‹ Physionomies de saintsChapitre 12 sur 72 · BIE0N ET ANNE LA PROPHETESSB · texte numérisé non relu

BIE0N ET ANNE LA PROPHETESSB

L'Écriture dit brièvement les choses. Quand elle veut confier le nom d'un homme à l'admiration des siècles, il lui arrive de dire que cet homme est juste et craignant Dieu. Joseph était juste. Siméon était juste.

Et, comme il étai' juste, il attendait la consolation d'Israël. Et le Saint-E ^prit était en lui.

Et il avait reçu la promesse de ne pas mourir avant d'avoir vu le Christ du Seigneur.

Et il attendait.

Il attendait! Quel mot! quelle attente que cette attente qui fut sa vie, sa fonction, sa raison d'être, son type, sa destinée, qui fut toute sa vie et toute sa lumière jusqu'au jour où il vit Celui qu'il atten dait, qu'il avait attendu I

Quel moment pour ce vieillard que le moment où il reçut dans ses bras Celui qui était l'Attendu d'Israël, d'Israël dont lui-même avait représenté l'attente I

Quel moment que celui où, après une vie consumée dans le désir, iJ vit de ses yeux et prit dans

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ses bras l'Amen vivant de sa vie, l'Amen vivant de son désir !

Et Anne la prophétesse ? Celle-ci avait quatrevingt-quatre ans. Ce chiÉfre est bientôt écrit et bientôt prononcé. Mais quelle somme de désirs peut-il bien représenter ? Elle ne quittait pas le temple, priant, jeûnant et servant Dieu jour et nuit. 11 n'est peut-être pas inutile d'insister par la pensée sur la vie de Siméon et d'Anne, cette vie pleine de mystères inconnus, cette vie qui ne fait parler d'elle qu'à son dernier moment. Mais siée dernier moment fut couvert d'une gloire immortelle, c'est qu'il avait été préparé par les longues années de silence que le silence de l'Evangile nous laisse à deviner.

Le dernier moment a été court; mais les années ont été très longues.

Toute prière finit par un Amen. L'Amen a été court; mais la prière a été longue. Figurons-nofis cet homme et cette femme, ce juste et cette prophétesse, vivant et vieillissant dans cette espérance, dans cette pensée, dans ce désir, dans cette promesse : le Christ du Seigneur approche et son jour va venir. Celui que les prophètes ont annoncé, le Christ du Seigneur approche et son jour va venir! Celui que les patriarches ont appelé, le Christ du Seigneur approche, et son jour va venir.

Probablement les siècles écoulés passaient sous les yeux de Siméon et d'Anne, et leurs années continuaientces siècles, et le désir creusait en eux des abîmes d'une pi oCondeur inconnue, et le désir se

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multipliait par lui-même, et le désir actuel s'augmentait des désirs passés, et ils montaient sur la tête des siècles morts pour désirer de plus haut, et ils descendaient dans les abîmes qu'avaient autrefois creusés les désirs des anciens.; pour désirer plus profondément. Peut-être leur désir prit-il à la fin des proportions qui leur indiquèrent que le moment était venu. Siméon vint au temple en Esprit. C'était l'Esprit qui le conduisait. La lumière intérieure guidait ses pas.

Un frémissement, inconnu de ces deux amesqui pourtant connaissaient tant de choses, les secouait probablement d'une secousse pacifique et profonde qui augmentait leur sérénité.

Pendant leur attente, le vieux monde romain avait fait des prodiges d'abomination. Les ambitions s'étaient heurtées contre les ambitions. La terre s'était inclinée sous le sceptre de César Auguste.

La terre ne s'était pas doutée que ce qui se passait d'important sur elle, c'était l'attente de ceux qui attendaient. La terre, étourdie par tous les bruits vagues et vains de ses guerres et de ses discordes, ne s^était pas aperçue qu'une chose importante se faisait sur sa surface : c'était le silence de ceux qui attendaient dans la solennité profonde du désir. La terre ne savait pas ces choses; et sic'était à recommencer, elle ne les saurait pas mieux aujourd'hui. Elle les ignorait de la même ignorance: elle les méprisait du même mépris, si on la forçait à les regarder. Jadis qun le silence était la chose

qui se faisait à son insu, sur sa surface. C'est qu'en effet ce silence était une action. Ce n'était pas un silence négatif, qui aurait consisté dans l'absence des paroles. C'était un silence positif, actif au-dessus de toute action.

Pendant qu'Octave et Antoine se disputaient l'empire du monde, Siméon et Anne attendaient. Qui donc parmi eux, qui donc agissait le plus? Anne la prophétesse parla au moment suprême, Siméon chanta. De quelle façon s'ouvrirent leurs bouches, après un tel silence !

Peut-être dans l'instant qui précéda l'explosion, peut-être toute leur vie se présenta-t-elle à leur yeux comme un point rapide et total, où cependant les désirs se distinguaient les uns des autres, où la succession de leurs désirs se présenta à eux dans sa longueur, dans sa profondeur ; et peutêtre tremblèrent-ils d'un tremblement inconnu durant le moment suprême qui arrivait. C'était donc à ce moment si court, si rapide, si fugitif, que toutes les années de leur vie avaient tendu ! C'était donc vers ce moment suprême que tant de moments avaient convergé! Et le moment était venul

Peut-être les siècles qui avaient précédé leur naissance se dressaient ils dans le lointain de leurs pensées, derrière les années de leur vie, étalant d'autres profondeurs plus antiques, à côté des profondeurs qu'ils avaient eux-mêmes creusées! Oui sait de quelle grandeur dut leur paraître leur prière et toutes leurs prières précédentes

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OU avoisinanles, si les choses se montrèrent à eux out à coup dans leur ensemble !

Car la succession de la vie nous cache notre oeuvre totale. Mais si elle nous apparaissait tout à coup, elle nous étonnerait. Les détails nous cachent l'ensemble. Mais il y a des moments où le voile qui est devant notre regard tremble, comme s'il allait tout à coup se lever. Un résumé se fait, le résumé des discours, le résumé du siience. Et ce résumé s'exprime par le mot : Amen.

A l'âge de quatre-vingt-quatre ans, Anne la prophétesse prononça son Amen. Elle dit des merveilles de l'Enfant qui était là ; et Siméon chantait. Il chantait la vie et il chantait la mort, la vie des nations, sa mort à lui; car il avait accompli sa destinée. Il annonça solennellement que Celui qu'il tenait dans ses bras serait exalté devant la face des peuples, lumière des naions et gloire d'Israël. Sa vue franchit la Judée; elle fit le tour du monde. Elle alla à droite et à çjauche. « Celui-ci, dit-il, a été posé pour la ruine et pour la résurrection. »

Il vit la contradiction; il la promit. Il annonça que les vivants et les morts se grouperaient à droite et à gauche de l'Enfant qu'il tenait dans ses bras.

Et Siméon bénit le Père et la Mère, et il dit à celle-ci :

€ Un glaive de douleur transpercera ton âme, afin que les pensées de plusieurs soient découvertes. »

Une prophétie terrible sort de ses lèvres, avec sa joie et son triomphe. Car tout est réuni en ce jour que les Grecs appelaient la fête de la Rencontre, parce que les choses viennent de loin pour se rencontrer au milieu d'elle.

Siméon rencontre Anne : Joseph et Marie rencontrent Siméon et Anne. La grâce et la loi se rencontrent; la loi est observée dans sa rigueur: l'offrande due pour la naissance d'un Premier- Né e^t offerte, quoiqu'ici la raison de l'offrir ne se présente pas. La sainte Vierge et son Fils étaient exempts des cérémonies légales, puisque la Mère n'avait pas conçu selon les lois de la nature, et que le Fils était né en dehors d'elles. Cependant, comme le Fils n'avait pas voulu se soustraire à la circoncision des hommes, la Mère ne voulut pas se soustraire à la purification des femmes. La loi fut observée ; mais elle rencontra la grâce : Aniie et Siméon sont là pour l'attester. Les larmes ont rencontré la joie. L'allégresse de Siméon a enfoncé d'avance dans le coeur de Marie le glaive qu'il lui a annoncé. Et elle a gardé dans son cœur, nous dit l'Evangile, toutes ces choses. Toutes ces choses renferment sans doute les menaces de Siméon. Dans cette fête des Rencontres, ceux qui s'attendaient se sont trouvés ; et enfin Sion a rencontré son Dieu.

Et l'Eglise chante le matin :

€ Voici que le Seigneur Dominateur vient en son saint Temple ; réjouis-toi,, Sion, tressaille d'allégresse et viens au-devant de ton Dieu. »

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Dans cette fête des Rencontres, Siméon et Anne ont rencontré Jésus-Christ.

Je poserai mon arc dans les nues, avait dit autrefois la bouche de Dieu parlant de l'arc-en-ciel.

Ici Celui qui était l'arche d'alliance fut vu dans les bras de Marie, comme l'arc dans les nuées du ciel; et Siméon reçut l'Amen de son attente.

Cette fête, qui est appelée par les Grecs la Rencontre du Seigneur, est appelée aussi la Purification de la sainte Vierge.

La purification ne suppose ici ni aucun péché, ni aucun défaut de nature : aucune impureté morale, légale ou matérielle ne se rencontrait dans Marie. Mais qui sait quelle infusion inouïe de grâce nouvelle est indiquée ici par ce mot?

Qui sait ce qui se passa dans le cœur de Marie, quand elle offrit Jésus-Christ au Père, dans ce jour solennel et dans ce lieu solennel ? Car cette fête s'appelle aussi la Présentation de Jésus au Temple.

Ce fut le jour de Toblation.

L'oblation suprême, celle dont les sacrifices de l'ancienne loi n'étaient que la figure; l'oblation divine, attendue, appelée, symbolisée par tant de cris, par tant de désirs, par tant de prophètes, par tant de figures.

Que durent penser ces quatre personnes, Marie, Joseph, Siméon, Anne, quand elles dirent ; Voici celui qu'on attendait. Repassèrent-elles dans leur mémoire, subitement et instantanément, les choses, les épisodes, les sacrifices du peuple d'Israël,

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dans la méditation desquelles elles avaient passé leur vie? Le sacrifice d'Abraham passa-t-il devant leur mémoire, et le bélier qui remplaça Isaac, et tous les sacrifices de l'ancienne loi, toutes les prescriptions de Moïse et tou'es les scènes qui s'étaient accomplies dans ce Temple où maintenant Jésus-Christ s'offrait à son Père? Quelle impression devait leur faire cette loi portée au Lévitique, chap. xii, où il est dit que la femme qui aura mis au monde un enfant, garçon ou fille, demeurera un certain temps séparée de la compagnie des autres, comme une personne impure?

Il lui est défendu de toucher rien de saint, ni a'entrer dans le Temple, jusqu'à ce que soient accomplis les jours de la purification, qui sont de quarante jours pour un enfant mâle et de quatrevingt pour une fille. Ce temps étant expiré, elle devait se présenter à un prêtre et lui offrir pour son enfant un agneau d'un an en holocauste, avec un petit pigeon ou une tourterelle, ou bien, si elle était assez pauvre pour ne pouvoir offrir un agneau, elle devait donner deux tourterelles et deux paires de colombes.

Quelle impression profonde et mystérieuse devait produire le texte de cette loi sur la Vierge, qui n'avait aucun besoin d'être purifiée et qui cependant se soumettait à l'ordonnance faite, et qui prenait là la place du pauvre ! Celle qui possédait le Créateur du ciel et de la terre prenait rang parmi les pauvres ; et c'était la petite offrande qui rachetait Jésus-Christ.

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