CHAPITRE VII
Sainte Françoise naquit en i384. Sa vie se résume en un mot : la vision. Vivre, pour elle, ce fut voir. Sa vie en ce monde n'est que l'écorce légère et transparente de la vie qu'elle menait déjà dans l'autre monde. Sa vie terrestre fut une apparence. A douze ans, elle était déjà dans un état extraordinaire. Elle avait l'intention et le désir de ne pas se marier. Mais son confesseur l'engagea à ne pas résister aux instances de ses parents. Elle épousa donc Laurent Ponziani.
A peine mariée, elle tomba malade. Guérie par une apparition de saint Alexis, elle mena dans sa maison une vie sévère et admirable. Elle dut bien voir que le mariage n'avait diminué en rien sa grâce intérieure, et que Dieu n'est astreint, dans la distribution de ses faveurs, à aucune loi tyrannique de catégorie et d'exclusion. Elle prouva à elle-même et aux autres, par la vie qu'elle mena dans le mariage, qu'elle avait bien fait de se marier.
La mort de son fils Jean peut être comptée parmi les bonheurs de la vie de sainte Françoise
Cet enfant eut une mort extraordinaire. « Je vois, dit-il, saint Antoine et saint Onuphre qui viennent me chercher pour me conduire au ciel. » Il fut enterré dans l'église de Sainte-Cécile.
Mais de graves événements publics et privés vinrent menacer, sinon renverser, la paix intérieure de Françoise. Rome fut prise par le roi de Naples Ladislas. La maison de Françoise fut pillée, ses biens confisqués, son mari exilé. L'orage, qui pouvait briser la famille, ne la brisa pas. Le calme revint, Laurent fut rappelé et ses biens lui furent rendus.
A partir de ce jour, la vie de Françoise redoubla d'austérité. Son confesseur fut obligé de modérer les rigueurs qu'elle exerçait envers ellemême. Elle trouva dans sa belle-sœur une amie et une confidente à laquelle elle put ouvrir son âme et confier ses secrets.
Vannosa, c'était le nom de la sœur de Laurent, Vannosa et Françoise allaient de porte en porte quêter pour les pauvres. Ensemble elles faisaient leurs pèlerinages au dehors, leurs prières au dedans. Un jour un prêtre, qui blâmait Françoise comme indiscrète et exagérée, lui donna une hostie non consacrée. Elle s'en plaignit; le prêtre avoua sa faute et en fît pénitence.
L'année i434 fut marquée par de terribles épreuves. Le pape Eugène IV était en exil. Comme il s'était déclaré pour les Florentins dans leur guerre contre Philippe, duc de Milan, Philippe, pour se venger, souleva contre Eugène plusieurs
des évêques réunis à B4Ie. Quelques propositions schismatiques furent mises en avant. On osa môme citer Eugène devant le Concile comme un accusé.
C'était la nuit du 1 4 octobre 1 434. Françoise était dans son oratoire. Elle fut ravie en extase. Elle vit la mère de Dieu et reçut d'elle des instructions et des ordres qu'il fallait transmettre au Pape, à Bologne. Le lendemain, Françoise va trouver son confesseur, dom Giovanni, et le supplie de se rendre à Bologne pour exécuter les ordres de Marie. Dora Giovanni hésite. « Mon voyage, répondit-il, sera inutile ; je vous compromettrai ; je me compromettrai ; le Pape ne me croira pas. Vous passerez pour une folle, et moi pour une dupe. » Cependant, sur de nouvelles instances, dom Giovanni se décide. Il part; le Pape le reçoit parfaitement, approuve toutes les demandes de Françoise et donne des ordres conformes aux désirs de la sainte. Dom Giovanni revient; et quand il veut raconter à Françoise l'heureux succès de sa mission, elle l'interrompt fit lui dit : « C'est moi, s'il vous plaît, qui vais vous raconter votre voyage. J'étais avec vous en esprit, et je sais tout ce qui vous est arrivé. »
Parmi les événements de son voyage se trouvait une guérison due aux prières de Françoise.
L'union de Françoise et de Vannosa devint célèbre aux yeux des hommes et des anges. Elles se quittaient peu dans leur vie extérieure. Dans leur vie intérieure, elles ne se quittaient pas. Cette intimité divine reçut une sanction divine comme elle. Un jour les deux femmes s'étaient
retirées dans un jardin, à l'ombre d'un arbre. Elles délibéraient ensemble sur les moyens de sanctifier leur vie et de se livrer à des exercices pour lesquels la permission de leurs maris était nécessaire. On était au printemps. Cependant, au lieu de porter des fleurs, l'arbre porta des fruits. De belles et bonnes poires tombèrent aux pieds des deux femmes, qui les portèrent à leurs maris et les confirmèrent par ce prodije dans l'intention où ils étaient de n'entraver en rien les projets de Françoise et de Vannosa.
L'an i435, l'épouse de Laurent entreprit d'ériger une congrégation de femmes vierges ou veuves. Plusieurs visions célestes la confirmèrent dans sa résolu) ion. Les oblates, qu'elle fonda, eurent pour première supérieui e et directrice la sainte elle-même. Elle conduisait les sœurs dans les hôpitaux et chez les pauvres. Ses compagnes pansaient les malades et apportaient aux pauvres tout ce dont ils avaient besoin. Plusieurs fois, au lieu d'un remède ou d'un secours insuffisant et vulgaire, ce fut la guérison elle-même subite et miraculeuse que sainte Françoise apporta.
Un an après la mort de son fils Evangelista, Françoise vit dans son oratoire l'enfant qu'elle avait perdu : « Avant peu, lui dit-il, ma sœur Agnès viendra me rejoindre. Mais voici mon compagnon, qui sera désormais le vôtre: c'est un archange que le Seigneur vous envoie et qui ne vous quittera plus. »
Depuis ce moment, Françoise put lire et tra-
vailler la nuit aussi facilentient que le jour; car Tarchange était une lumière visible pour elle. La lumière était tantôt à d oite, tan'ôt à gauche.
Bien des années plus iard, le i3 août 1489 Françoise aperçoit uîi changement dans le visage et l'at'itud,' de l'archange. Son visage devient plus brillant, et il lui dii : « Je vais tisser une voile de cent liens, puis une autre de soixante, puis une autre de trente. »
Cent quatre-vin;jt-dix jours après la vision, les trois voiles étaient tissées; Françoise mourut.
Françoise eut le pressentiment de sa mort et prévint ses amis. Elle demandait à Dieu de mourir afin de ne pas voir sur la terre les nouvelles dojleurs dont l'Eglise était, à sa connaissance, menacée et même ass illie. Car en ce moment l'antipape prenait le nom de Félix V.
Françoise tomba malade. « N'oubliez rien, ditelle à dom Giovanni, rien de ce qui est nécessaire au salut de mon àme. »
El quelques jours aprè« : « Mon pèlerinage va finir dans la nuit de mercredi à jeudi. »
La mort fut fidèle au residez-vous.
Mais la vie de Françoise réside dans ses visions. Il est temps d'y arriver.
Les visions les plus singulières, les plus étonnantes, les plus caractéristiques de sainte Françoise, sont les visions de l'Enfer. D'innombrables supplices, variés comme les crimes, lui furent montrés dans leur ensemble et dans leurs détails. Elle vit l'or et l'argent, fondus, entassés par les
démons dans la gorge des avares. Elle vit des choses nombreuses, singulières, détaillées, épouvantables. Elle vit les hiérarchies des démons, leurs fonctions, leurs supplices, les crimes divers auxquels ils président. Elle vit Lucifer, consacré à l'orgueil, chef général des orgueilleux, roi de tous les démons et de tous les damnés. Et ce roi est beaucoup plus malheureux que ses sujets. L'enfer est divisé en trois parties : l'enfer supérieur, l'enfer mitoyen, l'enfer inférieur. Lucifer est au fond de l'enfer inférieur. Sous Lucifer, chef universel, se trouvent trois chefs subordonnés à lui et préposés à tous les autres. Asmodée, qui préside aux péchés de la chair : c'était un chérubin ; Mammon, qui préside aux péchés de l'avarice : il était un trône. Il est intéressant de voir que l'argent fournit à lui seul une des trois grandes catégories : Béelzébuth préside aux péchés de ridol.ltrie. Tout crime qui tient aux pratiques de la ma(jie, du spiritisme, etc., relève de Béelzébuth. Béelzébuth est particulièrement et spécialement le prince des ténèbres. Il est torturé par les ténèbres ; et c'est au moyen des ténèbres qu'il torture ses victimes. Une partie des démons reste en enfer; une autre partie réside en l'air; une autre partie réside au milieu des hommes, cherchant qui dévorer. Ceux qui restent en enfer donnent leurs ordres et envoient leurs députés ; ceux qui résident dans l'air agissent physiquement sur les perturbations atmosphériques et tel- Juriques, lancent partout leurs influences mauvai-
ses, empestent l'air physiquement et moralement. Leur but est spécialement de débiliter l'âme. Quand les démons chargés de la terre voient une âme débilitée par l'influence des démons de l'air, ils l'attaquent dans sa défaillance, pour la vaincre plus facilement. Ils l'attaquent au moment où elle se défie de la Providence. Cette défiance, dont les démons de l'air sont spécialement les inspirateurs, préparent l'âme à la chute que les démons de la terre vont solliciter d'elle. Et d'abord, dès qu'elle est affaiblie par la défiance, ils lui inspirent l'orgueil, où elle tombe d'autant plus facilement qu'elle est plus débile. Quand l'orgueil a augmenté sa faiblesse, arrivent les démons de la chair, qui lui soufflent leur esprit ; quand les démons de la chair l'ont encore affaiblie, arrivent les démons chargés des crimes de l'argent; et quand ceux-ci ont encore diminué en elles les ressources de la résistance, arrivent les démons de l'idolâtrie, qui accomplissent et achèvent ce que les autres ont commencé.
Tous s'entendent pour le mal; et voici la loi de la chute :
Tout péché que l'on garde entraîne dans un autre péché. Ainsi l'idolâtrie, la magie, le spiritisme attendent au fond de l'abîme ceux qui, de précipices en précipices, ont glissé dans leurs environs.
Toutes les choses de la hiérarchie céleste sont parodiées dans la hiérarchie infernale. Nul démon ne peut tenter une âme sans une permission de
96 PHYSIONOMrES DE SAINTS
Lucifer. Les démons qui sont à poste fixe dans les enfers souffrent la peine du feu. Les démons qui sont dans l'air ou sous la terre ne souffrent pas actuellement la peine du feu ; mais ils endurent d'autres supplices terribles, et particulièrement la vue du bien que font les Saints. L'homme qui fait le bien inflige aux démons une torture épou\anlable. Quand sainte Françoise était tentée, elle savait, à la nature et à la violence de la tentation, de quelle hauteur était tombé l'ange tentateur, et à quelle hiérarchie il avait appartenu.
Quand une âme tombe en enfer, son démon tentateur est remercié et félicité par une foule d'autres démons. Mais quand une âme est sauvée, son démon tentateur est moqué par les autres démons et conduit devant Lucifer, qui lui inflige un châtiment spécial distinct de ses autres tortures. Ce démon entre quelquefois par la suite dans le corps des animaux ou dans celui des hommes. Alors il se fait passer pour l'âme d'un mort.
Nous vovons que les pratiques modernes, plus connues depuis les tables tournantes, étaient usitées de tout temps et décrites par sainte Françoise.
Quand un démon a réussi à perdre une âme, après condamnation de cette âme, il devient le tentateur d'un autre homme; mais il esf plus habile que la première fois. Il profite de l'expérience que la victoire lui a donnée; il est plus habile et plus fort pour perdre.
Quand un homme est dans l'habitude du péché
mortel, sainte Françoise voit le démon sur lui quand le péché mortel est effacé, sainte Françoise voit le- démon non plus sur lui, mais à côté. Après une excellente confession, le démon est affaibli; la tentation n'a plus le même degré d'énergie. Quand le nom de Jésus est prononcé saintement, sainte Françoise voit les démons de rair,de îa terre et des enfers s'incliner avec des tortures épouvantables, et d'autant plus épouvantables qu'il est prononcé plus saintement. Si le nom de Dieu est prononcé dans le blasphème, les démons sont encore obligés de s'incliner; mais un certain plaisir est mêlé au chagrin que leur fait l'hommage qu'ils sont forcés de rendre.
Quand l'homme blasphème le nom de Dieu, les anges du ciel s'inchnent aussi. Ils témoignent un respect immense. Ainsi les lèvres humaines, qui se meuvent si facilement et qui prononcent si légèrement le nom terrible, produisent dans tous les mondes des effets extraordinaires et éveillent des échos, dont l'homme qui parle ici-bas ne soupçonne ni l'intensité ni la grandeur.
Le feu du purgatoire est très différent du feu de l'enfer. Françoise voit le feu de l'enfer noir, celui du purgatoire clair, avec une teinte rouge. Elle voit, non pas dans le purgatoire, mais en dehors, l'ange gardien de la personne morte qui se tient du côté droit, et le démon tentateur qui se tient du côté gauche. L'ange gardien présente à Dieu les prières des vivants, offertes pour l'/îme qu'il assiste en purgatoire. Quant aux prières fai-
tes pour des âmes qu'on croit en purgatoire et qui n'y sont pas, voici, d'après sainte Françoise, comment se fait l'application. Si l'âme qu'on croit en purgatoire est déjà au ciel et n'a plus besoin de prières, la prière faite pour elle s'applique aux autres âmes du purgatoire et aussi au vivant qui a fait cette prière. Si l'âme qu'on croit en purgatoire est en enfer, le mérite et l'efficacité de sa prière retombent tout entiers sur celui qui a prié et ne se partagent pas, comme dans l'hypothèse précédente.
Françoise voit dans le purgatoire trois demeures, inégalement douloureuses et terribles. Dans cette division, elle aperçoit encore des subdivisions. Partout le châtiment offre un rapport exact avec le péché commis, avec la nature de ce péché, ses causes, ses effets et toutes ses circonstancest
Une des plus belles visions de Françoise est la vision des trois cieux.Elle vit ce jour-là le ciel étoile, puis le ciel cristallin, puis le ciel empVrée. Elle vit l'immensité du ciel étoile, sa splendeur, l'énorme distance qui sépare les étoiles les unes des autres. Plusieurs d'entre elles lui apparurent plus grandes que la terre. Le ciel étoile lui donna l'idée d'une splendeur inconnue et inimaginable. Le ciel cristallin lui apparut aussi élevé au-dessus du ciel étoile que le ciel étoile est élevé au-deSsus de nous.
Elle vit la splendeur du ciel cristallin beaucoup plus grande que celle du ciel éîoilé. Qunnt au ciel empyrée,il est beaucoup plus élevé au-desSus dti crislallin que le criatalliri au-dessus de l'étoile. Jl
est absolument inimaginable comme immensité et comme magnificetice. Les âmeà bienheureuses et les Saints de la terre, illustrés par les rayons qui partaient des plaies du Sauveur, brillaient d'un éclat inégal sous le feu de rayons inégaux. Lés plaies des pieds éclairiaient ceux qiii aimaient, les plaies des mains ceux qui aiinaierit plus, \û plaie du côté ceux qui aimaient avec une pureté pluS profondé. Sainte Françoise vitdàiis cette vision soil âme abîmée dans la plaie du ceetir. Elle vit la plaie du cœur comme un océan sans rivage : c'était Uii abîme, et lé forid ne se Voyait pas; et plus elle avançait, plus l'immensité lui pdtaissait insondable.
Un autre j()ur,élle entendit dé là bouche de Jésus-Christ ces paroles: «Je suis la profondeur de la puissance divine : j'ai créé le ciel, la terre, lô^ fleuves et les iners. Toutes choses sont créées d'après ma sagesse. Je suis la profondeur, je suis là sagesse divine, je suis la sagesse infinie, je suis le Fils unique de Dieu... ie suis-la hauteur, la sphère immense [immensa rofnnditas), la hauteur de l'amour, la charité inestiinahle : par mon humilité, fondée sur l'obéissance, j'ai délivré le genre humain. »
Je termine par la plus haute vision :
« Je vis, dit-elle à son confesseur, je vis l'Être avant la création des anges. Je vis l'Etre comme il est permis de le voir à une créature vivant dans la chair. ]►
C'était un cercle immense, rond et splendide. Ce cercle ne reposait sur rien que sur lui-même. n était son propre soutien. Une splendeur inouïe.
que Tesprit ne se figure pas, sortait de ce cercle ; et Françoise ne pouvait regarder fixement cet éclat intolérable. Au-dessous de ce cercle infini et éblouissant il y avait un désert qui donnait l'idée du vide ; c'était la place du ciel avant que le ciel ne fût. Dans le cercle, quelque chose comme la ressemblance d'une colonne très blanche et parfaitement éblouissante : c'était comme un miroir où Françoise apercevait le reflet de la Divinité ; et elle vit là quelques caractères tracés : principe sans principe et fin sans fin.
Car Dieu portait le type de toutes choses dans son Verbe avant de rien créer.
Puis voici comme d'innombrables flocons de neige qui couvrent les montagnes : ce sont les anges qui sont créés. Le tiers sera précipité dans l'abîme ; les deux tiers resteront dans la gloire.
L'Immaculée Conception de la Vierge apparut à sainte Françoise dans cette vision fondamentale.
La vision de l'autre monde fut le signe particulier et le trait caractéristique de sainte Françoise Romaine.