CHAPITRE VI
SAINT PAPHNUCK.
Dans les déserts de la ThébaTde, qui entourent Héraclée, il y eut beaucoup de solitaires. Le dernier d'entre eux fut saint Paphnuce, dont l'histoire est fort étrange.
Paphnuce avait mené dans le désert la vie éton nante des solitaires, une vie qui ne ressemblait ni à la vie des hommes, ni même à celle des saints modernes, une vie dont l'austérité surpasse l'imagination. Un jour il se dit à lui-même : Quel est celui des saints auquel je ressemble ?
La question devint une prière.
— Seigneur, disait-il, parmi vos saints quel est celui auquel je ressemble le plus?
— Fîaphnuce, Paphnuce, lui dit la voix qui lui parlait, car il était souvent conduit par une voix ; toi, Paphnuce, tu ressembles à un musicien qm chante dans un village à quelque distance d'Héraclée.
Paphnuce fut plus surpris qpi'il ne l'avait encore été depuis le jour de sa naissance. Un musicien qui chantait dans un village ne répondait pas à l'idéal d'une sainteté semblable à la sienne.
Il approche du village, il arrive ; il demande le musicien.
— II est là, lui répondent les gens du pays ; il est dans ce cabaret; il chante pour amuser les gens qui boivent.
Paphnuce marchait de stupéfactions en stupéfactions. Il aborde le musicien, lui demande un entretien particulier, et l'ayant obtenu, lui demande par quelles voies il s'est élevé si haut en sainteté devant Dieu et devant les anges.
— Brave homme, répond le musicien, je pense que vous plaisantez.
— Voilà donc, pensait Paphnuce, le saint auquel je suis semblable 1 Le musicien reprit :
— Je suis le dernier des misérables. Avant de jouer dans les cabarets, j'étais voleur de profession. Je faisais partie d'une bande de brigands. Ma vie est un tissu d'abominations, et je me fais horreur à moi-même.
Paphnuce devenait pensif.
— Cherchez bien, lui dit-il, vous trouverez quelque bonne action.
— Je ne vois pas, dit le voleur.
— Cherchez bien, dit Paphnuce.
— J^ me souviens, répondit l'autre, qu'un jour nous avons saisi, mes brigands et moi, une vierge consacrée à Dieu; je la leur arrachai; je la conduisis dans un village où elle passa la nuit, et le K ndemainje la reconduisis au monastère telle qu'elle en était sortie.
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— Ensuite? dit Paphnuce.
— ' Un jour, dit le voleur, je rencontrai une très belle femme, errante et seule, dans un désert.
— Comment, lui dis-je, êtes-vous ici ?
— Ne vous informez pas de mon nom, réponditelle. Mais si vous avez pitié de moi, prenez-moi pour esclave, et conduisez-moi où vous voudrez. Ma situation est horrible. Mon mari s'est trouvé redevable des deniers publics. Après lui avoir fait souffrir les plus horribles traitements, on l'a enfermé dans une affreuse prison, d'où il ne sort de temps en temps que pour subir de nouvelbis tortures. Nous avons trois fils qui ont été arrêtés pour la même dette. On me poursuit à mon tour ; je tfiû cache dans ce désert, et il y a trois jours que je n'ai mangé.
Touché de compassion, j'emmenai cette femme; je la conduisis, je la soutins, je la restaurai. Quand elle eut mangé et qu'elle fut rêve nue de la faiblesse où je l'avais trouvée, je lui dis: Que vous fautil?
— Avec trois cents pièces d'argent, dit-elle, nous serions sauvés, mon mari, mes fils et moi !
— Voici trois cents pièces d'argent, lui dis-je ; maintenant soyez heureuse. Elle emporta les trois cents pièces et la famille fut sauvée.
Il me semble que cette histoire contient quelque chose de particulier. Ce n'est pas l'enseignemiîiU ordinaire. C'est un enseignement exceptionnel. Elle nous fait non pas voir, mais entrevoir une chose ignorée. Elle ouvre une fenêtre sur les
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mystères de la justice divine, qui mesure tout, qui juge irifailliblement,étrangement, tenantcompte des grâces données, des tentations subies, des situations différentes, se jouant des pensées humaines et des vraisemblances les plus accentuées. Il me semble que la voix qui parlait à Paphnuce nous parle encore, disant aux uns : Vous vous croyez bons, ne présumez pas; aux autres : Vous vous croyez mauvais : ne désespérez pas.
Beaucoup demeurent dans la haine, qui se croient dans l'amour; beaucoup se croient dans la haine, qui demeurent dans l'amour, dit la bienheureuse Angèle de Foligno ; et le Saint-Esprit avait dit avant elle : « Nul ne sait s'il est digne d'amour ou de haine. > Les choses visibles et les choses invisibles brûlent ensemble dans l'inscrutable abîme du cœur humain, comme dans une chaudière les métaux en fusion, et nul ne voit l'opération intérieure, excepté celui qui pèse les tentations et les grâces comme il pèse le vent et le l'eu.
Promenez-vous le soir sur les bords de la mer. Baissez les yeux, comptez les grains de sable du rivage.Levez les yeux î comptez les étoiles du ciel. Tout cela est peu de chose. Mais si vous essayez de compter les actions et les réactions intérieures et extérieures, les actions et les passions, les grâces et les tentations, les circonstances, les coups et les contre-coups, les assauts du dedans et les assauts du dehors, les velléités, les désirs, les succès, les échecs, les douleurs et les attaques, cette multitude inouïe d'efforts contradictoires qui