à-dire inhérentes à une disposition organique que nous apportons en naissant, à peu près comme la figure adhère à un corps visible et palpable. Gall admet aussi les cinq sens comme de véritables organes , et par conséquent comme des sources d'idées par où sa doctrine rentre aussi en partie dans celle de l'école opposée à celle de Descartes. Peut-on raisonnablement présumer que Descartes aurait triomphé sur l'esprit de son siècle et sur la doctrine d'Àristote ; que Locke et Condillac auraient également triomphé sur l'esprit de leur siècle et sur les doctrines qui l'avaient subjugué, s'ils n'eussent saisi la vérité par quelque point ? Croit-on que la doctrine de Gall, qui nous montre le vrai et le faux des anciennes doctrines , ait pu faire tant de sensation et ranger tant de bons esprits dans son parti, sans que la vérité y ait eu aussi quelque part? Si pareille chose arrivait, ce serait pour la première fois; mais il est indubitable pour moi que les découvertes de Gall triompheront

\\ WT-PROPOS. :;:i

tut ou taid, et que leur triomphé sera plus complet et plus durable que celui de Descartes, de Locke, de Condillac, etc., auxquels l'esprit humain doit cependant une partie de ses lumières. Ses devanciers avaient admis un cerveau de trois livres à peu près, pour servir d'organe à l'àme pour ses fonctions intellectuelles ; eh bien I Gall n'en admet pas davantage. Comment peut-il être plus matérialiste qu'eux? Ses organes étant au nombre de vingt-sept, sont naturellement plus petits qu'ils ne le seraient en n'en filant que cinq de toute la masse cérébrale; car il faut absolument que les cinq organes généralement admis absorbent toute cette masse à eux seuls, s'il n'y en a pas davantage. S'il y en a davantage , on n'est pas pins coupable de prendre notice des uns que des autres, ayant tous été formés par le même créateur. Dire que l'homme a une partie du cerveau absolument inutile, et qu'il n'a pas plus de facultés que n'en ont les autres animaux doués d'une moindre quantité de substance cérébrale que lui , c'est se mettre dans une contradiction manifeste avec l'expérience , la raison et cette maxime de tous les temps et de toutes les écoles : Deits et natura nihil faciunl frustra. Il n'y aurait donc que la petitesse ou le nombre des organes qui pût faire une différence propre à accréditer le matérialisme. Or cette différence prise en considération, rendrait Dieu et la nature les premiers matérialistes, puisqu'ils ont créé des cerveaux et des appareils pour les cinq sens, d'une inégale grosseur et grandeur dans les diverses espèces d'animaux , et même dans les divers individus de la même espèce ; car l'aigle a sûrement le nerf optique plus gros que la taupe , et tous les hommes n'ont pas d'aussi grandes oreilles que ceux qui crient au matérialisme et au fatalisme au son du tocsin qui les rallie. Le volume des organes ne peut donc être pris en considération pour fonder l'accusation de matérialisme, sans que cette accusation n'atteigne la nature et la divinité elle-même. Si c'était le nombre des organes qui servît à établir cette accusation , même résultat encore; car Dieu et la nature n'ont sûrement pas distribué le même nombre d'organes au polype qu'au chien, au castor, au singe et à l'homme. Le procès intenté à la doctrine de Gall

3/i AVANT-PROPOS.

devient un peu sérieux. Je crois devoir donner encore d'antres détails pour l'appointer.

L'âme n'est pas plus capable de connaître son essence sans la révélation que la matière n'est en état de se connaître ellemême sans les organes cérébraux animés ; pour aller au delà des vérités révélées, il faudrait donc que Dieu donnât à l'homme quelque chose de supérieur à sa nature réelle pour la lui faire voir. Il n'en est pas de même pour la matière : Dieu n'en a point fait un objet de révélation, parce qu'il avait donné à l'homme un principe qui peut la lui faire connaître jusqu'à un certain point. L'homme sage et sensé ne va point au delà de ce que l'Etre-Suprême a voulu qu'il fît ; il sent en lui un principe différent de la matière ordinaire, l'existence lui en a été révélée : il n'a point de sens pour en savoir davantage.

Toutes les recherches que l'on a tentées depuis le commencement des siècles jusqu'à nos jours, sur la nature de l'âme et sur la manière dont elle se trouve unie au corps, ont été suivies d'égarements et d'absurdités sans nom ; la curiosité s'est toujours trouvée confondue dans ces tentatives téméraires, qui sont interdites à l'homme par sa propre nature; il répugne à la raison d'attacher l'âme à un point du cerveau comme à son siège, parce qu'un tel point, quelque petit qu'il puisse être, conserve toujours une étendue et une divisibilité dont l'idée est incompatible avec celle d'un être simple et immatériel; que conclure de tout cela, sinon que des recherches sur l'âme sont une occupation oiseuse, interdite à l'homme, et capable seulement de le conduire à la déraison et à la folie ?

Mais si Dieu n'a point donné de sens à l'homme pour connaître l'âme, s'ensuit-il qu'il ne lui en a point donné non plus pour connaître la matière? Et si Dieu a donné à l'homme des sens pour lui faire connaître les diverses propriétés de la matière, était-ce pour qu'il ne s'en servît point; et dès qu'il en fait usage, doit-il être réputé matérialiste? Si cela est, je ne vois pas pourquoi l'agriculteur, le jardinier, le botaniste, le minéralogiste, le naturaliste, et en général tous les ou-

vriers et les artistes qui prennent connaissance d'un objet quelconque , ne seraient pas aussi des matérialistes. Si l'anatomiste et le physiologiste sont matérialistes pour faire des recherches sur la structure du cerveau, et sur les organes qui s'y trouvent pour l'exercice des diverses fonctions intellectuelles, je ne vois pas pourquoi les professeurs Cuvier, Duméril, Sabatier, Boyer, Chaussier, Sœmmering, Loder, Reil, Walter lui-même , ainsi que tous les autres professeurs de physiologie et d'anatomie, tous les élèves en médecine et en chirurgie, tous les médecins, seraient moins matérialistes que le docteur Gall. Serait-ce parce que ce dernier admet un plus grand nombre d'organes que les autres ? Mais nous avons vu que, si l'accusation se fondait sur cette différence , elle se dirigerait contre l'auteur de la nature lui-même qui l'a établie. Elle prouverait donc seulement que Gall a mieux cherché que tous ses devanciers, s'il a raison ; et s'il n'a pas raison, il serait encore beaucoup plus éloigné du matérialisme que Bonnet, qui cependant n'en fut pas accusé dans un siècle moins éclairé que le nôtre, pour avoir cru que chaque fibre nerveuse était un organe ; il le serait moins que Lavater, cet homme dévot, qui allait beaucoup plus loin, en admettant aussi des organes dans la poitrine pour les affections de l'âme ; il le serait moins que Vanhelmont, Lecat, etc., qui les multipliaient au point de les chercher dans l'estomac, le plexus solaire, et ailleurs. Presque tous les savants et les antagonistes de Gall sont beaucoup plus matérialistes que lui, car ils donnent à l'âme pour ses fonctions, non-seulement le cœur et le sang, mais aussi le foie et la bile, les poumons, l'estomac, la rate, c'est-à-dire toutes les parties qui élaborent et assimilent les humeurs du corps et ces humeurs elles-mêmes, puisqu'ils admettent les tempéraments comme causes déterminantes de nos penchants, de nos affections, de nos actions et de nos caractères. La doctrine des tempéraments généralement admise sans avoir excité l'animadversion des sots et des fanatiques donne à l'aine pour organes ou moyens d'action , nonseulement les humeurs du corps et les parties solides qui en résultent, mais aussi tous les aliments qui entrent dans l'es-

tomae pour réparer ces humeurs, tels qu'un bon potage, un consommé, un morceau de bœuf ou de gibier , un fruit, un verre de vin, etc. Celte doctrine, qui, comme chacun peut le voir et le sentir, n'est pas tout à fait dépourvue de fondement, donne aussi aux médicaments propres à purger la bile beaucoup d'empire sur l'âme, qui doit obéir, non-seulement aux cholagogues, mais aussi au phlébotome, aux sangsues, etc. Si la quantité ou la qualité de la matière dont on fait dépendre les fonctions de l'âme dans cette vie peut être prise en considération pour statuer sur la tendance d'une doctrine au matérialisme, l'on peut donc avancer sans contredit que les partisans de la doctrine des tempéraments, qui sont en même temps les antagonistes de Gall, sont les matérialistes les plus consommés qui aient jamais existé. L'on voit que les absurdités et le ridicule jaillissent de toutes parts contre ceux qui ont accusé la doctrine de Gall d'une tendance au matérialisme, puisque, en raisonnant comme eux, les doctrines admises avant lui auraient toute la même tendance d'une manière encore plus marquée et plus directe. Telle est la futilité de toutes les accusations intentées par la mauvaise foi et l'ignorance. Semblables aux charlatans et aux empoisonneurs qui, jouaut sur la santé du peuple, lui créent des maladies de fantaisie, afin de le guérir quand il se porte bien, ceux qui crient les premiers au matérialisme à l'occasion d'une découverte qu'ils ne prennent souvent pas la peine d'examiner ou qu'ils ne sont pas en état d'apprécier, empoisonnent l'opinion publique sous prétexte de l'éclairer sur des objets sur lesquels elle ne se serait jamais égarée Le peuple livré à ses travaux et dirigé par le sens commun n'est nullement porté à s'occuper des idées abstraites de la métaphysique qu'il ne peut comprendre , et quand on le fait intervenir dans les discussions scientifiques des écoles ou de la politique, il suit toujours aveuglément les impulsions que lui donnent les plus furieux, dont il devient l'instrument contre le parti de la raison et de la vérité. Mais tel est le secret de tous les faux Esculapes et de tous les faux moralistes; ils créent euxmêmes le mal sous prétexte de le combattre. Ce sont des

moyens indirects d'attaquer la santé et la morale du peuple, et si l'on examinait de près ceux qui les emploient, l'on trouverait presque toujours leur conduite en contradiction avec la vocation qu'ils se donnent. La Mettrie , dont nous avons parlé précédemment comme du plus fameux matérialiste de son temps , accusa le savant baron de Haller d'être athée , et il supposa une histoire qu'il publia , afin de prouver ce qu'il avait gratuitement avancé contre ce grand homme. Ou peut dire à ceux qui accusent le docteur Gall de matérialisme : Mutalo nom i/ie de te fabula narratur ; car ils forgent une fausse doctrine qu'ils attribuent à ce savant , puis ils en tirent les conséquences qu'ils veulent répandre et accréditer. Aussi Gall répète-t-il, dans chacun de ses cours, qu'il n'a jamais eu d'adversaires de bonne foi qu'un seul, qui est le professeur Hufeland de Berlin ; mais celui-ci ne l'a jamais accusé d'enseigner une doctrine qui tendit au matérialisme, puisqu'au contraire il combat lui-même ce reproche et qu'il lui rend justice sur plusieurs points, en observant, comme on le verni plus loin, que lui-même a établi depuis long-temps que l'àme ne peut agir dans cette vie sans organes corporels. Il est impossible d'avoir une autre opinion que la sienne et que celle du docteur Gall, quand on réfléchit que les violences faites au cerveau et les maladies qui l'affectent, détruisent ou changent les facultés intellectuelles; que celles-ci sont toujours en rapport avec le volume de leurs organes cérébraux, et que sans cerveau elles n'ont jamais lieu. S'il fallait encore d'autres preuves que celles que j'ai rapportées, j'observerais que l'opération du trépan causa chez le père Massilloii un accroissement subit des facultés intellectuelles; que Fabrice de Hildcn parle d'un homme qu'une chute sur la tète rendit tout à fait imbécile; Haller, d'un idiot auquel une plaie de tète donna de l'esprit; que le professeur Richerand et plusieurs autres ont fait des expériences aussi positives à cet égard. En résumé, si le docteur Gall peut être accusé de matérialisme pour faire des recherches sur les parties matérielles du corps animal, tous ceux qui en font ou en ont fait comme lui doivent partager la même accusation ; sinon, elle n'est pas fondée. Mais si elle

est fondée, il faut désormais renoncer absolument à l'histoire naturelle, à la médecine et à la chirurgie ; car ces sciences ont toutes les mêmes recherches pour objet. Or , jamais aucun moraliste , aucun ecclésiastique vertueux n'a trouvé que ces recherches conduisissent au matérialisme, ni fussent nuisibles à la morale ; donc il fant conclure en dernier résultat que ceux qui tiennent un autre langage qu'eux, sont de faux moralistes et de véritables hypocrites , à moins qu'ils ne soient les plus sots et les plus ignorants des hommes. Dans l'un et l'autre cas, les ténèbres sont leur élément, leur tendance est d'y engloutir l'esprit humain, et la morale gagnera plus à leur silence qu'à leurs discours : Non ùtis defensoribus lempus eget.

L'accusation de fatalisme n'est pas plus fondée, et il est aisé de démontrer que de toutes les doctrines enseignées jusqu'à ce jour, celle du docteur Gall est la moins propre à l'accréditer, en même temps qu'elle établit de la manière la plus évidente et sans réplique la liberté de l'homme, et, jusqu'à un certain point, celle des animaux eux-mêmes. Si notre organisation est la source de nos penchants, dit-on, elle nous maîtrise, et nous ne sommes pas libres ; car il nous est impossible de changer notre organisation , et par conséquent nos penchants. Rétorquons l'argument avant d'y répondre péremptoirement» Ceux qui n'admettent pas que nos penchants viennent de notre organisation, les attribuent aux tempéraments et à l'éducation : or, si nos penchants viennent de nos tempéraments et de notre éducation, nous ne sommes pas libres; car il nous est impossible de changer nos tempéraments , et de nous donner notre éducation. On voit qu'en raisonnant aussi conséquemment que les antagonistes de Gall, il n'y aurait plus moyen d'être libre. Si l'on attribuait nos penchants à des vices de lame , ce serait pire encore ; car non-seulement nous ne pouvons nous choisir ou nous former une âme à volonté , mais nous n'aurions plus aucun moyen de corriger nos défauts : à moins d'attribuer à la matière, par exemple, à notre corps, un pouvoir sur l'âme, en donnant à celle-ci l'inertie, et à l'autre l'activité.

J'observe d'abord qu'il n'est pas de toute évidence que l'on

ne puisse changer son organisation avec plus ou moins d'avantage ; car nous savons que Démosthènes, organisé de manière à ne pouvoir articuler clairement les mots delà langue grecque, parvint en haranguant les flots de la mer , la bouche pleine de petits cailloux, selon l'histoire, et en s'exerçant autrement, à être le premier des orateurs de sou temps. Tous les jours nous voyons une organisation vicieuse céder aux moyens mécaniques et pharmaceutiques de Fart de guérir; l'on sait que les estomacs des grands mangeurs et des grands buveurs n'avaient pas été organisés par la nature tels qu'on les trouve quelquefois. Nous savons aussi que des personnes d'abord mal organisées pour marcher et travailler des bras , finissent , en s'exerçant , par acquérir plus de force dans les jambes et dans les bras , que d'autres personnes d'abord mieux organisées , mais moins bien exercées. Les bras des bouchers, des boulangers, des forgerons, peuvent, comme les jambes des piétons et des commissionnaires, servir à détromper ceux qui croient que l'organisation ne se modifie pas d'après les habitudes. De même que l'exercice du corps modifie en bien ou en mal l'organisation primitive du système musculaire , de même aussi l'exercice de l'esprit modifie en bien ou en mal les dispositions primitives du système cérébral; car , après une application soutenue de l'esprit , nous éprouvons une fatigue et une pesanteur de tête qui nous annoncent que c'est non-seulement là le laboratoire de nos idées mais aussi qu'il s'y est fait une affluence de sang que confirme encore la rougeur du visage et des yeux : c'est exactement la même chose qui s'observe dans toutes les parties les plus exercées. Or si le sang, qui est l'aliment de toutes les parties organisées , aborde en plus grande proportion dans un organe que dans les autres, il en résultera naturellement ce que l'expérience confirme tous les jours, savoir : que cet organe recevant plus du fluide dont il se compose, prendra aussi un développement plus considérable que dans le cas contraire. Tel est le pouvoir de l'exercice, et tel est celui de l'éducation, qui n'est que l'exercice bien ordonné de certaines facultés intellectuelles de préférence à d'autres. Se-

AO ÀYAiVr-l'llOPOS.

loti Gall, il n'y a qu'un seul cas où l'éducation ne puisse rien ; c'est lorsqu'on n'en est pas susceptible , comme dans l'idiotisme et la folie : alors il n'y a pas un assez grand nombre de facultés pour que l'on cultive les unes de préférence aux autres. Il en est de même des animaux sauvages que l'homme, malgré sa supériorité , n'a pu et ne pourra jamais apprivoiser dans leur espèce. Au contraire , plus l'animal a de facultés , plus il est susceptible d'éducation ; et dès qu'il en est susceptible, sa liberté n'est plus un problème , puisqu'alors il se détermine, d'après les motifs que l'on fait valoir , à des actions électives en s'abstenant de plusieurs autres qu'il pourrait exécuter. S'il en était autrement, comment l'homme pourrait-il spéculer sur l'éducation des animaux les moins dépourvus de facultés, par exemple, sur celle d'un chien de élusse , et savoir d'avance que, malgré son penchant à courir le gibier, il parviendra , par diverses corrections, à en faire un chien couchant ou un chien d'arrêt? L'homme ne calcule-t-il pas d'avance les résultats de l'éducation des chevaux et de pi usieurs autres espèces d'animaux ? N'est-ce point également parce que l'homme peut se déterminer à l'exercice de certaines facultés de préférence à d'autres, que l'on a pu asseoir les bases et calculer les effets de l'éducation, de la inorale , de la législation , de la civilisation et de la politique? Comment organiser une armée ou seulement un régiment, si la susceptibilité pour l'instruction et par conséquent pour les actions électives était douteuse , et qu'elle ne pût être calculée d'avance? Parviendra-t-on jamais à enrégimenter les idiots on les brutes, en calculant de la même manière les résultats de leur éducation? D'où vient donc la plus grande docilité et la plus grande liberté , si ce n'est de la pluralité des organes? Voilà pourquoi l'on ne peut faire les mêmes calculs ni arriver aux mêmes résultats dans le crocodile et le tigre , que dans le veau marin et le chien. Dans ces différents cas les calculs et les résultats ne sont dans aucun rapport avec le sang, la bile , la lymphe, en un mot , avec tous les attirails des tempéraments , non plus qu'avec les cinq sens et l'éducation ; car toutes ces choses étant les mêmes, les diverses espèces et \es divers individus.

gardent encore leurs différences spécifiques et respectives. Il n'y a que le cerveau dont les différences soient constamment en rapport avec les différences de facultés.

Or, Gall établit que de tous les animaux l'homme ayant le plus de cerveau, est aussi celui qui a le plus de facultés intellectuelles; il établit donc aussi qu'il a plus de hb rté qu'aucun autre animal. Mais il ne l'établit, pis seulement par comparaison, il le prouve d'une manière positive et absolue. Il admet vingt-sept organes différents, au lieu de cinq qu'admettaient ses devanciers, par conséquent vingt-deux de plus que les autres. L'on peut exercer chacun des cinq sens alternativement , c'est-à-dire que l'on peut voir sans entendre , goûter, flairer et toucher; il y a plus , l'exercice de ces cinq sens ne se fait bien qu'alternativement, et tous ne pourraient agir simultanément sans se contrarier réciproquement, en rendant l'action de chacun moins parfaite , et établir , en quelque sorte , une confusion d'idées et de sentiments. Voilà pourquoi l'on a dit de tout temps, que l'esprit occupé de plusieurs choses à la fois, avait un sentiment plus faible de chacune : Pluribus intentas minor fit ad singuia seiuus. Que conclure de là sinon que l'homme doit souvent choisir entre ses cinq sens celui dont l'exercice lui importe le plus, en laissant reposer ou en n'occupant que plus faiblement les autres? Si l'homme n'avait que ces cinq sens, sa liberté se bornerait donc à pouvoir en exercer un ou quelques-uns à la fois et alternativement sans aller au delà , ou à n'en exercer aucun , comme dans le sommeil. Il aurait cinq fois plus de liberté ou de choix que le pol> pe , borné au sens du toucher qu'il exerce forcément sans pouvoir alterner avec ceux de la vue, de l'ouïe , du goût et de l'odorat, qu'il n'a pas. Mais si, au lieu de cinq sens, l'homme en a vingt-sept, alors il a vingt-sept fois plus de liberté qu'il n'en aurait avec un seul sens , et vingt et une fois plus qu'il n'en aurait avec cinq sens. Au lieu de conduire au fatalisme , la doctrine de Gall est donc celle qui lui est le plus opposée , et ses adversaires sont par conséquent de véritables champions du fatalisme , armés par l'ineptie et la sottise. Toute leur logique se réduit à dire que plus l'on a de

t\2 AVANT-PROPOS.

choses à choisir, moins l'on a de choix, et réciproquement : que celui qui aurait vingt-sept mets sur sa table, ou vingt-sept habits à mettre, aurait moins de choix que celui qui n'en aurait qu'un , et qu'il est dans la triste fatalité de manger les vingt-sept mets et de mettre les vingt-sept habits à la fois, ou que s'il ne le fait pas, c'est précisément au plus mauvais qu'il donne irrésistiblement la préférence. Avec cette logique serrée , les adversaires parviennent aussi à prouver que celui qui se trouve à une table bien servie , et ne mange pas de tous les mets sans exception , n'a point d'estomac , ou que celui qui n'épouse qu'une seule femme n'a point de disposition pour le mariage , parce que sans cela il aurait aimé et épousé toutes celles qu'il aurait rencontrées sur son chemin, etc. (I). Il résulte donc de la doctrine de Gall que l'homme ne peut suffire à l'exercice simultané de toutes ses facultés, et que son organisation le met dans l'alternative de se reposer ou de choisir entre toutes, celle qu'il veut exercer de préférence; car il ne peut être en même temps musicien , mathématicien, mécanicien, philosophe, peintre, architecte, astronome , géographe,

(1) On lit dans le Journal de l'Empire du 27 février 1808 : « Près de cette mère de famille, j'en vois une autre dont le caprice présente au docteur une terrible objection confie la théorie des organes. Cette femme a deux enfants, elle adore l'un et déteste l'autre; celui qu'elle hait n'a pas plus de vices apparents, celui qu'elle aime n'a pas de meilleurs qualités; et quand on lui demande le motif de cette préférence, elle répond, comme Montaigne : Je l'aime parce que c'est lui, parce que c'est moi. Cette mère demande quelle est la nature de son organe, et quelle forme doit avoir sa protubérance. M. Gall est prié de résoudre cette difficulté. » C'est parce qu'il s'est trouvé plusieurs échos du Journal de l'Empire que j'ai fait allusion à cette objection d'après laquelle il y aurait eu entre deux enfants une égalité bien difficile à rencontrer, et d'où il résulterait que le rédacteur de cet article n'a point d'estomac , ou qu'il mange toujours tout ce qu'il trouve, etc. Je voudrais bien qu'il se donnât lui-même la peine de nous expliquer mieux que Gall la difficulté qu'il propose, car il serait curieux de savoir s'il fait honneur d'une prédilection absolument injuste dans le cas qu'il cite, à l'âme, à la morale, à l'éJucation ou aux tempéraments dont l'existence, en raisonnant à sa manière, ne pourrait être moins douteuse alors que celle des protubérances.

philologue , etc. S'il voulait exercer toutes ses facultés à la fois , quelle confusion d'idées n'en résulterait-il pas , en supposant même que le point où elles aboutiraient comme siège de l'àme, fût aussi gros qu'une lentille? 11 faut donc que l'exercice des diverses facultés soit alternatif et successif, et qu'au lieu d'avoir un seul siège pour toutes ses opérations, l'âme agisse par chaque organe l'un après l'autre , sans être néanmoins forcée d'agir par tous successivement, pouvant ne jamais agir par quelques-uns. S'il fallait une preuve de ce que j'avance ici , on la trouverait dans l'unité du moi , laquelle est incompatible avec deux sentiments simultanés de la même force , et dans l'expérience qui démontre que dans le cas de plusieurs sensations , de plusieurs affections , l'on n'éprouve que la plus forte, comme dans le cas de plusieurs blessures , l'on ne sent que la plus douloureuse. J'ai rapporté dans le VIe chapitre de ce livre les faits qui ont déterminé le docteur Gall à regarder même l'action de chaque organe comme alternative dans chacun des deux hémisphères , et à croire , par exemple, que l'on ne voit pas avec les deux yeux à la fois (1).

(1) L'on a objecté contre l'action alternative de chacun des deux yeux, qu'eu regardant un objet, par exemple, un papier blanc avec un verre jaune, le papier paraissait jaune; qu'en le regardant avec un verre bleu, il paraissait bleu ; mais qu'en le regardant en môme temps avec un verre jaune d'un côté et un verre bleu de l'autre, il paraissait vert; qu'ainsi il se faisait intérieurement une composition de deux couleurs , ce qui ne pourrait avoir lieu si l'action des deux yeux n'était simultanée.

Le docteur Guillotïn, président de l'Académie de médecine de Paris, fit un jour, dans une société, cette objection à M. Gall , qui lui dit qu'il n'avait probablement pas fait l'expérience lui-même, parce qu'elle portait à faux. M. Guillotin , qui savait que le fait avait pour lui des autorités respectables, entre autres celle de Buffon, fit faire une paire de lunettes dont l'un des verres était bleu et l'autre jaune, et en parlant de la doctrine de Gall un jour au soitir de l'Académie de médecine, il me dit, ainsi qu'à plusieurs autres membres, qu'il avait dans sa poche un argument contre l'action alternative des deux yeux. Nous essayâmes tous la lunette aux deux couleurs différentes; moi, je vis toujours bleu et jaune sur les côtés dans le rayon visuel de chaque œil, et point de couleur franche au milieu correspondant au nez ou à l'interstice des yeux ; il me fut impossible, à quelque distance que je misse le papier, d'obtenir la

U(x AVANT-PROPOS.

Cette alternative d'action que Gall établit entre les organes congénères, et qui doit aussi exister, jusqu'à un certain point, entre les divers organes , prouve que ceux qui l'ont accusé de conduire au fatalisme , ont absolument pris le change. En effet, si l'homme ne peut porter la fonction d'un organe à son comble d'activité que par l'exclusion des autres, sa liberté sera d'autant plus assurée qu'un plus grand nombre d'organes solliciteront leur part d'activité, en s'opposant collectivement par leur tendance naturelle à l'exercice exclusif d'une

sensation d'une couleur verte. Aucun des autres membres ne prétendit non plus avoir vu un vert franc, quoique quelques-uns fussent un peu préoccupés. Je fis observer qu'en supposant même qu'il en résultât une véritable couleur verte, cela ne suffisait pas encore pour prouver que la vision n'est pas alternative entre les deux yeux, et que cela prouverait seulement que l'impression d'un œil ne serait pas encore totalement effacée dans le moment où l'autre œil recevrait la sienne. J'ajoutai qu'en pbysique on démontrait qu'en fai-ant tourner un disque ou une roue chargée de diverses couleurs, l'on n'en voyait qu'une seule durant le mouvement lorsqu'il était rapide, et que les physiciens expliquaient ce phénomène en disant que dans ce cas l'impression de chaque œil ne peut cesser aussi rapidement que le point aperçu disparaît. J'en ai parlé depuis au docteur Gall, qui m'a dit que celte objection n'était pas nouvelle, et qu'on ne lui en avait pas encore fait une seule en France qui le tût , ni à laquelle il n'eût déjà répondu en Allemagne verbalement et par écrit ; que celle qui fait résulter la couleur verte du bleu et du jaune est absolument contraire à l'expérience, comme il s'en était assuié plusieurs fois dans des sociétés nombreuses en Allemagne, où personne n'avait jamais pu parvenir à obtenir une couleur verte de la lunette à deux verres, l'un bleu et l'autre jaune. Il me montra ensuite qu'il y avait répondu dans l'ouvrage qu'il a publié lui-même en 1 806, à Halle, sous le titre de : Réponse aux attaques du professeur Ackermann contre la doctrine de Gall, etc., par quelques élèves de celui-ci, ou Béant vorlung der Ackermannschen Beurlheilung ùnd Widerlegung der Gallschen Hïrn~Schedel und Organen-Lehre, etc., von einigen Schùlem des Herrn D. Gall, und von ihm selbst berichtigt. Halle, 1806. L'on sait que le docteur Gall ne s'est pas contenté d'une simple réfutation par écrit, mais qu'il a été combattre M. Ackermann dans ses foyers, en allant tenir à Heidelberg des cours où il a toujours été clair et à la portée de ses auditeurs, tandis que son adversaire se perdait souvent dans le vague d'une métaphysique où peu de personnes pouvaient le suivie.

AVANT-PROPOS. fà

seule, fonction. Il est donc évident que pour éluder le choix et être privé de liberté , il faudrait ou que l'homme n'eût qu'un seul organe , ou qu'avec plu-ieurs organes, l'un fût tellement développé ou excité qu'il émoussât continuellement le sentiment dans les autres , ce qui n'arrive que dans les folies continues , dans l'exacerbation des folies intermittentes , dans le délire et dans l'idiotisme, c'est à dire dans un état qui n'étant pas naturel, fait une exception reconnue de tout temps. Donc sous tous les rapports et dans tous les sens, la doctrine de Gall est , de toutes celles que l'on connaît jusqu'ici , la plus opposée au fatalisme , bien loin d'y conduire, puisque d'après elle l'homme a plus d'organes qu'aucun des animaux. Ses antagonistes , au contraire , en ne donnant à l'homme que cinq organes, ne peuvent, sans contradiction avec eux-mêmes, lui donner plus de moyens de liberté qu'à la brute où ils reconnaissent aussi les cinq sens; d'où il suit que c'est; leur doctrine qui, ravalant l'espèce humaine au niveau de la brûle, c'est-à-dire , selon eux , au niveau d'un automate ou d'une machine toute matérielle , fonde réellement le matérialisme et le fatalisme dont ils osent se porter accusateurs contre la doctrine de Gall.

Mais, dit-on , les faits rapportés par Gall prouvent l'existence de penchants irrésistibles , et par conséquent le fatalisme. Par exemple, le jeune garçon qu'il conseilla de renfermer pour toujours , à Berlin, comme un voleur incorrigible; le nommé Fick, de Strasbourg, ce prêtre scélérat, qui égorgea un jour deux sacristains , après avoir déjà commis d'autres cruautés atroces auxquelles il pienait plaisir; cet autre homme de Hollande , qui nourrit des animaux pour avoir le plaisir d'en tuer les petits ; ces cuisinières qui prennent plaisir à tuer les habitants d'une bnsse-cour , etc. ; ne sont-ce pas là des faits qui établissent d'une manière évidente le fatalisme et l'irrésistibilité des penchants?

Ces faits sont faux ou ils sont vrais. S'ils sont faux , ils ne prouvent rien ; s'ils sont vrais , il faut de tonte nécessité qu'ils aient été produits par une cause quelconque. Je demande maintenant à ceux qui veulent que la cause n'en soit

pas dans une organisation vicieuse , s'ils veulent les attribuer à une a me vicieuse que le Créateur aurait donnée à certains individus ; si c'est là leur opinon, il est impossible d'être plus fataliste qu'eux ; ajoutons même, et c'est la vérité, qu'il est impossible d'avoir des idées plus révoltantes et plus désespérantes que les leurs , car alors le penchant partant d'un principe immatériel , essentiellement un et indivisible auquel le corps est subordonné , il est impossible de le dominer et d'y résister, à moins que d'établir le matérialisme absolu, en soumettant l'âme au corps. Voilà donc les admirables résultats où l'on arrive par la doctrine des adversaires ingénieux et profonds du docteur Gall ! Si au lieu de cette doctrine horrible et effroyable de nos adversaires , nous attribuons à l'organisation les crimes et les vices qui dégradent certains individus de l'espèce humaine , alors le fatalisme disparaît , et la divinité ne peut plus paraître injuste envers aucun individu. En effet nous avons vu , et l'expérience ainsi que toutes les institutions sociales nous prouvent que l'organisation peut être modifiée par l'éducation dans tous les hommes doués de raison. Alors les criminels ne sont plus que des individus qui, abusant de leur liberté, ont résisté à l'éducation et se sont ensuite révoltés contre les institutions sociales. Selon cette doctrine , il ne peut plus y avoir de penchants irrésistibles que dans les idiots et les aliénés , c'est-à-dire dans les individus qui ne seront pas assez intelligents pour saisir les motifs propres à les déterminer à ne faire que les actions conformes à la religion , à la morale et au bien commun de la société. Dans ce cas , les organes de la ruse et du vol, qui peuvent être nécessaires pour la conservation individuelle dans l'isolement et hors de l'état social, en donnant à la faiblesse le contre-poids de la force et de la cruauté, seront d'un usage inutile et criminel dans l'état social , où la loi compense la force de tous par une égale protection, et où chacun trouve le moyen d'exister sans l'exercice de ces organes. Ce qui porte à croire que la nature a réellement donné ces deux organes pour servir de contre-poids à la force, et soustraire ainsi dans certains cas les animaux faibles aux actes de vio-

lence qui peuvent résulter de l'abus des forces , c'est qu'en général les femmes et les femelles des animaux sont plus rusées que les hommes et les mâles, ce qui paraît d'ailleurs convenable pour la conservation des petits. L'organe du meurtre , qui n'est pas celui de l'homicide comme quelques adversaires l'ont perfidement insinué, a dû être départi à tous les animaux carnassiers, pour qu'ils pussent vivre d'une manière conforme à leur nature , autrement Dieu aurait mis une contradiction dans les œuvres de la création, en donnant des penchants et des besoins sans moyen de les satisfaire. Avant Gall, tous les anatomistes et les physiologistes avaient enseigné que l'homme était carnassier , et qu'il avait la faculté de tuer les animaux propres à sa nourriture ; l'expérience et l'état social qui n'a jamais proscrit les tueries , ni exclu de son sein les bouchers, les charcutiers, les marchands de volailles, ni fait un crime à personne de manger de la chair d'animaux , répondraient d'ailleurs de la solidité de la doctrine des physiologistes sur l'existence d'une faculté qui n'est révoltante que par le faux coloris qu'elle a reçu de l'ineptie ou de la mauvaise foi. Que quelques individus abusent maintenant de cette faculté en s'en servant contre leurs semblables, c'est une suite et une nouvelle preuve de leur liberté, car s'ils ne pouvaient en abuser, ils ne seraient pas libres, et leurs bonnes actions n'auraient plus de moralité ; ils se trouveraient encore dans un coin de la fatalité, ne pouvant faire que le bien ou ne pouvant faire que le mal. En n'admettant point de faculté qui puisse être nuisible , les adversaires de Gall établissent donc de nouveau le fatalisme, et détruisent en même temps la possibilité de la morale , ainsi que la nécessité d'une législation divine et humaine; car sans mauvais penchants à combattre, point de morale , et sans la possibilité des mauvaises actions , point de nécessité d'avoir des lois ni une religion ; par conséquent point d'actions méritoires , point de récompense éternelle, etc., etc. Ainsi voilà donc encore ceux qui prétendent régenter le genre humain dans une révolte manifeste contre le bon sens, l'expérience et tout ce qu'il y a de plus sacré et de plus respectable parmi les hom-

mes. Voilà les heureux résultats où l'on arriverait en suivant l'impulsion de quelques jeunes poètes qui ne voulant plus avoir ni rime ni raison , se sont réveillés moralistes et physiologistes un beau matin , après avoir rêvé qu'ils viendraient à bout de renfermer la nature entière dans leur petite lanterne magique , et de suppléer à l'expérience qu'ils n'ont jamais consultée, parles arguties d'une métaphysique absurde. Leur métamorphose n'ayant que varié leur nature, sans la changer , ils ont continué à errer dans le pays des illusions et des fictions poétiques, où la prévention leur a constamment caché la vérité. Voilà pourquoi ils n'ont point pensé que d'après toutes les doctrines et l'expérience, la folie et l'idiotisme rendent incapable d'éducation et d'un bon usage de la liberté , à Berlin comme à Paris , et qu'il est beaucoup moins cruel de renfermer les fous et les idiots , dont les penchants sont pernicieux , que de les maltraiter journellement sans d'autres résultats que les faire souffrir. S'ils avaient été plus studieux de la vérité que des fictions , ils n'auraient pas vu dans le conseil que Gall donna à Berlin de renfermer à vie un jeune voleur de seize ans jusqu'alors incorrigible , au lieu de le maltraiter , plus de cruauté qu'il n'y en a dans le conseil d'un autre médecin qui fait renfermer un fou ou un autre idiot avec des penchants ég dément nuisibles à la société ; ils se seraient peut-être souvenus que le prétendu sauvage de l'Aveyron , dont l'imbécillité est moins dangereuse , se trouve à Paris dans le même cas que le jeune voleur de BuTin, et cela d'après l'avis de personnes respectables et respectées pour leurs lumières et leurs vertus ] hlanthropiques.

Quant aux vols et aux cruautés des individus qui n'étaient ni idiots ni aliénés, ce sont des faits qui ne prouvent pas plus l'irrésistibilité des penchants, que la solution d'un problème de mathématiques ou l'exécution d'une symphonie , d'une ariette, ne prouvent l'irrésistibilité du penchant aux mathématiques ou à la musique, ni qu'une promenade faite librement ne prouve l'impossibilité de rester à la maison. Ce sont là des actions qui n'auraient pu. être projetées d'à-

vance , différées ni exécutées dans un temps et un lieu de prédilection sans la liberté de les faire ou de ne les pas faire. Au reste, comme ces faits ont été admis par les adversaires de Gall, c'est à eux à les expliquer d'une manière plus raisonnable et plus satisfaisante que lui.

Dans le pays des fictions , il est peut-être plus humain d'exposer la fortune et la vie des personnes sensées honnêtes, en les mettant à la merci des fous et des forcenés, pour avoir lieu ensuite de maltraiter inutilement ces derniers et les imbéciles incorrigibles, que de prendre des mesures de sûreté aussi favorables aux uns qu'aux autres. Dans le même pays $ il est peut- être aussi plus raisonnable d'attribuer à l'âme ou même à la divinité les mauvais penchants, que de les faire résulter de l'abus de la liberté ou de son défaut absolu , basé sur des vices d'organisation , quoique l'expérience nous démontre que l'âme ne fait pas courir sans jambes, resjrirer sans l'organe des poumons , digérer sans celui de l'estomac , etc. Il ne faut, en effet, rien moins que les illusions et les enchantements de ce beau pays qu'habitent nos poètes phvsiologïstes , pour croire que l'âme humaine agit aussi bien dans un corps malade ou difforme , que dans un corps bien constitué et. en parfaite santé , quoique les maladies et les difformités du cerveau prouvent le contraire, et que l'on sache qu'en général un ouvrier travaille mieux avec un bon instrument c|u'avec un instrument cassé ou mal fait. Il n'y a que les revenants du pays merveilleux des fictions qui puissent se révolter contre le sens commun qui admet cette maxime de tous les âges : Mens sana in coi porc sano , dont la signification revient à peu près à celle de cette expression française : Une belle cime siège dans un beau corps.

L'on rencontre beaucoup de ces faux savants qui ayant toujours pris les sciences à rebours , ne parviennent jamais dans leur sanctuaire. Au lieu d'en examiner la vérité ou la solidité réelle , ils commencent par leur supposer des conséquences qu'elles n'ont pas ; et après avoir employé tout leur temps et leurs efforts à en encombrer ainsi les avenues, ils s'en rendent l'accès encore plus impraticable qu'aux autres. On peut dire

:>() AVANT-IMIOPOS.

qu'Us souillent lout ce qu'ils touchent, et qu'ils eu dégoûtent les autres, comme les .harpies de la fable. Ce sont les maçons de la révolution, qui étaient seulement occupés à démolir et à encombrer tous les passages, mais non à reconstruire ni à déblayer. Semblables à celui qui voyant de loin une tour carrée , soutiendrait qu'elle est ronde, parce qu'elle lui paraîtrait telle dans le lointain , et refuserait néanmoins île s'en approcher pour rectifier son erreur ; ils nient les faits au lieu de les examiner , et ils en dénaturent un grand nombre d'autres pour les rendre suspects , ou y rattacher les travers de leur esprit. C'est ainsi qu'il devient impossible de leur faire avouer une seule vérité ; leur philosophie consiste à nier , et à nier même l'évidence, afin de faire sensation en paraissant plus savants que la vraie science. Cette philosophie , fort à la mode aujourd'hui, qui consiste à nier tout ce que l'on ne sait pas , tout ce que l'on ne peut comprendre , tout ce que l'on ne veut pas comprendre , est d'une étude extrêmement facile , car elle n'a d'autre catégorie que la particule non , avec laquelle l'animal le plus stupide, l'âne lui-même , peut triompher de tous les raisonnements de la véritable philosophie : Plus potes! negarc asinus quant polest probarc philosophus. Le docteur Gall voudrait que ses adversaires se donnassent la peine d'examiner sa doctrine avant d'en juger, parce que, en faisant l'inverse, l'amour - propre se trouve trop intéressé dans le parti de l'erreur pour s'en détacher. Il voudrait qu'au lieu de nier les faits qu'il rapporte , on leur en opposât d'autres , ou qu'on prît la peine d'en donner une meilleure explication que lui , car l'on n'acquiert le droit de blâmer une explication qu'en en donnant une meilleure. En agissant ainsi l'on ne répandrait point des idées que l'on ne combat qu'en apparence , et que l'on accrédite en vérité. La doctrine de Gall étant vraie dans ses principes , doit enfin triompher des préjugés et de la mauvaise foi de ses adversaires; alors quel peut être le résultat, le plus réel de tous leurs vains efforts, si ce n'est d'avoir établi eux-mêmes le matérialisme et le fatalisme , en faisant croire qu'ils étaient une conséquence réelle d'une doctrine qui lot ou tard sera

AN vNT-PKOPOS. SI

généralement admise? Pourquoi avoir été reprendre dans l'arsenal, de la barbarie ces armes rouillées qui dans tons les siècles ont été employées contre la vérité , sans d'autre succès que d'avoir arrêté ou fait rétrograder les sciences pour quelque temps , et d'avoir démoralisé le peuple en portant devant son tribunal des choses dont il ne peut prendre que des idées fausses et du scandale? Nous avons vu que tour à tour le matérialisme et le fatalisme avaient servi à combattre les docirines les plus opposées , par exemple celle de Descartes qui admettait les idées innées , et celle de Locke et de Condillac qui les rejetait ; nous avons vu aussi que c'est par les mêmes moyens , et toujours par une supposition gratuite de conséquences dangereuses , que Jésus-Christ ainsi que les sages et les savants de tous les siècles , Socrate , \ésa!e, Harvey , Galilée , Christophe Colomb , Descartes , Copernic , Locke , Condillac , Bu (l'on , etc. , ont été persécutés; nous avons également vu que les créateurs de la nouvelle chimie et les propagateurs de la vaccine n'ont pu échapper aux persécutions de la prévention, de la sottise et de la mauvaise foi. Toutes les nouvelles vérités et leurs auteurs auront le même sort tant qu'il y aura des sots et des hypocrites qui , au moyen de l'ignorance et des préjugés que leurs clameurs ne cessent de rappeler , voudraient redonner au monde le spectacle des cro des, du massacre des I ri cas , des persécutions religieuses, d tribunaux inquisitoires, de l'intolérance , des guerres de religion , des condamnations au feu pour de prétendues sorcelleries, et de tant d'autres fléaux dont le progrès des sciences naturelles a déjà affranchi l'humanité.

La doctrine de Gali repose sur ces deux bases : 1° que le cerveau est le principe matériel des facultés intellectuelles et morales; 2° que le cerveau n'est pas un seul organe , mais une collection de plusieurs organes. Qu'auraient fait des adversaires amis de la vérité? Ils auraient prouvé que le cerveau n'avait pas été donné à l'âme pour l'exercice des fonctions intellectuelles , et que cet organe était là pour d'autres fonctions, ou qu'il était inutile et de pure redondance dans la création ; que l'âme

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exerçait toutes ses fonctions dans cette vie sans lui; ou enfin qu'il n'y avait pas plusieurs organes , mais un seul. En prouvant cela par des faits au moins équivalents ou prépondérants à ceux que rapporte le docteur Gall , toute sa doctrine tombait et ne pouvait plus avoir de conséquences ni bonnes ni mauvaises. La marche que l'on a prise étant exactement celle qui de tout temps a été suivie pour combattre les vérités nouvelles , au lieu de remplir son objet en infirmant la doctrine de Gall , aura donc produit l'effet contraire chez les hommes en état de juger , puisqu'elle les aura en quelque sorte convaincus que les bases de cette doctrine sont inattaquables , puisqu'on ne les attaque pas , malgré le zèle et l'animosité de ceux qui voudraient les ébranler : mais si le talisman de la prévention et de rhypocrisie est un moyen trop usé pour en imposer aux vrais savants , il n'en a pas moins un effet très-nuisible pour l'auteur de nouvelles découvertes et très- funeste pour les demi-savants et pour le peuple. Aussi le docteur Gall dit-il en parlant de ses adversaires : Ils font le mal dont ils m'accusent . et moi je fais le bien dont ils se glorifient. On lui reproche d'assimiler l'homme aux animaux sous les rapports de l'organisation , et d'enseigner qu'ils ont une intelligence qui souvent les rend capables d'éducation ; mais ce ne sont pas là des vérités nouvelles ni contraires à l'expérience et à la raison , car l'on a dit long-temps avant lui : Ce chien a beaucoup d'intelligence , ce cheval est tres-intclligent , il ne lui manque que la parole, etc. Depuis long-temps l'on est convaincu et l'on enseigne dans les écoles que les animaux marchent , respirent, mangent , digèrent , voient , entendent , flairent avec des organes analogues à ceux de l'homme. Pourquoi donc n'auraientils pas aussi d'autres organes du cerveau analogues aux siens , quoiqu'ils soient moins parfaits et moins nombreux , pour les rendre capables de fonctions intellectuelles analogues aussi à celles de l'homme , quoique moins parfaites et moins nombreuses? Puisque Buffon , Leroy, l'Institut national ont déjà sanctionné ces vérités avant Gall , que dans la vie commune l'on compare constamment l'homme aux brutes , et que par analogie l'on donne même le nom des dernières aux person-

nés peu sensées, pourquoi certains individus se récrient-ils si fortement contre le docteur Gall tout seul? que ne font-ils le procès à tout le monde , s'ils ont tant d'intérêt à ce que l'on ne fasse plus de semblables comparaisons? En soutenant que les animaux sont de véritables automates , des machines , nY— tablissent-ils pas le matérialisme beaucoup plus directement que ne pourraient le faire toutes les autres doctrines , puisque par là ils supposent la matière capable de tant de fonctions et d'actions diverses absolument inconciliables avec l'idée de substance inerte et passive? C'est à ceux qui client au matérialisme contre Gall à expliquer ces contradictions manifestes de leur propre doctrine , et à prouver par là qu'elle ne conduit pas plus que toute autre à des conséquences absurdes et dangereuses. Mais si leurs dogmes n'ont pour résultats que des absurdités et des conséquences affreuses ou ridicules , qu'ils cessent d'en interposer la masse comme un corps opaque pour intercepter les rayons qui nous peuvent venir d'une doctrine plus lumineuse et plus solide , sans nous cacher un jour que leur amblyopie les empêche de chercher et de supporter.

Il suffira d'une lecture même assez superficielle de l'ouvrage que je publie , pour se convaincre que plusieurs gens de lettres ont prononcé sur le fond de la doctrine de Gall avec la même connaissance de cause que certain juge qui ayant dormi durant toute une audience , dit , quand il fut question de donner son avis, qu'il fallait le pendre , et sur l'observation qu'il ne s'agissait ni d'un voleur ni d'un assassin , mais d'un pré , repartit : Eh bien ! qu'on fe fauche ; et c'était précisément parce que le pré en litige se trouvait fauché par quelqu'un qui n'en avait pas eu le droit, qu'on venait de plaider. C'est presque toujours faute de s'être donné la peine de connaître une chose, que l'on en juge mal ; on se prononce parce qu'il faut avoir une opinion , vraie ou fausse , sous peine de rester nul et de n'être compté pour rien ; et comme l'amour-propre et la vanité empêchent ensuite qu'on ne revienne sur ses pas , l'empire de l'erreur et des préjugés devient absolu ; d'autant plus que la plupart des hommes sont incapables d'avoir aucune

;Vi À\ A M -PROPOS.

idée vierge : tout leur savoir consiste eu idées reçues et le plus souvent apprêtées par la prévention ou le mensonge , qui les élabore et les façonne d'après les caprices delà mode régnante ; on se les passe ensuite réciproquement, et elles circulent comme une monnaie de convention dont il importe peu de connaître la valeur réelle, pourvu qu'elle ait cours dans le commerce journalier de la vie. Le torrent s'enfle et se grossit de tout ce qu'il rencontre , jusqu'à ce qu'il se perde clans l'abîme où il ensevelit tous ses ravages. Voilà l'image de l'opinion publique, à laquelle il est si difficile et souvent dangereux de résister. Ceux à qui il est plus aisé et plus avantageux de la flatter que de l'éclairer, ont toujours eu soin de se retrancher derrière quelque épouvantai! capable d'effaroucher l'imagination du vulgaire , et pour cela il ne faut qu'un mot vide de sens ou capable de signifier tout ce qu'il plaira à ceux qui l'auront choisi pour leur but. C'est ainsi qu'avec le mot sorcier on faisait jadis tout le mal qu'on voulait ; qu'avec celui d'impie , l'Inquisition a même fait trembler ses maîtres ; que dans des temps plus récents , avec les mois aristocrate et suspect, les Bailly , les Condorcet , les Yerguiaud , les Kabaud , les Malesherbes et tant d'autres philosophes vertueux sont devenus victimes de leur dévouement à la justice et de leur courage à défendre les droits des opprimés , et qu'aujourd'hui encore un pareil abus de mots qui favorise les jugements en masse et par conséquent l'imputation de crimes fictifs , nous fait en quelque sorte croire à la métempsycose des âmes souillées des crimes de la révolution. Quoi qu'il en soit , il n'appartient qu'à la philosophie , toujours calme et étrangère aux excès , d'examiner les choses sans prévention , et, par conséquent de les voir dans leur vrai jour; aussi attentive à se garantir des préjugés de l'ignorance que des séductions de la mauvaise foi , elle n'a d'autre but dans ses efforts et ses recherches que d'accorder les diverses expériences entre elles et de lier les effets à leurs vraies causes , afin que toutes les conséquences qui en découlent naturellement viennent s'offrir à l'utilité publique sans aucune violence. L'épouvantail ou le prestige dont s'est servi la perfide hypocrisie pour attaque»

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k doctrine de Gall , c'est le mntérialisnie , mot d'autant plus heureux pour en imposer aux idiots et aux esprits purement nourris d'idées d'emprunt et d'aulontés [qttibus stat pro vcritate auctoritas) , qu'il est plus au-dessus de leur portée et par conséquent plus propie à désigner tout ce que les circonstances peuvent exiger pour la satisfaction de ceux qui s'estiment spiritualistes. C'est en réchauffant les serpents de l'hypocrisie dans son sein , que l'ombrageuse théologie ou plutôt la superstition eut quelquefois à rougir de ses égarements et de ses persécutions. •<■ Te ne sais par quelle fatalité , dit Pauw dans ses Recherches philosophiques sur les Américains (vol I, p. 225), les théologiens , comme fascinés sur leurs propres intérêts , se sont si souvent attribué des questions du ressort de la physique : en sortant de leur sphère , en prononçant sur des matières qu'on leur pardonne d'ignorer, que pouvait-il leur arriver, sinon d'avoir tort , d'être ridicules et de divertir leurs ennemis? Après avoir si mal décidé , peuvent-ils raisonnablement se plaindre qu'on méprise leurs décisions? Peuvent-ils diie que le siècle décline , parce qu'on n'est occupé qu'à leur reprocher leurs erreurs? Ne vient-il pis dans l'esprit de tout le monde qu'après s'être trompés en géographie, en condamnant l'évêque Vigile ; en astronomie , en condamnant Galilée ; en métaphysique , en condamnant Jordan Lebrun et l'immortel Locke; en physique, en brûlant tant de magiciens, tant de sorciers, tant de bons livres , ils ne se trompent aussi eu histoire naturelle?... » A présent ce ne sont point des théologiens ni des prêtres qui s'élèvent contre la doctrine de Gall ; le premier qui ait osé en déduire des conséquences dangereuses , c'est un médecin de Vienne , jaloux de la réputation d'un confrère auquel il ne pouvait pardonner le mérite d'avoir publié un meilleur ouvrage que lui , ni celui d'avoir fait des découvertes dont lui-même, avec beaucoup d'ambition, se trouvait incapable. D'autres médecins d'Allemagne et de France ont répété les accusations du médecin de Vienne ; mais la plupart se sont tus depuis qu'ils ont été mieux instruits, et ont prouvé par là que leur erreur avait été involontaire. A présent ce sont des poètes et des rhéteurs attachés à la rédac-

tion de quelques feuilles périodiques qui entrent dans la lice , lorsque des hommes instruits ont prouvé par leur retraite qu'ils avaient eu tort d'y entrer , et que ceux qui auraient le plus de droit de s'y présenter encore se rangent du parti du vainqueur. C'est ainsi que l'on voit les poltrons et les traîneurs d'une armée , aussitôt que la victoire est décidée, s'agiter et faire beaucoup de bruit pour paraître braves. On a prétendu que la doctrine de Gall conduisait au matérialisme ; mais il aurait fallu le démontrer , et c'est ce que l'on n'a pas fait. L'eût-on fait , l'illustre Bonnet n'aurait point encore déserté la vérité ; et nous sommes de son avis lorsque , dans son Analyse abrégée de la Palingénésie philosophique ( § 19) , il s'exprime en ces termes : « Si, parce que j'ai mis dans mon Essai (sur les facultés de l'âme) beaucoup de physique et assez peu de métaphysique, j'étais soupçonné moi-même de matérialisme, je serais un matérialiste qui aurait donné peut-être les meilleures preuves de l'immortalité de l'âme. Non , je ne suis point matérialiste , je ne crois point à la matérialité de l'âme ; mais je veux bien qu'on sache que si j'étais matérialiste , je ne me ferais aucune peine de l'avouer.

» Ce n'est point parce que cette opinion passe pour dangereuse , que je ne l'ai pas adoptée ; c'est uniquement parce qu'elle ne m'a pas paru fondée. Une vérité dangereuse n'en serait pas moins une vérité ; ce qui est , est ; et nos conceptions, qui ne peuvent changer l'état des choses, doivent lui être conformes. L'entendement ne crée rien ; il contemple ce qui est créé , et il contemple l'aconit comme la gentiane , et le serpent comme la colombe.

» Si quelqu'un démontrait jamais que l'âme est matérielle, loin de s'en alarmer, il faudrait admirer la puissance qui aurait donné à la matière la faculté de penser.»

M. ailiers, après avoir observé , dans le numéro 189 du Moniteur de 1805 , combien il est ridicule de craindre que la doctrine sur la nature et la destination organique du cerveau n'ait des inconvénients en morale , et ne conduise à une indulgence illimitée pour tous les genres d'erreurs et de crimes, à cause de leur dépendance de leurs organes respectifs

dans le cerveau, quoique Gali et tous ceux de ses disciples qui ont écrit sur sa doctrine n'aient jamais eu cette opinion et qu'ils en aient au contraire toujours montré l'absurdité , termine par rappeler contre l'objection du matérialisme un passage de sa lettre à M. Cuvier, ainsi eonçu :

« Yoilà donc cette théorie que la cour de Vienne a jugé à propos de frapper d'anathème , et de défendre d'enseigner , par la raison , portait l'ordre prohibitif , au elle fend à établir le matérialisme. En cela le gouvernement autrichien s'est montré assez mauvais métaphysicien. Si c'est devenir matérialiste que de penser que notre âme , ou telle faculté de notre âme , se manifeste à l'aide de tel organe de notre corps , on le devient de même en pensant que l'âme en général est unie au corps et qu'elle se manifeste par la somme entière des organes ; car ce qui vaut en ce cas pour la partie , vaut de même pour le tout. Sur ce pied, les gens les pins religieux seraient donc atteints et convaincus de matérialisme , pour ne pouvoir s'empêcher de croire que l'âme a besoin d'un organe matériel tel que l'œil pour voir, l'oreille pour entendre et ainsi du reste. »

Rappelons aussi à ceux qui reprochent à la doctrine de Gall une tendance au matérialisme, en la croyant absolument neuve, quelques idées que M. Hufcland a déjà manifestées depuis plus de dix-huit ans , et qui se retrouvent dans son ouvrage sur la longévité. « L'âme , dit ce savant, est à mes yeux un être tout différent du corps, appartenant à un monde plus sublime et intellectuel. Mais dans ses rapports d'union avec le corps, et pour être âme humaine, il lui faut des organes non-seulement pour les actions , mais aussi pour les sensations et même pour les fonctions plus élevées de la pensée et de la combinaison des idées : ces organes sont le système du cerveau et des nerfs. La première cause de la pensée émane donc de l'âme ; mais le travail de la pensée (telle qu'il s'exerce dans la machine humaine) est organique. Ce n'est que de cette manière que peuvent s'expliquer le mécanisme si surprenant de plusieurs lois de la pensée et l'influence des causes physiques sur le rétablissement et le désordre du travail

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delà pensée ; il y a plus: c'est que l'on peut même considérer ce travail comme matériel et guérir en conséquence ( devoir que nous impose souvent notre état), sans être matérialiste, c'est-à-dire sans regarder comme matérielle la cause première de la pensée , l'âme, ce qui me paraît au moins absurde. » Feu le professeur Ma) rer , de Francfort-sur-1'Oder, ne s'explique pas moins positivement que Gall lui-même , comme on peut le voir dans son Traité dit, cerveau, de la moelle épinicre et de l'origine des nerfs, imprimé en allemand, en 1799, chez Decker, à Berlin.

« Le pont de Va rôle, la moelle allongée et la moelle épiïiière , dit ce savant auteur, sont les parties du cerveau que le Créateur a le plus étroitement liées à la vie.

» On demande : Les opérations des différentes facultés de l'âme se passent- elles dans différentes parties du cerveau spécialement organisées à cet effet ? Cela devient vraisemblable par l'abolissement partiel de diverses facultés de lame dans les blessures ou maladies du cerveau.

» Je ne vois aucune contradiction à admettre que chacune des opérations de l'âme se fasse dans une région particulière du cerveau. Comme les différentes parties d'un tel endroit ou d'un tel organe se développent davantage par une répétition fréquente de l'opération, il en résulte que l'affluence îles humeurs vers ce même lieu s'accroît également ( et doit par conséquent accroître aussi l'organe). » Voyez pages 36 , 38 et suiv. de l'ouvrage cité.

Conclure avec les spiritualistes à la non-exislence de l'âme parce qu'on reconnaît que, durant son union avec le corps , elle n'agit pas indépendamment des divers organes, c'est, dit M. Mcckel , dans sa réponse à la critique de M. Walterfl) contre Gall, être aussi conséquent que de conclure qu'il n'existe pas de joueurs de clavecin, parce que , lorsqu'il man-

(1) Waller a mis tant de bonne foi et de délicatesse dans sa critique, qu'il l'a fait paraître corroborée de la signature non-seulement de son fils, mais aussi de cinq autres médecins sans leur aveu. M. Waltë.ry est aussi très-conséquent, à peu près comme on peut l'être lorsqu'on se passionne; car fin reprochant à Gall de ne voyager que par la soif de Vov, il oublie

que une torde à un clavecin, le ton que doit rendre cette corde ne peut plus s'exprimer.

Le fleuve ci 'tourné pour balayer les terres et les écuries d'Augias des immondices qui les infectaient et les rendaient impraticables, rentré dans ses limites, rendit aux lieux qu'il avait inondés leur aspect naturel. (Test ainsi qu'étant débarrassée des absurdités et des inepties qui en rendaient l'approche difficile, la physiologie intellectuelle pourra aussi être considérée sous son véritable point de vue. J'ai tâché d'en rendre les principes plus lumineux par l'ordre systématique que j'ai adopté, par îa liaison de nies idées avec celles de Gall et par des citations nombreuses, lorsque le texte et ma conviction s'y sont prêtés. Gall commence ses leçons par réclamer contre le titre adopté dans plusieurs ouvrages publiés sur sa doctrine ; il veut que l'on regarde l'ensemble de ses recherches et de ses découvertes comme un traité physiologique du cerveau et des organes de l'entendement, considérés dans l'homme comparativement aux diverses espèces d'animaux doués de facultés analogues; et non comme un traité de cràniologie ou de crànioscopie , parce qu'il ne parle qu'accessoirement du crâne et seulement pour faire connaître les rapports de ses dimensions et de sa forme avec celles du cerveau qui, comme on le verra , lui sert de prototype et

que lui-même a vendu fort cher sou cabinet d'auatômie au gouvernement prussien, dont cependant il n'était point émané d'ordre prohibitif pnur lui en défendre l'utilité, ccmiiic cci.i avait eu lieu à l'égard de Gall de la part du gouvernement autrichien, qui lui défendait de tenir des cours à Vienne. M. Barbegiiière fait une allusion méritée lorsque, en parlant de l'injuste supposition de M. Waite'r, il s'exprime ainsi dans sa préface : « Gall n'est riche que de ses travaux et de sa gloire, et s'il arriva qu'il vende un jour a quelque gouvernement le muséum qu'il a formé pour les progrès de su théorie., ce tic sera pas des travaux d'au autre qutl tirera avantage; ou, s'il a été aidé , il sera assez franc ci assez- délicat pour dire qu'il a eu des collaborateurs, et même les nommer. » Le mot de l'énigme est que Gall ayant appris que Walter était non-seulement jaloux, mais aussi trèsavare, et qu'il n'a\àit jamais admis gratis un seul étudiant à ses leçons, le traita comme il avait toujours traité les autres, en le faisant seul payer parmi ions les professeurs de Berlin.

lui transmet sa configuration : il faut, dit-il, que le nom désigne la chose par ses principaux caractères : A polioribus fit de no mina lia. Le titre que j'ai choisi est tout à la fois conforme au sujet de l'ouvrage et à ses réclamations, dont il n'est point difficile de sentir la validité. La science s'est amplifiée par l'opiniâtreté du travail , par l'étendue des recherches et par la multiplicité des faits, des observations et des découvertes, ce qui a nécessité un cadre plus vaste qu'il n'était d'abord , pour les recevoir. J'ai en effet observé (p. 145) , et le docteur Gall ne dissimule pas lui-même que ses premières observations se bornèrent à la forme extérieure du crâne , et que long-temps l'induction fut le seul flambeau qui l'éclairât dans sa marche. J'ai étendu la réforme au delà du titre ,[ je l'ai portée jusque dans le plan de l'ouvrage, dont j'ai envisagé l'ensemble d'un seul coup d'œil, pour en bien saisir toutes les divisions ; la méthode s'est alors présentée d'elle-même, et j'ai suivi l'ordre dans lequel toutes les propositions se déduisent les unes des autres. Ce procédé, au lieu de nuire a la fidélité de l'exposé, est au contraire indispensable pour suppléer à plusieurs détails dont l'omission , si elle n'était rachetée par quelque chose, ferait voir le système dans un faux jour. Mais en renonçant à la fidélité de l'arrangement qui, à mes yeux, n'est que l'esclavage, je puis néanmoins me flatter que personne n'a, avant moi, présenté la même doctrine dans un développement aussi complet , quoique je doive convenir en même temps que cette doctrine perd encore beaucoup à n'être pas exposée par Gall lui-même , dont Félocution et la clarté peuvent difficilement être remplacées par un autre. Autant il ma paru utile d'adopter un ordre un peu différent du sien dans le développement des principes fondamentaux, autant j'ai jugé superflu de rien changera celui dans lequel il a fait l'exposition des divers organes; en sorte que dans cette partie de l'ouvrage , celle qui a principalement fixé l'attention et réveillé la curiosité , quoiqu'elle ne soit qu'un simple corollaire des bases que l'on a négligé de prendre en considération , j'ai traduit les leçons de l'auteur presque mot à mot, sans en intervertir l'ordre en aucune manière : je n'ai pour-

tant pas fait scrupule de combattre quelquefois ici comme ailleurs avec mes propres arguments, les préjugés des gens du monde sur la possibilité ou les conséquences de certains organes ordinairement mal appréciés , tels que ceux de la cruauté, du vol, etc. , lorsque ma mémoire, que j'ai toutefois eu soin de rafraîchir souvent par la lecture de mes notes et des principaux ouvrages écrits sur le même sujet, me laissait en défaut sur quelques moyens de rlémonstration administrés veibalement parle docteur Gall. Ce savant professeur parlant d'abondance et sans cahier ne suivait aucun ordre rigoureux; il jetait même souvent en avant des assertions dont le principe ne venait qu'après, entraîné en quelque sorte par la profusion des matériaux qu'il ne s'était pas encore donné Je temps ni la peine de distribuer ni d'ordonner dans aucun écrit publié , quoiqu'il ne manquât nullement de talent pour bien s'en acquitter, comme le prouvent un ouvrage qu'il avait publié sous le titre de Recherches sur la nalurc et sur l'art ( Untcrsuchung ûber natur und kunst) , et celui qu'il publia à Halle en 1806 en réponse aux objections du professeur Ackermann. Il voit le domaine qu'il exploite s'agrandir devant ses travaux, et soit modestie , circonspection ou lenteur, il paraît ne vouloir construire son édifice qu'après le déblai de tout ce qui pourrait en encombrer les avenues , en dérober la perspective ou en ébranler les fondements. Au moins vat-il dans ses voyages chercher les savants et surtout ses adversaires dans les universités les plus célèbres, peut-être autant pour s'enrichir des observations des uns et par les objections des autres, que pour détromper les prévenus , comme il y a réussi déjà plus d'une fois, quoique des esprits bas et perdus dans des spéculations purement mercenaires , lui fassent uniquement faire de sa doctrine ce qu'ils en feraient eux-mêmes , un moyen de lucre dont l'envie ne peut se consoler que par des injures et des calomnies. Il doit être permis à la vérité et à la reconnaissance de parler ici aussi haut que le mensonge et l'aveugle prévention , et j'observe en conséquence que ni moi ni plusieurs médecins de ma connaissance nous n'avons , après des offres réitérées , pu

faire accepter au docteur Gall aucune rétribution pour ses cours, quoique. des plumes , au moins légères et indiscrètes , les lui fassent vendre indistinctement fort chers , en l'accusant même d'avarice. Pourquoi les nouvellistes, dont la plume est si leste, ne consultent-ils pas les nombreux étudiants des universités de l'Allemagne , lesquels Gall admet partout à ses leçons sans aucun intérêt lorsqu'd y a lieu, avant de nous révéler des secrets qui n'ont d'autre source que la calomnie et une correspondance dont les mensonges , comme les vérités , se paient à tant par ligne ? Que le plus grand nombre de ses auditeurs ne puisse fréquenter ses leçons avec la même facilité, est-ce au gazetier dont la rédaction est dûment salariée, est-ce au professeur, au médecin, au marchand , au magistrat, an général, au ministre , ou à tout autre homme, à lui faire un crime d'une rétribution que chacun d'eux reçoit pour son temps, ses avances, ses peines , ses sacrifices et ses succès , n'importe quel rang il occupe dans la société? Gall seul, sourd à ses propres besoins, à ceux de son épouse , à ceux même de la science qu'il cultive, doit-il donc sacrifier, sans aucun dédommagement, sa vie et son patrimoine, comme il a sacrifi '• nue place distinguée à "Vienne . une pratique aussj lucrative qu'heureuse , de même que ses jouissances les plus douces dans ses foyers, pour une science; sur laquelle il a déjà un intérêt de plus de trente années de travaux? Les marchands, les aubergistes, les propriétaires de maisons, les mai très de poste, les ouvriers qu'il doit nécessairement employer, lui fourniront-ils chacun , sans rétribution , ce qu'ds amont à sa convenance dès qu'il leur aura fait la confidence qu'il se propose de tenir des' cours de physiologie gratis? Ce qui me parait le mieux démontré dans son système , me dit un jour un médecin de Paris, à qui j'en parlais pour la première fois, c'est que cela lui fait gagner beaucoup d'argent, etc., et c'était précisément, un médecin qui vend tous les malins , avant de sortir de chez lui, des recettes et des 'a vis pour trois ou quatre cents francs, et chez qui les malades n'entrent guère sans y laisser chacun douze ou vingt-quatre francs, dont plusieurs éprouvent peut-être ensuite le besoin pour leur guéri-

sou. Au uioius respectons-nous dans ce que nous disons des autres ! L'on a même été jusqu'à confondre le docteur Gall avec les charlatans ; mais il serait à désirer qu'il y eût beaucoup de charlatans comme lui , alors on se passerait facilement de médecins tels que ceux qui le qualifient ainsi. Tous les médecins de Vienne qui ont vécu avec lui le connaissent sous des rapports bien différents , car ils en parlent tous avec éloge et comme d'un travailleur instruit , incapable de parler contre sa manière de penser. « Cela n'empêche pas, dit le docteur J. Franck, tout en manifestant un sentiment contraire à celui de l'homme dont il parle , que je n'aie une trèsgrande estime pour les talents et l'esprit de recherches du docteur Gall , dont les vues, en cas qu'elles conduisent à une réunion de faits, doivent toujours être bien accueillies. Il faudrait ne pas connaître personnellement cet habile et excellent homme, pour ne pas l'aimer et pour avoir le moindre scrupule de se rendre le garant de la pureté de ses intentions. » Voilà ce que chacun peut lire dans le Voyage de J. Franck à Paris, Londres, ele , et dans l'analyse de cet ouvrage , insérée dans le cahier de juin 1806 du recueil périodique de la Société de médecine de Paris Ce n'est point en comptant, mais en pesant les témoignages que l'on rend justice aux hommes, comme l'ont fait l'Académie des sciences de Stockholm , la Société médicale d'émulation de Paris , et un grand nombre d'autres sociétés savantes, en recevant le docteur Gall au nombre de leurs membres. A ces témoignages de l'estime que se portent réciproquement les personnes de mérite se joignent, ceux des professeurs Huhdand , Reil et Loder, dont j'ai fait mention à la fin du chapitre XL. J'aurais tu ces détails en grande partie , s'il n'était démontré par l'expérience que les préventions contre un homme s'appliquent à la science qu'il professe, et que réciproquement la mauvaise foi et l'envie , désespérées de leur impuissance contre la science, se retranchent dans les personnalités. 11 n'est donné qu'à l'homme probe et au vrai sivantde poursuivre l'erreur jusque dans ses derniers retranchements, sans jamais violer volontairement le sanctuaire de la personne.

IL est assez étonnant que Ton ait aussi cherché dans les voyages du docteur Gall un sujet de critique contre lui et sa doctrine; cela prouve bien , comme on Ta observé depuis long-temps, que la critique est aisée et L'art difficile. Avant que le docteur Gall ne voyageât, on lui reprochait à Vienne l'insuffisance de ses observations pour prouver 5a nouvelle doctrine; et depuis qu'il voyage afin de multiplier ses observations et de mûrir ainsi sa doctrine , on lui reproche ses voyages. La raison de toutes ces contradictions, c'est que l'on juge les hommes indépendamment des motifs qui les font agir et du but qu'ils se proposent ; souvent même on ne leur en suppose pas de raisonnable , parce que ceux qui ne sont mus que pjir l'égoïsme, ne prenant aucun intérêt réel au progrès des sciences ni au bonheur de l'humanité en général, assimilent volontiers la conduite des autres à la leur propre. Le docteur Gall aurait pu s'attendre à voir les résultats de ses travaux et de ses recherches perdus pour l'humanité et pour sa gloire, peut-être même déjà de son vivant, s'il fût toujours resté à Vienne , où l'on sait qu'il lui fut défendu d'enseigner sa doctrine sur la tête, sous prétexte quelle conduisait au matérialisme et n était bonne qu'à faire tourner les têtes. Si Gall eût voulu faire connaître ses découvertes par l'impression, auraitil alors donné une grande preuve de sa déférence pour le gouvernement sous lequel il vivait et dont il tenait plusieurs places de confiance? Pouvait-il même espérer que son ouvrage serait acheté, et lui remboursé des frais d'impression , sa doctrine n'étant devenue un peu célèbre que depuis qu'il voyage ? En supposant que la curiosité eût fait acheter son ouvrage, quelle confiance pouvait-il inspirer , et comment aurait-il été compris et interprété par les lecteurs, puisque tant de personnes ne le comprennent pas après l'avoir entendu lui-même expliquer sa doctrine avec beaucoup plus de détails que n'en comporte un livre, après avoir assisté à ses démonstrations et avoir pu se convaincre de l'exactitude des faits par l'inspection et la comparaison des crânes , des cerveaux, etc. ? D'ailleurs , en restant à Vienne, où prendre tous les faits qui servent d'appui à ses assertions? Croit-on que

tous les talents extraordinaires et tous les génies se seraient rendus par complaisance auprès de lui pour confirmer ses données physiologiques qu'il est impossible de déduire des talents ordinaires dont les différences sont presque aussi souvent dues à l'éducation qu'à la nature? Tous ceux qui auraient eu des objections à faire, soit par suite de leurs préjugés, d'une mauvaise interprétation ou de l'observation, se seraient-ils rendus auprès de lui pour en avoir la solution? S'ils en avaient demandé la solution par la poste ou par l'impression, (rail aurait-il eu assez de fortune et de loisir pour payer les frais de port , tenir des secrétaires et leur dicter les réponses ? Disons-le, il était impossible que la doctrine de Gall fut suffisamment prouvée et connue sans ses voyages ; et l'insuccès de celui qui en aurait jeté les fondementsn'eùt pas été très-encourageant pour tout autre physiologiste , en supposant qu'il s'en trouve facilement d'autres qui aient les mêmes moyens physiques et pécuniaires, les mêmes talents , le même zèle , la même opiniâtreté , le même courage , le même sang-froid , le même calme moral contre les personnalités , et les mêmes occasions de s'ouvrir une nouvelle route aux découvertes. Vouloir qu'il ne voyage pas, c'est donc vouloir que sa doctrine, vraie ou fausse, soit étouffée en naissant. JLes gravures, d'ailleurs fort inférieures à la nature , ne suffiraient pas dans un livre , quelque nombreuses qu'on puisse les supposer, pour donner des idées justes de l'anatomie et de la physiologie comparées , outre qu'elles rendraient le livre si coûteux que peu de personnes pourraient l'acheter et s'en servir. C'est en allant combattre ses antagonistes dans leurs propres foyers, par des faits nombreux et par des explications naturelles et lumineuses , que Gall est parvenu à en ranger plusieurs au nombre de ses partisans, et c'est en voyageant que tous les jours il acquiert de nouvelles armes contre eux : Crcscit eundo.

Je n'ai pu rapporter tous les nouveaux faits qui, depuis les cours que j'ai suivis à Hambourg et à Altona , sont venus confirmer les mêmes principes que Gall avait déjà établis alors et auxquels je n'ai pu rien changer dans cette nouvelle

édition. Cependant j'en ai rapporté plusieurs des plus frappants. En voici un autre qui est venu à ma connaissance durant l'impression de cet avant-propos , et que je crois devoir citer encore en réponse au cui bono des indifférents , pour leur donner une nouvelle preuve , que toute vérité est utile et par conséquent bonne à connaître. Une fermière des environs de Paris, à laquelle le professeur Dubois et le docteur Bafos , son neveu , ont donné des soins depuis plusieurs années, après avoir lu la Gazette de France du 27 janvier 1808, où il est question de la manière dont le docteur Gall considère les aliénations mentales et le penchant au suicide , alla avec son mari dire à ses anciens médecins qu'elle avait trouvé, dans le journal précité, une peinture fidèle de ce qu'elle avait éprouvé plusieurs fois , et qu'elle aurait envie de s'adresser au docteur Gall. L'on sait combien les talents et les connaissances de M. Dubois le mettent au-dessus de toutes les insinuations de l'amour-propre, et avec quelle franchise et quelle cordialité lui et son neveu exercent l'art de guérir ; ils envoyèrent leur malade au docteur Gall , en lui donnant son adresse, et, ayant été prévenu, je me trouvai à la consultation. Cette femme, n'osant dire tout ce qu'elle avait déjà été tentée de faire , demanda la Gazette de France à son mari qui était avec elle , et dit au docteur Gall , en lui montrant la dernière page de l'article qui s'y trouve sur sa doctrine : Tenez, voilà comme je suis , vous m'avez tout à fait déchiffrée dans cet article. En la questionnant , nous apprîmes d'elle que depuis l'âge de 18 ans jusqu'à présent , où elle en a 28 , elle avait eu périodiquement et souvent des tentations de laisser tomber ses enfants par la croisée dans la rue , de leur marcher sur le corps pour les écraser , de les lâcher au milieu de la rivière en se baignant, de leur donner des breuvages nuisibles, etc. ; qu'elle avait été plusieurs fois dans le cas de crier à son mari d'ôter des couteaux , des haches et autres instruments dont elle éprouvait une forte envie de se servir contre lui et ses enfants, quoiqu'elle les aimât tous bien, et que dans d'autres périodes elle ne leur souhaite que du bien et ne cherche qu'à leur en faire. Elle dit qu'en voyant de gros tas de paille, dans ces cir-

constances, elle avait quelquefois été obligée d'éteindre sa chandelle et tout le feu de chez elle, en se jetant la face sur les genoux et sur un meuble , pour ne plus rien voir et résister plus facilement à son envie d'y mettre le feu. Elle dit que, dans ses accès d'idées noires et de projets de destruction , elle s'était souvent jetée à genoux pour implorer le secours de la Providence afin d'y résister, que long-temps elle avait cru être tourmentée par le démon, et qu'elle donnerait tout pour être guérie , dans la crainte de succomber un jour. Quand on lui demanda si elle ne craignait pas la justice , lorsqu'elle avait ses idées noires ; elle répondit qu'elle n'y pensait pas du tout, mais que ses enfants la gênaient , qu'ils choquaient sa vue , qu'elle voulait en être débarrassée, et qu'un jour elle n'avait pu s'empêcher de marcher sur le corps d'un qui était couché par terre , et de donner un verre d'eau-de-vie à un autre , etc. Elle ajouta qu'elle avait eu une tante à peu près comme elle, laquelle avait fini par se tuer, et qu'elle connaissait une autre femme qui aussi avait eu de pareilles tentations , ayant voulu plusieurs fois jeter ses enfants au four , en le chauffant, etc. Le docteur Gall fit donner à cette femme une recette qui lui a déjà réussi chez beaucoup d'individus possédés de la manie de se détruire ou de détruire les autres , laquelle consiste dans la combinaison d'un demi-grain , au plus d'un grain de tartre stibié dans quatre ou six onces d'extrait de pissenlit {leontodon laraxacum) avec ou sans eau, dont le malade prend chaque jour , par cuiilerée à bouche, ce qui lui est nécessaire pour avoir tous les jours une selle liquide de plus qu'à son ordinaire. Au bout de quelque temps il rend de grandes filandres de glaires ; les embarras de l'abdomen ayant été levés de cette manière,la circulation du sang redevient libre , uniforme et régulière dans toutes les parties du corps, d'où il résulte qu'il n'aborde plus en trop grande ou en trop petite quantité dans le cerveau pour en déranger les fonctions. Gall engagea cette femme à revenir, elle ou son mari, lui rendre compte de son état au bout de quelque temps, en lui faisant espérer sa guérison , refusa ce qu'ils lui offrirent d'honoraire, quoiqu'ils eussent l'air d'être assez aisés , mais leur

demanda l'historique par écrit de tout ce que cette femme avait éprouvé ; ce qu'ils promirent de lui remettre , en le priant de ne pas faire connaître la malade à cause des préjugés vulgaires dont elle, son mari et ses enfants pourraient souffrir. J'ajouterai, pour ceux qui ne l'ont pas lu ou retenu, l'article de la Gazette de France, qui est ainsi conçu : « Le docteur Gall a dit , avec juste raison , que la folie n'était pas une maladie de l'âme , comme quelques philosophes l'avaient cru, mais qu'elle supposait toujours une altération dans l'instrument matériel nécessaire à l'exercice des facultés de cette âme ; il a dit que la cause de cette folie était tantôt dans le cerveau , tantôt dans d'autres parties du corps , surtout dans l'abdomen : il a distingué ces aliénations en partielles et en générales ; il a montré que les premières finissaient par devenir générales et incurables , parce que, par suite de la souffrance, le cerveau diminuait de volume , s'atrophiait. 11 a cité plusieurs faits d'aliénation qui tendaient à prouver que le plus souvent elles étaient produites par un état d'inflammation du cerveau. Il s'est étendu plus longuement sur le penchant au suicide , qu'il a prouvé n'être que très-rarement un résultat moral j mais presque toujours être une véritable maladie matérielle , une aliénation mentale ; il a cité des exemples où cette maladie a été endémique , épidémique , il en a indiqué d'autres où elle était héréditaire dans certaines familles; il a suivi avec beaucoup de tact la progression des symptômes de cette malheureuse maladie, dans laquelle d'abord l'infortuné n'éprouve que des tentations qu'il combat par la religion , la morale , mais ensuite est entraîné d'une manière irrésistible par des inspirations qu'il croit réelles. Il l'a montrée plus funeste encore, lorsqu'elle s'étend aux personnes chères à l'aliéné , qui les comprend alors dans la fatale proscription qu'il médite , et à l'exécution de laquelle il revient plusieurs fois , lorsque ses premières tentatives ont échoué. Enfin il a cherché à expliquer les manies périodiques par l'observation qu'il a faite, que tous les mois à peu près, une cause générale, inconnue , excite une plus grande irritation dans le corps humain ; d'où il résultait qu'une cause permanente, non si'ffi*

santé pour déranger la santé continuellement , la dérangeait à cette époque de plus grande irritation. »

Je pourrais citer plusieurs autres faits outre ceux que j'ai rapportés dans le corps de l'ouvrage, pour prouver, nonseulement la justesse des données physiologiques de Gall , mais aussi l'utilité dont leur connaissance peut être et la nécessité où était ce savant de voyager pour les confirmer et les expliquer lui-même. Mais il faut convenir aussi que ses voyages eussent été peu profitables à la science , à l'humanité et à lui-même , si des amis de la vérité n'avaient souvent parleur témoignage et la fidélité de leurs récits détruit ou arrêté les progrès d'une prévention outrageante , accréditée par les partisans des préjugés et du mensonge , qui ont eu recours aux fausses interprétations et à une substitution de doctrine à la place de la véritable , pour mieux tromper le public.

La marche qu'ont suivie les tapageurs et les brouillons de la littérature , n'est propre qu'à faire des dupes et à détourner l'attention des juges de la question à résoudre. Pour renverser la doctrine de Gall, il faut d'abord attaquer sa base fondamentale en prouvant que le cerveau n'est pas nécessaire à lame pour l'exercice des fonctions intellectuelles , qu'elle a par conséquent des organes placés ailleurs , ou qu'elle agit dans cette vie indépendamment de l'organisation. Cette base une fois détruite , tout l'édifice de la nouvelle physiologie s'écroule pour jamais et ne peut plus être reconstruit. Si au contraire cette base est inattaquable , il y a de la mauvaise foi ou de l'ineptie à dire que c'est une science absolument fausse , puisque les erreurs ne peuvent plus venir que des principes secondaires ou des détails. Le second principe de la doctrine de Gall , c'est la pluralité des organes. Pour renverser cette seconde base , il ne suffit pas de la nier comme on fait ; car en agissant ainsi un fou et un idiot pourraient renverser toutes les sciences et les vérités les mieux établies. Quand on aime réellement la vérité , l'on n'a point recours à un moyen aussi facile dont l'usage n'est propre qu'à perpétuer toutes les erreurs. Ainsi , pour prouver que le cerveau n'est pas une collection de plusieurs organes , il faut établir des faits contra-

dictoires à ceux dont s'appuie le docteur Gall , ou opposer aux phénomènes intellectuels qu'il rapporte une explication plus satisfaisante que celle qu'il donne ; c'est-à-dire prouver : 1° que l'analogie des cinq sens affectés à cinq fonctions différentes est abusive ; 2° qu'une diminution de substance cérébrale n'entraîne jamais la diminution ni l'imperfection des facultés , et que celui qui a une seule faculté bien développée réunit toutes les autres au même degré : par exemple , que le bon musicien a une égale aptitude à devenir bon peintre , bon mathématicien , bon architecte , bon philosophe , etc. ; 3° que les facultés ne se développent pas et ne se perdent pas l'une après l'autre ; 4° qu'avec un seul organe pour toutes les facultés , Ton peut également rendre compte de la veille , du sommeil , des rêves , du somnambulisme et de plusieurs autres phénomènes tant physiologiques que pathologiques , inexplicables avant la doctrine de Gall ; 5° que les cinq sens suffisent à l'acquêt de toutes les idées possibles , et que le cerveau , qui n'est pas employé à la formation de ces cinq organes , est d'une redondance superflue et absolument inutile , etc. Si l'on n'attaque la thèse de la pluralité des organes , que par des raisons équivalentes à celles qui l'établissent , la question reste indécise , et si on l'attaque par de meilleures raisons , cette seconde base étant renversée , la première n'en subsiste pas moins. Le troisième principe de la doctrine de Gall , c'est que le crâne a une capacité qui correspond au volume du cerveau , et qu'il peut servir jusqu'à un certain âge à en représenter la forme générale et les développements partiels très- prononcés. Pour renverser ce troisième principe , il faut prouver contradictoirement avec Gall et par des faits plus positifs et plus nombreux que ceux qu'il rapporte, que les choses ne se passent pas ainsi ; que la régénération et l'absorption partielles , c'est-à-dire la nutrition animale est un rêve; que l'accroissement du crâne proportionnel à celui du cerveau est encore un rêve ; que son épaisseur et sa diminution progressive dans l'âge avancé est un autre rêve , et ainsi de suite. En rapportant contre ce troisième principe des raisons aussi solides que celles sur lesquelles il est fondé , la question sera encore indé-

ÀVA.Yf-PROPOS. 71

cise , car il y aura parité de preuves pour et contre ; en rapportant des raisons plus solides , ce troisième principe de la nouvelle physiologie étant renversé , les deux premiers n'en subsisteront pas moins. Mais si Ion ne peut renverser ces trois bases ou ces trois principes fondamentaux de la doctrine de G ail , ce savant aura déjà assez fait pour la science et méritera la reconnaissance publique ; alors les injures dirigées contre sa personne ne peuvent plus être que des titres de honte et d'infamie pour leurs auteurs. Si les trois principes fondamentaux dont je viens de parler ne peuvent plus être attaqués, il en résulte encore que les erreurs ne peuvent porter que sur des objets de détails, et que si le docteur Gall n'est point parvenu jusqu'ici , par ses recherches, à trouver de véritables organes, il faut les chercher ou prouver que leur découverte est une chose impossible, autrement il sera encore injuste et tout à fait indigne de l'honnête homme et de l'ami des sciences d'employer le ridicule , l'injure et la calomnie , comme l'ont fait quelques-uns de ses adversaires, pour le décourager et le détourner de ses louables efforts. Si le docteur Gall est tombé dans des erreurs de détail, ce qui est très-possible , comme il en convient lui-même , il faut les relever et les faire connaître avec la même franchise et la même urbanité qu'il a mise à exposer la vérité , car la découverte d'une erreur est aussi une vérité qui n'a pas besoin des attirails honteux réservés au seul mensonge.

Le docteur Gall est si convaincu de la solidité de sa doctrine, que non-seulement il va la professer dans les universités et les villes où il a les plus forts ei les plus nombreux antagonistes, mais qu'il se refuse même à toutes les démarches qui paraîtraient avoir pour but de lui obtenir des suffrages d'autorité et non de conviction. Entre autres preuves que je pourrais en rapporter, je me bornerai à la suivante, qui suffit pour faire connaître sa manière de penser. Je souhaitais, lorsqu'il fut arrivé à Paris, que les professeurs de l'Ecole de médecine de cette ville, ne fussent pas des derniers à prendre une connaissance immédiate de ses démonstrations anatoiniques ; j'en parlai à l'un d'eux , en lui disant que le docteur Gall ne se

refuserait sûrement pas à faire des démonstrations à la Société de l'Ecole de médecine , à cause des connaisseurs et des bons juges qu'il y trouverait. Le membre à qui j'en parlais me dit que si le docteur Gall venait lui-même les offrir, la Société les accepterait , mais qu'elle n'était pas dans l'usage de demander. Pour lors elle n'en aura point, répondis je, car le docteur Gall ne les offre jamais, il ne les fait que par complaisance et pour faire plaisir aux médecins qui en sont curieux. Le fait est que la Société de l'Ecole de médecine de Paris n'ayant point fait d'invitation à Gall, celui-ci n'y a pas fait ses démonstrations d'anatomie , et que ses membres ont été obligés d'aller s'en instruire ailleurs ou de les ignorer absolument.

Gall ayant su quelques jours après ce que j'avais dit, m'en fit des réprimandes. Si vous parlez de la sorte, me dit-il, on croira que c'est moi qui vous mets en avant, et que j'ai besoin d'autorités pour ma doctrine ; laissez venir, ceux qui ont envie de la connaître, je n'ai besoin du suffrage d'aucune Société : parce que si ma doctrine est fausse, cela ne la rendra pas vraie ; et si elle est vraie, tant pis pour ceux qui n'en auront pas pris connaissance. Cette manière de parler, qui m'a inspiré plus de réserve , n'est pas celle d'un homme qui n'aurait pas la conviction intime de la rectitude de ses principes.

On a vu, dans la préface, qu'ayant accompagné madame Bourienne , lorsqu'elle alla avec ses enfants rejoindre , en l'an X, son mari alors ministre de France à Hambourg , j'y trouvai le docteur Gall. Une critique qui condamne en masse sans préciser l'objet sur lequel elle tombe, ou qui affecte le ridicule sans alléguer des motifs suffisants, n'ayant jamais servi qu'à me convaincre de l'incompétence ou de la mauvaise foi de celui qui la fait, je n'avais pris aucune prévention de ce que les journaux avaient publié jusqu'alors pour discréditer des recherches d'une grande importance à mes yeux ; je n'eus en conséquence rien de plus à cœur, après avoir rempli le but principal de mon voyage, que de saisir l'occasion qui se présentait de satisfaire pleinement ma curiosité sur un objet que je voulais une fois bien connaître, pour en profiter,

AVAJNT-PROPOS. 73

si j'y trouvais quelque chose de bon, et ne plus m'en occuper dans le cas contraire. Une visite que je fis au docteur Gall avec mon ancien ami le docteur Ehlers , d'Altona , me confirma dans mon dessein, en me procurant la conversation de cet homme franc, honnête et sans prévention , lequel ne faisait aucun frais en, société pour faire valoir sa personne ou sa doctrine. J'ai suffisamment prouvé ce que je pense de cette dernière par le développement que j'ai tâché de lui donner, développement que l'on aurait alors cherché en vain ailleurs ; car l'ouvrage du docteur Froriep, dont il a paru une traduction française depuis plusieurs années, est devenu très-incomplet par les progrès que les voyages du docteur Gall ont fait faire à la science qui fait l'objet de ses recherches. La traduction publiée par M. Barbeguière, de l'ouvrage du professeur Bischoff sur le même sujet , qui est avec celui de M. Blœde ce que l'on a donné ensuite de mieux et de plus complet, laisse non-seulement à désirer plus d'ordre, de correction et de justesse dans les expressions, mais aussi toutes les observations que Gall a faites depuis qu'il a été à Berlin, de même que les nombreux rapprochements, les citations et les faits confirma tifs dont j'offre l'ensemble dans un seul et même corps de doctrine. Sans vouloir faire la critique d'un ouvrage que j'estime et dont je me suis même quelquefois aidé pour perfectionner la première édition du mien, je crois pouvoir me permettre, à l'appui de mon assertion, les observations suivantes, en disant avec Horace:

Non ego paucis offendar maculis ubi plura nitent.

La plupart des organes sont désignés dans cette traduction de manière à ne pouvoir rendre l'idée que Gall y attache, comme l'observe le traducteur lui-même (p. 80), en s'excusant sur la difficulté d'interpréter en français le mot sinn , qui ajouté à d'autres mots allemands les modifie convenablement dans leur signification ; ainsi M. Barbeguièrc a lui-même senti qu'il manquait de justesse en disant les organes : 1° de l'amour physique; 2° de la tendresse pour les enfants et pour les petits (ce qui malgré sa longueur n'ex-

Ih AVANT-PROPOS.

prime pas la pitié filiale attribuée au même organe par le docteur Gall); 3° des choses; 4° des lieux ; 5° des personnes; 6° des couleurs ; 7° des nombres (mathématiques) ; 8° des langues (glossomathie), etc. Tout le monde sentira facilement la fausseté de ces expressions, même sans lire ce qui doit s'y rapporter, parce qu'il est plutôt question d'organes pour les choses, pour les lieux.... que d'organes des choses et des lieux. Le docteur Friedlœnder n'a été guère plus heureux pour le choix des expressions dans YE.vposition du système çrâniologique de M. Gall, qu'il a fait insérer dans le cahier du mois de mars 1806 du Journal de Physique, etc., et le libraire qui l'en a détachée pour la vendre séparément y a de plus adapté un titre ampoulé qui donne à Gall le talent de pénétrer, au moyen de ses découvertes, les plus secrètes pensées du cœur, etc. Une telle annonce sent réellement un peu la char* latanerie et ne peut que faire tort à la doctrine en question dans l'esprit de ceux qui ne la connaîtraient pas encore. Il est à présumer que le docteur Friedlœnder n'y a eu aucune part, et que s'il a tant laissé à désirer, c'est uniquement faute d'avoir puisé à la vraie source.

L'ouvrage publié l'année dernière chez le libraire Nicolle, sous le titre de Crânologie ou Découvertes nouvelles du docteur F.-J. Gall , concernant le cerveau, le crâne et les organes , est une traduction tronquée, pleine de contre-sens et de termes impropres, par conséquent très-inférieure aux originaux allemands qui lui ont servi de base, ce qui a forcé le docteur Gai à la désavouer par une lettre insérée dans le Publiciste du 14 novembre 1807.

Aussi convaincu que tout autre de l'impossibilité de rendre plusieurs mots allemands par des équivalents en français, j'ai cru qu'au lieu de rester en défaut il convenait d'aller puiser dans la source ordinaire de nos termes techniques ; je veux dire dans le grec, qui, ayant de l'analogie avec l'allemand, ne s'oppose pas à la composition des mots par la fatigante interposition des particules dont la langue française ne peut se passer. J'ai néanmoins usé de ce droit, accordé à tout Français en pareil cas, avec réserve et discrétion , en m'astreignant à

l'analogie et en donnant toujours la préférence aux termes déjà francisés par d'autres adoptions. Ainsi sans recourir au grec, quand j'ai pu m'en dispenser, j'ai adopté pour le prin/cipe un organe de l'énergie généralise ou du rapprochement des sexes qu'il ne faut pas confondre avec l'organe de la génération ou de l'amour physique qui lui est subordonné comme pouvoir exécutif. Mais je n'ai pas trouvé de termes convenables en français pour exprimer 1° phii ' >»énésie (du grec 'ft).o* ou epi).w,ami, j'aime, et ^hscic,, race, origine, par conséquent, amour de sa race); 2° cosmognose (de vônpoç, , monde, et de Yivwory.w , je connais); 3° prosopognose de 7rpé<rw7rov , personne, figure, etc.); 4° chromatique (de xpwpc, couleur, ou du latin chromatice, art de la teinture, etc. ) ; 5° onomatosophie (de ovof/oç, nom, et de <7o<pîoc, savoir, sagesse); 6° glossomathie (de 7>ô><7<7a, langue, et de pavOâvw, j'apprends). J'ai cru que ces termes ne seraient pas plus étrangers dans notre langue que beaucoup d'autres tirés des mêmes souches, tels que généalogie, genèse, palingénésie, philologie, philosophie, cosmétique, cosmopolite, gnostique, diagnose, prognose , pronostic , prosopographie, prosopopée, chromatique, chrome (nom d'un nouveau métal découvert par M. Vauquelin, qui l'a ainsi nommé à cause de sa propriété colorante), onomancie, onomatopée, glose, glossaire, glotte, épiglotte , mathématiques, polymathie, etc. Quoique les ternies grecs que j'ai adoptés rendent assez exactement le sens des termes allemands correspondants, le docteur Gall voulant être clair et intelligible pour tout le monde, leur a préféré dans ses cours de Paris des expressions purement françaises ou imitées du latin. C'est pour répondre à ses vœux et à ceux du docteur Spurzheim , que j'ai ensuite fait comme celui-ci une nouvelle nomenclature consistant uniquement en expressions françaises. C'est celle qui a été adoptée pour les têtes dessinées par M. Spurzheim : comme elle n'est pas toujours aussi exacte ni aussi concise que celle que j'avais d'abord imaginée en me servant de quelques termes tirés du grec, j'ai fait usage des deux nomenclatures dans la table placée à la fin de cet ouvrage; l'une ayant le mérite de la concision, et l'autre le mérite de la clarté. Le

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docteur Gall n'eu étant pas encore tout à fait content, y substitue quelquefois d'autres expressions , telles que celles d'éducabilité pour docilité, de pugnacité pour rixe, etc.

Je craindrais de ne pas finir, si je voulais m'attacher à relever toutes les inexactitudes de l'ouvrage de M. Barbeguière, qui sans mériter une contradiction absolue , méritent cependant une explication pour prévenir les fausses idées qu'elles tendent à donner de la doctrine de Gall. Pour me faire comprendre, je me contenterai de l'exemple suivant qu'on peut lire à la page 76 de la traduction citée.

« Il est nécessaire d'observer, dit M. Barbeguière, et ceci se rapporte aux réflexions de M. Moreau (de la Sarthe) sur la doctrine de Gall, que ce dernier n'admet plus d'organe pour le courage , la mémoire , la faculté procréatrice. Il dit l'organe de la passion de se battre (der Raufbegierde), l'organe de Y amour physique (der Geschlechtstliebe). »

Ne semble-t-il pas, d'après une pareille explication , que Gall se serait trompé sur le siège des organes en question , ou qu'il n'admet plus aujourd'hui ces organes qu'il admettait autrefois , tandis que rien de tout cela n'est vrai? En s'expliquant avec plus de précision, ce qui est nécessaire pour ne pas favoriser des erreurs déjà accréditées ou recherchées avec complaisance, M. Barbeguière aurait dit , comme je l'ai fait en parlant des mêmes organes , que Gall ayant trouvé le sens de quelques-unes de ses premières expressions impropre ou trop étroit, y en avait substitué d'autres d'une signification plus précise ou plus étendue, et que s'étant par exemple aperçu que le courage supposait l'exercice de plusieurs facultés , et que la mémoire n'était qu'un attribut ou une gradation d'une autre faculté , il appelait aujourd'hui organe de la rixe ce qu'il avait d'abord désigné comme organe du courage , et organe de la docilité ce qu'il avait pris pour Y organe de la mémoire, avant de s'etre affranchi de l'ascendant qu'avaient pris sur son esprit tant de philosophes célèbres qui regardaient la mémoire comme une faculté particulière. Voyez- ce que j'ai dit en parlant de ces organes.

J'observe que Raufbegierde ne signifie pas la passion de se bat-

trc, mais l'envie ou le penchant à la rixe, ce qui comprend tout à la fois une disposition à chicaner , à se quereller , à se disputer, à se battre, etc. Le mot allemand qui veut dire passion est Leidenschafft; et ce qui veut dire se battre est sich schlagen. La passion n'existe point dans l'état naturel (v. ces organes).

Dans les deux cours de Gall que j'ai suivis en Allemagne, il n'a désigné aucun organe par Geschlechtsliebe , ce qui ne veut pas dire amour physique, comme le traduit M. Barbcguière, mais amour du sexe. Gall a employé les mots Geschlechtstrieb ou Fortpflanzungstrieb , qui veulent dire impulsion pour le sexe, pour la propagation. On trouve aussi ces dernières expressions dans l'ouvrage du docteur Bischoff, de même que dans ceux des autres élèves de Gall tels que Blœde , Salpert, etc., ce qui prouve qu'à Berlin, à Hambourg, et ailleurs, Gall. savait que V amour est un effet de la moralité , et qu'il ne peut guère avoir lieu chez les brutes , auxquelles il suffit de Y impulsion ou de stimulus pour se reproduire. Si l'ouvrage allemand de M. Bischoff présente indistinctement les deux terminaisons Liebe et Trieb, c'est une confusion due au langage vulgaire ou à une faute d'impression. Il y a une grande quantité de pareilles incorrections dans l'ouvrage de M. Barbeguière, et, quoiqu'elles paraissent insignifiantes, elles suffisent pour empêcher toutes les personnes qui ne savent pas aider à la lettre ou qui ne sont pas accoutumées à prendre les thoses dans le sens le plus raisonnable et le plus conforme à l'esprit de l'auteur, de se faire une idée juste de la doctrine de Gall. Il faut avoir une bonne dialectique grammaticale et avoir bien approfondi l'allemand pour le traduire , parce qu'il admet une diction beaucoup plus libre, plus vague, plus obscure que le français, dont la marche est plus précise, plus correcte et plus régulière. On peut juger par les inexactitudes d'un des meilleurs ouvrages sur la doctrine de Gall, combien les autres offriraient de matière à la critique.

La difficulté de s'accorder sur l'orthographe, qui, chez nous, est plutôt soumise aux caprices aveugles de la mode qu'à une analogie raisonnée, lorsque les autorités sont partagées, suffit

pour expliquer le défaut, d'uniformité dans l'impression de certains mots, tels que siège, ï\jète, François, Leipsig , etc. Un principe général d'euphonie et d'harmonie veut, dans toutes les langues , quune syllabe se renforce à proportion de la faiblesse ou de l'obscurité de la suivante et réciproquement, surtout lorsqu'il n'y a point d'autre syllabe sur laquelle la voix puisse se reposer. Voilà pourquoi la pénultième des mots mener, amener, acheter, jeter, projeter, achever , etc., prend le ton ou l'accent, lorsque la dernière devient muette , comme dans il mène , tu amènes, il achète , il jèle, je projeté , tu achèves... C'est par la même raison et d'après la même règle , que la même syllabe est tantôt accentuée et tantôt muette ou sans accent dans les diverses formes des mots suivants : ils crièrent , ils crieront, ils parlèrent, ils parleront, tu amèneras, nous amenons, ils prènenl, prenons, faisant, f es ons , je ferai , je ferais, faire , vous faites, ils reviennent, revenant, votre livre, le vôtre ; et que l'accent change dans tu répètes, tu répétais, il cède, il cédait , sincèrement , sincérité, etc. Ceux dont l'orthographe est routinière, ou au moins inconséquente , écrivent , comme l'Académie française, qui n'est pas toujours d'accord avec ellemême, je jette, tu projettes , que je prenne (malgré que le primitif soit prenant avec un seul n), qu'il revienne , nous faisons, faisant, etc. , contradictoirement à ce qu'ils font pour des cas absolument analogues ; car ils n'écrivent jamais cachette, tu emmennes, il promenne, il achevve , nous fairons , je fuirais, etc. Dans les mots siège, collège, piège, médecin, médecine , aimé-je, eussé-je , etc. , l'accent aigu ou fermé est en contradiction avec la prononciation et l'analogie ; aussi les enfants, les étrangers, et même plusieurs personnes d'ailleurs instruites écrivent volontiers aimai-je, eussai-je... avec ai que Voltaire et ses imitateurs emploient au lieu de oi pour représenter le son de è ou è.

Souvent plus brillant et plus séduisant que solide , Voltaire a opposé à un abus un abus encore plus grand. Pour obvier à l'ambiguïté de la double prononciation de oi dans les François et saint François , il a adopté ai pour le premier de ces deux mots et ses analogues ; ce qui s'appelle recourir

ÀVANT-PROPOS. 79

à un remède pire que le mal. En effet , ai ne se prononce pas de même dans faisant , faisan , bienfaisance , douairière , travailler, bétail, j 'ai , geai, jais (ou jaj et), ]' aimai , j'aimais, je serai , je serais , etc. Il y a là au moins cinq prononciations différentes pour ai; pour accoutumer plus aisément les enfants et les étrangers à distinguer les divers temps des verbes, il faut même se servir de grammaires qui présentent les conjugaisons avec l'orthographe de l'Académie française , des Montesquieu , des Fênelon , des Bossuet , des Corneille, des Racine , des Boileau , des Rousseau , des Barthélemi etc. f etc. C'est donc bien le cas de dire de Voltaire :

Incidit in Scyllam dum cupit vitare Charybdim ,

puisque, pour parer à l'ambiguïté qui peut résulter de la double prononciation de oi,i\ adopte ai dont la prononciation est encore plus variable , plus vague et par conséquent plus ambiguë.

Selon le Traité de la formation mécanique des langues , par le président de Brosses , et selon la réalité , les voyelles prononcées de suite, c'est-à-dire depuis la plus grande ouverture de la bouche jusqu'à la plus petite, se succèdent dans l'ordre suivant, a,e, i, o, u; ou, en complétant les sons mitoyens pour le Français, dans celui-ci : a, è,é} i, e, o, ou, u. Les Latins, les Allemands, les Danois, etc., représentent la voyelle la plus ouverte après a par œ pour marquer qu'elle a un son moyen entre a et e. LesFrancais indiquent le même son par è, en inclinant l'accent vers a, pour montrer que è s'en rapproche le plus pour le son; mais ils emploient é, en inclinant l'accent vers i, pour montrer que leur e qui seul n'a plus aucune valeur déterminée , se rapproche plus du son de i que du son de a. Jusqu'ici tout est assez conséquent. Mais Yoltaire a été très-inconséquent en adoptant le son ambigu de ai pour désigner le son précis de Yè des Français ou de Yœ des autres nations. S'il avait eu plus de raisonnement , ce qui n'était guère possible qu'en mettant un frein à son imagination vive et brillante qui ne lui montrait souvent que le beau côté d'une chose, sans lui laisser le temps d'en examiner le pour et le contre , il aurait

adopté de préférence œ ou ei , dont la prononciation bien déterminée, toujours invariable et absolument semblable à celle de ê, ai, ou ois des imparfaits et des conditionnels , aurait levé toute ambiguïté ; ou bien il aurait préféré avec Wailly le signe e ; mais le plus mauvais choix qu'il pût faire , était de prende ai; s'il ne voulait multiplier les difficultés en ajoutant à la confusion , particulièrement pour les divers temps des verbes. Ainsi, l'autorité de l'Académie française, celle de la majorité de nos bons écrivains, l'analogie, la clarté et tout ce que la grammaire et la logique offrent de conséquence inductive pour le choix des signes ; voilà, je pense, de quoi justifier l'orthographe que j'avais d'abord suivie , d'autant plus qu'un nouvel abus, substitué à un ancien, ne sert qu'à rendre la réforme désirée encore plus difficile. La double prononciation de oi ne date que du règne des Médicis en France, et vient de ce que les Italiens dont se composait la cour d'alors , ne pouvant prononcer qu'avec peine oi, comme il se prononce dans moi, toi, roi, en corrompirent; peu à peu le son dans les polysyllabes les plus usités , en sorte que la prononciation originale ne resta que dans les mots moins communément employés alors , et dans ceux qui, tels que les monosyllabes , devenaient méconnaissables par la nouvelle prononciation. La cour, principalement en France, a toujours servi de modèle :

Régis ad exempter totus componitur orbis ,

et voilà pourquoi l'innovation devint enfin règle. Nos pères n'ayant originairement attaché qu'un seul son à oi, ne devaient pas avoir, comme nous , deux signes. En résultat , je crois que la réforme proposée par Voltaire était raisonnable , dès l'instant qu'il y a eu deux prononciations, mais le choix du signe grammatical qu'il a adopté ne me le paraît pas ; et cependant, l'usage en ayant prévalu, je l'adopte dans cette troisième édition comme j'ai déjà fait pour d'autres ouvrages imprimés depuis la seconde édition de celui-ci, pour en faciliter l'impression : entraîné par le torrent,

Meliora video proboque, détériora sequor.

Les Latins variaient leur orthographe selon la variété de prononciation , sans que cela ait jamais empêché de connaître les racines de leurs mots ; ainsi ils écrivaient et prononçaient : advenue , appellare , arridere , luire , immensus, etc. Quant à nous, communément gouvernés par les frivolités et séduits par les puériles subtilités de nos étymologistes , nous sommes encore dans notre langue comme des enfants affublés des habits de leurs ancêtres , en dépit des convenances et des besoins qui ne sont plus les mêmes.

J'écris Leipsig comme l'on écrit Hambourg , Bamberg, etc., c'est-à-dire avec le g toujours employé en allemand pour ces mots.

J'écris Vôges avec l'accent circonflexe , comme on écrit le vôtre, l'apôtre, la tête, etc. J'aurais écrit Prosgcs avec un s, si ce mot se prononçait de la sorte, ou si l'on écrivait encore le vostre, le noslre% Yapostre, la teste, la conqueste, la. flusfe, etc. Au lieu de crânologie , j'ai employé le mot crâniologie du grec y.pavtov , crâne , et loyoç , discours , traité , c'est-à-dire traité ou discours sur le crâne. Le mot grec -/pâvov ne signifie point crâne, mais tête en général ; et encore n'est-il pas d'un bon usage, ce qui est cause que les Latins ont aussi désigné la boîte osseuse qui renferme le cerveau par le mot craniwn et non par cranum. Crânologie est donc une composition bâtarde , d'autant plus fausse , plus impropre et plus triviale que le mot crâne, dont elle paraît dérivée, signifie, dans le langage familier, un fou , un tapageur, un écervelc; ce qui n'indique nullement des rapports avec le cerveau, qui seul le fait prendre en considération dans la doctrine de Gall.

J'ai cru devoir faire les observations précédentes, pour faire voir que j'aimerais d'être d'accord avec moi même , avec l'analogie et avec l'usage accrédité par un grand nombre de nos meilleurs auteurs , si les collections des caractères des imprimeries et l'habitude des compositeurs et des protes , n'avaient réclamé, avec l'usage qui prévaut chaque jour, un changement d'orthographe de ma part.

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