M PHYSIONOMIE ET CARACTÈRE
En ce qui concerne les émotions, adoptant, avec quelques restrictions, la thèse de James-Lange, je crois qu'elles consistent essentiellement en variations viscérales, circulatoires et musculaires, provoquées il est vrai par un déclanchement cérébral, mais sans lesquelles la sensation interne de l'émotion n'existerait pas. Toutes mes observations médicales chez des névropathes aux émotions morbides exagérées viennent à l'appui de cette théorie. L'émotivité n'est qu'une vibration corporelle dont le cerveau frappe le coup et enregistre le son. Observer la réaction caractéristique d'une émotion, la tension musculaire de la colère, le tremblement de la peur, c'est deviner à coup sûr le sentiment secret de la personne.
Pour les instincts et les besoins, la sensation locale qui en révèle l'appel au cerveau telle que la faim, le désir sensuel, n'est, comme l'a montré Joanny Roux, que la traduction consciente de l'aspiration totale de l'organisme à la satisfaction spécifique
Quant aux images sensorielles proprement dites, elles représentent la projection cérébrale des impressions recueillies par les terminaisons réceptrices des organes des sens.
i. Joanny Roux. Physiologie de V Instinct sexuel, i vol. Paris, 1889. La Faim. Bulletin de !a Société d'anthropologie de Lyon. Pr.ris, 1889.
Actions centrifuges.
D'autre part, les états cérébraux retentissent toujours à quelque degré sur l'organisme et lui Impriment des modifications plus ou moins visibles. Ces modifications consistent en variations musculaires, vasculaires et secrétaires.
Tout d'abord, les états émotionnels s'accompagnent d'expressions visibles. S'il me paraît exact que l'émotion soit une sensation interne, la conscience des variations viscérales, circulatoires, musculaires qui se passent dans les profondeurs de l'organisme, il n'en est pas moins vrai que ces variations pour se produire supposent un déclanchement cérébral, et que toute émotion a pour point de départ, sauf dans certains cas pathologiques, une représentation mentale. L'émotion est en réalité un phénomène complexe, à la fois centrifuge et centripète, composé d'une part d'une excitation motrice inconsciente allant du cerveau vers les organes affectés, et d'autre part d'une excitation sensitive transmettant ces variations aux sphères sensibles de l'écorce qui en prend conscience. Or, parmi les variations organiques des émotions, certaines plus superficielles et plus évidentes ont de tous temps frappé les observateurs. Ce sont les phénomènes qu'on nomme les expressions des émotions. Telles
sont le rire qui exprime la joie, les larmes qui expriment le chagrin, la rougeur qui exprime la honte, etc., etc. Il semble que la plupart des états émotionnels s'inscrivent sur la face et dans le corps humains; et ainsi, pour qui connaît la signification de cet alphabet mimique, sera t-il possible de deviner les vibrations secrètes de la vie affective.
De même la plupart des sentiments ont leur expression mimique. Nous verrons plus loin comment la bonté se révèle dans le sourire de l'œil, la dureté dans le pincement des lèvres, la vanité dans le redressement du cou et du buste, etc.
Les instincts eux-mêmes semblent s'inscrire sur la face : telles les lèvres de la gourmandise, les narines de la sensualité.
Si nous envisageons maintenant la sphère de la motilité, nous constatons les mômes influences étroites du cerveau sur l'activité musculaire. Toutes les images motrices ne sont, selon une conception généralement acceptée, qu'une ébauche de mouvement, un geste qui commence. La représentation mentale d'un acte provoque le plus souvent une contraction rudimenlaire des muscles qui doivent exécuter cet acte, et ainsi le cerveau objective toutes ses intentions dans la musculature de l'organisme. C'est sur ce fait que repose la fameuse expérience du pendule de Chevreul, et aussi tout le principe du Cumberlandisme, ou lecture de la pensée par le con-
PRINCIPE DE LA PHYSI0GJS0M0N1E SCIENTIFIQUE. 37
tact de la main, qui n'est que la trahison, par des secousses musculaires involontaires et inconscientes, des volontés secrètes de l'opérateur.
Les attitudes musculaires accompagnent également l'activité des organes sensoriels : plissement du front dans la vision attentive, inclinaison de la tète dans l'audition, mouvements de la bouche dans le goût, dilatation des narines dans l'odorat, etc.
Les fonctions intellectuelles elles-mêmes, malgré leur abstraction, donnent lieu à des manifestations corporelles : ainsi la méditation fronce les sourcils, l'extase élève les regards, etc.
En définitive, il paraît bien, comme je le disais au début, qu'entre le cerveau, siège de la pensée, substratum de la personnalité mentale et du caractère, et entre le corps physique, existent d'étroites et constantes relations fonctionnelles, centripètes et centrifuges, qui permettent d'après l'état corporel visible de deviner l'état cérébral secret et invisible. C'est sur ces correspondances physiologiques que repose la physiognomonie scientifique. C'est la connaissance de leurs lois qui nous révélera la clé de la divination des caractères1.
On voit par cet exposé de principe combien la
i. Est-il nécessaire, pour éviter toute confusion, d'insister ici sur la distinction absolue à maintenir entre ces correspondances fonctionnelles du cerveau et de l'organisme d'une part et le parallélisme psycho-physique de la pensée et de la conscience d'autre part. Ces deux ordres de phénomènes sont de nature toute différente. Les premiers, qui nous inté-
physiognomonie scientifique diffère des anciens systèmes analogiques, astrologiques ou phrénologiques. Alors que ceux-ci s'appuyaient sur des postulats sans fondement et des inductions sans preuve, nous cherchons à interpréter simplement des phénomènes physiologiques, sinon toujours explicables, du moins faciles à contrôler par l'observation et l'expérience.
Les signes utilisés autrefois et aujourd'hui sont aussi bien différents. Tous les indices physiognomoniques anciens reposaient sur des dispositions structurales, sur la forme du squelette, sur les dimensions variables des organes, en un mot sur la constitution anatomique de l'individu. Ici au contraire, nous utilisons presque exclusivement les conditions fonctionnelles des tissus mous, états de nutrition et de circulation, attitudes musculaires, c'est-à-dire les variations physiologiques de l'individu .
Il est curieux de faire remarquer que même les auteurs, basant leurs systèmes sur les formes crâ-
ressent seuls, procèdent tout simplement de cette solidarité physiologique de tout l'organisme qui fait que chaque partie reçoit à quelque degré un contre-coup et un écho de l'activité des autres. Au contraire, le parallélisme psycho-physique représente l'affirmation doctrinale que le cerveau est l'organe nécessaire et indispensable de toute pensée, que tout état de conscience suppose une variation cérébrale correspondante, et qu'il ne saurait y avoir de phénomène psychologique de l'esprit sans phénomène physiologique concomitant du cerveau. C'est le postulat fondamental de toute la psychologie positiviste. Il y a donc en somme deux étages de rapports : en haut, les rapports de la pensée et de la conscience avec le cerveau ; en bas, les rapports du cerveau avec le reste de l'organisme. Ces derniers seuls, je le répète, sont à retenir ici.
niennes et faciales, utilisent inconsciemment l'état et les variations des parties molles. Si l'on examine, par exemple, les vignettes de Ledos, destinées à démontrer les rapports entre la forme du visage et le caractère, on constate que le type de ces physionomies provient beaucoup plus des parties molles que du squelette crânien.
C'est ainsi que le visage carré est dû manifestement au développement des deux muscles masticateurs, dont Ledos a d'ailleurs parfaitement indiqué le relief sur son dessin. De même, les types conoïdes sont dus au grand développement du tissu adipeux qui forme en tombant des bajoues et un double menton élargissant le bas du visage. Et puis, ne voit-on pas d'emblée que l'énergie du type carré est due non seulement à la forme du visage, mais à deux indices mimiques essentiels du masque d'énergie et de dureté : le froncement des sourcils et l'occlusion énergique de la bouche. Cachez la partie inférieure du visage pour ne plus voir que les yeux : vous diagnostiquerez encore la dureté et l'énergie. Mais, supprimez par lapensée le froncement des sourcils et l'occlusion de la bouche, vous n'aurez plus malgré la forme carrée qu'une face détendue, inerte, insignifiante, muette au point de vue physiognomonique.
Pour le type ovale, n'est-ce pas la position horizontale du sourcil faisant l'œil pensif, le pli amer de la bouche non serrée, beaucoup plus que la forme
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de la face qui lui donne son cachet d'intelleciualité.
Enfin, pour le type conoïdc, remarquez que le sourcil est relevé, l'œil grand ouvert, les narines dilatées, la bouche épaisse et large, symptômes éloquents de sensualité et de gourmandise des douceurs de la vie. Prenez le même type conoïde, abaissez et froncez les sourcils, pincez les narines et la bouche, vous en ferez, malgré la forme du visage, un type évident de volonté, de dureté.
Le maxillaire inférieur lui-même, dont on a fait pendant longtemps le signe facial de l'énergie, emprunte moins sa valeur au développement osseux qu'au développement musculaire. La proéminence du menton n'est significative de volonté que par la saillie des muscles carrés du menton, qui se contractent synergiquement avec les "muscles masticateurs dans l'occlusion buccale de l'effort et se développent ainsi par l'exercice du vouloir. Un maxillaire prognathe, sans carré du menton accusé, ne signifierait aucune énergie. Par contre un menton fuyant, mais musclé, peut appartenir à un homme de forte volonté.
Les anciennes méthodes étaient donc anatomiques, la méthode moderne est physiologique. Et mon ambition serait que la physiognomonie scientifique apparut au travers de cet essai comme un chapitre de physiologie appliquée.
LA PHYSIONOMIE HUMAINE
LA PHYSIONOMIE HUMAINE
J'utilise ici le terme de «physionomie» clans son acception la plus large. J'entends par là, non seulement le visage d'un sujet, mais l'ensemble de son aspect extérieur.
Sans doute la face qui se présente toujours à nu, avec sa mobilité, sa finesse et sa complexité de réactions musculaires, sa sensibilité intellectuelle et passionnelle, constitue la partie la plus expressive de notre corps: mais le reste: cou, tronc, membres, par les attitudes et les mouvements, contribue aussi pour une large part à l'impression psychologique que nous donne un individu. La face est le centre du tableau physionomique, auquel l'entourage et les accessoires confèrent, par harmonie ou contraste, des valeurs différentes, parfois même opposées. Ainsi, par exemple, le port de tête modifie l'expression du visage. Le même visage avec paupières tombantes traduira tour à tour l'humilité ou le dédain selon que la tête sera fléchie ou relevée. Égale-
m PHYSIONOMIE ET CARACTÈRE
ment le costume, la coiffure influencent notre opinion et nos jugements : le même visage rasé nous apparaîtra pourvu d'une expression toute différente sous la toque d'un juge, la perruque d'un marquis ou le képi d'un tourlourou. En réalité, c'est donc l'ensemble de l'individu qui contribue à nous donner son impression physionomique et c'est avec raison que j'attribue à la totalité de l'aspect extérieur le nom de physionomie.
En conséquence, notre examen de la physionomie humaine, pour être complet, devra porter non seulement sur le visage, mais encore s'étendre au cou, aux membres, et comprendre les attitudes, les gestes du corps tout entier et môme le costume.
Analysant attentivement un individu, on constate que l'impression totale qu'il nous donne provient de plusieurs éléments distincts qui se décomposent comme suit :
i° D'abord la structure physique comprenant d'une part : A. la constitution anato?nique, et d'autre part : B. l'état de nutrition, de circulation des tissus et des organes, c'est-à-dire le tempérament.
2° Puis, les attitudes habituelles, dues à 1' «harmonie statique » des muscles, celles de la face qui composent l'expression ordinaire, celles des membres et du corps qui produisent le port familier, la
LA PHYSIONOMIE HUMAINE 45
contenance, la tenue, formant par leur ensemble les altitudes expressives de l'individu.
3° Les mouvements et gestes expressifs dus à « l'harmonie dynamique » des muscles, tels que mouvements mimiques, élocution, gesticulation, marche, et aussi écriture, car l'écriture n'est qu'un geste inscrit.
4° Enfin les signes complémentaires fournis par le sexe, l'âge, la race, la profession, le costume, l'ameublement, etc.
Nous allons passer en revue successivement les divers éléments de la physionomie et chercher quelles révélations ils nous fournissent sur les caractères.
Mais auparavant, il convient de préciser la conception que je me fais personnellement du caractère.
Le caractère, tel que je le conçois, n'est que l'ensemble des façons de sentir et de réagir d'un individu. Chacun de nous possède des prédispositions sensitives dont les qualités et les formes constituent sa sensibilité personnelle, et d'autre part, des modes de réactions motrices dont le groupement constitue son activité volontaire. Modalités sensitives et modalités volontaires s'unissent concurremment pour la composition du caractère.
Mais ces modalités sensitives et motrices ne font que traduire elles-mêmes des conditions plus profondes qui constituent les assises de la personnalité et du caractère : les états de nutrition et d'activité fonctionnelle de l'organisme. C'est en effet de ces [ états organiques que naît la cœnesthèse corporelle, entretenant la continuité du « moi », qui est à la base de [a personnalité ; et c'est d'eux que monte vers la conscience cette nuance affective qu'on nomme l'hu-
Harlenberg. — Physionomie. /J
5o PHYSIONOMIE ET CARACTÈRE
meur habituelle, et qui est à la base du caractère. Souvenons-nous toujours que c'est à travers notre corps et ses dispositions du moment que nous percevons le monde extérieur, et que c'est à travers lui que nous réagissons. C'est notre humeur habituelle ou passagère qui colore notre vision des gens et des choses, comme elle inspire nos résolutions et modèle nos actes.
L'humeur habituelle, reflet de la vie cellulaire et des fonctions viscérales, forme donc l'élément fondamental du caractère. Cette humeur affecte des nuances variées selon les sujets : elle est gaie, triste, indifférente, instable, irritable, inquiète, boudeuse, etc., et c'est elle qui fait le pessimiste et l'optimiste, le colérique et le douteur, l'impulsif et l'apathique, etc. Elle varie aussi chez le même individu selon l'évolution de l'âge, selon les dispositions du moment, rarement chez les uns, fréquemment chez les autres, ce qui confère à ceux-là un caractère égal et stable, à ceuxci au contraire un caractère versatile et capricieux.
Le second élément du caractère est représenté par les modalités sensitives.
La sensibilité générale, en effet, offre pour les différents individus des variantes fonctionnelles touchant son intensité, sa qualité, sa forme.
Tout d'abord, elle peut être forte ou faible, c'està-dire que l'individu perçoit très vivement les im-
LE CARACTÈRE 5i
pressions externes et internes, ressent des émotions violentes, des sentiments excessifs comme les passionnés et les enthousiastes, ou bien au contraire que l'individu demeure toujours indifférent et calme, se troublant peu, s'émouvant peu, opposant à toutes les stimulations la sérénité paisible des phlegmatiques «et des apathiques.
Puis, elle peut être fine ou grossière, tantôt accessible aux nuances de sentiment les plus rares, vibrant comme un pur cristal pour les subtiles beautés de Tari et de la philosophie, tantôt au contraire fermée à tous les frissons supérieurs et nobles, attentive seulement aux grossières sollicitations des instincts et des besoins les plus matériels. L'une est le propre des âmes d'élite, des artistes, des penseurs, des intellectuels de tout genre ; l'autre appartient aux brutes et aux rustres.
Enfin, la sensibilité peut être extérieure ou intérieure, expansive ou concentrée, et selon que prédomine Tune ou l'autre de ces deux formes, elle imprime à la personne un aspect tout différent. Dans le premier cas, nous nous trouvons en présence de manifestations émotionnelles bruyantes, de gestes, de grimaces, de rires, de larmes, de cris, revêtant souvent un caractère dramatique et théâtral. Dans le second cas, c'est une impassibilité apparente qui dissimule les plus violents orages intérieurs dont rien ou presque rien ne se trahit au dehors. Mais ici
5a PHYSIONOMIE ET CARACTÈRE
les joies et les peines sont d'autant plus senties qu'elles sont moins exprimées : et il est certain quo l'impressionnabilité interne et silencieuse de ces {'aux impassibles l'emporte, en valeur et en durée, sur l'émotivité extériorisée des expansifs à grand fracas.
Les modalités de l'activité volontaire nous fournissent le troisième élément du caractère. La volontéT en effet, de même que la sensibilité, présente des variantes fonctionnelles d'intensité, de qualité et de forme.
Elle est forte, quand l'individu, puissamment armé, sait triompher des obstacles intérieurs et extérieurs, domine ses passions comme il domine les hommes, modère ses impulsions, surmonte ses répugnances, exécute intégralement sur le terrain des réalités les plans qu'il a combinés au préalable dans son esprit. Elle est faible en revanche, lorsqu'elle capitule devant les moindres résistances, obéit à une passion, subit une répugnance, cède à un emportement, quand par apathie, paresse, irrésolution ou timidité, elle se trouve incapable de faire passer en acte ses intentions préméditées.
En second lieu, elle possède des qualités de persévérance, de ténacité, de prudence, de calcul, ou au contraire des défauts de versatilité, de caprice, de témérité, de légèreté. Dans la pratique, il semble
qu'une volonté de puissance médiocre, mais de ténacité rare et d'habileté subtile, qui poursuit lentement mais sûrement son but, soit plus fertile en résultats qu'une volonté puissante, mais inégale et capricieuse, qui n'agit que para-coups et sans cesse change sa tactique et son objectif.
Enfin, Ton distingue encore deux formes de volonté toutes différentes. La volonté d'inhibition, apte surtout à la contrainte des impulsions et des passions intérieures, arme de défense passive, et la volonté d'impulsion, instrument extérieur d'attaque et d'action qui rend son possesseur mieux maître des autres que de lui-même.
Enfin, j'attribue un quatrième et dernier élément à la composition du caractère : c'est ce que j'appellerai les dominantes affectives.
Chacun de nous, en effet, est dominé par une ou plusieurs représentations affectives, — instincts, émotions, sentiments ou passion, — qui régnent sur son caractère et forment le centre de sa personnalité. Sensualité ou gourmandise, orgueil, vanité, ambition, égoïsrae, altruisme, bienveillance, envie, cupidité, avarice, passion du jeu, etc., autant de dominantes, qui isolément ou en groupe, commandent à chaque individu, et sont l'aboutissant de sa sensibilité comme le point de départ de ses actes. C'est vraiment sous l'angle de notre dominante affective
que nous interprétons les événements qui nous touchent, et c'est sous son incitation que nous combinons notre conduite. Ainsi, dans toutes circonstances, chacun sentira et agira toujours en sensuel, en orgueilleux, en vaniteux, en égoïste, en altruiste, etc., et c'est sa sensualité, son orgueil, sa vanité, son égoïsme ou son désintéressement qui régnera sur l'ensemble de sa vie.
Pour ces motifs, j'accorde à la dominante affective un rôle bien plus important dans la composition du caractère qu'aux modalités sensitives ou motrices. L'essentiel n'est pas de savoir si un individu ressent fortement ou faiblement, finement ou grossièrement, en dedans ou en dehors, s'il agit avec faiblesse ou énergie, avec persévérance ou caprice, en contraint ou en impulsif : l'essentiel est de savoir au point de vue de quel sentiment il appréciera ce qu'il éprouve et sous la poussée de quel sentiment s'exécuteront ses actes. Là réside vraiment la pierre de touche et le levier de toute la personnalité. Découvrir les dominantes, c'est forcer le secret du caractère.
Je considérerai donc l'humeur fondamentale et les dominantes affectives comme les deux éléments primordiaux du caractère. L'un en forme la base et les assises, l'autre en est le sommet et le couronnement. Le premier supporte l'édifice, le second le domine. Les modalités sensitives et motrices reposent sur la
première, comme elles trouvent dans la seconde leur expression la plus personnelle et la plus distincte.
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Schéma du caractère.
Réflexe
On a remarqué sans doute que je ne fais pas entrer d'éléments intellectuels dans la composition du caractère. C'est que ces éléments, à mon avis, n'en font point partie. Je partage entièrement sur ce point l'opinion de M. Ribot, lorsqu'il écrit : « Ce qui est fondamental dans le caractère, ce sont les instincts, tendances, impulsions, désirs, sentiments: tout cela et rien que cela. C'est un fait d'une observation si simple et si évidente qu'il n'y aurait pas lieu d'insister, si la plupart des psychologues n'avaient embrouillé
celte question par leurs incurables préjugés intellectualistes, c'est-à-dire par leur effort à tout ramener à l'intelligence, à tout expliquer par elle, à la poser comme le type irréductible de la vie mentale. Thèse insoutenable ; car, de môme que physiologiquement la vie végétative précède la vie animale qui s'appuie sur elle, de même, psychologiquement, la vie affective précède la vie intellectuelle qui s'appuie sur elle. Le fond de tout animal, c'est « l'appétit » au sens de Spinoza, la « volonté » au sens de Shopenhauer, c'est-à-dire le sentir et l'agir, non le penser. L'intelligence n'est clone pas un élément fondamental du caractère : elle est la lumière, elle n'est pas la vie, ni par conséquent l'action. Le caractère plonge ses racines clans l'inconscient, ce quiveutdire dans l'organisme individuel : c'est là ce qui le rend si difficile à pénétrer et à modifier. Les dispositions intellectuelles ne peuvent agir <\\\ indirectement dans sa constitution 1 ».
Au vrai, les particularités intellectuelles d'un sujet représentent, non des traits du caractère, mais des types psychologiques, c'est-à-dire des modes individuels de l'élaboration intellectuelle. Tels sont, par exemple, les visuels, les auditifs, les moteurs, les associationnistes, les inductifs, les déductifs, les intuitifs, les logiciens, etc.
i. Psvcliologic des sentiments. Alcan, Paris, 1897, p. 391-392.
C'est pourquoi, je ne recherche pas, dans mon analyse de la physionomie, les signes intellectuels, me bornant à les noler en passant pour mémoire, mais sans y insister. Au reste, ces signes ne serviraient de rien dans cette étude de physiognomonie. Car le caractère, composé de modalités sensitives et volontaires*, se manifeste au dehors, non par des idées et des phrases, mais par des réactions émotionnelles et des actes volontaires. C'est par l'expression de leurs émotions et le but de leurs actes, et non sur leurs paroles, que nous jugeons nos semblables.
Je suis assez loin, on le voit par cet exposé, de la conception habituelle du caractère. Au lieu d'en vouloir présenter à tout prix une image synthétique et ramenée à l'unité, je me borne à décomposer ses éléments par l'analyse et à les juxtaposer seulement sans les asservir à une systématisation artificielle.
En effet, à quoi sert de ramener les caractères à trois types simples, sensitifs, intellectuels, actifs, selon le schéma le plus fréquent des classifications1? A quoi nous avance de savoir que tel sujet est un sensitif, tel autre un actif? Chacun n'esl-il pas à la fois
2. Pour les classifications des caractères, consulter: Mat.apert Le Caractère, i vol. Paris, IÇJ03, et aissi l'intéressante analyse critique qu'en a faite
Bi.net. i oe Année psychologique. Paris, 190/i.
sensitif et actif, au moins pour certaines stimulations ou sous certaines formes? Or, ce sont précisémentces conditions etces qualités de la sensibilité et de l'actitivitéque les classifications ne précisent pas, et qu'il importe de connaître. C'est en effet par la façon d'être sensitif et d'être actif que les caractères s'établissent et se diversifient. Quelle différence entre la sensibilité intérieure et concentrée des faux impassibles, et l'émotivité bruyante des expansifs à manifestations dramatiques ? Quel fossé creuse entre deux personnalités la seule nuance de .l'humeur fondamentale ? Saurait-on comparer un déprimé triste à un bilieux irritable ? Et puis, que de variantes encore selon le sentiment dominant, selon que règne l'orgueil, la vanité, la bienveillance ou la passion du jeu ? Et pourtant, tous ces exemples que je cite, appartiennent à des sensitifs.
De même pour les actifs. Il y a tant de façons d'être actif, tant de volontés si différentes! Quel rapport entre l'activité naturelle et spontanée provenant d'un simple besoin de mouvement, et l'activité artificielle et commandée d'un ambitieux qui poursuit âprement son but ? Quelle comparaison possible entre l'agitation désordonnée d'un nerveux et la persévérance calme d'une volonté réfléchie ? Et pourtant tous ces exemples appartiennent à des actifs.
Ce qui importe, je le répète, n'est pas d'affirmer l'existence ou même la prédominance de l'activité,
LE CARACTÈRE 5f>
de la sensibilité, de l'intellectualité, mais de préciser les modes, les origines, les facteurs principaux de ces fonctions.
Si donc on voulait tenter une classification des caractères, il faudrait les ranger d'après les modalités sensitives et volontaires, y compris l'humeur fondamentale et les dominantes. Et autant de nuances, autant de variantes, autant de groupes de caractères. De sorte qu'en définitive, la longue liste obtenue serait une simple é numération et n'aurait rien d'une classification véritable.
Il est pourtant un moyen de mettre quelque ordre dans cette diversité de types psychiques. C'est de s'adresser à la méthode empirique, d'observer autour de soi comment s'associent les différentes modalités sensitives et volontaires pour constituer les individus. Et l'on s'apercevra alors que l'ensemble des hommes peut se ramener à quelques grandes familles naturelles, assez nettement définies par leur aspect objectif auquel correspondent des distinctions subjectives. Un même coloris de peau, une même circulation, un même métabolisme nutritif imposent aux sujets les mêmes façons de sentir et de réagir. Et ainsi reconnaissons-nous quelques types humains, doués pour chacun d'eux de conditions physiques semblables et de dispositions psychiques semblables.
Go PllYSIOiNOMIE ET CARACTÈRE
Mais ce n'est plus alors un groupement à base psychologique, mais un groupement à base physiologique; ce n'est plus une classification des caractères, c'est une classification des tempéraments. Nous la retrouverons plus loin.
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