CHAPITRE XIV
Voici un des saints les plus illustres et les plus oubliés, illustres jadis, oubliés aujourd'hui. Les Grecs le nomment le grand martyr ; tout l'Orient a retenti de ses louanges. Une célébrité qui allait jusqu'à la popularité désignait saint Georges comme le patron des héros. Au point de vue historique, sa vie est à peu près impossible à éclaircir en détail. D'après les uns, elle est tout entière et rigoureusement exacte. L'histoire du dragon, considérée par M. Jean Darche, dans sa grande histoire de saint Georges, comme rigoureusement historique, est considérée par d'autres comme un pur symbole. Nous n'entrerons pas dans cette discussion. Historique ou légendaire, l'histoire du dragon caractérise dans les deux cas saint Georges. Qu'elle signifie la victoire remportée sur un dragon et la délivrance d'une jeune fille, oula victoire remportée sur l'idolâtrie et la délivrance de l'àme, elle signifie en tout cas victoire sur l'ennemi, écrasement du fort, délivrance du faible; elle indique le caractère de saint Georges, et l'impression qu'il a faite sur la terre en passant sur elle.
Les parents de saint Georges étaient chrétiens. Quelques auteurs croient que son père fut martyr. Il naquit en 280. Sa mère fit son éducation. A 17 ans, il embrassa la profession des armes. Toujours, suivant la remarque du père Faber, les dons surnaturels viennent se greffer sur les dons naturels qui leur ressemblent le plus. Saint Georges devait être le patron de la victoire. Il fut donc soldat romain. Il débuta par l'héroïsme naturel, pour arriver à l'héroïsme surnaturel, ou l'héroTsme surnaturel qu'il possédait déjà se cacha d'abord sous les apparences de l'héroïsme naturel.
Toujours, comme je l'ai déjà remarqué ailleurs, le personnage historique se dessine aux yeux de l'humanité dans une certaine attitude. Toujours un des traits de sa vie attire à lui tout le reste, et son image se*grave dans l'imagination humaine sous ce trait particulier.
Pour saint Georges, c'est l'écrasement du dragon. L'art ne représente jamais saint Georges que terrassant le dragon.
Chose bizarre 1 cet homme illustre par son courage et ses exploits, que les rois guerriers ont pris dans le moyen-âge pour pafron, cet homme partout représenté comme combattant et vainqueur, a un nom qui dans sa signification étymologique signifie : laboureur. Existerait-il entre le laboureur et le soldat quelque relation mystérieuse ? C'est très possible; mais continuons.
Arrivons à l'histoire du dragon, historique ou légendaire, intéressante dans les deux cas.
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C'était aux environs de Beyrouth; un énorme dragon habitait un lac dont il infestait les eaux et les boids: il n'en sortait que pour se précipiter sur les animaux et sur les hommes. Il arrivait parfois jusqu'aux portes de la cité dont il empestait l'air.
On convint de faire la part du feu et de lui donner pour victimes deux brebis par jour. Mais bientôt les brebis s'épuisèrent. On consulta l'oracle. L'oracle répondit qu'il fallait servir à manger au dragon des victimes humaines, et tirer au sort le nom de ceux qui allaient mourir.
Ce récit, qui peut faire sourire l'ignorance moderne, n'a rien d'étonnant aux yeux de ceux qui connaissent l'antiquité. Son histoire superficielle passe ces choses-là sous silence. Son histoire vraie les constate. La préoccupation constante des oracles, c'est-à-dire des idoles, est de demander des sacrifices humains. Le sacrifice humain est la passion de l'enfer. Le sacrifice est l'acte de l'adoration, et comme le démon a faim et soif d'être adoré, il a faim et soif de la chair et du sang de l'homme. Aux peuples grossiers i-l demande le sacrifice humain sous sa forme la plus grossière. Aux peuples raffinés il demande le sacrifice humain sous une forme plus raffinée. Mais toujours il veuf le sacrifice humain. Il veut le sang; ou bien il veut les larmes, que saint Augustin nomme le sanj de l'âme. Il veut que la vie humaine, sous une telle forme, soit immolée
"• son autel. Mgr Gauroe, dans son livre sur le
Saint-Esprit, raconte, dans sa vérité historique, cette passion infernale. A Beyrouth, comme partout ailleurs, l'oracle demanda des victimes humaines. La Fontaine, qui a recueilli cette tradition dans Les animaux malades de la pestera, commis une erreur profonde.
« Que le plus coupable de nous se sacrifie aux traits du céleste courroux. >►
Dans les traditions du genre humain, ce n'est pas le sang du plus coupable qui est demandé, c'est le sang du plus innocent. Satan demande en général le sang des vierges. Ce n'est pas étonnant. La parodie est le génie des singes.
Un jour, à Beyrouth, le sort désigna Marguerite, fille du roi. Le roi refusa sa fille ; mais le peuple se révoltait déjà à cette époque. On entoura le palais. On menaça d'y mettre le feu. On voulut brûler vive la famille royale. Le roi dut céder et céda. Il livra sa fille.
On la para de ses vêtements de fête.
Voici encore un fait remarquable et absolument caractéri-tif(.ie du sacrifice : toujours et partout les victimes arrivent au bûcher parées de vêtements de fête. L'homme lui fait sentir le prix de la vie au moment où la vie va lui être enlevée. C'est un moyen d'aiguiser la pointe du glaive. Toujours la victime est faite aussi attrayante que possible aux autres et à elle-même au moment où elle va être égorgée. C'est la loi.
Marguerite est conduite au lieu où le monstre va venir la prendre. Elle s'appuie, fondant en lar-
mes, contre un rocher. A côté d'elle une brebis La brebis sera sa compagne. Le monstre va dévorer dans le même repas Marguerite et s(^i symbole; deux brebis à la fois.
Mais voici saint Georges qui passe près du rocher. II voit la vierge en larmes,^ s'approche et l'interroge. Elle raconte son malheur. Le saint héros reste à côté d'elle.
Tout à coup l'eau bouillonne : le dragon se replie, soulève les tlots ; d'affreux sifflements remplissent l'air, d'horribles miasmes l'empoisonnent; la jeune fille pousse des cris de terreur. — Ne craignez rien, dit saint Georges qui monte sur son cheval, se recommande à Dieu, se précipite sur le monstre, le perce de sa lance, le couche à ses pieds.
— Maintenant, dit Georges à la jeune fille, déliez votre ceinture et attachez-la à son cou.
Et elle ramena le monstre dans la viile, où le peuple assemblé éclatait de joie et de reconnaissance.
Et Georges dit au peuple que, s'il voulait croire en Dieu, il achèverait le monstre. Le roi reçut le baptême, et vingt mille hommes avec lui.
Le roi voulut combler Georyes d'honneurs et partager avec lui sa fortune. Mais Georges fit distribuer aux pauvres tout ce qu'on voulait lui donner, embrassa le roi, lui recommanda tous les malheureux et retourna dans son pays.
Cependant Dioclétien réçjnait. C'était un homme très dévot, car dévot veut dire dé\oué, mais
c'était à Apollon que ce dévot étnit dévoué. Un jour il consulta l'oracle sur les affaires du gouvernement; mais du fond de son antre l'oracle répondit qu'il était arrêté. « Les justes qui sont sur la terre m'empêchent de parler, dit-il. Ils troublent l'inspiration des trépieds »
— Quels sont ces justes? demanda l'empereur.
— Prince, ce sont les chrétiens, répondit l'oracle.
Dès ce jour la persécution, qui s'était ralentie, prit des porportions épouvantables.
Georges était un grand personnage dans l'empire. Il était d'une grande famille, riche et soldat. Ces qualités réunies lui donnaient droit à quelque chose, car les soldats étai nttoutàRome. Georges, voyant recommencer les persécutions, n'imposa pas silence à sa colère. Ses amis lui conseilb rent la prudence, et la lui conseillèrent inutilement. Il n'ignorait cependant pas que Dioclétien était homme à immoler ses meilleurs amis au premier raonent de mauvaise humeur. Il connaissait les habitudes de la cour. Il les connaissait même si bien qu'il distribua son argent et ses vêtements aux pauvres, comme un homme qui bientôt n'aura plus besoin de rien pour son usage personnel.
Il faut se souvenir que Georges était un tout jeune homme. Sa confiance et son audace surnaturelles furent peut-être aidées par cette circonstance. Il avait peut-être vingt ans, mais il était tribun, ou plutôt il l'avait été, car il venait de résigner son emploi. Il pouvait aborder l'empereur
et il l'aborda. « Jeune honime, lui répondit Dioclélien, songe à ton avenir.» Georges allait répondre;- mais la colère s'empara de l'empereur, colère qui dut être atroce, puisqu'elle était sans cause apparente et qu'elle venait du même lieu que les réponses de l'oracle.
Les gardes reçurent l'ordre de conduire Geor- (jes en prison. Là on le jeta à terre ; on lui passa les pieds dans les entraves. On lui posa une pierre énorme sur la poitrine.
Le lendemain il fut encore présenté à Dîoclétien, et comme toutes les séductions furent aussi inutiles que celles de la veille, on enferma Georges dans une roue armée de pointes d'acier, afin de le déchirer en mille pièces.
Il fallut inventer des tortures ; on en inf enta. Le nom de Georges /e grand martyr vient des tourments invraisemblables qu'il supporta avant de mourir. Il souffrit dix mille morts les unes après les autres.
On le fouetta jusqu'à mettre les os à découvert, puis on le jeta dans une fosse ardente. Le martyr, environné de flammes, disait les psaumes de David. Mais un ange paralysa l'action des flammes, et après trois jours et trois nuits, Georges, au lieu d'être brûlé, était guéri.
Alors. Diocîétien lui fit mettre aux pieds des brodequins de fer rougis au feu et munis de pointes; ce tourment ava t été inutile jusque-là; il arracha enfin à Georges des gémissements.
Mais, comme il n'était oas mort, on le chargea
de chaînes, et on le jeta dans un cachot où l'Eiicharistie lui fut apportée, et ses chaînes tombèrent d'elles-mêmes. Georges fut encore mis à la question. Mais voici un fait remarquable. Il fut thaumaturge pendant son martyr, et pendant qu'il versait son sang, il exerça la miséricorde envers un animal. Un paysan païen, nommé Glycère, venait de voir mourir un bœuf dont il avait besoin. Ce paysan, rencontrant le martyr, lui demanda la résurrection de son bœuf. Georges lui demanda s'il voulait croire en Jésus-Christ, et sur sa réponse affirmative : « Va, lui dit-il ; retourne à ta charrue, tu trouveras ton bœuf vivant. »
Quand Glycère arriva au champ, son bœuf était prêt à travailler. Peu de jours après, le paysan mourut martyr.
Cependant Georges continuait à souffrir sans mourir. Il demanda lui-même d'être conduit au temple pour voir les dieux qu'on y adorait. Dioclétien assembla le sénat pour le rendre présent à sa victoire. Tous les grands personnages devaient voir Georges vaincu sacrifier enfin à Apollon. Tous les yeux étaient fixés sur lui.
Georges s'approche de l'idole, puis il étend la main, puis il fait le signe de la croix.
« Veux-tu, dit-il à l'idole, que je te fasse des sacrifices, comme à Dieu ?
— Je ne suis pas Dieu, répondit le démon forcé à cet aveu : il n'y a pas d'autre Dieu que celui que tu prêches. >
Aussitôt des voix lugubres et horribles sortirent des idoles, qui tombèretit en poussière.
Alors on reprit Georges et on lui trancha la tête.
Il est à remarquer que,dansles longs martyres quand le supplicié a résisté à plus de tortures qu'il n'en faudrait pour tuer dix mille hommes, on finit toujours par lui trancher la téte.etla main qui arrêterait la loi naturelle pour prolonger la vie se retire; la mort cesse d'être retardée.
Toutes les traditions relatives au culte de saint Georges se rappoi tent au caractère que j'indiquais tout à l'heure et à la victoire remportée sur le dragon.
On dir que le saint apparut, avant la bataille d'Antioche, à l'armée des croisés, et que les infidèles furent vaincus par sa grâce.
Ou parle d'une autre apparition de saint Georges à Richard I*% roi d'Angleterre, qui combattit victorieusement les Sarrasins.
Constanfinople possédait autrefois cinq ou six églises dédiées à saint Georges ; la plus ancienne fut bâtie par Constantin le Grand.
Les pèlerins de Jérusalem visitaient le tombeau de saint Georges à Diospolis, en Palestine, où une magnifique église lui fut Jûâtie par Justinien. Saint Grégoire de Tours nous apprend que le cull3 de saint Georges était populaire en FrJince au sixième siècle.
Enfin sainte Clotilde, femme de Clovis, dressa des autels à saint Georges.
Ainsi la tradition, toujours fidèle à l'esprit qui lui donna naissance, en France comme à Cons^an-
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tinople, associe l'idée de saint Georges à l'idée de la victoire.
Une tradition très répandue affirme que saint Georges a supplié Dieu avant sa mort d'exaucer les prières de ceux qui le prieraient par la mémoire de son martyre. Une tradition analogue existe pour saint Christophe et pour sainte Barbe. Tous trois figurent parmi les quinze saints, si célèbres jadis, qu'on appelle les saints auxiliateurs et auxquels une puissance spéciale de secours a été attribuée. M. Jean Darche donne leurs noms dans la vie de saint Georges (i) :
Georges, Biaise, Erasme, Pantaléon, Rit, Christophore, Denis, Gyriace, Acace, Eustache, Gilles, Magne, Marguerite, Catherine, Barbe.
(i) Saint Georges, martyr, patron des guerriers, chez Girard, éditeur.