CHAPITRE IX
aucun examen de la chose , qu'une présomption plus ou moins fondée et un phare pour l'observation ultérieure.
Je dois enfin ajouter qu'il y a des esprits pour qui la vérité n'est point faite, parce qu'au lieu d'interpréter ce qu'ils entendent et ce qu'ils lisent dans le sens le plus raisonnable et le plus conforme à l'esprit de celui qui l'enseigne, ils y substituent au contraire toujours le sens de leur prévention ou de leurs préjugés; ce qui fait qu'au lieu de lire et d'entendre l'auteur, ils se lisent et s'entendent toujours eux-mêmes dans ses phrases, et lui prêtent les rêveries de leur imagination pour avoir le plaisir de le combattre, en s'accrochant à ce qu'il n'a ni dit ni voulu dire. Il en est de même des esprits suffisants, qui restent toujours dans l'ignorance, parce qu'ils se sont toujours crus assez instruits. C'est par l'effet de ces dispositions, dont il faut rapporter le principe à la mauvaise éducation ou à la mauvaise foi, que Ton objecte et que l'on interprète à tort et à travers, sans aucun profit réel pour la science.
L'idéologie purement spéculative est une source d'erreurs. Je crois que le psychologiste qui n'admet que l'âme pour principe des phénomènes intellectuels, et le théologien qui cherche dans la grâce de Dieu l'impulsion au bien, et dans l'influence secrète d'un mauvais génie surnaturel, à l'exemple des manichéens, l'impulsion au mal, se trompent également, en perdant de vue le physique de l'homme dans l'appréciation des motifs de ses actions intel-
lectuelles et morales. Les hypothèses conçues hors du domaine de l'expérience et de l'observation, et sans la connaissance de soi-même que les anciens philosophes mettaient au rang des notions les plus utiles et les plus indispensables (4), ne peuvent satisfaire la raison ni rallier les hommes à l'unité de sentiment, selon le but étymologiquement déterminé de la religion; dans tous les temps les inspirations puisées hors du physique de l'homme ont, par la diversité des croyances, ensanglanté la terre en nourrissant les haines et les persécutions des différents cultes les uns contre les autres, jusqu'à ce que le génie du mal ait été \aincu par le besoin d'une tolérance réciproque ou au moins d'une trêve pacifique entre les opinions exagérées et contraires. Les spéculations et les doctrines mystiques, en promenant les esprits dans le vide, à la poursuite de connaissances contradictoires et subversives les
fl) Le précepte FvwôiffeauTov, Nosce te ipsum, Connais-toi toimême , est attribué à Thaïes de Milet, prince des philosophes, qui florissait au temps de Josias, roi de Juda, vers l'an 5550 du monde. Pline rapporte qu'il fut écrit en lettres d'or sur la porte du temple d'Apollon, dieu de la sagesse. Selon Cicéron , ce précepte est trop sublime et trop généralement reçu pour n'avoir pas une origine divine. Apollon Pythien veut donc que nous nous connaissions nousmêmes. Ainsi il faut pénétrer dans la nature des choses et bien saisir ce qu'elle demande , car autrement nous ne pouvons nous connaître nous-mêmes .- Quod prœceptum, quiamajus erat; quam ut db homine vider etur, idcirco assignatum est Deo. Jubet igitur Pylhius Jpollo noscere nosmetipsos. Jntrandum est igitur in rerwrn naturam et penilus quod postulat periidendum , aliter enim nosmet ipsos noscere non possumus. Cic , de Finibus, Ub. 5, cap, 16.