I. Coup d’œil historique
Lorsqu’on jette un coup d’œil général sur l’ensemble des documents très-étendus que nous fournit l’histoire et qu’on cherche à démêler les théories qui ont dominé aux diverses époques sur la production de l 'ictère, on en trouve trois principales auxquelles peuvent être ramenées toutes les autres :
1° L’ictère, ou les états morbides congénères qui s’y rattachent (nous aurons à nous expliquer plus loin à ce sujet), est exclusivement rattaché à la formation de la bile, c’est-à-dire qu’il est constitué par la bile elle-même.
Mais cette théorie a deux variantes : pour les uns, cet ictère bilieux dépend d’une clyscrasie du sang; pour d’autres, il se rattache à un obstacle mécanique à l’écoulement de la bile. Ce premier groupe comprend donc :
2° L’ictère bilieux dyscrasique ;
3° L’ictère bilieux mécanique.
En troisième lieu, viennent les ictères hématiques , lesquels seraient le résultat d’une transformation directe du sang en bile. *
Hippocrate semble avoir formulé la doctrine de Ja polycholie , qui est une dépendance des ictères dyscrasiques. On lit, en effet, dans les Aphorismes et dans le de Morbis : « La bile, trop abondamment sécrétée ou mal élaborée devient une source féconde de maladies. »>
! Certes, ce sont là des termes bien vagues, et il faut être doué d’un bon vouloir fort complaisant pour fonder là-dessus une doctrine ayant quelque consistance. On se demande, en effet, de quelles maladies il s’agit;
Laborde.
en tout cas, I ictère ne saurait être seul désigné par un terme si compréhensif : « les maladies; » et tout porte à croire qu il désigne aussi Y état bilieux , ce fameux état bilieux, qui s’est propagé à l’état de doctrine comme une des traditions les plus enracinées de l’iiippocratisme, et qui compte encore aujourd’hui des partisans si convaincus.
Galien (1) un peu plus explicile que son maître, disait que le bile jaune entraîne les maladies aiguës avec chaleur; selon lui, la surabondance de la bile, autrement dit la pléthore bilieuse, peut produire l’érysipèle. Aujourd’hui nous faisons subir à ce lang’age une variante, légère en apparence, très-importante au fond, en disant que la pléthore bilieuse peut produire l'embarras gastrique dont l’érysipèle est toujours accompagné.
Quoi qu’il en soit, on ne trouve guère dans les livres hippocratiques qu’une sémiologie même imparfaite de l’ictère , ce qui n’a pas empêché des auteurs presque contemporains de répéter mot pour mot les assertions sans preuve qui lui appartiennent (2).
Au xvie siècle on vit se produire des doctrines toutes contraires : c’était l’ère du renversement de l’autorité de Galien, et la hile devait naturellement avoir se part de déchéance. Paracelse et Van Helmont nient formellement toute espèce de relation entre ce liquide
(1) De locis affectis, lib. v, cap. 7. Ed. Kulm.
(2) Yoy. surtout :
Double, Séméiologie.
Louyer-Villermé, Considérât, sur la jaunisse, etc. (Métn. de la Soc. méd. d’émul.; Paris, 1801).
Villeneuve, Uictionn. des sciences médic., art. Ictère.
Ferrus, id., Dictionn. de méd., etc., etc.
et la pathogénie; l’un disant que la bile est absolument inutile, l’autre qu’un a suc aussi noble, un baume de la vie, » comme il l’appelle, ne pouvait sans déroger être une cause de maladie. Ce fut là d’ailleurs une révolution de courte durée, et bientôt la doctrine galénique fut réhabilitée par Sylvius Deleboë, mais avec cette différence que les hypothèses chimiques furent remises au service de la théorie. Pour lui, ce n’est plus une pléthore, mais une fermentation qui devient le source des maladies aiguës; et non-seulement les sucs du foie mais aussi ceux de la rate sont altérés.
Il est curieux de noter que la doctrine des ferments est remise aujourd’hui en honneur, mais avec des arguments autrement solides puisés dans des preuves expérimentales (Pasteur).
A la doctrine des étais bilieux se rattache le plus intimement un nom qui en est pour ainsi dire synonyme : c’est celui de Stoll (1). Sa doctrine est en somme celle d’Hippocrate plus étendue et en quelque sorte plus systématisée. Stoll n’attribue pas seulement à la bile l’état bilieux, mais la maladie tout entière; on sait la méthode thérapentique qu’a'inspirée cette doctrine, méthode vomitive; nous ne pouvons ici nous arrêter aux détails critiques qu’elle exigerait; qu’il nous suffise de rappeler qu’entre cet état bilieux si compréhensif et l’état saburral il existe des connexions intimes et que la bile n’a peut-être pas autant besoin d’intervenir que le pensait Stoll pour l’expliquer.
Sydenham et Baillou dans leurs idées sur l’ictère diffèrent peu de Stoll ; en tout cas, ils procèdent de la doctrine hippocratique et galénique. Mais nous revien-
(1) Médecine pratique, t. II, et passim.
drons bientôt sur ces auteurs à propos de la doctrine qui semble être aujourd’hui à l’ordre du jour.
Au xvie siècle les fondements de l’anatomie pathologique venaient d’être jetés; on comprend quelle influence devait avoir sur les doctrines régnantes cette révolution scientifique : celles de l’ictère en reçurent naturellement le contre-coup , qui eut pour effet d’introduire dans les notions existantes une clarté et une précision jusqu’alors inconnues. La confusion entre l’ictère proprement dit et les états bilieux cessa tout d’abord ; les altérations du foie et les troubles de la sécrétion hépatique furent mis plus particulièrement en cause : mais ici encore, les opinions varient suivant que le foie est considéré comme le foyer de formation de la bile, ou seulement comme un peculiare collaterium (Glisson), auquel cas c’est la sécrétion seule qui se trouve impliquée.
Parmi les partisans les plus illustres d’un trouble de la sécrétion , il faut citer Boërhaave (1) qui rapporte l’ictère à l’inflammation du foie (hépatite).
Plus de quarante ans après, Fr. Hoffmann (2), qui rejette aussi l’ictère essentiel, n’admet cependant point l’hépatite comme cause prochaine de l’ictère; mais, il imagine X irritation congestive du foie.
Celte irritation congestive ou sécrétoire s’est transformée aujourd’hui en polycholie ; nous verrons plus loin ce qu’il en faut penser. Toutefois, nous pouvons dès à présent remarquer que, lorsqu’on cherche expérimentalement à produire une augmentation de la
(1) Hépatites et ictères multiples, in Comment., Aphor, t. III; Paris, 1771.
(2) De Cacliexia ictera, op. omn., t. III, p. 101; Genève, 1761.
sécrétion biliaire, ainsi que l’a fait M. le professeur Sée, on n’y parvient pas; et, d’un autre côté, la pathologie qui fait aussi ses expériences n’a point démontré jusqu’à présent la réalité de cette surabondance sécrétoire.
Les doctrines de Pinel et de Broussais, au commencement de ce siècle, procèdent en droite ligne de celle de Boerhaave : Pinel devait naturellement rejeter X essentialité de l’ictère; il est d’ailleurs peu explicite sur la pathog’énie de ce phénomène, et il admet tout simplement une altération plus ou moins déterminée du foie.
Quant à [Broussais, c’est la gaslro-duodénite qui, pour l’ictère comme pour tant d’autres phénomènes morbides, fait les frais de l’explication pathogénique. Nous verrons du reste que l’irritation actuelle des Allemands ne diffère pas beaucoup de X inflammation Broussaisienne, si ce n’est dans les termes.
Ici se place la doctrine d’après laquelle la cause de Pictère réside uniquement dans les perturbations de Xexcrétion biliaire; les principaux noms qui s’y rattachent sont ceux de Yan Swieten (1), Morgagni (2), D. Monro (3), Heller (4), Selle (5), Beil (6), Werlhofï, etc.
Yan Swieten est très-explicite, et le véritable ictère mécanique , tel qu’il est compris aujourd’hui en grande
(1) Comment, in Boerhaav. aphor., III, p. 157.
(2) De sedibus et causis, etc.
(3) Account of the diseases, etc., London, 1761, p. 206.
(4) De cognoscendis et curand. morbis, Regiomontii, 1762,
(o) De curand. hom. morb., edit. Sprengel, p. 184.
(6) Memorabila clinica, Halle, 1795, fasc. 4, p. 48.
partie, est parfaitement mis en lumière par cette phrase de ses Aphorismes: «Semper enim, supponit « (icterus) vel impeditam secretionem a sanguine venæ, «portarum, v; 1 impedimcntum tollens liherum exitum «bilis secretæ in duodénum. » Il est à noter toutefois, que Yan Swieten accuse aussi le défaut de sécrétion (impeditam secretionem) ; et de plus, il semble que pour lui le sang de la veine porte n’est pas étranger à cette sécrétion.
Morgagni est plus explicite: il admet surtout l’ictère mécanique proprement dit, et il exprime des doutes sur celui qui serait dû à un défaut de sécrétion.
La doctrine dont il s’agit a trouvé un remarquable défenseur dans un chimiste de l’année 1778, et qui mieux est, un chimiste expérimentateur : c’est un allemand, nommé Marcard (1), qui s’est efforcé d’asseoir son opinion sur des expériences dans lesquelles d’ailleurs les résultats ne répondent pas entièrement aux bonnes intentions de l’auteur.
Saunders (2) fut plus heureux, et le premier il put suivre, à l’aide de la ligature du canal cholédoque, le passage de la bile dans le sang : c’est la première preuve expérimentale irrécusable de l’ictère mécanique.
L’école de Vienne et surtout Frerichs ont fait une large part à cette doctrine de l’ictère mécanique, en y introduisant toutefois, ainsi que nous le verrons, des éléments nouveaux qui, quoique très-discutables, méritent une grande attention.
(1) Medizinische Versuche, 1778, part. 1, p. 12.
(2) A treatise on the structure of the liver, London, 1795.
Quelle que fût la valeur de cette doctrine purement mécanique, qui certainement est la plus vraie de toutes celles que nous aurons à examiner, elle ne pouvait satisfaire à toutes les exigences des productions si diverses de l’ictère, et dès lors un grand nombre de médecins durent invoquer pour une portion des faits, sinon pour tous, l’opinion d’après laquelle la bile est préformée dans le sang. D’après cette opinion , qui se réfère à la doctrine des dyscrasies biliaires, le foie ne serait qu’un réservoir (Glisson) , et la bile formée de toutes pièces dans le sang ; et dans l’ictère, ce produit ne serait plus éliminé par le fait d’un trouble dynamique du foie. Cette doctrine, émanée de Glisson, a eu pour partisans Darwin (1), H. Mayo, Watson (2), Budd (3), etc. Chez nous, M. le professeur Andral (4) s’est rallié à la meme opinion. En Allemagne, elle a trouvé un défenseur dans Bamberg’er (5).
Nous verrons qu’après les expériences de Molescholt, de Muller et de Kunde, la doctrine de la préformation de la bile dans le sang ne saurait être soutenue, et dès lors tombent toutes les opinions qui s’appuient sur elles pour expliquer l’ictère.
La doctrine qui donne à l’ictère une origine exclusivement hématique , sans coopération aucune du foie, a été remise dans ces derniers temps à la mode et pour ainsi dire rajeunie. N’oublions pas, en effet, qu’elle
(1) Bullet. des sciences méd., 1816.
(2) Lectures on the principles and practice, etc., delivred at King’s College, London, 1837, t. IL
(3) Diseases on the liver, p. 374.
(4) Clinique méd. et Anat. patholog.
(3) Handbuch, etc., von Virchow, t. VI, p. 318.
remonte très-haut, puisque nous en trouvons leg*erme dans Galien, qui a dit : «Videmus sangninem in bilem verti. »
Sydenham et Baillou semblent adopter cette idée, mais ils sont, à la vérité, peu explicites et restent dans la théorie confuse des états bilieux.
Un Italien, Blanchi (1), énonce clairement pour la première fois la formation de l’ictère sangmin : « Sunt duo primaria icteri g-enera : primæ classis icterus a vitio hepatis, alterius speciei icteri a causa soluliva sangminis. »
Ceite proposition fut développée par Grant (2), qui appela la partie jaune du sérum « succus biliarius, » et imputa les affections bilieuses à l’abondance trop grande et aux mutations de cette partie du sang1 2 3 4 5. Beil (3), qui avait adopté et défendu celte opinion en 1782, se rétracta plus tard en accusant Texag’ération anormale de l’activité sécrétoire du foie. Les idées de Bianchi et de Grant se retrouvent dans des faits observés par J. -P. Schotte (4), sur les fièvres malignes du Sénég’al, et aussi dans le travail de A. Diel.
Nous verrons bientôt qu’une théorie plus moderne et digne de la plus sérieuse attention par le nom de l’observateur à qui elle appartient (M. le professeur Gubler), a une certaine analogue avec les idées que nous venons de relater.
(1) Historia hepatica seu theoria et praxis omnium morborum hepatis et bilis. Genevæ, 1723, p. 78, 185, etc.
(2) Obseiv. on the fevers, 1. 1, p. 30.
(3) Traetatus de polvclolia. Halle, 1782.
(4) Von eincm austeehenden, etc., Welches, in Jahre, 1778; — aus dem Engl. etc., von Diel. Stendal, 1786.
(5) Boldinger’s neues Magasin l iir Aerzte, t. VII, part. v.
Sénac (1), un peu trop oublié, avait presque formulé la doctrine des ictères sanguins, qu’il a exposée dans son livre sans signature sur la nature des fièvres, dans le chapitre des fièvres bilieuses : « La partie rouge du sang, dit-il, forme la matière propre de la bile; » elle prend une couleur jaune lorsqu’elle se décompose ou se putréfie.
En 1821, Breschet (2) inaugure la doctrine dite des ; pigments , qui se rattache intimement à celle qui vient de nous occuper, et qui a pris tout récemment, sous la haute influence des travaux de Virchow, une si grande extension : « Je présume, dit Breschet, que l’ictère est occasionné bien moins par la bile que par le sang. » Dubreuil (3), de Montpellier, disait à peu près la même chose un an plus tard : « La teinte ictérique est la suite d’une modification maladive des parties constituantes du sang, peut-être de la matière colorante portée sur le sérum. »
Virchow (4), ainsi que nous venons de le dire, et après lui Zenker et Funke (5), ont apporté par leurs travaux des preuves nouvelles à l’appui de cette doctrine des pigments, que nous aurons plus tard à apprécier plus amplement.
Nous ne ferons que mentionner les théories d’après lesquelles la bile passerait dans les tissus parce qu’elle éprouverait une action dissolvante de la part des
(t) De recondita feebrium natura, p. 25.
(2) Considérations sur une altération organique appelée dégênèration noire. Journ. de Magendie, t. I, 1821.
(3) Ephmer. Médic. de Montpellier, 1826.
(4) Arch. für Patholog. anat., t. I, p. 391, pl. III. lig. 2, et Patholog. cellul. ; Paris, 1860, p. 120.
(5) In Lehmann Lehrb. der physiol. chim., t. I, p. 272.
poisons, des miasmes paludéens, des miasmes putrides, etc., théories auquelles se rattachent les noms de Godart (1) et Régmier de Graaff, et enfin celle de Deyeux et de Gaultier (2j, qui attribuent la matière jaune à une sécrétion de la peau sans intervention du foie.
Nous ne devons pas omettre dans cette énumération, en raison de l’influence féconde que leurs travaux ont exercée sur la solution de la question dont il s’agit , les grands physiologistes des derniers temps et particulièrement Magendie, Tiedmann et Gmelin, Cl. Bernard, Brown-Séquard, Yulpian, Lud^ wig, Müller, Schifî et Corvisart, etc., etc.
Nous aurons surtout à mettre à profit la partie de ces travaux qui concerne les fonctions du système nerveux, celles des organes principaux ou accessoires de la digestion, et surtout les études expérimentales relatives à l’action des poisons sur les solides et les liquides de l’organisme.
Enfin, parmi les travaux de chimie pure ou appliquée qui se rapportent plus particulièrement à notre sujet, nous rappellerons, sauf à les mettre bientôt plus amplement à contribution, les travaux de Berzélius, Thénard, Deyeux. Parmentier, Orfila, qui commencent à appartenir un peu à l’histoire du passé ; et ceux plus récents de Becquerel et Bodier, Lehmann , Pettenk'ofer, Heller, Beale , Gorup-Bezanez , Simon (de Berlin), A. Flint, et notre professeur Ch. Bobin, dont les leçons sur les humeurs normales et
(1) Journ. de méd., 1863, t. XVIII.
(2) Deyeux et Gaultier, thèses de Paris, 1804 et 1811.
morbides renferment un résumé complet de chimie physiologique et pathologique sur la bile.
Depuis quelques années , l’attention s’est portée, avec un réel entraînement, vers cette question ; et les progrès de la chimie organique, non moins que ceux de la physiologie expérimentale, n’ont pas peu contribué à provoquer et favoriser ce mouvement des esprits. 11 est, d’ailleurs, aisé de concevoir que l’ing’érence prédominante, mais parfaitement légitimée des études i chimiques, ait eu pour résultat une tendance marquée vers le retour aux doctrines humorales. Quoi qu’il en soit, de tous côtés on s’est mis à l’œuvre; de nouvelles théories se sont produites, et les doctrines anciennes, remises en question, ont été soumises au creuset de la méthode scientifique moderne. Ces recherches ont suscité des travaux de la plus haute importance en Allemagne, en Angleterre et en France.
Ces travaux seront, à tout instant, mis à profit dans le cours de cette dissertation, et nous n’avons pas à les apprécier ici; nous nous contenterons, pour compléter ce rapide exposé historique, de citer les principaux noms modernes qui s’y rattachent.
En Allemagne, à part Bamberger, Virchow, Müller et Kunde, que nous avons déjà cités; Frerichs, dont le remarquable traité constitue assurément le travail le plus complet sur la matière, et son élève Yalentiner; Kühne et Hoppe. qui se sont particulièrement appliqués à réfuter la théorie de Frerichs; Huppert, Bidder et Schmidt, Stædler; Moleschott, dont les expériences ont singulièrement éclairé la question conlrojj versée de la préformation de la bile; de Leyden, qui a publié en 1866 une monographie assez étendue et
très-intéressante, dans laquelle sont abordées la plupart des questions qui touchent à la pathogénie de l’ictère, etc., etc;
En Angleterre, à part Weatson, Budd, A. Flint et Beale, déjà mentionnés ; Murchison, et surtout George Harley, dont la toute récente monographie a fait quelque bruit, et dont nous aurons plus loin à apprécier les idées.
En France, et après les travaux déjà un peu anciens de Fauconneau - Dufresne, de Bouisson et les divers articles des encyclopédies médicales, notamment ceux de Villeneuve, de Ferrus, etc., nous devons mentionner spécialement Monneret non-seulement pour son article du Compendium , mais aussi pour ses travaux sur l’ictère essentiel, dit par lui hémorrhagique, le cancer du foie, etc. ; M. Gubler, auquel appartient l’honneur d’avoir édifié sur les ictères incomplets une théorie qui tiendra certainement sa place parmi les vérités acquises, à cause de ses fondements cliniques; M. Charcot, qui s’est particulièrement occupé des ictères graves ; les thèses de MM. Blachez et Genouville sur le même sujet; les travaux cliniques de MM. Vigla et Hérard, les longues et patientes recherches de notre excellent maître M. le Dr Cazalis, à la Salpêtrière, sur la cholélithiase chez les vieillards; les observations spéciales de MM. Blot, Depaul, sur Fictère des femmes enceintes et des nouveau-nés (les idées de ce dernier professeur résumées dans la récente thèse de M. le Dr Michel); enfin les savantes leçons de M. le professeur Sée, dont nous avons eu la bonne fortune de profiter, pas autant toutefois (nous le disons à regret) que nous l’eussions désiré.
N’oublions pas, en dernier lieu , les monographies spéciales de nos médecins de la marine et des colonies, parmi lesquelles il convient de mentionner particulièrement le traité de Haspel, celui de Cambay et de Dutrouleau.
Tel est le bilan de l’histoire, et quelque rapide et incomplète que soit cette esquisse, elle montre combien d’efforts ont été tentés pour arriver à la solution du problème pathog’énique dont il s'agit. La suite de ce travail fera mieux ressortir encore les persévérantes et ing’énieuses recherches poursuivies dans ces derniers temps. Certes ces recherches n’ont pas été stériles, et il est permis d’en dég’ag’er dès aujourd'hui des résultats acquis à la science, mais il n’en faut pas moins avouer que, sur les questions fondamentales, une solution définitive et capable de satisfaire les tendances positives de notre époque se fait encore attendre, et, ce qui est pire, il faut bien convenir, qu'avec la meilleure volonté, des nuages et des obscurcissements nouveaux ont été ajoutés à ceux qui existaient déjà.
L’état des choses, à cet égard, est tel que, quand on se" trouve, comme nous, aux prises avec ce sujet qu’il s’ag’it de traiter et autantque possible d’élucider, on éprouve un embarras d’autant plus grand et d’autant plus de difficultés, qu’on le pénètre davantage. On s’aperçoit, en effet, que, comme il arrive habituellement, en ces questions de théorie, les faits sont bientôt perdus de vue et sacrifiés à la doctrine qui tend à les asservir à son joug’ : cela est surtout vrai, ainsi que nous aurons plus d’une fois occasion de le
montrer, pour les théories pathog’éniques de l’ictère.
Aussi, dès le début de cette étude, avons-nous dû nous préoccuper particulièremeut de lui donner un point de départ et une base solides, afin que l’édifice, si imparfait qu’il pût être, ne lût pas. au moins, sans consistance.
Etablir une classification 'préalable sur les données que nous avons précisément à rechercher et à étudier nous a paru une méthode fautive ou au moins illogique, basée sur un à priori non légitimé. Une pareille classification, au contraire, ne doibelle pas être le corollaire, la conclusion de notre étude, au lieu d'en être le point de départ.
Où fallait-il, dès lors, chercher le point d’appui nécessaire à une discussion et à des recherches non stériles? Evidemment dans les données cliniques et anatomo-pathologiques , d’une part; de l'autre, dans les enseignements de la physiologie normale. C’est ce que nous avons fait.
Ainsi, le produit $e la sécrétion biliaire étant en cause, établir les conditions fonctionnelles normales, les usag*es de ce produitetsa composition, en tant que destiné à engendrer l’état morbide qui doit nous occuper; — puis énoncer les conditions pathologiques qui président à la détermination de l’ictère, soit comme phénomène purement symptomatique, soit comme entité morbide; — et après avoir fixé les caractères cliniques du phénomène en lui-même et ses diverses formes, rechercher et établir le mécanisme de sa formation le plus adaptable aux faits pathologiques, — tel est le plan qui nous a paru le mieux approprié à la tâche que nous avons à remplir.
Enfin, pour compléter autant que possible cette étude dans les limites de notre sujet, nous aurons, en outre, à étudier :
L’influence de la présence anomale de la bile ou de quelques-uns de ses éléments sur les tissus et les liquides avec lesquels ils demeurent en contact; — le mode pathogénique de cette influence et des états morbides concomitants;
Les altérations du liquide biliaire résorbé et le retentissement de ces altérations sur les tissus ou sur l'organisme en général;
Puis, en dernier lieu, nous aurons à tirer de cette étude les déductions nosologiques, physiologiques e t thérapeutiques qu’elle comporte.
IL Aperçu physiologique de la sécrétion biliaire.
Composition de la bile considérée spécialement dans ses
éléments colorants. — Recherche de ces derniers dans
î urine, etc., etc.
Quelles que soient les divergences qui, malgré des travaux récents considérables, persistent encore sur la structure intime du foie, la dualitéfonctionnelle de cet organe n’en est pas moins aujourd’hui parfaitement établie; il préside d’une part à la formation du glycose, de l’autre à la formation de la bile. C’est là une dérogation curieuse à ce qui se passe habituellement pour la fonction des autres organes glandulaires, qui reçoivent, formés d’avance dans le sang', les produits sur lesquels ils n’ont ensuite qu’à exercer une élaboration définitive; témoin 1 urée, — relativement à la sécrétion rénale. Si la connaissance de la
fonction glycogénique du foie, grâce aux travaux de notre illustre Claude Bernard et des auteurs qui l’ont suivi, est arrivée aujourd’hui à un haut degré de perfectionnement, il est loin d'en être de même de la fonction biliaire. Mais ce qui importe pour nous, c’est que sa réalité soit hors de doute ; les preuves abondent :
1° Preuves expérimentales , — Chez les grenouilles auxquelles on enlève le foie, on ne trouve dans le sang aucun des principes de la bile. Millier a le premier établi ce fait; Lehmann et Kunde l’ont constaté ensuite; puis Moleschott l’a mis hors de toute contestation à l’aide d’un procédé qui lui a permis de garder vivants les animaux privés de foie pendant deux ou trois semaines après l’opération. « Après ce Japs de temps assez considérable, dit ce physiologiste, j’ai examiné le sang, les muscles et l’urine de ces grenouilles sans y pouvoir trouver aucune trace de bile ni de sucre ; or, c’est un fait avéré en physiologie, qu’après l’extirpation des reins, l’urée s’accumule dans le sang. On devrait donc s’attendre à trouver les acides organiques et la matière colorante de la bile dans le sang ou dans le tissu d’animaux privés du foie pendant quinze à vingt et un jours, si le foie n’était pour ces substances qu’un appareil de filtration. Puisqu’il n’en est rien, j’en conclus que la bile est formée dans le foie... » (1).
(1) Voy. Cl. Bernard, Leçons de pliysiol. expérimentale, 1865, p. 508 ; et Comptes-rendus de l’Académie des sciences.
Ces exoériences sont très-difficiles à réaliser; les animaux, même les grenouilles, dont la résistance vitale est si tenace, ne survivent guère aux mutilations qu’entraîne l’extirpation du
2° Preuves fournies à la fois par ï expérimentation et l'analyse chimique . — Les principes caractéristiques de la bile n’existent, dans l’état physiologique, ni dans le sang* de la veine porte, ni dans le sang* de la circulation générale. L’opinion de Bamberger qui veut que de la bile existe formée à l’avance dans la veine-porte, parce qu’il a observé l’ictère coïncidant avec l’inflammation et l’oblitération de cette veine, ne peut se soutenir en face des résultats suivants :
M. Oré, après les tentatives infructueuses de MM. Béclard, Rüthe, Schiff, Chassaigne et autres, a réussi à supprimer peu à peu le cours du sang dans la veine porte par une lig’ature progressivement oblitérante , et à conserver l’animal vivant durant vingt-cinq jours. Or, la secrétion biliaire persiste en présentant sa quantité et sa qualité normales. Par contre, la ligature de l’artère hépatique, ou ce qui revient au même, du tronc cœliaque, chez les lapins, entraîne la suppression de cette secrétion (Küthe, Ivotmeier).
foie. Nous savons, <|u’à part ceux que nous avons déjà cités, plusieurs physiologistes, entre autres M. Yulpian, ont fait à cet égard, des essais infructueux.
Depuis que nous poursuivons ce travail, désireux de répéter nous-même ces expériences, nous avons eu recours, après quelques tâtonnements, à un procédé dont les résultats nous paraissent tres-encourageants : il consiste à opérer une ligature sur le hile du foie, de façon a produire tout d’abord une suspension complète dans le fonctionnement de cet organe, et ensuite un commencement de mortification qui permet bientôt son ablation sans que l’animal éprouve le trop violent contre-coup d’une opération immédiate et radicale. Malheureusement, nous prévoyons que le peu de temps dont nous avons à disposer ne nous
permettra pas de mettre opportunément à profit le résultat de
ces essais expérimentaux.