‹ Physionomie Actuelle de l'Alcoolisme en TouraineChapitre 19 sur 29 · AS · texte numérisé non relu

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temporain ne laisse voir sur le haut lieu où devraient se tenir ces personnes supérieures, qu'un mélancolique désert ».

Certains événements donnent une occasion nouvelle de boire au paysan. Au jeune c’est le bal hebdomadaire, mais comme sa bourse est mal garnie, il se rabat surtout sur la bière. La consommation de vin représente à peine le dixième de la consommation totale ces soirs-là, d’après les comptes rendus faits à nous par des aubergistes de campagne.

Pour l'électeur, la campagne électorale est la période bénie. Chaque concurrent paie sa tournée, parle au cabaret de ses idées, de son désir de sauver a campagne. On l'écoute poliment et on entend ensuite certains solides gosiers déclarer qu'il faut un ballottage pour compléter la dose.

Les fêtes régionales, les sociétés aident à la diffusion de l’alcoolisme en ne sachant rien faire sans bouteilles. M. B..., châtelain de Saint-S., donnait chaque année une fête au nom de la société sportive. Pendant vingtquatre heures, tout ce qui se buvait dans les cafés du village, était mis à son compte.

Enfin, nous reparlerons du camp du Ruchard, où pendant une période de réservistes presque exclusivement tourangeaux, nous avons été médecin auxiliaire. Deux fois par jour, regagnant notre chambre située en face de la cantine, nous traversions 800 hommes assis par terre, munis chacun (cela se passait après le déjeuner et le diner) d'un litre de vin. Chaque matin, d’Azay-le-Rideau, venait un marchand de vin Amanantt 2,500 litres de vin, pitance quotidienne vendue aux soldats par le seul cantinier ; ce qui n'empêchait pas les cafés de Villaines, situés à quatre kilomètres, de ne pas désemplir jusqu’à minuit.

En résumé, l'alcoolisme campagnard est essentiellement un œnolisme en Indre-et-Loire. Et,c'est ce qui le met en opposition presque absolue avec l'alcoolisme citadin, qui lui est un alcoolisme presque pur, où le vin joue un rôle déjà moins important, rôle alimentaire, dans la classe aisée pris en grande partie aux repas.

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Le buveur s’y présente tout autrement. Nous allons donner l’exemple de la capitale de la Touraine. A Tours, deux classes s'opposent quant à ce qu’elles boivent. La classe ouvrière, besogneuse d’une part catégorisée par son labeur, par son essence, son origine ; la classe bourgeoise, le petit rentier, le commerçant retiré d’autre part.

1° La classe besogneuse

Elle boit du vin et de l'alcool. C’est le type parfait de l’alcoolisme mixte que l'alcoolisme qu’elle représente. « L'alcool c’est la littérature du peuple ». Ce vieux poncif est toujours vrai. Le matin, c’est le café arrosé, la goutte de marc. Comme le prix est une question importante pour le travailleur, ce marc que lui débitent les innombrables petits cafés est un marc industriel,

couvert par le blason officiel mais terriblement dan-

gereux.

Puis le travailleur s’en va. Il emporte sa musette garnie. Le litre de vin rouge (il coûte en moyenne dix sous de moins que le vin blanc) est en bonne place et se vide avant l’heure de la pose. Là, souvent, c’est l'apéritif. Pendant qu'on le boit, on fait remplir la bouteille pour le déjeuner. Puis on déjeune frugalement. Le pain joue un grand rôle dans cette alimentation avec les charcuteries diverses faciles à emporter. A l'heure de la sieste, l’ouvrier raisonnable, dont la proportion reste la-même qu'à la campagne, c'est-àdire quatre sur dix, se repose tranquillement. Les autres vont faire une partie de cartes et boivent du vin blanc.

Le tantôt troisième litre de rouge, puis en rentrant à la maison, quatrième sacrifice. L'influence des saisons joue un rôle dans l'alcoolisme ouvrier. Il fait froid dehors, il pleut. Le déjeuner ne se prend plus à l'extérieur, mais au débit et là on fait une consommation supplémentaire. Ce qui fait que ce que la cha-

leur fait boire de plus, les rigueurs de l’hiver arrivent à le contre-balancer de façon différente.

La profession influe sur l’intempérance : les livreurs, les bouchers, les ouvriers qui travaillent chez des particuliers, emportent leur boisson. Mais le particulier prévoit leur soif et leur prépare une ration plus économique peut-être mais qui renforce singulièrement la leur. On demeure persuadé que l’homme aussi royalement traité, se donnera davantage à son travail et qu’en même temps qu’un beau geste on s’est fait du profit.

Aux Halles, surtout le mercredi et le samedi, la ceinture d’estaminets ne désemplit pas. On y trouve de six heures à 11 heures, les camionneurs qui apportent les primeurs de la gare. On y trouve les méssagers de la campagne qui dégustent à l’arrivée le café arrosé ou le vin que leur offrent les réceptionnaires et au départ l'apéritif payé par les expéditeurs. Nous avons connu un messager de Loches, qui avant de partir n'avait jamais absorbé moins de huit apéritifs, mis en train qu'il était par les trois litres de vin blanc pris à l’aube dans toutes les stations (il y en a onze) qui séparent Tours de sa sous-préfecture. On y trouve les agents de la voirie, les agents de police à qui pour éviter de sévir on fait faire des stations prolongées pendant que les conducteurs de tramways, las de voir encombrées les voies que la police devait surveiller, viennent se joindre à la tournée générale du mandataire aux Halles.

Ces conducteurs de tramways, d’ailleurs ont la partie belle et de nombreuses occasions d’apaiser leur soif, pour le transport d’un paquet, pour une complaisance et Jamais nous n’avons vu, au terminus de la Jigne qui mène à l'hôpital, le receveur rester dans sa voiture. Il abandonne son équipier, fait servir deux verres au café de la dernière station, en avale un tandis que le camarade fait la manœuvre et reprend le contrôle de sa machine pendant qu’en un clin d’œil le compère lève le coude à sa place.

Tous ces gens-là boivent surtout du vin le matin.

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Mais ce sont des buveurs mixtes parce qu'ils boivent de l’eau-de-vis. On peut dire qu’en moyenne, outre le café arrosé du matin, ils prennent deux petits verres le matin, et deux le soir avec régularité. L’apéritif ne se boit guère que le dimanche où le samedi soir. A cela deux raisons: le prix du vin, toujours ce motif capital et l'influence sur eux de la campagne qui vient à eux. Huit employés de tramways sur dix logent en banlieue, ont quelques arpents de vigne, un jardin. La moitié des buveurs des Halles sont des environs.

Les ouvriers du chemin de fer par contre ont davantage l'habitude des spiritueux. Près de l’entrée des ateliers du P. O. nous avons demandé à trois débitants ce qu'ils vendaient : Le premier vend en moyenne 250 apéritifs quotidiens pour 200 demi-bouteilles de vin, du blanc en général. Le second 160 apéritifs pour cent vingt demi-bouteilles de vin. Le troisième 450 apéritifs pour soixante litres de vin.

En quartiers pauvres, le soir, l’ouvrier fréquente le café. À cela deux raisons : la laideur de son intérieur où il est mal chauffé, mal reçu, importuné par les cris de ses enfants, alors qu'au café il fait chaud, il se distrait, il sympathise avec des camarades, et l’entraînement progressif provoqué par des phrases comme celleci : « On va prendre quelque chose ? » Si par extraordinaire elle est suivie d’un refus, on hausse les épaules. Si ce refus se renouvelle, on s’attire cette réplique exempte d’aménité et notée comme une offense grave : « Voici deux fois que vous me refusez ». (Citons comme exemple les quartiers neufs de Beaujardin, aux maisons pimpantes, dont l'ouvrier souvent est propriétaire. Les cafés qu'on y trouve végètent alors que dans les insalubres quartiers de Saint-Martin ou de la rue Colbert « ils font largement leurs affaires »).

Il semble cependant, ainsi que l’a remarqué le Professeur Debré, que la diminution du temps de travail ait légèrement fait diminuer la consommation d'alcool chez certains ouvriers.

Il est à remarquer d’ailleurs que le vin que l’on boit en ville, le plus communément n'est pas du vin

de la région. Celui-ci on ne le boit guère qu’en bernâche au moment des premiers marrons grillés. Le reste du temps c’est du vin du Midi ou d'Algérie pur ou coupé de vin léger de la contrée.

L'’alcoolisme familial est plus développé qu’à la campagne. Nous citerons la famille D... dont le père, concierge d’une école publique de la ville, mutilé, pensionné 100 %, tuberculeux, voyait d'un œil ravi sa femme partager ses libations et donnant à sa fille âgée de dixhuit mois, à chaque repas des verres remplis de vin au 2 /3 et d’eau en petite quantité. La ration quotidienne de la maison pour le père, la mère, le fils et la fille n’était jamais inférieure à 7 litres.

Il est a remarquer en outre que nombreux sont les mutilés de guerre (ne citons que deux cas que nous connaissons bien : M. C..., vaguemestre au C. $. R. et M. T..., ancien concierge de la Préfecture) qui ayant un emploi réservé dont le montant s'ajoute à une pension suffisante, emploient leurs nombreux loisirs et leur argent à compléter les verres qu'on leur offre au cours de ieur travail.

L’alcoolisme s'étend au sein des sociétés sportives. Nous avons vu pendant des années, alors que nous faisions du sport chaque dimanche, des équipes de douze à quinze jeunes gens, sobres et serieux avant la partie, se déchaîner régulièrement après le rituel vin d'honneur des sociétés visitées. Jamais moins de trois apéritifs, jamais moins d’une carafe et demie de vin, jamais moins de deux petits verres après le repas, sans compter les sauts aux buffets dans le train du retour et la tournée finale à la rentrée. C’est là qu’on juge le tort immense que cause l’absence d'hommes sérieux analogues aux chefs scouts commandant leurs louveteaux. L'’ascétisme sportif est un mythe hors quelques professionnels et quelques fanatiques. L’immense majorité de ces jeunes gens qui partent chaque semaine jouer au ballon, revient le soir avinée, éméchée, vannée, scandaleuse.

L'enfant et la femme sont plus raisonnables surtout l'enfant chez qui l’alcoolisme en ville ne sévit pas plus

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qu’à la campagne et est pour ainsi dire inexistant. La femme elle, surtout la domestique, la fille de salle est plus buveuse. Souvent nous avons vu du haut des quais, les laveuses travaillant sur les bateaux-lavoirs du fleuve, empoigner le litre de vin rouge qu'elles ont près d’elle pour se donner de la voix et insulter les curieux qui les observent.

L’ouvrière d’usine, l’employée, n'est pas assez payée. Son argent est dépensé autrement. Le jour où elle se marie, même si son époux est buveur., elle a trop de soucis pour capituler. L’alcoolisme des femmes jeunes n'existe pas. Il commence à la quarantaine, à l’époque de la ménopause comme le note le Docteur Fromenty, de Tours.

Nous ne ferons que citer les bals de société, les sauteries du dimanche dans les restaurants des environs. La majorité des buveurs est constituée de petits employés qui ne peuvent guère avec leurs danseuses, dépasser le stade de la limonade.

Enfin les réunions de sociétés. le fêtes publiques ont toutes leurs agapes officielles. Elles sont trop connues pour que nous insistions.

Quant à l'influence de la nourriture elle se fait autant sentir. Le pain, grand aliment de l’ouvrier, avec la plénitude qu'il donne, provoque l’usage abondant de la boisson.

L'obligation d’emporter le déjeuner avec lui, commande à la femme de l’ouvrier des repas pratiquement aisés à absorber dans les conditions où il devra les prendre. C’est ainsi que charcuterie, fromages faits. pâté, composent le fond du menu qu'à chaque midi

elle prépare.

2° __ Ja classe aisée

C'est celle qui va aux grands cafés. Là, cote à côte. on trouve l’habitué, le vieux retraité, qui vient matin et soir lire son journal, retrouver de vieux camarades. On trouve le commerçant qui traite les affaires autour de l'apéritif qui lui donne le loisir de suivre

une atmosphère mouvementée. Il boit par goût ? Par besoin ? Souvent non, mais parce que l’habitude est venue insensiblement, parce que cette ambiance d'hommes l’attire et que le prix de cet ensemble, est le verre que boivent les autres.

Peu de femmes dans les grands cafés de Tours, peu d’hétaïres même. Ce qui les attire c’est l’hiver le centre d’attraction que sont les brasseries où elles viennent de la campagne avec leur mari, l’été la terrasse ombragée où l’on prend le frais en écoutant l’orchestre. On trouve aux mois chauds sur l’esplanade du café de l'Univers, ce qu'il est convenu d’appeler la meiïlleure société tourangelle, alors que pénétrer dans l'établissement semble constituer pour elle une compromission dangereuse et déplacée.

On y trouve les étudiants. Eux, c’est rituel. Ils boiïvent peu de spiritueux en général, à moins qu'il ne s'agisse de début de mois. Le reste du temps ils demeurent de longues heures à jouer aux cartes devant le bock traditionnel, souvent même sans consommer. On les connaît. Ils garnissent les banquettes.

Et ïl y a café et café. Certains, comme le café du Commerce (il v a trois grands cafés à Tours, deux dans la grande rue et le café de l’Univers) ont, en hiver, une clientèle plus cosmopolite. Ils ont l’apparence du music-hall. Certains communiquent avec une salle de spectacle, un cinéma. On y va à l’entr’acte.

Il y a le buveur du samedi. Ces trois cafés se partagent les affaires commerciales. Samedi c’est le jour de marché. Prenons le cas du café de l’Univers où se tient la Bourse des grains. Les paysans, les courtiers, les minotiers des environs, s’v affairent. Debout entre les tables, ils traitent des marchés. Le haut parleur appelle au téléphone. L'affaire faite, on s’attable. Et même à ce moment le paysan reste fidèle à la boisson régionale et se fait servir du vin. Sur une moyenne de trois mille consommations, on en donne mille constituées par du vin, alors qu’en semaine il n’y a pas un verre de vin pour cinquante verres d’apéritifs.

Le gérant de cet établissement nous a confié qu’en

en

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un samedi on buvait plus de vin qu’en deux mois dont on retirerait ces jours de marché.

Les boissons les plus répandues sont dans l’ordre suivant avec le pourcentage établi par le gérant :

Apéritifs anis type Pernod) CRT NET. 30 & Apéritifs vermouthés (type vermouth)................ 26 & ApÉvitliSAMorsaly per Picon.Le. ..,....:.:... 20 % Apéritifs à base de vin (type Porto)................ 15-% IN ET 6% OO SU 49

Chaque individu a son apéritif préféré. Citons le cas d’un agent de librairie qui, hiver comme été, absorbe en moyenne avant chaque repas, trois ou quatre verres de Porto à l’eau (sans eau bien entendu) à midi et autant le soir. Un ancien commerçant en chaussures prend cinq Pernod par jour avec régularité. Quant à la bière chacun de ces buveurs invétérés fait souvent précéder son apéritif d’un ou deux demis pour « se désaltérer ».

C'est donc avant tout l'intérêt des affaires qui fait boire l’homme de classe aisée, et on nous permettra d'ajouter qu'il sue le mensonge quand il donne pour véridique ce motif.

Les femmes boivent peu. Evidemment le Porto joue de nos jours un rôle de plus en plus important, mais il y a là tout autant de snobisme que dans la voie en pleine régression du reste de la cocktaïlomanie ou que dans certaines manisfestations du genre de la gardenparty que Madame de C..., donna voici six moïs et où sur d'immenses tables on ne servait que du vin et du vin de la région.

Du jour où le roi Georges V d'Angleterre oublia d’attacher le dernier bouton de son gilet, les hommes systématiquement imitèrent le prince des élégances d'alors. Du jour où une personne en vue a bu un verre de vin blanc ou bien un mélange extra-drvy, il fut de bon ton d’en faire autant.

Nous disions que la manie du cocktail a diminué. Oui, de 80 %. Dans un bar très fréquenté de la ville,

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