CHAPITRE XV
SAINT PIERRE CELESTIN,
Voici un saint peu connu et qui réunit Une foule de qualités f-ropres à faire connaître un homme. Sa vie naturelle, sa vie surnaturelle, sa vie sociale, tout en lui est extraordinaire. Il lui arrive plusieurs événements qui n'arrivent qu'à lui dans riiisioire. Il est caractérisé par des faits singuliers et illustres qni auraient dû le désigner à l'attention universelle. Cependant il a échappé à l'admiration, comme si la pass'")n de fuir la gloire, qui fut la passion de sa vie. l'eût poursuivi, quant à la face humaine de la gloire, même après sa mort.
Il est le seul, dans l'histoire, qui, simple religieux et simple solitaire, a été placé soudainement sur la chaire de saint Pierre. II est le seul dans l'histoire qui, placé sur la ciiaire de saint Pierre, ait abdiqué spontanément le souverain pontificat, que personne ne lui disputait.
Le P. Giry l'appelle le Phénix de l'Eglise, celui qui est seul de son espèce. Le nombre et la grandeur de ses miracles font aussi de lui un prodige parmi les prodiges. Cependant l'histoire, si pro-
digue de son attention, de ses souvenirs et de ses paroles, semble en avoir été avare vis-à-vis de lui.
Puisque les miracles illustrent sa vie, nous sommes certains d'avance que la simplicité illustrera spécialement son âme; et cette habitude des choses divines, s'il est permis de s'exprim.er ainsi, n'est pas démentie en cette occasion. Je dis : habitude, je pourrais dire : loi. Il faut seulement se souvenir que toute loi a des exceptions et que celui qui la pose n'est jamais lié par elle.
Saint Pierre Célestin était du bourg d'Isernie, dans la province de l'Abruzze, en Italie. Son père s'appelait Angevin, sa mère Marie, Ils eurent douze enfants. C'était une famille de laboureurs. On arriverait à un chiffre considérable, si l'on comptait les saints qui ont passé leur enfance au milieu des brebis, au milieu des bœufs, au milieu des champs et loin des villes. Pierre était le onzième des douze. Il perdit son père de bonne heure. Sa mère le choisit pour remplacer dans l'étude des lettres son second fils qui n'y réussissait pas. Ce fut dans toute la région un toile général contre la résolution prise par la veuve d'envoyer aux écoles son onzième fils. On tâcha de lui prouver que cela n'avait pas le sens commun; la veuve, qui ne savait peut-être quelle raison hum.aine donner, conserva cette obstination particulière que l'on a, sans trop savoir pourquoi, quand on obéit à un ordre supérieur. Son mari apparut la nuit à un de ses voisins, et lui dit de confirmer sa femme dans sa résolution.
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Il Quant à Pierre, il grandissait dans le silence, dans l'étude, et, sans s'en douter, devenait un saint. Il recevait quelquefois, dans ses prières, la AJsite d'un saint, la visite d'un ange, la visite de la Vierge, et ne s'en étonnait pas le moins du inonde. Il était assez profond pour trouver cela tout simple. Quoi de plus simple, en effet ?
Il racontait ses visions à sa mère avec la même candeur qu'il nous les a racontées à nousmêmes, dans le manuscrit de ses confessions ; car il a écrit la première partie de son histoire, et il la terminait quand on est venu le chercher pour le placer sur le trône pontifical.
Je reviendrai tout à l'heure sur les détails de sa
jeunesse. Jetons d'abord un coup d'oeil d'ensem-
hle sur sa vie.
Il se retira dans le désert de Morron. Le bruit
f de sa sainteté s'éleva comme un murmure et
' grandit comme un tonnerre. Ce fut cette gloire
qui le porta sur le trône, et aucune intrigue
umaine, ni même aucun calcul, ni aucune pensée
venant de lui, fût-ce la plus légitime, n'intervint.
Le solitaire de Morron n'agissait sur l'esprit des
hommes que d'une façon surnaturelle. Du désert
de Morron, Pierre passa au désert de Magella.
■ Beaucoup se mirent sous sa conduite. Il se forma
i un couvent qui s'appela le couvent des Célestins,
k et ainsi fut fondé l'ordre qui porte ce nom. On
bAtit une église. La dédicace fut faite par les
anges. Si on eût annoncé alors à Pierre qu'il
serait bientôt le successeur de l'autre Pierre, de
Pierre le pêcheur, l'apôtre et le Pape, il eût peutêtre répondu ; Gomment cela se fera-t-il? car je suis étranger en ce monde. C'était cette séparation même qui allait appeler sur cette tête cachée, lointaine et recouverte, le choix de Dieu et le choix des hommes.
En l'an 12 14 fut célébré le second concile de Lyon. On parla de casser certains ordres religieux, qui paraissaient établis sans l'approbation du Saint-Siège, particulièrement l'ordre des Flagellants. Comme quelques personnes croyaient que la menace allait s'étendre aux Célestins, Pierre se rendit au concile, et là, en présence du pape Grégoire X, il soutint ses constitutions.
Mais il avait à son service autre chose que des paroles, et il le prouva en cette occasion. La discussion fut singulièrement abrégée par un miracle que nous retrouverons dans la vie de saint Goar. Comme Pierre Célestin se préparait à célébrer la messe devant le Pape, les ornements simples qu'il portait dans sa solitude lui revinrent à l'esprit, et au même instant lui revinrent miraculeusement entre les mains. Et comme il ôtait un ornement offert par les hommes pour revêtir l'ornement offert par les anges, l'ornement riche qu'il dépouillait resta suspendu en l'air, pendant la messe, sans qu'aucune force visible apparût pour le soutenir. Saint Goar, qui avait suspendu sa chappe à un rayon de soleil, prouva par là, sans le vouloir, son innocence méconnue. Saint Pierre Célestin fut protégé par un moyen analo-
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gue. Le rayon de soleil rendit témoignage à la lumière invisible qui habitait dans l'âme du saint.
La cause fut jugée, pour saint Pierre <^élestin, par le procédé simple du miracle. Le solitaire revint dans la solitude.
Cependant Pierre fuyait îa gloire qui le cherchait. Ne trouvant pas sa solitude assez profonde, il alla demander au désert une séparation plus profonde. Mais comme le désert cessait d'être désert, dès qu'il y résidait, il retourna à Morron par égard pour ceux qui venaient lui demander secours. Car dans la solitude la plus reculée il n'échappait pas à la foule; seulement la foule se fatiguait à sa recherche, au lieu de le trouver facilement.
Le siège apostolique était vacant. Depuis plus de deux ans, Nicolas IV était mort. Les cardinaux assemblés à Pérouse ne pouvaient s'accorder sur le choix du nouveau pontife. Enfin il se passa en eux un événement intérieur qui détermina un événement extérieur. Contrairement à toute attente, contrairement à toute habitude, contrairement aux usages, contrairement à cette coutume inhérente à l'homme de ne choisir que dnns un certain cercle tracé d'avance pour le ciioix, les cardinaux trouvèrent à la fois dans leur cœur et sur leurs lèvres le nom d'un simple religieux, d'un simple solitaire, et Pierre de Morron fut acclamé. Kien ne le désignait que le Saint- Esprit, et sa gloire était de n'avoir aucune gloire humaine. Quand on vint trouver Pierre pour le
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tirer de sa solitude et le placer sur le trône apostolique où les hommes et les anges l'attendaient, il ne refusa pas ; mais il demanda le temps de la réflexion et de la prière. 11 retourna dans un plu* profond désert, pour se préparer à Rome et an trône. Charles II, roi de Naples, André III, roi de Hongrie, vinrent en personne, et le supplièrent d'accepter. S'il refusait, l'Eghse allait être précipitée dans des troubles nouveaux. Cette dernière considération l'emporta, et l'attrait de la solitude fut vaincu par l'attrait de la charité. Celui qui pendant longtemps avait hésité à dire la Messe, consentit à faire les fonctions non-seulement de Prêtre, mais de Prêtre souverain. Cet homme est destiné à trembler toute sa vie devant les choses divines, et à vaincre son tremblement à force d'amour et d'obéissance. Quand il avait hésité devant le sacrifice de la Messe, il avait consulté les hommes, et les hommes ne l'avaient pas rassuré ; leurs paroles étaient restées sans effet suffisant. Il avait fallu une voix divine. C'était pendant le sommeil que la voix divine avait parlé. «Je ne suis pas digue, disait Pierre, d'offrir le saint sacrifice.— Et qui donc, avait répondu la voix, et qui donc en est digne? Sacrifie, malgré ton indignité, mais sacrifie dans la crainte.*
Quand il s'agit du souverain pontificat., les voix royales décidèrent Pierre ; la voix divine qui avait parlé directement et la nuit pour qu'il osât dire la mesfie, parla le jour et indirectement par la