NOTIONS DE DÉFENSE DE L'ORGANISMEH
Par M. Charles Richet.
Notions générales : les défenses spéciales et les défenses passives,
La physiologie a été définie la science dt* la vio. Celle drfinition est irréprochable, mais elle n'est satisfaisante que si Ton a préalablement donné !a détinilîon même de la vie. Or c'est cela même qui est dîflicile. car la vie semble être un de ces phénomènes simples et irréductibles qui échappent à toutes définitions.
Beaucoup de savants, et des pins illustres, ont essayé de d(5finir la vie. Mais je ne tenterai pas de donner la liste ires longue de tout ee qui a été proposé. Ce serait une compilation peu intéressante. Aussi bien, de toutes lesdélinitions ilonnées, n'en retîendraî-je qu'une seule, celle de Bicmat, qui a dit que la vie est la résistance h la mort^
L r.e snot ries Ipt'ons prnfef*âLvtï au débiil de mon cours do physiologie de 189:^-181*4. On le» considère peut-être comme le compléuieut ulile des mémoires très techniques, conleuuB dîiiis ce volum* et les deux vidumes qïii f "recèdent.
2, Voir» ayr ipa défi nilion» de la vie. Clal^de Bernard, Phënomèms de la »ie, L I. fi. 2l-3i,
fOaNgtujns de défense.
Déiinilîan aasu rément bien imparfaîle, car il faudrait délerminer le sens du mot mort, luiiL aussi romplexe que le mot vie. Ce ifest donc que dr-placer le problème, sans le résoudre. Mais peu nous importe, puisque le mot vie et \o mot morlse comprennent d*eux-niemes.
Et alors, si nous disons que la vie est la résishmce à la mort, nous concevrons lïien IVusemble des fonetions de I*organisme. Nos organes et nos appareils sout disposés de tell*^ sorte qu'ils résistent aux moyens de destruction» aux dangers qui les entourent de tontes paris. Dire que la vie est la résistance à la morl, c'est diiT que nous, cires vivants, nous luttons sans cesse contre tout ce qui nous entoure.
Et, en effet, dans Fimmensité de la Nature, Findividu vivant so trouve isolé, perdu pour ainsi dire. Des forces maléricUes, infiniment pluspuissantesqueiui, tendent à Tanéanlir. D'autres individus vivants, en nombre colossal, de même espèce ou d'espîjce différente, font effort pour vivre à ses , dépens. Cbacun lui dispute la nourriture. La place au banquet de la vie est le prix d'une longue, et sanglante, et perpétuelle lutte, Partout des dangers, partout des ennemis. L'être vivant, au sein du vaste monde, n"a ni nu jtroteeteur ni un ami. Il ne peut compter que sur lui-même, et c'est [uesque un miracle qu'il ne soit pas anéanti tout de suite. Si donc il parvient à vivre, c'est parce qull est admirablement armé contre ses puissants et redoutables adversaires.
Ce sont ces armes que nous allons étudier.
A vrai dire, s'il falîait entrer dans les détails de la résistance à la mort, ce serait faire riiistoire de la physiologie tout entière. Or je ne veux entreprendre ici qu'une vue d'ensemble, un aperçu ^rf-oéral^ et je serai forcé de passer sous silence bien des faits intéressants, en mentionnant, par une simple indication, des phénomènes de première importance qu'il faudrait, pour bien faire, minutieusement étudier.
D'ailleurs, si intéressante que soit pareille étude au point
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(le vue de la physiologie même, elle est aussi essenlielle à la médecine. Je n'oublie pas quê je m'adresse ici à deséiudianlâ en mëdecine qui, toulen devant bien connaître la parlie scienliiitjue de la physiologie, s'intéressent surtout à ce qu'elle a de médical. Or, étudier les moyeûs de défense de lorgimisme, c'est faire de la médecine tout autanl que de la physiologie; ear !e traumatisme ou la maladie représentent précisément les ennemis qui vieunent assaillir 1 être vivant, et conlre lesquels il doit Être admirablement armé.
D'abord nous ferons une première classification. Nous diviserons les procédés de défense en procédés spéciaux^ particuliers à telle ou telle espèce animale, et en procédés ijénêraitx^ communs à tous les èfres.
Je n'ai pas besoin de dire que j'insisterai surtout sur les procédés généniux, universels, communs à Thomme et aux aniuiaox ; car T histoire des procédés de défense réservés spécialement il telle ou telle espèce animale, c'est de la zoologie plus que de la pliysiologie générale.
Néanmoins, je dois vous dire quelques mots de ces procédés de défense 5[>éciliqucs.
Considérez un instant par la pensée les inépuisables variations de forme que réalisent les êtres vivants. Taille, couleur, forme de la peau, des organes de locomolion, des appareils de préhension» de digestion, de sensibililé, tout est différent. Il semble que la Nature ait fait un immense effort pour aboutir, dans la confiî;unUioii des types divers, à cette prodigieuse variété, que dejuiis deux mille ans les savauts essaient de minutieusement décB^^-e sans pouvoir en atteindre la limite.
Tous les êtres, disséminés sur le globe lerrestre, grauds ou petils, mous ou durs, faibles ou forts, lents ou agiles, semblent passer leur vie, suivant la grande idée de Darwin, à lutter énergiquemeni les uns cuutre les autres.
Leur vie est une bataille incessante : les grands mangent
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les petits pour être à leur tour mangés par de plus grands; les forts écrasent les faibles pour être à leur tour écrasés par de plus forts.
Voyez, par exemple, ce qui se passe dans les eaux de la mer. Des infusoires presque invisibles font la nourriture de minuscules crustacés et mollusques, lesquels sont bien vile dévorés par les petits poissons; les petits poissons euxmêmes sont mangés par les gros, et ainsi de suite, comme si une même quantité de carbone engagée dans les combinaisons organiques qui constituent les tissus des êtres vivants, végétaux ou animaux, était répartie dans le corps des différents êtres pour revêtir, avec les formes changeantes de ces êtres, les apparences les plus diverses.
Il est même probable que la somme totale de ce carbone vivant, et par conséquent alimentaire, est à peu près la même, et que ce qui dillere à tel ou tel moment, c'est seulement la forme spéciale qu'elle a prise, appartenant à telle ou telle individualité.
On comprend alors très bien que dans cette compf'tition pour le carbone, afin de ne pas succomber [tout de suite (car un jour ou l'autre il faudra bien succomber), les armes doivent être proportionnées à Tintensité de la bataille et au nombre des combattants. Dans la lutte sans merci et sans trêve qui s'engage, seuls ceux qui sont le mieux armés peuvent se défendre.
Or Darwin a admirablement montré que les mieux armés subsistent seuls, livrant par Thérédité à leurs descendants des armes plus perfectionnées. Mais même ceux qui périssent ont encore des armes très puissantes, de sorte qu'il n y a pas d'exception à cette loi générale que tout être vivant possède d'admirables moyens de défense. 11 n'y a de différence que dans le degré même de la résistance, car, si par impossible quelque être apparaissait, dépourvu de toute défense, il serait bien vite anéanti, et son espèce n'aurait pas deux générations.
CHARLES RICHKT
En somme la variélé des formes iiue nous admirons chez les êtres animés n'est qu'une variélé dans lesmoyens de Ititle^ f't tout s'etichaîne dans la constitution d'un èive. Si, pour prendre un exemple entre mille, le homard irétail pas protégé par une carapace épaisse, il serait bien vite dévoré par les autres animaux marins: si le lièvre iHait lent à la course» il ne pourrait pas échapper à ses innombraMes ennemis. — Je ne veux pa*^ dire par là que la Nature a donné, de propos délibéré, des pieds agiles au lièvre, une enveloppe coriace au homard: je dis seulement que les pieds agiles du lièvre et l'enveloppe coriace du homard sont les conditions mêmes de leur existence, conditions siue f/mi non,
La variété des moyens de défense est aussi grande que la variélé des formes extérieures* et, je le répète, 8*îl fallait la passer eu revue, je passerais en revue tonte la zoologie ^
Mentionnons seulement quelques faits. — D'abord la vitesse de la course permet à beaucoup d'animaux d'échapper fi leurs assaillants. L'hirondelle, par exemple, a un vol tellement rapide qu'aucun oiseau de proie ne peut ratteindre, si bien que, connaissant leui* impuissance, les rapaces, grands on pelits, ne s'attatjuent jamais à rhiroudelle. Les animaux herbivores sont en général doués d'une extrême agilité : le lièvre, le cerf, la gazelle, etc. Ceux qui sont plus lents à la la course se dérobent a toute poursuite en se cachant, trouvant avec une étonnante industrie des gîtes dans lesquels ils s'abrilent» de manière à se dissimuler presque entièrement et à demeurer invisibles. D'autres êtres encore échappent par la forme de leur course. Le vol inégal des papillons leurpermet d*écbapper aux oiseaux qui ne peuvent suivre leurs capricieux détours. Les petits poissons, abrités sous une pierre, ne sortent du trou, où ils sont presque à Kabri, que pour se jeter sur leur proie, comme un éclair, et, après cette échappée,
1, \n\(^z ï*iir r(^ point: CuiNOT, tft Défeme de VorganLfmc^ \ voL în-12J8P2. et FftiîDEiiicQ, h LtttU pour rexisience, 1 vol. in* 12, 1883.
revenir à leur retraite. Si in<^me on essaie de les poursuivre dans cet asile qulls croient inviolable, ils ne consentent pas à en sortir, sachant par Tinstinct qu*ils sont ainsi dans un refuge presque sûr. Quand iin crahe s'est réfugié dans TanlVac* tuosité d'un roclier, il s'y établit solidement, et on le met en pièces plutôt que de I*en arracher. Le bernard-rermite, abrité dans sa coquille d'emprunt, y rentre compIMement an moindre bruit, et il y devient insaisissable, tant qu'on n'a pas brisé sa coquille. Rien n'est plus comique que de voir les efforts désespérés qu'il fait pour s'abriler dans un petit bout de columf^Ue, cherchant à réaliser le problème insoluble d'un contenant plus petit que le contenu.
Pour se mieux cacher, la plupart des êtres prennent une livrée extérieure analogue au milieu qui les entoure ; c'est ce qu'on appelle le miméiisme, qui donne à certaines chenilles, par exemple, rapparence de la branche d'arbre sur laquelle elles vivent ; les soles et les limandes, enfouies dans le sable, sont à peine discernables. C'est une loi de zoologie générale» que la livrée d'un être ressemble au milieu ambiant.
Puis ce sont d'autres appareils plus compliqués : la seiche, surprise par un ennemi, verse un flol d'encre qui la fait disparaître. La vipère, ta vive, le scorpion, Tabeille sécrètent des venins qui sont des poisons terribles, armes d'attaque autant qu*armes de défense, mais qui suffisent pour leur assurer dans la lutte une supériorité éclatante. Certains poissons dégagent des quantités d'électricité assez fortes pour terrasser un cheval.
Les instincts les plus variés sont aussi des moyens de défense. Le crabe qu'on a saisi par une patte a la curieuse propriété do briser, à l'aide d'une petite contraction musculaire^ la patte par laquelle on le tenait captif ; il parvient ainsi à 56 libérer» C'est le phénofnène de Vaui:otomif% sur lequel M. FREDERieo a fait de curieuses expériences. Beaucoup d'araignées et de coléoptères, étant surpris par uu ennemi, se transforment tout d'un coup en un être absolument immobile,
éU
CHARLES iticilirr.
simulant parfaite nient la morL Tous les animaux pourvus d'une coquille s abritent dans la coquille au moment du danger; la patelle, pour \\o\i qu'on la louche, adhère au rocher avec tant de force qu*il faut un instrument tranchant pour Ten séparer.
Parlerai-je d'autres instincts dont le but est plus obscur encore : des changements de coloration du caméléon, sous l'induenco de la moindre «'xcitation sensible ; du cri retentissant que poussent certains animaux quand ils j^ont surpris; de l'odeur nauséabonde que dégagent certains ^tres au moment de Tattaque ; des instincts compliqués des fourmis et des abeilles; des animaux migrateurs, des pigeons voyageurs? Tous ces étranges phénomLrnes sont les moyens do défense que la Nature met au service des formes vivantes.
Mais ici nous ne pouvons nous étendre sur ces faits de physiologie spéciale* Certes, leur étude est pleine d'attrait, et c*esl par l'expérimentation qu'on résoudra les problèmes qui se posent, en faisant de la zooioffie expérimentale^ sui^ vaut Texpression de mon illustre maître, M, de Lacaze- Dltuiers. Cependant nous n'insisterons pas davantage, «t nous arriverons tnut de suite à la physiologie générale qui sera plus intéressante pour vous, parce rjue^ étant de la physiologie générale^ c*est aussi de la physiologie humaine, avec ses applications immédiates à Tart de guérir.
En passant «m revue les armes naturelles dont nous sommes dotés, nous serons conduits parfois à chercher une raison d'être et pour ainsi dire une cause finale à tous nos appareils anatomiques. Oui, je suis convaincu qu'il y a une cause finale à toute la structure aualoniique et à la fonction physiologique Je nos organes, et je TafCrme hardiment ; car je nr crains jamais tFaller jusqu'au bout de ma pensée. Non pas que je veuille prétendre qu'il y ail eu quelque part une intelligence suprême décidant la création de telle ou telle forme anatomique pour remédier à tel ou tel danger ; mais
je suis pourtant forcé de reconnaître que, quand un danger existe, la fonction protectrice apparaît. Chaque fois qu'on découvre un nouveau péril, précédemment inconnu, on découvre, peu de temps après, que la Nature avait pourvu à la défense en y adaptant certaines formes et certaines fonctions. Par exemple, M. Pasteur nous montre que le parasitisme est le plus grand danger qui menace les êtres vivants : eh bien ! l'on découvre que les humeurs des êtres vivants ont des propriétés parasiticides.
Plus on approfondit la physiologie, plus on trouve que tout a un but ; et, quand j'entends dire que tel organe, comme la rate, est inutile, je conclus qu'on se trompe. Elle n'est pas inutile ; c'est tout simplement qu'on ignore son rôle.
Si nous existons et si nous avons pu nous défendre, c'est parce que nous avions des organes adaptés à cette défense. En outre, si quelque part un organe était inutile, comme il ne fonctionnerait pas, il serait certainement atrophié en peu de temps. Par conséquent sa présence suppose Texercice continu de sa fonction.
Ce n'est pas la théorie des causes finales qui explique cette adaptation de l^^tre à la vie, c'est la théorie de la sélection naturelle. Nuls organes inutiles : nulles fonctions nécessaires qui ne trouvent un organe pour l'exécuter.
D'ailleurs, en attribuant aux différentes parties du corps une fonction bien déterminée, je ne fais que suivre l'exemple du plus grand des physiologistes, le créateur de notre science. C'est CiALiEN qui, il y a dix-sept siècles, a définitivement constitué la physiologie sur les bases inébranlables de l'observation anatomique et de l'expérimentation. Parmi les savants de l'antiquité, la part n'est pas égale entre les trois grands maîtres : Hippocrate, Aristote et Galien. Hippocrate reste le maître de la médecine, par ses incomparables observations cliniques; Aristote a observé avec une perspicacité et une patience étonnantes les formes des animaux, et classé leurs
variétés. IIippocrate est médecin ; Ahistote est zoologiste. Mais leur physiologie à tous doux est grossière, tandis que Galien a fait vraiment certaines grandes découvertes que le lemps n'a pas modiliées, car elles ont l'expérience pourpoint de départ.
JCh bien î Galiex, dans son admirable livre sur Tulilîté des parties, passe en revue les organes du corps humain^ et il trouve à cbacun d'eux une raison d'être, expliquant pourquoi ils ont telle ou telle disposition, plutôt que telle ou telle autre. Assurément il lui arrive parfois de faire fausse route, et de pousser ses explications jus*|u*à des exagérations enfantines et ridicules. Mais le principe directeur qui rinspire est incontestablement vrai, et nous sommes profondément convaincus de cette grande idée, qui nous guidera comme elle Ta guidé: « Toute disposition auatomîque a un but, et à chaque nécessité de t^organisme sont attribués un organe et une fonction. »
Je reviens aux procédés de défense de Torganisme ; et tout d'abord je ferai une distinction entre les procédés actifs et les procédés pwis t'f s de défense. Los [irocédés passifs de défense, c*est la disposition analomiquo de nos tissus et de nos organes, tandis que les procédés actifs, c'est la mise en jeu de ces organes et de ces tissus.
Pour les résistances passives, il n'y a, à vrai dire, qu'un seul organe, mais d'une efficacité admirable avec ses infinies variétés : c*est le tégument externe.
Voyons, en eiïet, quel les sont, piuir Forgantsme. les agressions possibles. C'est une classification que nous aurons souvent Tuccasion de reproduire*
V La température extérieure ;
2° Le traumatisme ;
3^ Les parasites ;
4" Les poisons.
Tels sont les ennemis dont il faut se garantir. Nous allons voir que le plus souvent la peau, par sa résistance passive, par ce qu'on appelle ses propriétés de tissu, est admirablement disposée pour nous prolé^^er contre tous nos ennemis, quels qu'ils soieul.
D*abord, contre la température extérieure, le froid ou le ehaud, la peau est un merveilleux appareil de prolectîou. Surtout quand elle est garnie, comme chez la plupart des animaux à sanjç chaud, d'une fourrure épaisse, elli^ s'oppose au rayonnement avec une eflicacité telle que nous n'avons pas encore pu trouver pour nous garantir contre le froitl tie meilleurs vêtements que les fourrures des animaux. Si l'on vient à raser celte toison» on finit par faire mourir les petits animaux ainsi rasés; ils meurent de froid, car on a remplacé leur excellente protection par une peau nue qui protège encore sans doute, mais d\ine manière inefficace. J'ai constaté que des lapins rasés, quoique mangeant avec beaucoup plus de voracité que les autres, ont une température inférieure de plusieurs dixièmes de degré à leur température normale, et que, malgré une alimentation plus abondante, ils maigrissent et lînissent par succomber.
Les oiseaux, dont la tenipéralure propre est de 2'*,5 plus élevée que celle des mammifères, ont un tégument recouvert de plumes, lesquelles sont encore im plus mauvais conducteur que les poils, et par conséquent les garantissent très puissamment contre le froid. On voit en hiver de tout petits oiseaux, ne pesant pas 15 grammes, résister à des températures de — 5*" et — lo"*. Certes, ils produisent alors beaucoup d'actions chimiques et par conséquent dégagent beaucoup de chaleur ; mais cela ne suffirait pas pour les protéger contre le refroidissement, si en môme temps ils ne possédaient une excellente enveloppe de plumes qui empêche le rayouuemenU Aussi voit-on les oiseaux apporter le plus grand soin à maintenir en bon état leur plumage. Même en hiver ils se baignent
CHARLES ai Cil ET.
encore, el ils ne le font que dans des eaux très propres^ pour que leurs plumes ne soientpas collées entre elles et souillées. L'intégrité du tégument est pour eux une question de vie ou de mort.
Les animaux appartenant à des espèces très voisines ont la peau recouverte ou non de fourrure, selon qu'ils sont dans les pays chauds ou les pays froids. Les chameaux et les dra-madaires qui vivent à l'état sauvage dan^ les montagnes du Thibet ont, ctr comme hiver, des poils îibondauls.
Les mammif<'^res et oiseaux qui vivent dans Teau sont exposés à un refroidissement plus actif que daus l'air; mais alors des appareils annexes de la peau les prnLèf;enl contre le refroidissement. Pour les mammifères, c'est une épaisse couche de j^raisse sous-cutant^c, rjui forme pour ainsi dire uïie seconde enveloppe concentrique à la première : les phoques, les cétacés et antres mammifères marins nous fournissent de bons exemples de cette enveloppe graisseuse, qui renforce la résistance de la peau à la conduction calorique. Quant aux oiseaux, c'est par une légère înibibitîon de graisse à la surface des plumes qu*est empêché le contact direct de, reanavec le tégument. Vous ave/ vu sans doute des canards lisser leurs plumes ; ils vont chercher sur la croupe une petite quantité de graisse dont ils tapissent, avec le bec, leur plumage» et ainsi leurs plumes ne sont jamais mouillées.
Bien évidemment cette défense contre la température par la résistance de la peau n'a déraison d'être que pour les animaux dits a sang chaud, qui doivent garder une température constante ; car, pour les animaux à sang froid, la température peutres.ter la même que celle du milieu ambiant.
Ainsi, grâce à cette enveloppe qui empêche la radiation, les opérations chimiques des animaux a température constante peuvent s efîectuer sans être sensiblement perturbées par les variations thermiques du milieu extérieur. Nous verrons, en étudiant les procédés actifs de la défense, qu'il se passe dans la peau, suivant la température extérieure, des
modifications fonctionnelles constituant une défense plus énergique ; mais le plus souvent la peau, garnie de poils et de plumes, est, par son rôle passif, un protecteur suffisant.
La peau n*est pas un moins bon protecteur contre le traumatisme. Même chez l'homme, dont le tégument est pourtant plus imparfait que celui de tous les autres êtres, elle est à la fois élastique et résistante, assez résistante pour que, dans les traumatismes graves, les organes sous-jacents soient souvent complètement broyés et dilacérés, alors que la peau est intacte ou à peu pr^s.
On a jadis discuté la question de savoir si le vent du boulet pouvait faire mourir ; en réalité le vent du boulet, c'est simplement la déchirure des organes internes, alors que la peau a conservé les apparences de l'intégrité. Elle a résisté, tandis que le foie, ou les poumons, ou les intestins, ont été détruits par le choc.
Le plus souvent, chez les animaux, la peau, par son épaisseur, offre une admirable défense : le cuir de l'éléphant, de l'hippopotame, du crocodile, ne se laisse pas traverser, même par les balles ordinaires des fusils les plus perfectionnés ; il faut des balles explosibles pour entamer cette robuste cuirasse.
Les poils et les plumes ne servent pas seulement à conserver la chaleur, ils s'opposent aussi aux traumatismes ; la crinière du lion est assez épaisse pour résister aux morsures et aux coups de sabre, et tous les chasseurs savent que, lorsqu'un assez gros oiseau a les ailes repliées, il faut, pour le tuer, employer du plomb d'assez fort calibre.
Les poissons, les crustacés, les coléoptères ont tous une enveloppe très résistante ; et, d'autre part, la plupart des animaux dont le tégument est mou ont une coquille qui les protège contre les agressions, aussi bien que pourrait le faire le tégument lui-m^me.
Certes, il y a des exceptions. Par exemple les batraciens,
CHARLES BICHET.
If^s araignées, les vers ont un tégument très délicat* de sorte que, pour échapper aux dangers^ ils doivent trouver d'autres moyens de défense. Mais la fragilité du légumonl c^utané doit L^ti'o regardée comme une vraie anomalie ; car, dans presque toute la série des êtres, c'est une loi générale que la peau résiste merveilleusement aux blessures et aux traumatismes.
Une autre défense curieuse de la peau, c'est la résistance au traumatisme électrique. La peau conduit tr*^s mal Télectricilé ; ce qui permet d'abord aux phénomènes électriques de l'organisme de ne pas dilluser au Heliors, et ensuite aux variations électriques de Tatmosphère de ne pas s*exercer facilement sur nos tissus. Cette résistance de la peau à réleelricilé est dix mille ou trente mille fois plus gi'ande que celle de tout autre ori^^ine. Quand ou mesure la résistance du corps à un courant électrique, dans la pratique on néglige la résistance intérieure des organes, et on ne tient compte que de celle de la peau.
La protection de la peau contre les microbes est absolument efficace. Si nous supposons une peau intacte, dont Tépiderme n'aura pas été entamé, jamais un parasite microbien quelconque ne pourra y pénétrer ; tout au plus certains Acariens, munis de griffes et d'appareils puissants de pénétration et de fixation, pouriunt-ihs Tenlamer. Mais c'est là un véritable traumatisme, comparable à la morsure d'un chien ou d'un insecte. Or, contre les microbes, bien autrement nombreux et redoutables que les Acariens, la peau est une enveloppe parfaitement adaptée, qui suffit à empêcher toute invasion hostile. Nous manions sans danger, tjuand la peau est intacte, des liquides oii fourmillent les plus terribles microbes*
Contre les poisons chimiques, la protection do la peau est également efficace. On parle toujours dans les livres classiques de Tabsorption des poisons parla peau, mais c'est une
expression hum défectueuse, el j'ai me mieux vous parler de la non-absorptioii par la peau. Et, en effet, rabsorpLion, sî elle existe, est insignifiante.
Pour les substances gazeuses» elle est assurément très faibte, quoique appréciable. A vrai dire, le plus souvent les dangereux poisons ne sont pas les gaz, mais bien les substances liquides ou solides, pour lesquelles rabsorption par la peau est absolument négligeable. On peut mettre dans un bain mille fois plus de strychnine, d*arsenie on de mercure qu'il n'en faudrait pour luer di\ personnes : eb bien ! après une heure de bain, on n'est pas sûr qu'il ait passé mi^me une trace tj*arsenic, de strychnine ou de mercure. Encore faudrait-il s*assurer que, si quelques parcelles de ces poisons ont p^'inélré, ce nest ni par une mufjueuse, ni par une excoriation quelconque. En fait la peau n'absorbe pas, el on peut toucher les substances les plus vénéneuses sans en jamais être incommodé.
Mrme aux substances caustiques, le tégument résiste énergiquement. Voyez le temps qu'il faut pour que la potasse d'un cautère détermine une eschare. t>n peut sans inconvénient tremper sa main dans Tacide sulfurique pur, comme je Tai fait m«Tintcs fois pour certaines expériences, à condition bien entendu de ne pas la laiss(M' trop longtemps. Tout autre tissu organique eût été profondément altéré; mais la peau, munie de son épiderme épais, a vaillamment résisté.
La couche tégumentaire des crustacés et de certains insectes est formée en majeure partie d'une substance que les réactifs chimiques les plus énergiques ne peuvent attaquer et dissoudre : cest la chitine, proche parente de la ceU lulose, et plus résistante encore aux réactions chimiques que la cellulose.
A^égétaux ou animaux sont les uns et les autres défendus contre les poisons et les caustiques par une cuirasse difficile à entamer : cellulose pour les plantes^ chitine pour les ani*maux, toutes deux d'une stabilité chimique exceptionnelle.
CHAHLES RICHET.
Ainsi, qu'il s'agisse de la température, des traumatismes, des microbes ou des poisons, nous voyons que la peau est une enveloppe admirablemeul organisée, et qui permet à l'être d accomplir son évolulion sans ètro dérangé par Jes perturbations extérieures.
Quelques mots encore, afin de finir iliistoîro des dé^ fenses passives do Torganisrae, sur rinfluence de la situation anatomique des ptirlies. il est de fait que les organes les plus importants sont aussi les mieux protégés* La moelle épinière, qui est vraiment le centre de Torganisme entier, esl logée dans une cavité aux parois extrêmement solides, recouvertes elles-mêmes d^une épaisse couche musculaire. Le cerveau est dans le crâne, dont la solidité est incomparable. L*œil est protégé, non seulement par Tappareil osseux des orbites et de Tos mulaire, mais encore par une série de protecteurs mobiles : les sourcils, les paupières, les cils. Les organes moins bien défendus échappent par leur mobilité même; les testicules dans le scrotum, les artères dans leur gaiue, échappent facilement aux plaies. Surtout l'inlestiii, dans l^abdomen, ne se laisse pas facilement traverser : il est presque impossible, à travers la paroi abdominule, de traverser avec une aiguille de Fbavaz l'intestin d*uu lapin ; car il fuit sous Faiguille par sa mobilité et son élasticité.
Aux membres, ce soûl les parties les plus importantes qui sont placées le plus prolondémeiit. Ainsi, les artères sont plus profondément situées que les veines, comme si la Nature avait reconnu que la blessure d'une artère est plus gi*avc que la blessure d*une veine.
Tous ces faits vous permettront maintenant de miuprendre comment peut persister, en dépit des variations violentes du milieu et des hostilités de toutes sortes, Tètat normal d'un être. Il y a des tissus» des humeurs qui se trouvent dans un certain état rhiniique, tlierniique, électrique. Eh bienl il no faut pas que cet état soit bouleversé par une
agression brutale. Que le bruit extérieur parvienne jusqu'à Torganismes soit, mais sans violence. En un mot il faut que Têtre, tout en étant averti de ce qui se passe au dehors, ne soit pas perverti. Or, grâce aux dispositions anatomiques de ses organes, il est à la fois sensible et inaccessible, et peut, en restant dans le même état thermique, chimique et électrique, exécuter en paix sa fonction.
• C'est là le rôle anatomique de, nos tissus, ce qut)n peut appeler la défense passive de Torganisme. Mais, à côté de cette défense passive, il y a une défense aciice qui met en jeu les appareils, et qui nécessite une réaction.
Si on effet l'organisme était fermé à toutes les excitations du dehors, sa défense serait localisée et impuissante. Donc, tout en étant soustrait aux causes de trouble, il doit les connaître pour ne pas laisser le danger grandir de manière à devenir irrémédiable. Puis, une fois que le danger est connu, il faut que tout l'organisme se mette en état do lutte, et prépare éncrgiquement une guerre défensive efficace. Pur conséquent, il faut que les différentes cellules éparses, dont Tensemble constitue un être vivant, puissent toutes concourir à la défense commune.
Voilà le rôle du système nerveux.
Pour faire comprendre en quelques mois quelle est la fonction principale du système nerveux, il suffira d'une description schématique très simple.
Supposons d'abord une cellule isolée. Toute excitation de cette cellule va mettre en jeu son irritabilité, c'est-à-dire qu'elle va répondre à l'excitation par une réaction quelconque, chimique ou motrice. Si nous supposons plusieurs cellules juxtaposées les unes aux autres, A, B, C, D, mais non réunies, l'ébranlement de la cellule A ne se communi(|uera pas aux cellules voisines, et Tirritation de A restera localisée à A. Mais si, au contraire, le protoplasma de ces différentes
CHAULES UrCHET*
cellules est réuni par de fins filamentsde manière à do former en rimaillé qu'un protoplasma unique rt^partï entre dîlTérenles
cellules, r*"lu'i^nlemonl de !a cellule A se communiquera de proche en proche aux cellules voisines B, C, D, et ainsi de suite.
Or, dans l'organisme» les cellules ne sont pas seulement juxtaposées; elles sont unies les unes aux autres par les fins prolongements de leur protoplasma. Ou plutôt le systîîme nerveux lout entier» nerfs et centres nerveux, est constitué par un immense naseau protnplasniique, qui s étend partout, du centre à la périphérie et de la périphérie au centre.
A mesure que Ton remonte la série des êtres, on voit ce système qui devient (te plus en plus parfail; et la division du travail s'élablit. 11 se fait dans ces cellules, capables de vibrer sous rinlluence de l'excitation, une dilTéreneiation telle que certaines cellules resiertt conductrices, tandis (jue d'autres peuvent i-en forcer et emmagasiner Texcitatinn. Il va alors des cellules pureraenl conductrices (nerfs périphériques) et des cellules dites centrales qui emmagasinent tj'ansforment et amplifient Texcilation transmise par les cellules conductrices.
En fin de compte, nous pouvons concevoir le système nerveux comme cunstitué par d(*s cellules qui vont au centre (conducteurs centripètes), des cellules centrales (centres nerveux) et des cellules qui partent des c(Milres (conducteurs cenlrifuges;!,
Grûce à ce mécanisme, tonte excitation qui frappe un nerf seosible cenlripète va faire vibrer Tappareil central, letjuid à son tour va Iransmeltre son excitation a toutes les cellules lie la péripliérie, f^'est ce que j'ai proposé d'indiquer, sous une forme un peu aphoristique peut-être, mais qui cependant me parait assez exacte:
C/tr retiulp reteniii sur tontes tes autres, et toutes /es autres retentissent sut: elle.
Cette relation que le système nerveux établit entre les parties les plus éloiî^mées de Forganisme se dissocie par la
mort. Quand les cellules nerveuses périssent, — et elles périssent dès que la circulation est arrêtée, — tout le consensus qui fait Tunité de Torganisme est immédiatement aboli, et rindividualité de chaque cellule reparaît tout entière. Alors chaque cellule, plus ou moins vivace, plus ou moins fragile, subit les conséquences de la privation d'oxygène, et finit par périr, mais à son heure et suivant ses moyens. De là cet autre axiome, dû à M. Engelmann :
Les cellules de C organisme vivent ensemble et meurent séparértient.
C'est en cela que consiste essentiellement la fonction du système nerveux. Il est un appareil de gc^néralisation, qui groupe dans un effort commun la fonction des organites cellulaires isolés. Sans système nerveux il y a des cellules; il n'y a pas d'individu. Ce qui fait l'individu, c'est cette centralisation, cette association par lesquelles les efforts sont combinés, et l'entente établie dans la mise enjeu des divers appareils.
On appelle acte réflexe ce phénomène fondamental, par lequel une excitation portée en un point quelconque de la périphérie se généralise et se transmet à toutes les parties de l'organisme.
La défense active de l'être ne s'explique que par ce mécanisme réflexe, qui comprend deux termes. D'abord c'est le réflexe simple du à la vibration de la moelle épinière et du bulbe, laquelle se transmet aux nerfs moteurs partant de la moelle et du bulbe. C'est le premier étage pour ainsi dire, ou la première étape de la transmission. La seconde étape est une transmission d'ordre supérieur : l'excitation sensible remonte jusqu'au cerveau, et là fait vibrer un autre appareil, plus compliqué et plus parfait que la moelle. Alors l'excitation sensible, au lieu de provoquer seulement un mouvement, provoque aussi un phénomène de conscience. C'est le second étage de l'action réflexe.
Ainsi il y a une première réflexion qui est la réflexion
CHARLES HICMËT.
raédulliiire, iaconsciente, dëterniinanl un ou plusieurs mouvements; ci une seconde réflexion, qui est la rétlexion c<5r6brale, consciente, délerminant à la fois une perception et des mouvpnienU,
En somme, ces deux appareils, sysième rédexe médullaire, système réJIexe cérébral, sont les appareils de défense de TorgcUiisme, (irâce à eux, toute force extérieure ébranlant une réf^ioo quelconque de notre surface senj^ihle va |jn>vuquer uni* réaction réllcxe qui est une réaction pi'*»tectrice.