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CHAPITRE IV

Les littérateurs français ont un programme ! Ce programme n'est pas infini : au contraire, il ressemble à une limite. Ce programme contient un certain nombre d'admirations obligatoires, et implique l'oubli du reste des choses. L'homme du monde, français ot littérateur, se promène dans un cercle restreint de livres à son usage, et il ignore les autres avec une bonne foi singulière. Il ne soupçonne pas leur existence ; s'il la soupçonnait, il la regarderait comme la preuve criante de ce fait historique : tout le monde a été barbare, excepté quelques auteurs français du dix-septième siècle, et quelques auteurs français du dix huitième siècle, excepté aussi quelques Grecs et quelques Romains, sur lesquels se sont modelés les auteurs qu'il a lus. Quant à la haute antiquité, quant à l'Asie, quant à l'Inde quant au genre humain tout entier, il regarde les travaux qui viennent de là comme la spécialité de quelques érudits, lesquels se livrent pai curiosité à des études techniques, et ont perdu dans la fréquentation des barbares le sentiment délicat de

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l'élégance. Le littérateur français ne se borne pas à ignorer l'antiquité (sauf quelques Grecs et quelques Romains), il ne se borne pas à ignorer singulièrement tout ce qui, dans les temps modernes, est écrit en langues étrangères (excepté Milton et Dante) ; il ignore remarquablement aussi, parmi les auteurs français, ceux que l'habitude n'a pas inscrits sur le programme de ses lectures. Il a lu Buffon avec conscience, mais il n'a pas lu saint François de Sales.

S'il s'agissait seulement de réparer une injustice littéraire, la chose n'en vaudrait pas la peine, car le mot littérature s'emploie dans un sens misérable, et s'entend de l'arrangement des mots. Mais il s'agit d'autre chose. Il s'agit de savoir si une mine inconnue de richesses naturelles et surnaturelles n'est pas cachée dans la langue française, sous un terrain ignoré, au fond d'un pays perdu. Or, cette mine existe dans saint François d^ Sales et ailleurs. Il n'est pas nécessaire de le démontrer. Il suffit de le montrer. Elle existe ailleurs aussi. Les études savantes de M. Gautier ne sont pas des rêves. Si la littérature est chose puérile, en tant qu'elle est l'alignement étudié des phrases, laiiguet circa quœstiones et puqnas verborum; la parole est chose grave, en tant qu'elle est l'expression de la pensée et le miroir où l'idée se voit.

Le style de l'homme est la forme que la vérité prend dans le moule d'une créature déterminée. Saint François de, Sales a du style, et il est peut-

être bon de le montrer à tous ceux qui, appartenant à la même famille par le caractère de leur âme, recevraient de lui la lumière plus facilement que d'un autre, à cause de la parenté.

Quelle est la couleur du style de saint François de Sales? C'est la couleur de la nature, vue à la lumière surnaturelle. Quand on se promène dans les champs, il se fait dans l'œil et dans l'oreille une harmonie douce et profonde à laquelle concourent, dans un repos admirable, beaucoup de couleurs et beaucoup de musiques. Les feuilles des arbres, les fleurs des prairies, les oiseaux avec leurs mouvements et avec leurs chants, le bourdonnement confus de mille petits êtres qu'on ne voit pas, le murmure des ruisseaux, l'ondulation des rayons du soleil sur les collines odorantes, qui semblent presque onduler elles-mêmes et suivre les jeux de la lumière, la courbure naî"ve du tTonc des arbres et leurs branches non taillées, toutes ces choses se réunissent en une seule mélodie très grave, très simple, et les nombreux musiciens qui la composent en la jouant s'accordent si bien ensemble, que jamais le concert n'est troublé par une fausse note. Il y a un concert de l'après-midi, un concert du soir.

Le style de saint François de Sales, c'est le concert de Faprès-midi.

Ne cherchez là ni les splendeurs du soleil levant, ni les splendeurs du soleil couchant, ni les hauteurs de la montagne, ni l'aigle qui déchire sa proie, ni le l»ruit des torrents, ni les neiges éfer-

neHes, ni la foudre, ni les violences de la créature, qui pousse vers l'éternité les gémissements de l'immense désir.

Il y a, dans la création, place pour tous les vivants. Les prairies ont un charme singulier, nonseulement pour ceux qui les aiment spécialement, mais aussi et surtout peut-être pour les habitués de la montagne et les habitués de l'Océan. Les prairies ont pour ceux-ci un charme admirable, le charme de la variété aimée, de la variété qui, loin d'être la contradiction, vous présente le même nom écrit en d'autres caractères et la même lumière ofTerfe sous un autre angle.

La parole de saint François de Sales a la valeuf et le parfum des prairies. Ce n'est pas l'automne; ce n'est pas non plus tout à fait le printemps; ce n'est jamais l'hiver. C'est l'été, et l'été vers midi. Il fait très chaud d;ins ses ouvrages.

Le symbolisme n'est pas, dans saint François de Sales, un accident littéraire. Il est la forme de sa parole et la tournure de sa conversation; car cet homme charmant n'écrit jamais, il cause toujours.

€ On ne peut enter une greffe de chêne sur un poirier, nous dit-il, tant ces deux arbres sont de contraire humeur l'un à l'autre ; on ne saurait certes non plus enter l'ire, ni la colère, ni le désespoir *sur la charité ; au moins serait-il trèsdifficile... Et quant à la tristesse, comment peutelle être utile à la sainte charité, puisqu'entre les fruits du Saint-Espril;, la joie est mise en rang, joignant la charité?

« Les rossignols se complaisent tant en leur chant, au rapport de Pline, que, pour cette complaisance, quinze jours et quinze nuits durant ils ne cessent jamais de gazouiller, s'efforçant toujours de mieux chanter en l'envi des uns des autres : de sorte que, lorsqu'ils se dégoisent le mieux, ils y ont plus de complaisance, et cet accroissement de complaisance les porte à faire les plus grands efforts de mieux gringotfer, augmentant tellement leur complaisance par leur chant et leur chant par leur complaisance, que maintes fois on les voit mourir et leur gosier se dilater à force de chanter. Oiseaux dignes du beau nom de Philomèle, puisqu'ils meurent ainsi en l'amour et pour ''amour de la mélodie.

« 0 Dieu, mon Théotime, que le cœur ardemment pressé de l'affection de louer son Dieu reçoit une douleur grandement délicieuse et une douceur grandement douloureuse, quand après mille efforts de louanges il se trouve si court.Hélas ! il voudrait, ce pauvre rossignol,toujours plus hautement lancer ses accents et perfectionner sa mélodie pour mieux chanter les bénédictions de son cher bien-aimé. A mesure qu'il loue, il se plaît à louer;il se déplaît de ne pouvoir encore mieux louer, et pour se contenter au mieux qu'il peut en cette passion, il fait toutes sortes d'efforts entre lesquels il tombe en langueur, comme il advenait au très glorieux saint François qui, malgré les plaisirs qu'il prenait à louer Dieu et chanter ses cantiques d'amour, jetait une grande affluence de larmes et

laissait souvent tomber de faiblesse ce que pour lors il tenait à la main, demeurant comme un sacré Philomèle à cœur failli »

L'intention littéraire est absente de ce tableau, et cette parole a une grâce singulière, exquise, naïve, qui échappe à ceux qui la cherchent. Le sens de la nature est charmant pour saint François de Sales, et charmant pour cette raison même que la nature est pour lui, ce qu'elle est en effet, un moyen et non un but. Elle est l'instrument sur lequel il s'accompagne pour chanter. Elle n'est jamais, comme il arrive aux faux poètes, la beauté même vers laquelle vont les chants. L'amour de saint François la trouve sur sa route ; il la trouve sans la chercher, tout simplement parce qu'elle est là, et, yans jamais s'arrêter à elle, il la traverse et l'emporte sur ses ailes vers le ciel où il va.

Ainsi vue, à la clarté d'en haut, la création prend un goût exquis qu'elle n'a jamais chez les hommes qui l'aiment pour elle-même et la fêtent, au lieu de fêter Dieu. La création est une i)arrière quand elle n'est pas un marchepied; elle apparaît comme une limite, chez le faux poète qui s'embourbe au milieu d'elle; pour saint François, elle est une harpe, et ses doigts, promenés sur les cordes, lancent des sons qui montent toujours. Le style de saint François de Sales ressemble beaucoup à une promenade, ]) est plein de hasards, d'accidents, de rencontres; il miroite; il regarde; il se détourne à chaque instant, attiré à droite et à gauche par les objets avoisinants. Il plaît, mais il n'écrase pas.

Presque toujours charmant,il n'est jamais sublime. Ce n'est pas que le charmant et le sublime soient incompatibles en eux-mêmes; mais c'est que la nature de saint François de Sales comportait, le premier et ne comportait pas le second. Cet homme cause toujours de près avec le lecteur. II ne lui échappe pas par ces excursions, ces ascensions ou ces absorptions qui séparent pour un moment celui qui parle de celui qui écoute. II ne perd pas de vue son auditeur. Il n'est jamais anéanti sous le poids de sa pensée ; ce qu'il dit ne succombe pas sous ce qu'il voudrait dire.

Il parle en vieux français. On pourrait croire que ceci est seulement une affaire de date, que le fait de parler en vieux français tient au temps où Ton parle et non à l'homme qui parle. Malgré la très grande vraisemblance, le vieux français ne tient pas seulement à la date où il est parlé ; il tient au caractère de celui qui parle. Jeanne de 'hantai est contemporaine de saint François de Sales. Elle ne parle pas en vieux français. Elle emploie des mots qui appartiennent au vieux français, parce que ce fait résulte de la nature des choses et de l'état de la langue au moment où elle écrivait. Mais ces mots, qui, sous la plume de saint François de Sales, forment le vieux français, ne constituent pas la même langue chez Jeanne de Chantai, C'est que le vieux français est un style; donc il est un secret. Il ne suffit pas pour l'avoir parlé d'être né aune certaine époque, il faut avoir possédé un certain esprit. Cet esprit, quel est-

il? Que! est le caractère de cette langue? — C'est la naïveté.

La naïveté n*est pas la simplicité. Elle est un genre à part de simplicité, une simplicité particulière quia un tempérament à elle. Elle a des oublis et des audaces qui étonneraient ailleurs et qui de sa part n'étonnent pas. Elle a le secret de faire tout pardonner. Ce secret rare, elle le partage avec les enfants, qui sont dans l'heureuse impossibilité d'irriter sérieusement. Cette impossibilité, que possèdent les enfants dans l'ordre moral, les écrivains naïfs la possèdent dans l'ordre intellectuel. Elle est un des privilèges et un des dangers de La Fontaine, privilège quant à lui, danger quant aux lecteurs. Dans ses fables, l'égoïsme du renard est à couvert derrière la naïveté de l'écrivain.

Mais le charme qui, chez La Fontaine, peut servir l'erreur, sert, chez saint François de Sales, la vérité. Il à le droit de parler comme il pense. 11 agit en chrétien et en prêtre. La pensée de produire un effet quelconque est si lom de lui, qu'on oublie de le remarquer : autre ressemblance avec les enfants. Il est vrai qu'à l'heure présente ceux-ci sont occupés à perdre la naïveté, et je me sers à dessein du mot occupés^ car c'est de leur part un rude travail : la naïveté, chassée de l'enfance, se réfugie dans la campagne. Les villages ont une langue à part qui ressemble beaucoup au vieux français, et par une rencontre qui n'est pas fortuite, le vieux français

parle toujours de la campagne et lui demande toujours des comparaisons. Un des caractères qui distinguent le vieux français, la langue des villages, et le style de saint François de Sales, c'est l'absence d'ironie. L'ironie, qui est excellente à sa place, et, par cela même qu'elle est excellente à sa place, est détestable et funeste dès qu'elle arrive mal à propos, et elle arrive souvent mal à propos, l'ironie est due au mal, à l'erreur, au péché. L'ironie est la gaieté de l'indignation, qui, ne trouvant plus de parole directe à la hauteur de sa colère, se réfugie, pour éclater, au-dessous du silence, dans la parole détournée. L'ironie est naturellement terrible et facilement sublime. Elle est le refuge de la fureur qui a dépassé les hauteurs de la parole et les hauteurs du silence. Mais cette arme puissante et redoutable a été empoisonnée par la corruption de l'homme. L'ironie a trahi la vérité : au lieu d'écraser le mal, elle s'est tournée contre les choses simples, naïves, innocentes, dans le sens sérieux de ce mot trop souvent rabaissé. L'ironie alors est devenue la moquerie. La moquferie est une chose basse; c'est le ricanement de l'amour-propre. Hé bien ! cette moquerie, employée très souvent par l'écrivain qui la suppose chez le lecteur, devient pour l'un et pour l'autre une gêne singulière. Elle détruit leur confiance réciproque et la naïveté de leurs relations. Car la moquerie, qui est myope, prend la naïveté pour la niaiserie, pendant que la sottise prend la niaiserie pour la naïveté. Entre la niaiserie et la

naïveté la différence est radicale. Dans la niaiserie la pensée est faible, le sentiment mollasse, et l'expression langoureuse. Dans la naTveté la pensée est précise, le sentiment vigoureux et l'expression imprévue La moquerie, qui les confond, ôte à l'écrivain la liberté des choses intimée /qui ne veulent être montrées qu'à des regards purs. Cette contrainte domine toute la litféiature moderne, qui ne s'en doute pas. Cette littérature, qui se croit très libre, est esclave du lecteur, qu'elle méprise. Elle craint la moquerie. Or, l'absence de cette crainte est un des caractères du vieux français, et particulièrement un des caractères de saint François de Sales. Cet liomme parle comme il pense, et le peuple chrétien est pour lui un confident. Il peut dire : mes frères, quand il s'adresse aux hommes, car il leur parle comme il se parle : sa parole extérieure n'interrompt pas, chose rare ! sa parole intérieure.

La familiarité avec tous les hommes se trouve aux deux extrémités de l'échelle morale ; le littérateur ne la possède pas ; le philosophe vulgaire en est tout à fait privé ; le débauché la trouve et le saint l'a trouvée. Le premier la trouve, parce qu'il a perdu le respect ; le second, parce qu'il a perdu l'amour-propre. Le droit de causer avec l'humanité est un des attributs de la grandeur. L'habitude de bavarder avec elle estun des caractères de la honte. Saint François de Sales n'a pas tous les attributs de la grandeur; aussi n'est-ce pas avec l'humanité qu'il cause, mais avec une fraction de l'humanité.

Presque personne n'a parlé le français comme lui; c*est pourquoi, si ces sortes de choses étaient étonnantes, il faudrait s'étonner de l'oubli où l'ont laissé les littérateurs. Ils ont eu, à propos de lui, une distraction qui s'explique par leurs nomDreuK et importants travaux.

L'étymologie nous rappelle, même malgré nous, que la langue française réclame par-dessus toutes les autres langues la franchise. Saint François de Sales est franc comme peu d'hommes l'ont été. Le soupçon même d'une arrière-pensée est exclu par la nature de sa parole. Et quelle originalité I quel sentiment actuel des pensées qu'il exprime! Le danger de parler morale par habitude et par souvenir ne le menace pas. Il pense ce qu'il dit au moment où il le dit; il ne le pense pas par procuration comme tant d'autres; il le pense lui-même ; il le pense à l'heure où il cause avec vous, et, s'il l'a pensé la veille, il vous le dit. Il vous fait assister à la génération intérieure des pensées et des sentiments qu'il vous communique ; il les donne pour ce qu'ils sont, il se donne pour ce qu'il est, il vous prend comme vous êtes. Quand vous êtes dans sa société, ne craignez pas de voir approcher de vous l'ombre de Mentor; vous êtes avec un ami qui vous dit tout et à qui vous pouvez tout dire. H y a dans cet homme charmant une force vive et gaie, qui provoque la confiance, sans avoir l'air de penser à elle. Et, très souvent, qi elle profondeur ! Peut-être la bonhomie du style nous dissimule quelquefois la réalité sévère des choses;

mais quelle profondeur sous cette apparence enfantine ! Tant de gens prennent l'air solennel pour dire peu de chose, ou pour ne dire rien ! Il faut bien que quelquefois le contraire arrive. Ainsi saint François de Sales développe de temps en temps des vérités mystérieuses avec la profondeur réelle d'un docteur et d'un saint, mais avec la bonhomie et la naïveté d'un vieillard qui raconterait une histoire à des enfants. Je vais citer pour indiquer et pour prouver.

« Entre les perdrix, il arrive souvent que les unes dérobent les œufs des autres, afin de les couver, soit pour l'avidifé qu'elles ont d'estre mères, soit par leur stupidité, qui leur fait méconnaître leurs œufs propres. Et voicy, chose étrange, mais néanmoins hien témoignée, car le perdreau qui aura été esclos et nourry sous les ailes d'une perdrix étrangère, au premier réclame qu'il soit de sa vraie mère, qui avait pondu l'œuf duquel il est procédé, il quitte la perdrix laronesse, se rend à sa première mère et se met à sa suite, par la correspondance toutefois, qui ne paraissait point, ainsi fut demeurée secrète, cachée, et comme dormante au fond de la nature, jusques à la rencontre de son objet, que soudain excitée et comme réveillée, elle fait son coup, et pousse l'appétit du perdreau à son premier devoir.

< Il en est de même, Théotiine, de notre cœur; car quoiqu'il soit couvé, nourry et élevé comme les choses corporelles, belles et transitoires, et, par manière de dire, sous les- ailes de la nature;

néanmoins, au premier regard qu'il jette en Dieu, à la première connaissance qu'il en reçoit, la naturelle et première indication d'aimer Dieu qui était comme assoupie et imperceptible, se réveille en un instant, et à l'impourvue paraist, comme étincelle qui sort d'entre les cendres, laquelle touchant notre volonté, luy donne un eslan de l'amour suprême, due au souverain et premier principe de toutes choses. »

L'appétit du perdreau poussé à son premier devoir n'enseigne-t-il pas les hommes avec une grande douceur et une grande naïveté; et cette parole exquise, qui aime les animaux sans jamais arrêter sur eux son amour, ne contient-elle pas, dans sa forme charmante, une austère réalité que le nid de perdrix et le voisinage des blés en fleurs adoucit, sans la cacher?

Le symbolisme de l'Ecriture et le but mystérieux des créatures fournit quelquefois à saint François de Sales des aperçus ingénieux ou profonds.

Son Introduction à la vie dévote étant connue du public, je parle de ses autres ouvrages qui ne le sont pas, et, relativement à la signification cachée des personnes et des choses, je trouve dans ses sermons ce rapprochement entre deux hommes qu'on oublie ordinairement de rapprocher ; saint Jean-Baptiste et saint Pierre.

« Nous lisons qu'il y avait autour du propitiatoire deux chérubins, lesquels s'entre-regardaieut. Le propitiatoire, mes chers auditeurs, c'est Notre-

Seigneur, lequel le Père Eternel nous a donné pour être la propitiation de nos péchés, Ipse propitiatio est pro peccatis aostris et ipsum proposait Deus propitiationem. Ces deux chérubins sont, comme j'estime, saint Jean et saint Pierre, lesquels s'entre-regardaient l'un comme prophète et l'autre comme apôtre. Hé ! ne pensez-vous pas qu'ils s'entre-regardaient, quand l'un disait ; Ecce Aff/ius Dei, Voici l'Agneau de Dieu, et que l'autre disait : Tu es Christus, Filius Dei vivi, Tu es le Christ, Fils du Dieu vivant? Il est vrai que la confession de saint Jean ressent encore quelque chose de la nuict de l'ancienne loy, quand il appelle Notre-Seigneur Agneau, car il parle de sa figure : mais celle de saint Pierre ne ressent rien que le jour : Quia Joaiines prœerat iiocti^ et Petrus diei : parce que saint Jean était le luminaire de la nuit et saint Pierre celui du jour.

« Au commencement du monde on trouve que l'esprit de Dieu était porté sur les eaux, Spiritus Dei ferebatur super aquas. La naïveté du texte en sa source veut dire fecundabat, vegetabat, qu'il fécondait les eaux. Ainsi me semble-t-il qu'en la réformation du monde, Notre-Seigneur fécondait les eaux lorsqu'il cheminait sur le bord de la mer de Galilée, Ambulabat juxta mare Galileœ, et avec la parole qu'il dit à saint Pierre et è saint André : Ve/iite post me, venez après moi, il fit esclore parmi les coquilles maritimes saint Pierre et saint André : en quoi saint Jean a encore quelque similitude avec saint Pierre, puisque ce fu»

au bord de l'eau où saint Jean eut pour la première fois l'honneur de voir celui qu'il annonçait, comme saint Pierre auprès de l'eau reconnut son divin maître et le suivit... La nativité de saint Jean a été prédite par l'Ange : Et multi in nativitate ejus gaudebunt. «]?\\x^\euvs^âdi-\\ à Zacharie, se réjouiront en sa nativité. » Celle de saint Pierre a été pareillement prédite ; mais il y a cette grande différence que l'Ange prédit celle de saint Jean, et celle de saint Pierre fut prédite par Notre-Seigneur. Saint Jean naquit pour finir la loi mosaïque; saint Pierre mourut pour commencer l'Eglise catholique, non que saint Pierre fût le commencement fondamental de l'Eglise, ni saint Jean la fin de la Synagogue, car c'est Notre- Seigneur, lequel mit fin à la loi de Moyse, disant sur la croix : « Tout est consommé », et ressuscitant, il commmença l'Eglise nouvelle. »

Ces connaissances simples, ces vues sur l'orig ne des choses, ces rapports des êtres entre eux, ces ressemblances entre la création et la rédemption, toutes ces lumières sont fréquentes dans les auteurs anciens, et rares dans les auteurs modernes. Le rapprochement de la source est pour l'âire une joie inconnue de la plupart des homm; s ; ce voisinage admirable, bien qu'il ne soit pas le caractère le plus habiîuel de saint François de Sales, ne lui4'ut pas étranger. 11 trouva dans la sainteté le jour et l'ajr. Ecoutons-le encore parler de la mort de saint Pierre ; il vient de la comparer à la naissance de Jean-Baptiste, il va la comparer

à la naissance d'Adam ; l'Humanité naissante et FEglise naissante vont entendre la même parole sortir de la bouche de Dieu. Ceci est véritablement beau. •

« Quand Dieu créa cet univers, voulant faire l'homme, '1 dit : Faciamus hominem adimaginem et simili tudinem nostrarriy ut prœsit piscibus maris y volât a i bus cœli et bestiis terrœ; faisons l'homme à notre image et ressemblance afin qu'il préside et aye domination sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur les bestes de la terre. Ainsi me semble-t-il qu'il aye fait en sa réformation; car voulant que saint Pierre fût le président et gouverneur de son Eglise, et qu'il commandât tout à ceux qui se retirent en la religion poui voler en l'air de la perfection, il le voulut rendre semblable à lui, et me semble qu'il dit : Faciamus eu m ad imaginem nosfram, faisoos-le à notre image, c'est-à-dire semblable à Jésus crucifié ; c'est pourquoi il lui dit : Sequere mCf suis-moy ».

La vie de saint François de Sales est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'insister sur les faits qui la composent. Il eut l'esprit de douceur et le don de convertir. Sa parole était féconde.

Il ne suffisait pas, pour faire son œuvre, de parler comme il parla. Il fallait vivre comme il vécut. Il était fécond, parce qu'il était saint. Le style dont j'ai parlé n'est que le reflet de son auréole, projeté sur ses œuvres. Il vécut dahs la familiarité divine, non pas sur le Sinaî, mais à la place

qui était la sienne, et que lui avait préparée Dieu. Sa douceur pénétra la nature, la nature pénétra sa parole. Son originalité fut d'être doux. Il était si doux, que la campagne lui a dit ses secrets. Il était si doux, que l'Egyptienne Agar est devenue traiisparente à ses yeux.

« Cette préférence de Dieu à toutes choses est îe cher enfant de la charité, dit-il quelque part. Que si Agar, qui n'était qu'une Egyptienne, voyant son fils en danger de mourir, n'eut pas le courage de demeurer auprès de lui, ainsi le voulut quitter, disant : Ah ! jene saurais voir mourir cet enfant, quelle merveille y a-t-il que la charité, fille de douceur et de suavité céleste, ne puisse voir mourir son enfant, qui est le propos de ne jamais offenser Dieu? Si qu'à mesure que notre franc arbitre se résolut de consentir au péché, donnant par le même moyen la mort à ce sacré propos, la charité meurt avec iceluy et dit en son dernier soupir : Hé ! non, jamais je ne verrai mourir cet enfant. »

Un rayon de sa douceur éclaire ainsi la chambre d'Holopherne :

« Ne lisons-nous pas de Judith, lorsqu'elle alla trouver Holopherne, prince de l'armée des Assyriens, que nonobstant qu'elle fût extrêmement bien parée, et que son visage fût doué de la plus rare beauté qui se peut voir, ayant les yeux étincelants avec une douceur charmante, les lèvres pourprées et les cheveux crespés flottant sur ses épaules, toutefois Holopherne ne fut point tou-

ché ïii par les beaux habits, ni par les yeux, ni par les lèvres, ni par les cheveux de Judith, ni d'aucune autre chose qui fust en elle ; mais seulement quand il jeta les yeux sur ses sandales, ou sa chaussure, qui, comme nous pouvons penser, était récamée d'or d'une fort bonne grâce, il demeura tout espris d'amour pour elle. Ainsi pouvons-nous dire que le Père Eternel, considérant la variété des vertus qui étaient en Notre- Dame, il la trouva sans doute extrêmement belle : mais lorsqu'il jeta les yeux sur ses sandales ou souliers, il en receut tant de complaisance et en fut tellement espris qu'il se laissa gagner et lui envoya son Fils, lequel s'incarna en ses très chastes entrailles. Mais qu'est-ce, je vous prie, mes chères âmes, que ces sandales et ces chaussures de la sacrée Vierge nous représentent, sinon l'humilité? »

11 était si doux que, parlant à ses filles, aux religieuses Visitandines, il leur montra cette scène sublime à la clarti'; de ce rayon.

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