I. — A LA CAMPAGNE
Nous allons exposer les coutumes du paysan tourangeau sans distinction de pays à vin blanc ou de pays à vin rouge. Les différences très nettes que l’on constate chez les buveurs de ces deux oppositions sont surtout traduisibles dans le domaine pathologique. L'occasion qui fait boire, la quantité que boit le campagnard demeurent partout la même.
Le paysan est le type presque pur du buveur de vin quotidien. Il est rare de rencontrer l’élément panaché. On ne le trouve que dans les petites villes où l’homme commence à perdre de vue la campagne pour s’enraciner dans les rues bordées de cafés. Le paysan, même dans son café de village boit du vin. Le paysan qui vient pour affaires en ville, nous le verrons tout à l’heure en parlant de Tours, boit du vin.
Celui qui cultive la terre, fermier ou ouvrier agricole a une grande idée préconçue : Il doit boire pour soutenir son labeur. Plus il travaille, plus il boit. IT boit le vin de la région : en pays de vin blanc (Richelieu) il boit le vin blanc. En pays de rouge (Chinon) le « Berton ».
Prenons l’exemple d’une région que nous avons plus particulièrement étudiée : la région nord-ouest de l’Indre-et-Loire (Région de vin blanc).
Le Docteur Guigner de Reugny aux questions que nous lui posions sur les mœurs de ses buveurs nous répondait : « Le vin dans ma région est outil de travail. Dans les rares endroits purement agricoles de mon secteur où le vin doit être acheté, la production étant inférieure à la consommation, on voit parfois le pichet de cidre (de prix moindre) voisiner sur la table avec la bouteille de vin, mais c’est l’exception.
Je crois pouvoir dire que dans la région de Reu-
gny, Vernou, Vouvray, Neuillé-le-Lierre, etc., 6 hommes sur 10 boivent de façon immodérée. Que boivent-ils ? Du vin blanc surtout. D'ailleurs lorsqu'on leur défend de boire ils comprennent du vin blanc et acceptent le rouge à table.
Voici par exemple un menu pour un homme normal par une journée d’été. Le matin au petit déjeuner une bouteille de vin blanc. La goutte dans le café. Entre ce repas et celui de onze heures il en boit une seconde. Au repas de onze heures une bouteille de vin rouge. Entre ce repas et 4 heures troisième bouteille de vin blanc. À 4 heures deuxième de vin rouge. Enfin une quatrième de vin blanc prépare au repas du soir qui voit la bouteille de vin rouge remplie pour la troisième fois se vider sur le morceau de fromage ».
I faut remarquer que la bouteille dont il s’agit n’est pas le litre cher à l’ouvrier qui part au chantier. C'est la bouteille de soixante-quinze centilitres. Nous avons donc atteint pour la journée un total de plus de 5 litres. Ce vin ayant en moyenne huit degrés d’alcool c'est donc 400 grammes d'alcool pur qu ’absorbent six paysans sur dix dans cette région d’Indre-et-Loire. Cette quantité est la movenne du travailleur des champs. Bien sûr elle baisse quand on prend la moyenne sur l’ensemble de la population, mais c’est à notre avis une erreur de considérer la consommation totale d’une part, d'autre part le nombre d'individus vivant dans un pays et opérer une simple division. Nous donnerions une piètre idée du tourangeau raisonnable, des enfants à l'allaitement, des vieillards au régime et nous fausserions par des chiffres i injurieux pour eux, l’étonnante capacité du grand buveur tiré à de si nombreux exemplaires.
Ce chiffre n’est d’ailleurs pas spécial à la région de Reugny. Près de Loches, le Docteur Bremier de cette ville confirmant nos observations nous dit que le travailleur agricole boit en moyenne quatre à six litres par Jour.
Ceite dose quotidienne, normale pour l’homme de vingt à cinquante ans qui mène la rude vie des champs
(et pour d’autres hélas qui l’ont menée ou qui la voient mener) ne semble pas extraordinaire. Néanmoins il reste chez lui une certaine pudeur et venez-vous à le consulter pour une raison ou pour une autre, à la demande que vous lui faites sur sa capacité il prend un air confus et vous répond : « Docteur je bois comme tout le monde »: Sa femme opine du bonnet et de la voix, vous partez et il pourra vous arriver comme il nous est arrivé de recevoir deux jours après la visite d’un voisin qui pour soulager sa conscience vous dira qu'après votre départ le malade et lui sont descendus à la cave où l’on a ouvert une bouteille par nouveau visiteur pour finalement, porter le soir dans son lit, votre égrotant dans un état de transpiration salutaire et de divagation très extra-thérapeutique.
Telle est l'influence de la profession sur le buveur. La saison a aussi son importance.
L'hiver il y a une période de sous-consommation de vin. Par contre, il existe peut-être une augmentation dans l'absorption d'alcool. Le rhum et le marc sont à la campagne, nul ne l’ignore, de puissants préventifs contre les maladies de poitrine. Du grog chaud au petit verre on joue du litre de Negrita suivant une charmante expression.
Le paysan tourangeau, avenant, souriant, a toujours pour le visiteur ordinaire un fût en perce, pour le visiteur de marque une bonne bouteille. Le médecin est rangé dans cette dernière catégorie et dans huit fermes sur dix la visite se terminerait devant des verres pleins de vin blanc ou rouge suivant la région si l’on se trouve en été, devant un tue-grippe de rhum si c’est l'hiver. Quant aux accoucheurs ils voient la famille en liesse du grand-père au petit cousin du trentième degré commencer des libations qui ne cessent guère avant que le « petit » n'ait atteint vingt-quatre heures.
Au printemps les moissons, l’été les battages, à l’automne les vendanges provoquent une recrudescence de consommation.
Souvent l’ouvrier agricole loué pour un mois voit porté sur son contrat le nombre de litres qui lui sera
alloué. Les familles des vendangeurs en remportent dans un petit tonneau, mais la majorité tient à prouver qu’elle n’a demandé que sa suffisance.
L'alimentation influence le buveur. Les buveurs, les grands buveurs ont pour nourriture de base des mets assez relevés, forts, assoiffants. Ils mangent d’épais ragoûts, de la charcuterie. On tue le porc dans une ferme et toute la maison vit dessus pendant un laps de temps plus ou moins long. C’est l’andouillette, le boudin, le jambon. N'oublions pas que dans beaucoup de villages le boucher est mal achalandé s'il y en a un. Il y a presque dans chaque village un charcutier. Il y a beaucoup moins de bouchers.
A la saison on mange du gibier, des fromages forts. On consomme beaucoup de conserves. Et cette alimentation forte, épaisse, pousse le paysan à boire.
La visite de ses caves, véritables curiosités naturelles chez les troglodytes de Rochecorbon ou de Chenonceaux, rituelle et recherchée aide encore l'alcoolisme. On soutire au tonneau, on compare, en mangeant une part de galette broyée et dans la fraîcheur des souterrains on se rafraîchit à qui mieux mieux.
L’alcoolisme familial est néanmoins une rareté dans notre région. On boit entre hommes, au travail, en affaires, en visite, à table. Mais il n’existe, pour ainsi dire, pas de maison où la manie de l’alcool existe confidentiellement pour ainsi dire. Non pas que l’homme seul soit pêcheur certes, car il existe une proportion relativement élevée de femmes abusant des boissons alcooliques. La quantité qu’elles absorbent est moindre que la moyenne : trois à quatre litres. Elles subissent l'influence de leur profession : laveuses, tâcheronnes, domestiques. Le Docteur M... de Joué-les-Tours, avait pour cuisinière une robuste femme de campagne qui fit la réponse suivante à sa maîtresse étonnée de la voir trop boire : « Mais Madame, je me surveille pourtant, je ne bois que trois litres ! »
La guerre à joué son rôle aussi dans le net développement de l’usage du vin chez la femme. « La fermière qui fit face pendant ce temps à une besogne écra-
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sante et qui depuis lors, les servantes se raréfiant, assume un travail encore trop fatigant, s’est mise elle aussi au régime du vin et du vin pur. Il faut bien, comme son mari, qu'elle se fortifie, » écrivait le Docteur Bosc (!).
Au moment. des vendanges, la femme se met au diapason de l’homme, et ce ne sont plus que bouteilles qui circulent entre les pañiers de raisins.
L'âge ne joue pas un rôle important dans l’histoire du buveur tourangeau. L'enfant supporte une hérédité alcoolique. Mais il n’est pas poussé à boire comme en certaines régions. Nous avons bien vu une fermière de Courcoué près de Richelieu, Mme. M..., donner chaque jour à midi, une cuillerée de marc à son bébé de quatre mois pour tuer le ver, nous avons bien dans une observation relatée plus loin, tracé l’histoire d’une petite fille alcoolique ; il n'en demeure pas moins vrai, que l'enfant à la campagne ne présente pas, chez nous, le tableau désastreux que tracent les médecins en d’autres régions.
Le vieillard, lui, s’il buvait beaucoup, continue jusqu'au jour où pour une raison de santé sérieuse, qui l’effraie, on lui supprime son abondante boisson. Le Tourangeau continue sur sa lancée et l’inactivité ne l’entraîne pas comme nos rentiers citadins devant des guéridons seulement entrevus naguère et où ils s’assoient du jour où ils rentrent dans le rang matin et soir devant d’étranges boissons. Mais il est certain, que le nombre des grands vieillards a diminué de façon sensible dans notre département. Les hommes de 80 ans ne sont plus les hommes superbes d'autrefois. On en trouve parfois, mais ils ne nous font pas honneur, et nous pouvons nous appliquer cette phrase de Charles Maurras : « Nous n'avons plus de grands vieillards qui soient dignes du sceptre et le monde con-
(1) On sait quel rôle jouent en médecine journalière les fortifiants et les remontants : « Tous les médicaments affaiblissent, il n'y a que les fortifiants qui fortifient » d’après la mémorable parole du Dr Ss.