CHAPITRE III
La traduction des oeuvres de saint Jean Chrysostome était une œuvre énorme ; elle vient d'être accomplie. Bien des architectes se sont réunis pour construire ce monument. M. Jeannin, professeur au collège de l'Immaculée-Conception de Saint-Dizier, a dirigé les travaux (i).
Saint Jean Chrysostome est un de ces hommes qui semblent avoir un titre particulier au nom de catholique : c'est un homme universel.
Parmi les saints, il en est dont la vie intérieure constitue un drame si terrible et si sublime que la vie extérieure est seulement un détail dans leur biographie, détail important, mais qui permet au lecteur de l'oublier par instants.
Il est des saints qui ont vécu surtout en euxmêmes; le reproche absurde d'inutilité et d'égoïsme sort naturellement des lèvres de tous ceux qui les étudient sans les comprendre.
1. Œuvres complètes de saint Jean Chrysostome, tr^duil^. pour la nremierc fois en français.
II en est d'autres en qui la charité se montre plus ostensiblement, et frappe le spectateur, même malgré lui. Il y a des hommes qui se sont dépensés pour les autres hommes avec une si évidente libéralité que l'étranger lui-même, les regardant de loin et ne pénétrant pas dans leur sanctuaire, admire malgré lui leur vie extérieure, sans connaître le principe d'où elle vient, et le foyer d'où sort ce feu.
Saint Siméon Stylite appartiendrait à la première de ces deux classes ; saint Jean Clirysostome à la seconde; saint Augustin à toutes les deux.
Saint Jean Ghrysostome se dépensa toujours, en toutes circonstances, vis-à-vis de tous, et à propos de tout. Il fut un don perpétuel : il se donna par le sacerdoce ; il se donna par l'aumône ; il se donna par le sacrifice ; il se donna par la parole.
Il parla immensément; il écrivit fort peu, et, même en écrivant, il parlait encore.
Entre l'écrivain et l'orateur, la distance est grande. L'orateur s'adresse à quelques-uns, l'écrivain à tous. L'orateur parle, dans une circonstance donnée, et pour une circonstance donnée, à une assemblée particulière dont il connaît les dispositions et les besoins spéciaux. L'écrivain s'adresse à lui-même et à l'humanité, l\ veut que son œuvre soit permanente ; il veut la soustraire, autant que possible, aux influences délétères des choses accidentelles. L'orateur veut obtenir de
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certaines personnes, qu'il voit et qu'il connaît, un certain acquiescement déterminé. Il veut agir sur elles et s'emparer de leur esprit. L'écrivain pense moins aux personnes et pense plus aux choses. Il traite moins directement avec les hommes, et se préoccupe plus uniquement du sujet qu'il traite et de la vérité qu'il exprime.
Saint Jean Chrysostome, même quand il écrit, au lieu de parler, reste orateur et ne devient pas écrivain. L'intention d'agir sur quelqu'un est toujours actuelle et évidente chez lui.
Ce n'est pas à lui qu'il parle. Il ne se renferme pas dans un lieu secret et profond pour se recueillir dans le mystère intime de l'âme. Il a toujours une assemblée devant lui, toujours des adversaires, toujours des pécheurs. II ne s'abîme pas longuement, comme saint Augustin, dans ses souvenirs, pour pleurer les jours d'autrefois et pour préparer les jours qui viendront. Il ne s'enfonce pas dans son abîme intérieur avec l'ardeur terrible des contemplatifs ; il songe au présent. Il regarde autour de lui. Au lieu de fermer les yeux pour se souvenir, il les ouvre pour examiner.
Evêque veut dire surveillant : saint Jean Chrysostome fut vraiment Evêque. Il se précipitait de tous les côtés à la fois pour défendre ses brebis, car les loups venaient de toutes parts.
Beaucoup plus moraliste que théologien, il avait sans cesse devant les yeux la difficulté pratique avec laquelle on était actuellement aux prises
autour de lui. Il s'éiève peu, il approfondit peu, s'il faut prendre ces deux mots dans le sens humain et intellectuel : il regarde, il examine, il cherche, il sonde, il exhorte, il encourage, il console, il conseille. Son regard n'est pas habituellement d'une profondeur extraordinaire, mais il s'adapte singulièrement aux circonstances de temps et de lieux, aux personnes et aux choses.
11 n'est pas nécessaire, pour l'approcher, d'avoir vécu longtemps dans l'atmosphère sombre et embrasée où brûlent, parmi les splendeurs de la nuit sacrée, les mystères insondables de la théologie. Beaucoup de saints, peut-être, ont été plus sublimes; très pi;u ont été si populaires. 11 a cette douce grâce naïve qui est la vraie bonté, la bonté féconde et lumineuse. Il descend, sans s'abaisser, dans les détails de la vie humaine.
Sans compromettre la dignité de la chaire évang clique, il s'y assoit pour raconter ou pour conseiller les choses les plus intimes et les plus familières. Une prononce pas de ces paroles vagues qui passent à côté des auditeurs sans les atteindre; il s'adresse réellement à tous ceux qui l'entourent, entrant dans les nécessités de leur existence quotidienne, les appelant, les avertissant, les réprimandant, les conseillant, comme s'il connaissait chacun d'entre eux par son nom, comme s'il était entré dans toutes les misères, dans toutes les faiblesses, dans toutes les tentations qui remplissaient ses auditeurs, comme s'il eût été réellement le frère où le père de chacun; et ce
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n'était pas une illusion; il était réellement le père et le frère de chacun. Il ne l'était pas par hypothèse, il l'éL it en réalité.
II semblé que l'intention de briller, dans les discours moraux et religieux, soit en quelque sorte une invention moderne. Autrefois, chez les Grecs, par exemple, l'éloquence politique était le cri même de la nécessité actuelle. Quand Démosthènes parlait, il ne visait vraisemblablement à rien qu'à exciter le peuple. La vanité était combattue, peutêtre étouffée, peut-être prévenue par l'angoisse réelle d'une situation politique qui exigeait non des phrases, mais des actes, non un succès, mais une délivrance, Gicéron, qui est un moderne, inaugure peut-être la période de décadence où l'orateur se regarde au lieu de s'oublier, et pense à l'élégance de son geste au lieu de penser à sauver le peuple. Cicéron, dans son Traité de l'Art oratoire, a érigé en système la décadence de l'art; il en a dressé le code; il en a formulé les lois. Mais voici le monde romain qui meurt, et le christianisme se lève sur le monde. Une éloquence naît, plus sévère que celle d'autrefois, encore plus dépourvue de retour sur elle-même, ignorante des ruses et ne visant qu'au salut. Il ne s'agit plus seulement désormais de sauver un certain peuple d'un certain peuple ennemi, à l'occasion d'un danger accidentel; il s'agit de sauver les peuples et les individus contre Tennemi commun, contre l'ennemi du genre humain; il s'agit de faire à la création rajeunie le don du snhit,pour le temps et
pour l'éternité, sur la terre comme au ciel. Il s'agit d'enseigner le Pater pratiquement et de le faire réciter aux hommes dans la vérité comme dans l'esprit.
Il semble que l'orateur chrétien, l'homme des premiers siècles de l'Église, n'ait pas même la peine de s'oublier ; il semble que jamais la pensée de lui-même ne se soit présentée à lui. Il semble qu'il n'ait pas eu de précautions à prendre contre la recherche de soi, et qu'en face des grandes catastrophes, et des grandes espérances; en face du monde écroulé, et du monde prêt à naître ; en face des Romains qui s'en vont, des barbares qui arrivent, des chrétiens qui surgissent ; en face des grandes ruines amoncelées et du »alut que la terre réclame ; il semble qu'en face de ce drame humain et divin où toutes choses sont en présence, l'orateur n'ait pas le temps de penser à lui-même, et que la vanité ne prenne pas sa place parmi tant de décombres, parmi tant de préparations, tant de crimes, tant de vertus, tant de larmes de toute espèce. Saint Jean Chrysostome est un des types les plus accomplis de la simplicité pratique aux prises avec un travail gigantesque et minutieux qui réclame à la fois tous les genres de courage. Ce n'est pas le type du génie, c'est le type de l'activité ; ce n'est pas le vol de l'aigle, c'est le combat pied à pied, ardent, dou3ç, fort, calme et acharné. C'est la charité invincible que rien ne rebute et ne fatigue; c'est le dévouement sans ostentation, qui ne s'étale ni vis-à-vis des
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autres, ni vis-à-vis de lui-même, qui va droit à son but, fortement et tranquillement. Saint Jean Chrysostome ne plane pas ordinairement, mais il marche d'un pas égal, assuré, qui féconde le sol sous ses pieds.
Saint Jean Chrysostome, dans ses homélies, reproche aux auditeurs de voir en lui autre chose qu'un apôtre, et de chercher dans ses discours autre chose que la pratique. Les considérations générales, métaphysiques, théoriques, philosophiques, sociales qui constituent depuis quelque temps l'apologétique chrétienne, étaient peu connues autrefois. La forme de la prédication varie suivant la nature et le besoin des siècles auxquels elle s'adresse. Il semble qu'en avançant à travers les âges, l'élévation augmente et que l'intimité diminue. Peut-être une apologétique suprême résumera-t-elle, avant la fin du monde, toutes les gloires de la métaphysique et de la prédication chrétienne dans une synthèse où l'élévation et l'intimité s'augmenteront, s'achèveront, se compléteront l'une l'autre.
Les détails les plus intimes de la vie, de la maison et de la famille passent sous nos yeux quand nous lisons saint Jean Chrysostome.
« Chez les Juifs, dit-il, pour prier il fallait monter au temple, acheter une tourterelle, avoir du bois et du feu sous la main, prendre un couteau, se présenter à l'autel, accomplir beaucoup d'autres prescriptions Ici, rien de pareil Rien
'l'empêche une femme, en tenant sa quenouille ou
en ourdissant sa toile, d'élever sa pensée vers le ciei et d'invoquer Dieu avec ferveur; rien n'empêche un homme qui vient sur la place ou qui voyage seul de prier attentivement; tel autre, assis dans sa boutique, tout en cousant des peaux, est libre d'offrir son âme au Maître. L'esclave, au marché, dans les allées et venues, à la cuisine, s'il ne peut aller à l'église, est libre de faire une prière attentive et ardente; l'endroit ne fait pas honte à Dieu, etc., >
Cette famiharité est le caractère distincti'' de saint Jean Chrysostorae, Jamais elle ne l'abandonne, et même quand sa parole s'élève, elle garde ce caractère d'allocution personnelle et directe. Il n'échappe jamais à son auditeur par un mouvement étranger: son sujet ne l'entraîne ni plus loin ni plus haut que l'esprit de ceux qui écoutent. Essentiellement populaire, il poursuit dans les conditions sociales et intellectuelles les plus infimes, il poursuit ceux qui habitent là pour faire pénétrer en eux, lentement, laborieusement, charitablement et patiemment les vérités les plus hautes, accommodées à leur faiblesse et mises à leur portée. Les relations dos choses entre elles, les coups d'oeil généraux sont rares dans ses discours. On dirait qu'il connaît chacun de ses auditeurs intimement et personnellement. On dirait qu'il s'adresse tantôt à l'un, tantôt à l'autre, variant ses conseils suivant les circonstances particulières de chaque nature et de ch que position, mais ne disant pas un mot vague, impersonnel et
purement théorique, ne prononçant pas une phrase qui ne porte coup, dans tel endroit et dans telle direction pratique déterminée. Il ne vous quitte pas la main, il vous conduit pas à pas dans le sentier où vous marchez et qu'il connaît. Il est votre Evêque. Il connaît vos voies et les surveille. Il compte vos pas; il ressemble à une mère qui regarde son enfant s'essayer à courir pour la première fois.
Quand il explique aux époux leurs devoirs, saint Jean Ghrysoslome entre dans des considérations si simples qu'elles étonneraient beaucoup aujourd'hui. Les modernes ne sont pas assez humains pour supporter tant de naïveté. Saint Jean Ghrysostome conseille à l'époux de ne pas cacher son affection, mais de la montrer tout entière, très simplement. Il lui recommande de parler à sa jeune femme et lui indique comment pourrait s'engager une de leurs premières contestations.
« Dis-lui, continue le saint, dis-lui avec la grâce la plus parfaite ; Chère petite fille, j'ai associé mon existence à la tienne, dans les choses les plus importantes et les plus nécessaires d'ici-bas... Je pouvais épouser une femme plus riche, je ne l'ai pas voulu... J'ai tout dédaigné pour ne voir que les qualités de ton âme, que j'estime au-dessus de tous les trésors. »
Et l'orateur se livre aux transports d'horreur qui lui inspirent les mariages d'argent.
«Une femme riche, dit ii, vous apportera moins
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àa j )u*jssances par la fortune que d'ennuis par ses exigeiices, ses prétentions, ses dépenses, ses paroles hautaines et méprisantes. Elle dira peutêtre : Je n'use rien qui soit à toi; je m'habille à mes dépens et sur les revenus qui me viennent de ma famille. »
Et, accablant cette insolente de son indignation fougueuse et naïve, l'Evéque l'apostrophe et la prend à parti ;
« Que dis-tu là? Ton corps ne t'appartient plus et tu t'appropries tes biens ! Une fois mariés, l'homme et la femme ne font plus qu'un. Et vous auriez non pas une fortune commune, mais deux fortunes distinctes! 0 fatal amour de l'argent! Vous n'êtes qu'un même être, une même vie, et vous parlez encore du tien et du mien! Parole exécrable et criminelle, inventée par l'enfer! »
Saint Jean Chrvsostome charge l'époux luimême d'instruire là-dessus l'épouse. C'est à lui d'enseigner, à elle d'écouter. Mais il ne suffit pas d'enseigner, il faut enseigner utilement, sagement, doucement, gracieusement. Et avec quelle grâce le saint Evêque recommande la grâce ! Avec quelle douceur il recommande la douceur! Comme il s'intéresse sincèrement au bonheur de ses enfants! comme il veille tendrement sur la fragihté de l'amour 1
Il faut, pour étudier cet homme, ce saint, dans son caractère, dans sa vie, dans ses prédications; il fau» aussi, pour connaître le milieu social où il pgi«;sait et la naTveté des mœurs environnantes,
bùivre saint Jean dans les charmants et tendres détails de ses soins paternels.
Supposons donc le cas où la femme, insolente et avare, réclame la propriété particulière de tel objet et veut le disputer à son mari. Que fera celui-ci? Se fâchera-t-il ou cèdera-t-il? Il cédera, s'il suit l'avis de l'Evêque, mais il cédera de manière à donner une leçon pleine de sagesse et de douceur. Il avertira sa femme de son erreur, par sa manière même de céder.
« Apprends ces choses à ta femme, dit saint Jean Chrysostome, mais avec une grande bonté.
« L'exhortation à la vertu a, par elle-même, quelque chose de trop sévère, surtout si elle s'adresse à une jeune personne délicate et timide. Quand donc tu t'entretiendras avec elle de notre philosophie, mets-y beaucoup de grâce, et cherche principalement à arracher de son âme le tien et le mien. Si elle dit : Ceci est à moi ; réponds aussitôt : Que réclames-tu, comme étant à toi ? je Vignore; car, pour moi, je n'ai rien en propre; et ce rHest pas telle ou telle chose j c'est tout qui t'appartient!
« Passe-lui donc cette parole !.., Si elle dit : Ceci est à moi, dis-lui : Oui, tout est à toi, et moi aussi, tout le premier, je suis à toi ! Et ce ne sera pas flatterie, mais sagesse. Ainsi tu pourras, tour à tour, apaiser sa fougue, et guérir son abat- (errient. »
Ainsi parle l'évêque ; mais il n'a pas encore tout dit ; c'est la Iftndresse qu'il demande, ce n'esif
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pas seulement la douceur. II veut que l'époux dise à l'épouse ,
« Je t'aime et je te préfère à ma propre vie... Ton affection me plaît par-dessus toute chose, et rien ne me serait aussi pénible que d'avoir, en quoi que ce soit, une autre pensée que la tienne. Rien ne m'effraie pourvu que je possède ton amour, et c'est encore toi que j'aimerai dans nos enfants. »
« Ne crains pas, mon ami, ajoute saint Jean Chrysostome, ne crains pas que ce langage donne à ta femme trop de prétention. Avoue-lui que tu l'aimes I »
Cette interpellation directe, qui part de l'orateur pour aborder personnellement chaque auditeur, est le caractère de cette parole vivante.
L'orateur moderne évite généralement les allusions individuelles ; il embrasse l'ensemble des hommes et des choses, et croirait manquer à l'une des nombreuses lois de sa dignité s'il avait l'air de savoir le nom de ses auditeurs, de les considérer comme ses enfants et de leur adresser, personnellement, des conseils privés. Il semble ignorer leurs affaires et ne pas s'occuper de leurs maisons. Quelque chose d'officiel a pénétré partout . une certaine grandeur peut très bien se rencontrer dans certaine iaç^on de parler et d'agir.
Le style a sa solennité qu'il ne faut ni exagérer ni méconnaître. Une certaine largeur d'horizon peut exclure ou exiger un certain ton, et les con-
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venances changent avec les mœurs qui les produisent.
Mais il faut se souvenir des parfums exquis qui s'échappaient d'une éloquence paternelle. Il faut se souvenir des communications chaudes et tendres qui se faisaient entre l'orateur et l'auditeur, entretenues par la sollicitude de l'un et par la soumission de l'autre. Saint Jean Chrysostome est peut-être l'exemple le plus complet et le type accompli de cette éloquence, si contraire à la nôtre, si pleine d'oubli pour elle-même, l'oubli de soi !... Ce charme est si rare qu'il embellit et colore, quand il se rencontre, même isolé, là où manque la couleur. Peu de créatures sont assez complètement disgraciées pour ne pas devenir gracieuses en quelque façon, si elles reçoivent le don sublime de ne viser à rien, et de s'oublier parfaitement.
Cet homme si simple, ce conseiller si intime et si tendre était, vis-à-vis de l'injustice puissante, d'une fierté et d'une audace à toute épreuve. L'histoire d'Eutrope semble un cadre placé là tout exprès pour enchâsser la grande figure de Chrysostome.
Dans le superbe discours, que la circonstance extraordinaire où il fut prononcé transforma en événement public, il apostrophe encore, et plus directement que jamais, un de ses auditeurs. Mais de quelle voix il lui parle ! Avec quelle autorité I avec quelle douceur ! avec quelle grandeur ! Quel drame que ce récit I Comme il est supérieur
aux drames de l'histoire ancienne ! supérieur par l'intérêt, supérieur par l'enseignement, supérieur parle pathétique ! Et comme il est moins célèbre ! Que de gens savent par cœur Cornélius Népos, et, parfaitement édifiés sur le compte de Pélopidas et d'Atticus, n'ont pas un souvenir précis du rôle historique de saint Jean Chrysostome et de son attitude magnifique devant l'empire et devant l'empereur ! C'est que le christianisme est là. C'est pourquoi les hommes se taisent et oublient. La proximité de Dieu ge mesure à leur injustice.
Leur méconnaissance est le témoignage qu'ils rendent à la vérité.
Eutrope, l'eunuque Eutrope, était à peu près monté sur le trône. Il était même question de l'y installer tout-à-fait, de l'y placer officiellement. Cet esclave, devenu consul, menaçait déjà l'impératrice de sa disgrâce. Claudien a fait le récit de ce consulat épouvantable... Les provinces étaient mises à l'encan !
Avec les bijoux de sa femme, un certain personnage acheta la Syrie !
L'histoire d'Eutrope serait invraisemblable, si la honte et l'horreur pouvaient être invraisemblables, depuis Adam, dans l'histoire humaine. Ceux qui ont perdu de vue la réalité de notre nature, et en qui l'idée de la chute originelle est voilée parl'ornueil qu'elle-même inspire, et sous laquelle elle se rlissimule, comme l'.iraignée sous sa toile ; ceux-là feraient bien de relire l'histoire d'Eutrope.
La nature humaine est visible, là, sans voile et sans mensonye. Toute noblesse et toute richesse étaient punies par le bannissement, la confiscation ou la mort. Les déserts de Lybie reçurent ce qu'il y avait dans l'empire de plus honnête et de moins dégradé, tout ce qy- avait l'honneur d'être envoyé en exil !
Ce fut là que mourut Rimasius, l'ancien consul, exilé d'abord, assassiné ensuite ; Rimasius, le vainqueur des Goths, le compagnon et l'ami de Théodose ! C'était une fêîe pour Eutrope, c'était une proie agréable, plus rare et plus illustre que ses victimes ordinaires. Le consul aimait à s'offrir à lui-même des sacrifices de cette espèce-là. Mais ce n'était pas assez : Rimasius avait un fils, il fallait le tuer ; la chose fut faite. Mais ce n'était pas assez. Il restait une veuve et une mère : Eutrope eut l'idée de l'immoler ; mais cette femme, nommée Pentadie, se réfugia aux pieds des autels : elle invoquait le droit d'asile !
Il faut se faire une idée des temps dont nous parlons pour comprendre l'importance du droit d'asile, et de quelle façon les Evêques tenaient à cette chose sacrée.
Le droit d'asile qui, aux temps de la trêve de Dieu, s'exerçait sur les grandes routes, aux pieds des croix plantées, dans les champs auprès d'une charrue, le droit d'asile vivait, du temps de Chrysostome, à l'ombre des autels. Pentadi'^ l'invoqua; Eutrope osa réclamer sa victime, mais il rencontra Ghrysostome. Le bourreau recula devant l'Evêque.
40 PHYSIONOMIES DE SAiMS
Pentadie fut sauvée ; cependant le droit d'asile fut aboli en principe par Eutrope.
Tout pliait devant Teunuque, tout, excepté saint Jean. Sans faiblesse et sans ostentation, l'Evêque faisait son devoir, et sa grande figure se dressait seule, au milieu de tout ce peuple prosterné.
Mais bientôt tout changea. Un de ces accidents de palais, si fréquents à cette époque, jeta Eutrope la face contre terre. La révolte de Tribigilde, les menaces de la Perse qui venait de changer de maître, les supplications de l'impératrice insultée, éplorée, furieuse, qui se précipita aux pieds de l'empereur, ses deux enfants dans les bras, et demandant vengeance, toutes les colères et toutes les douleurs qu'Eutrope avait excitées, se tournèrent enfin contre lui. Arcadius le chassa du palais. Aussitôt toutes les voix qui l'adoraient ne firent qu'ime voix pour le détester. Un concert d'imprécations s'éleva contre lui. Jamais le fameux voisinage du Capitole et de la roche Tarpéienne ne fut vrai si littéralement. Tout le peuple demandait à grands cris la mort d'Eutrope.
C'est ici que commence un drame sublime I
Que fit le misérable eunuque? II n'avait qu'une ressource. Il l'employa. Il invoqua ce droit d'asile que lui-même avait aboli. Consul, il l'avait bravé. Condamné, il l'invoqua. Mais ce qu'il avait détruit était bien détruit, au moins dans l'espiif d'Arcadius. Eutrope réfugié aux pieds des autels, et invoquant leur ombre jadis méprisée par lui, est un magnifique tableau qui pourrait tenter un peintre;
mais là ne s'arrête pas le drame. L'eunuque poursuivi fut traité par Arcadius comme Pentadie persécutée avait été traitée par lui. Il avait réclamé Pentadie abritée derrière l'autel. Arcadius réclama Eutrope, couché sous la table de l'autel. Mais là ne s'arrête pas le diame. Eutrope, poursuivant Pentadie, avait rencontré Chrysostome qui la protégeait. Arcadius, poursuivant Eutrope, rencontra Chrysostome qui le protégeait. Seul défenseur autrefois de la liberté et de la justice contre Eutrope tout-puissant, saint Jean Chrysostome fut le seul défenseur d'Eutrope poursuivi et caché sous la table et serré contre l'autel. L'Evêque toujours fidèle, toujours fier, toujours humble, toujours grand, toujours libre, invoqua solennellement et magnifiquement en faveur d'Eutrope poursuivi ce même droit d'asile qu'il avait invoqué contre Eutrope tout-puissant, et l'eunuque se cacha derrière ce même Evêque, contre lequel, aux jours de sa puissance, sa colère s'était brisée !
Eutrope tremblait de tous ses membres, caché sous la table de l'autel; la foule s'assembla tumultueuse, demandant la tête du criminel, et exaltée par une nuit de fureur. Saint Jean prit la parole dans cette église envahie par tant de passions, adressant tour à tour ses reproches à la foule et à celui qu'elle poursuivait, montrant à celui-ci son orgueil et sa bassesse, à celle-là ses adulations et ses colères.
< Vanité des vanités, s'écria l'orateur. Où est maintenant cette splendeur illustre du consulat?
Où sont les flambeaux qu'on portait devant cet homme, et ces applaudissements et ces danses, et ces banquets et ces fêtes? Où sont ces couronnes et ces parures suspendues sur sa tête, et les faveurs bruyantes de la ville et les acclamations du cirque ? »
C'est un rieu commun, il est vrai, mais comme ce lieu commun était rajeuni, vivifié, transfiguré par la réalité vivante et terrible qui l'entourait et l'autorisait ! Vanité des vanités, répétait continuellement l'orateur, et il aurait voulu voir ce mot gravé sur le front et dans la conscience de chaque homme. Puis se tournant par un mouvement superbe vers l'eunuque agenouillé, qui avait autrefois bravé l'Evèque :
« Ne t'ai-je pas dit bien des fois, lui demanda Ghrysostome, que la richesse est fugitive? Roi, tu ne pouvais pas me supporter. Ne t'ai-je pas bien dit qu'elle ressemble à un serviteur ingrat? Roi, tu ne voulais pas me croire, et l'expérience t'apprend qu'elle n'est pas seulement fugitive et ingrate, mais homicide, puisqu'elle t'a réduit en cet état.
« Ne te disais-je pas que les blessures faites par un ami valent mieux que les baisers d'un ennemi ? Si tu avais supporté nos blessures, leurs baisers ne t'auraient pas perdu... Ceux -qui te versaient à boire out pris la fuite ; ils ont renié ton amitié.* Ils cherchent leur sécurité à tes dépens. Ce n'est pas ainsi que nous avons fait. Nous ne t'avons pas abandonné alors, malgré tes era-
portements, et aujourd'hui, tombé, nous te protégeons, nous t'entourons de nos soins. L'Eglise, que tu traitais si mal, te reçoit à bras ouverts, et tous ces habitués du cirque, pour lesquels tu dépensais tes richesses, ont levé le glaive contre toi 1 Et si je parle ainsi, ce n'est pas pour insulter celui qui est tombé, mais pour avertir ceux qui sont debout. Toutes les paroles sont au-dessous de la vérité ! 0 fragilité des choses humaines ! Quand je les appellerais herbe , fumée et songe, je n'aurais rien dit, rien ; elles sont plus néant que le néant I... Vous vîtes, hier, quand on vint de la part de l'empereur, pour l'arracher d'ici, comme il courut aux vases sacrés, aussi pâle qu'un mort ; le claquement des dents, le tremblement du corps, 1^ sanglot de la voix, tout annonçait son angoisse mortelle ! »
Il est facile de concevoir l'impression que devait produire sur cette foule furieuse, sur ce criminel prosterné, la magnifique improvisation de saint Jean. Le grand évéque, aussi doux devant son ennemi vaincu qu'il avait été ferme devant son ennemi vainqueur, gardait, au milieu de toutes ces exaltations et de toutes ces chutes, un équilibre radieux. La foule s'indignait de voir l'ennemi de l'Eglise invoquer celle qu'il venait de persécuter et ce droit d'asile qu'il avait détruit. Saint Jean continua :
« Dieu, dit-il, permet qu'un tel homme apprenne par ses malheurs la puissance et la clémence de l'Église... Voilà de quoi confondre juifs et gentils!
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Pour sauver son ennemi, qui se réfugie à sou ombre, l'Eglise s'expose au courroux de l'empereur ! Oui, c'est là le plus bel ornement de l'autel I Le bel ornement, direz-vous, que cet avare, ce A oleur, ce scélérat, qui s'attache à la table sacrée 1 — De grâce, ne parlez pas ainsi. Une courtisane toucha les pieds de Jésus-Christ. La gloire du Seigneur en a-t-elle souffert ? »
L'auditoire, furieux tout à l'heure, fondait en larmes maintenant. Saint Jean vit qu'il avait gagné sa cause.
«Allons, dit-il alors, allons nous jeter aux pieds du prince, ou plutôt prions Dieu de lui donner un cœur qui sache compatir. »
En effet, le grand orateur triompha de toutes les fureurs. Il apaisa la foule, il apaisa l'impératrice, et le droit d'asile ne fut pas violé. Le droit sacré qu'il avait sauvegardé contre Eutrope, il le sauvegarda en faveur d'Eutrope. Pas un cheveu ne tomba de la tête du proscrit, qui se retira tremblant à Chypre, vaincu ei protégé par la même force et par la même douceur.
C'est ainsi que saint Jean Chrysostome entendait le sacerdoce. Or, cette dignité redoutable lui avait été imposée presque de force. La situation morale des chrétiens de son époque est indiquée par les intrigues qui se produisaient à l'élection des évêques. 11 y avait des ambitions, il y avait des cabales, il y avait des luttes et des rivalités. Mais ces ambitions, ces cabales, ces rivalités et ces luttes se passaient à rebours. C'était à qui ne
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serait pas nommé. C'étaient des intrigues retournées, des ambitions qui se précipitaient dans la profondeur fuvant !e jour et les hommes, cherchant le dést-rt. C'était un sentiment profond et épouvanté de la majesté épiscopale qui faisait reculer devant elle. Ces Sommes en étaient tellement dignes qu'ils tremblaient de l'accepter, et la sublimité du sentiment qu'ils en avaient les metlait en fuite quand elle menaçait de les atteindre réellement. Saint Martin fut arraché à son couvent. On le conduisit à Tours, malgré lui, gardé à vue, escorté. Un tableau qui représenterait cette scène aurait l'air de représenter aujourd'hui un criminel qu'on mène au supplice. Il y en avait qui se calom- I niaient, afin d'échapper à un trop terrible honneur. Saint Ambroise intrigua comme il put, il n'imagina rien de mieux que de se faire passer pour cruel ; mais le peuple n'eut pas de confiance dans cette cruauté. Ambroise se sauva la nuit, mais il fut ramené dans la ville. Saint Paulin hvra, \ pour se sauver, un combat désespéré où il faillit laisser la vie. Le peuple allait l'étouffer; la victime céda enfin.
Le traité f\e saint Jean Chrysostome sur le Sacerdoce n'est pas seulement un éloquent discours sur la terrible dignité du prêtre ; il est aussi un monument historique et contient sur les chrétiens du quatrième siècle des révélations qu'on pourrait appeler curieuses, si la majesté du document n'étouffait pas la curiosité. Là, comme touiours, saint Jean est familier, nai'f et causeur. Il
raconte comment la chose s'est passée entre lui et son ami Basile, et comment il a trompé ce digne homme par une ruse qui serait célèbre, si le fait s'était passé dans l'histoire romaine, entre deux illustres païens. De quel Basile s'agit-il ainsi ? Personne ne le sait. Plusieurs ont cru y voir Basile le Grand, évêque de Césarée. Toutes les vraisemblances manquent, sans excepter celle qui viendrait des dates. Saint Basile nnquit en 829 : saint Jean en 344- Or, les deux interlocuteurs du dialogue de Chrysostome semblent du même âge. On a également pensé à Basile de Séleucie. Mais l'obstacle est bien plus grand et touche à l'impossibilité complète. Basile de Séleucie écrivait en 458 à l'empereur Léon. S'il eût été sacré Evêque, comme l'ami de Jean, en .874, il aurait gardé au moins quatre-vingt-quatre ans la dignité épiscopale.
Le savant au(e«r de la Vie de Saint Jean Chrysostome, placée avant ses œuvres complètes, admet avec Baroniiis qu'il s'agit de l'Evêque de Raphamé. Quoi qu'il en soit, Chrysostome trompa Basile.
« Mon généreux ami, dit-il lui-même, étant venu me trouver en particulier, et m'ayant communiqué la. nouvelle comme s' je l'ignorais (la nouvelle de leur nomination) me pria de ne rien l'aire cette fols encore que d'un commun accord entre nous, prêt à me suivre dans le parti que je prendrais, qu'il fallût fuir ou céder. Sûr de ses dispositions, et convaincu que je porter(tis
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un grand préjudice à l'Eglise si, à cause de ma faiblesse, je privais le troupeau de Jésus-Christ d'un pasteur si capable de le gouverner, je lui cachai ma pensée, moi qui l'avais habitué à lire jusqu'au fond de mon coeur. Je lui répondis donc qu'il /allait prendre le temps de réfléchir, que rien ne pressait, et lui laissai croire qu'en tous cas je serais du môme avis que lui.
€ Quelques jours après, arrive celui qui devait nous imposer les mains. Je me cache. On s'empare de Basile, qui, ne sachant ce que j'atais fait, se courbe sous le joug, persuadé, d'après ma promesse, que j'allais suivre son exemple, ou plutôt qu'il suivait le mien. »
Ce récit n'est-il point merveilleux de naïveté ? Cette simplicité ignorante de sa grandeur donne à cet historien un ton merveilleux, une liberté incommunicable dans la parole et dans l'attitude. On arrive, je me cache. On s'empare de Basile. Ne dirait-on pas qu'il s'agit de deux criminels poursuivis par les gendarmes ? Et cette crainte, cette fuite, cette résistance mal vaincue, tout cela lui paraît trop naturel pour mériter un étonnement DU même une explication. Mais ce n'est pas tout. Le peuple attendait deux victimes. Il n'en a qu'une. On s'ameute,
« Quelques-uns, parmi les assistants, voyant Basile exaspéré de la violence qu'on lui faisait, dirent tout haut qu'il était al)surde, quand celui des deux qui passait pour le plus intraitable (le plus intraitable ! c'était moi, Jean, qu ils désignaient
ainsi) s'était soumis avec une -modestie parfaite au jugement des Pères, que l'autre, plus modéré, plus sage, s'emportât, résistât, se montrât si opiniâtre et a orgueilleux. »
Cette modestie dont on félicitait Chrysostomc était une illusion : Chrysostome, moins modeste qu'on ne le disait, s'était caché. Quant à Vorgueil- /cKaî Basile, il se rendit et se soumit, dans la persuasion que Chrysostome s'était soumis et rendu. Cette modestie et cet orgueil valent à eux seuls mieux que plusieurs traités historiques sur les mœurs des premiers chrétiens.
Mais l'illusion de Basile ne dura pas toujours. Après avoir obéi pour imiter Chrysostome dont on célébrait l'obéissance, il s'aperçut de son erreur. Le révolté Jean Chrysostome l'avait trompé, s'était caché. Sa ruse et sa rébellion, victorieuses toutes les deux, avaient livré son ami et sauvé sa personne. Il avait trahi Basile, et s'était tiré d'affaire aux dépens de celui-ci. Quel procédé ! Rendons la parole à ce rusé personnage.
€ Quand il sut que j'avais pris la fuite, raconte saint Jean, il vint me trouver dans un profond abattement, et s'élant assis près de moi, il essaya de me raconter la violence qu'il avait subie ; mais la douleur l'empêchait de parler, et les mots expiraient sur ses lèvres. Le voyant couvert de larmes et dans un grand trouble, moi qui savais Ja cause de tout cela, j'éclatai de rire et, prenant sa main, je voulus l'embrasser et rendre gloire à Dieu du succès de mon stratagème. A la vue de mon con-
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tentement, et voyant que je l'avais trompé, sa douleur redoubla avec indignation. »
L'intraitable saint Jean céda cependant comme son ami Basile. Et il aima tant son peuple qu'il se consola d'être Evêque. Et son peuple l'aima tant qu'il lui pardonna sa résistance. Un Evêque, arrivant un jour de Galicie, au moment où saint Jean parlait, celui-ci descendit de la chaire et y fit monter son hôte, Le peuple fut mécontent, et saint Jean, quelques jours après, lui raconta avec sa naïveté charmante l'histoire de son mécontentement.
« Je vous voyais, dit-il, suspendus âmes lèvres, comme les petits de l'hirondelle, quand ils attendent au bord du nid la nourriture qui leur est apportée. Au moment où je cédais la place à mon frère, pour honorer ses cheveux blancs, et remplir envers lui les devoirs de l'hospitalité, vous en témoignâtes par vos murmures un grand mécontement, comme si j'avais trompé votre faim. »
Entre son peuple et Chrysostome, il y avait amitié, dans le sens intime du mot. L'Evêque était l'ami tendre et sévère de chaque homme et de tous leshommes.il regardait, il prévenait, il surveillait. et surtout il aimait. Ce n'était pas dans le langage vague et officiel, c'était dans la réalité de la vie qu'il était le père, le frère, le soutien et l'ami de son peuple.
Saint Jean parlait de l'amitié en connaisseur, et, dans le portrait qu'il a fait d'elle, on dirait presque qu'il a peint, tant la chose est simple et belle, son troupeau et lui-même.
« L'homme sans amitié, dit- 1, reproche les bienfaits exagère les moindies faveurs. L'ami cache les services rendus, en dissimu'e l'importance, et semble tout devoir, quand tout lui est dû.
« Vous ne me comprenez pas ; hélas ! je parle d'une chose qui ne se trouve maintenant qu'au ciel, et de même que si je vous entrelenais d'une plante des Indes que personne n'aurait vue, il me serait difficile, avec beaucoup de paroles, de vous en donner une idée exacte; ainsi mes discours sur l'amitié demeurent ininlellifjililes pour vous, car c'est une plante du ciel... Dans un ami, on possède un autre soi-même. Je soufîre de nç pouvoir m'expiiquer par un exemple : vous auriez vu que je reste au-dessous de la vérité. »
Cet exemple, il ne le racontait pas, mais il faisait plus, il le montrait. L'auteur de sa Vie, dans l'édition de MM. Falmé et Guérin, remarque avec raison qu»' cet ami introuvable qu'il dépeint, c'était lui-même. Admirable ami, en effet, qui pou» vait devenir universel, sans jamais devenir banal