C. De la fixité presque parfaite de la température dans les
§ 118. —Lorsqu'on voit les parties superficielles du corps passer d'un instant à l'autre par des alternatives d'échaufïement et de refroidissement, on s'étonne de
Veine jugulaire droite.
Veine jugulaire gauche Sang artériel
régions profondes; causes de cette fixité.
trouver, au contraire, la température des parties profondes sensiblement fixe ; cette température oscille d'ordinaire entre kO et hï degrés (1).
Cependant, tout indique que la production de la chaleur animale subit des variations très-grandes ; et d'autre part il est évident que les causes extérieures de la déperdition du calorique varient elles-mêmes à chaque instant avec la température du milieu ambiant, avec l'épaisseur des vêtements, etc.
Dans les conditions de la physique une source quelconque de chaleur, soumise à de pareilles variations dans la production du calorique et dans l'intensité des déper-
(4) La fixité de la température des régions profondes n'est cependant pas absolue. Cette température peut varier dans certaines limites, si l'on compare la chaleur du sang des deux animaux d'espèces différentes. Cl. Bernard et Walferdin (*) ont trouvé que, chez le chien, la chaleur du sang est un pou moindre que chez le mouton. En outre, pour chacune de ces espèces animales, ces physiologistes ont observé des différences individuelles qui pouvaient aller à \ degré centigrade. — Martins (**) a vu que, sous l'influence de l'abstinence ou de l'alimentation, la température intérieure des oiseaux palmipèdes pouvait s'élever ou s'abaisser sensiblement. — A côté de ces variations qui résultent d'un changement dans la production de la chaleur, il en est d'autres qui tiennent à l'influence de la température ambiante. Davy et, plus récemment, Brown-Séquard (***) ont vu que, si l'on passe d'un climat froid dans un autre plus chaud, la température intérieure s'élève. Un écart de 21 degrés dans la température ambiante a produit une différence de plus de 1 degré centigrade dans la température prise sous la langue.
Il est donc bien établi que la température centrale est susceptible de variations. On verra plus loin comment ces variations mêmes produisent dans l'état circulatoire des changements qui s'opposent à ce que l'élévation ou l'abaissement de la température du sang dépasse certaines limites.
(*) Leçons sur les propr. physiol. cl les aller, palhol. des liquides de l'organisme, t. I, p. 112.
(**) Journal de la physiologie, 1858, t. I, p. 27. (***) Journal de ta physiologie, 1859, t. II, p. 549.
ditions, ne saurait donner naissance à une température uniforme en un point, à moins qu'un régulateur n'intervienne pour contre- balancer toutes ces causes perturbantes. Cet appareil régulateur devra parer à deux nécessités. D'une part, quand la production de calorique augmentera, il devra faciliter la déperdition afin de maintenir fixe le degré de chaleur intérieur. Réciproquement, si la production de chaleur faiblit, il devra diminuer la déperdition pour obtenir cette même fixité. — Que ce soient, au contraire, les influences extérieures qui tendent à détruire l'équilibre de température, il faudra, dans un milieu froid, que l'appareil régulateur crée un obstacle à la déperdition ; dans un milieu chaud, il devra la faciliter.
Cet appareil régulateur existe dans l'économie ; il obéit directement aux moindres changements dans la température, de manière à lutter sans cesse contre les influences de tout genre qui tendent à élever ou à abaisser la chaleur intérieure. C'est encore la contractilité vasculaire qui joue ce rôle important. On a vu déjà comment cette propriété peut être considérée comme le régulateur de la vitesse de la circulation ; c'est à ce même titre qu'elle règle la température intérieure.
La chaleur et le froid sont deux agents qui influencent la circulation d'une façon tout opposée. Le froid appliqué sur un tissu en resserre les vaisseaux et y ralentit le cours du sang ; la chaleur relâche ces vaisseaux et accélère la circulation. On a vu également, § 109, que ce n'est pas seulement lorsqu'on les applique à l'extérieur que la chaleur et le froid produisent ces variations de l'état circulatoire, mais que si le sang qui traverse des vaisseaux est échauffé ou refroidi, son contact produira
également, suivant le cas, une dilatation ou un resserrement de leurs tuniques. Or, c'est cet effet immédiat des plus légers changements de la température sur l'état des vaisseaux qui va nous rendre compte de la fixité à peu près complète de la chaleur centrale. Nous examinerons tour à tour les cas dans lesquels il y a tendance à l'accroissement ou à la diminution dans la production de la chaleur intérieure, et ceux clans lesquels c'est le milieu ambiant qui tend à faire varier la température (1).
§ '1 19. — Après l'ingestion des aliments, lorsque le travail de la digestion a déjà introduit dans le sang de nouveaux matériaux pour la nutrition et la calorification , on voit survenir un état particulier de la circulation qui s'accélère dans son ensemble. La face et les extrémités s'échauffent sensiblement par suite du courant plus rapide du sang. — Qu'en résulte-t-il? c'est que ces parties périphériques très exposées au refroidissement, recevant une quantité
(1) La disposition anatomique des vaisseaux des téguments, dans certaines parties, montre qu'il peut se faire en ces points une circulation très rapide dont l'effet nécessaire sera une grande perle de calorique. Sucquet (*) a découvert dans les membres et dans la tête un appareil vasculaire d'une disposition spéciale : de riches anastomoses font communiquer les artères des extrémités avec les veines superficielles. Cet habile anatomiste considère ces voies larges, à travers lesquelles le sang peut passer facilement des artères dans les veines, comme formant un circuit de dérivation par lequel s'écoule le trop-plein des vaisseaux. On doit conclure, en présence d'une pareille disposition anatomique, que, dans les cas où le relâchement de ces voies dérivatives y produira un courant plus rapide, ce renouvellement incessant d'une grande quantité de sang dans des vaisseaux très superficiels amènera une grande déperdition de chaleur.
(*) De la circulation du sang dans les membres et dans la lète, chez l'homme. Paris, 1860.
cas. — La production de chaleur varie.
plus grande de sang, vont perdre par le rayonnement une plus grande quantité de chaleur (1). Cet effet du refroidissement tend donc à pallier les effets de la production plus abondante de calorique qui se fait à ce moment sous l'influence des aliments absorbés. — Inversement, après une diète même peu prolongée, la face et les extrémités pâlissent et se refroidissent, preuve que leurs vaisseaux contractés laissent le sang circuler moins vite. L'effet de ce ralentissement de la circulation périphérique est qu'une moindre quantité de sang va se refroidir aux extrémités. Ici la déperdition diminue parce que la production diminue elle-même.
Quant à la cause immédiate de la variation de l'état circulatoire, elle nous semble résider dans l'action qu'exerce sur les vaisseaux une variation même très-légère de la température du sang qui les traverse (2). Dès que ce sang s'échauffe , il fait relâcher les vaisseaux et produit ainsi une source de déperdition du calorique. Dès que le sang se refroidit, il amène une contraction vasculaire qui diminue l'intensité du refroidissement.
Une preuve plus directe peut se tirer de l'influence des boissons chaudes ou froides : les premières accélèrent la circulation, les secondes la ralentissent.
Enfin, la nature des aliments influe sur l'état des vais-
(1) 11 faut bien se pénétrer de ce fait que plus une partie périphérique s'échauffe, plus elle perd de calorique. En conséquence, l'élévation de température des extrémités, sous l'influence d'une circulation plus abondante, est une cause d'abaissement de la température centrale.
Snellen a remarqué que les lapins auxquels on a coupé le grand sympathique ne résistent pas à un abaissement un peu considérable de la température ambiante, tandis que d'autres lapins non opérés supportent très bien ce même milieu.
(2) On a vu, dans le § 4 1 8, que cette variation existe réellement.
seaux. Les aliments qu'on a appelés combustibles ou respiratoires, ceux qui, par leur composition chimique, sont susceptibles de produire une grande quantité de chaleur, sont aussi des stimulants de la circulation.
Dans les cas d'inanition qui ont été étudiés par les physiologistes, l'abaissement de la température des extrémités se produit d'abord, ce qui indique que la contraction des vaisseaux lutte pendant un certain temps contre la tendance au refroidissement qui résulte de l'arrêt de la production de chaleur.
Ces quelques exemples montrent comment la contractilité vasculaire agit pour la conservation d'un état fixe de la température intérieure, dans les cas où c'est la production de chaleur qui varie. Voyons ce qui arrive quand le milieu ambiant s'échauffe ou se refroidit.
2e cas. — La température ambiante s'élève ou s'abaisse.
§ 120. — Étant donné un certain état dans la production de la chaleur, la déperdition se règle sous l'influence même du calorique produit, ainsi qu'on l'a vu dans le paragraphe précédent, et maintient la température intérieure à un degré fixe. C'est là ce qui se passe dans un milieu à température constante : il se produit une sorte d'équilibre entre la production et la dépense du calorique. — Supposons que soudain l'air ambiant subisse un refroidissement, aussitôt la déperdition de la chaleur du sang qui circule à la périphérie va tendre à s'accroître , mais aussitôt aussi une contraction énergique des vaisseaux de la périphérie va se produire et, diminuant la masse du sang qui traverse ces points, ramènera la déperdition au degré primitif (1).
(1) Celte lutte do la conlrarlililé vasculaire contre les couses des va-
Supposons donc un individu chez lequel la production de chaleur soit compensée par la déperdition. Qu'il se produise une élévation de la température ambiante, aussitôt l'état circulatoire se modifie. Les extrémités sont le siège d'un courant sanguin plus rapide; et la rapidité même de cette circulation devient une cause de perte de calorique, car si le rayonnement est plus- faible, il agit sur une plus grande masse de sang, ce qui rétablit le rapport primitif entre la production de chaleur et la déperdition (1).
Les vêtements agissent de la même manière que la température du milieu dans lequel on se trouve placé : selon qu'ils sont plus ou moins épais, ils s'opposent plus ou moins au rayonnement, d'où résulte une circulation plus ou moins rapide, suivant le cas.
Il est curieux d'observer les effets qui se produisent dans la circulation sous l'influence des vêtements, lorsque ceux-ci ne couvrent qu'un point limité de la surface du corps. — Si la température du sang, selon qu'elle s'élève ou qu'elle s'abaisse, produit secondairement le relâchement ou la contraction des vaisseaux de la périphérie, il s'ensuit que si, par une application locale de vêtements, on diminue en un point l'intensité du refroidissement, il
riations de la température animale, ne saurait se prolonger pendant un temps bien long. Dans un bain froid, par exemple, il arrive bientôt un moment où la sensation du froid devient insupportable. Il est vraisemblable qu'à ce moment la température du sang commence à s'abaisser, malgré la continuation du spasme vasculairo.
(I) C'est dans une conversation avec le professeur Donders que noua avons puisé cetle idée que la contt actilité artérielle a pour effet de limiter la déperdition de la chaleur animale, lorsque le corps est plongé dans un milieu froid. Cette conception nous a paru susceptible d'être étendue aux diverses influences qui tendent à faire varier la chaleur animale, ainsi que nous croyons le prouver dans ce chapitre.
devra s'établir en d'autres points une rapidité plus grande de la circulation, ce qui ramènera la dépense du calorique au degré nécessaire. Autrement dit, le sang perdant une des voies par lesquelles il se refroidissait, tendra à s'échauffer, et, par sa chaleur plus grande, relâchera les vaisseaux, môme dans les points qui ne sont pas abrités par les vêtements.
On peut apporter de nombreux exemples à l'appui de cette idée. Si, par un temps froid, on est peu vêtu, les extrémités sont froides et pâles; leur circulation esttrèsralenlie par la contraction des vaisseaux; les mains nues permettent facilement de constater cet état de la circulation.— Que l'on continue à rester dans le même milieu, les mains toujours nues, mais que l'on couvre le reste du corps de vêtements chauds, aussitôt la circulation devient rapide, et les mains elles-mêmes qui restent cependant soumises à la même température ambiante deviennent rouges, chaudes, turgescentes. — Cela ne prouve-t-il pas qu'une influence de cause interne a agi sur les vaisseaux des mains? Cette influence, c'est la température plus élevée du sang qui les traverse.
On connaît ce fait curieux signalé par W. Edwards et Gentil, à savoir, que l'immersion d'une main dans l'eau froide produit le refroidissement de l'autre main. Pour W. Edwards, c'est le refroidissement de la masse du sang qui a produit l'abaissement de la température dans la main qui n'a pas été immergée. Brown-Séquard et Tholozan ont constaté le même fait, mais ils ont cru qu'il fallait l'attribuer à une contraction des vaisseaux de la main non immergée. Pour ces auteurs, cette contraction se produit sous forme de mouvement réflexe.
L'objection faite par Brown-Séquard et Tholozan à la
théorie d'Edwards, est la suivante : on ne trouve dans la température de la bouche qu'un abaissement d'un demidegré, tandis que la main non immergée peut se refroidir de 5 ou 6 degrés.
C'est une preuve, en effet, que l'abaissement de la température de cette main n'est pas due tout entier à la soustraction d'une certaine quantité de chaleur à la masse sanguine, car, dans ce cas, la bouche se fût refroidie comme la main. Il faut donc admettre une contraction vasculaire pour produire ce refroidissement qui, dès lors, est identique avec celui qui résulterait de la galvanisation du grand sympaihique. Mais il nous semble qu'on n'est pas suffisamment autorisé à considérer comme un phénomène réflexe ce spasme vasculaire, et qu'il est plus légitime d'en voir la cause dans un léger refroidissement de la masse du sang.
Cette action du froid sur la contractilité des vaisseaux n'est point une hypothèse; sa réalité a été suffisamment démontrée, § 109. Une fois produite, la contraction des vaisseaux de la main non immergée amène dans cette main un refroidissement considérable; mais aussi, diminuant la quantité du sang qui la traverse, elle diminue simultanément la perte du chaleur que le sang y eût éprouvée par suili; du rayonnement, si la circulation eût conservé sa rapidité normale. -- On sait que des effets inverses de ceux dont nous venons de parler se produisent si l'on plonge une main dans de l'eau très-chaude.
3e cas. — La température ambiante dépasse celle du mn*.
Dans de telles conditions, les sources de déperdition de chaleur dont nous avons parlé sont supprimées; le corps
tendrait au contraire, en se mettant en équilibre de température avec le milieu ambiant, à s'échauffer d'autant plus vite que la circulation périphérique serait plus rapide. Mais une cause énergique de refroidissement intervient : c'est la transpiration et l'évaporation qu'elle amène à la surface du corps.
Delaroche et Berger ont vu que si l'on place dans une étuve sèche des grenouilles, des éponges mouillées et des alcarazas, ces trois objets se comportent à peu près de la même manière : leur température reste au-dessous de celle du milieu ambiant. A égale température, plus l'air est sec et plus il se renouvelle, plus aussi l'évaporation fait baisser la température des alcarazas et des grenouilles au-dessous de la température ambiante. — Dans une étuve humide, l'évaporation est très-diminuée, aussi la môme élévation de température ambiante est supportée beaucoup moins longtemps par un animal — Enfin, dans l'eau chauffée à 65 degrés, réchauffement du corps est tellement rapide, qu'on ne peut prolonger la durée de ce bain au delà de quelques minutes.
Ainsi, dans ces conditions de milieu ambiant excessivement chaud, la circulation n'agit plus d'une manière aussi directe pour maintenir la fixité de la température centrale; c'est la transpiration et son évaporation qui produisent cet effet. Mais on sait que toutes les sécrétions sont sous la dépendance de l'état de la circulation des glandes qui les produisent. Ainsi, quoiqu'on ne connaisse pas encore les modifications de l'état circulatoire dans les glandes sudoripares au moment où la sueur se sécrète abondamment, tout porte à croire qu'il existe, pour cette sécrétion comme pour toutes les autres, une influence directe de la circulation qui réglerait par Cotisé-
quent l'évaporation cutanée et le refroidissement qui en résulte.
En résumé, c'est par l'intermédiaire de la contractilité des vaisseaux que la chaleur du sang règle elle-même sa dépense d'après sa production. Cela explique pourquoi la température centrale ne peut varier que dans certaines limites, puisque chacun de ses écarts produit dans la circulation un changement qui ramène la température du sang à son degré normal.