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CHAPITRE XVII

On a souvent parlé des promesses de saint Jean à sainte Gertrude. Mais le mois de juin nous engage à les approfondir. « Quand la charité sera refroidie dans le monde accablé de vieillesse, disait l'apôtre de l'amour, je lui révélerai les •ecrets du Sacré-Cœur ».

C'est fait. La vieillesse est venue.

Si jamais son caractère tut gravé quelque part, c'est bien sur nous. On parle beaucoup des vices et des crimes, et certainement on n'a pas tort. Mais le caractère frappant, saillant, dominant de notre époque, c'est la vieillesse. De tout temps il y a eu des vices, de tout temps il y a eu des crimes. Mais une certaine verdeur, une certaine jeunesse animait encore le monde coupable et lui promettait les ressources que fournit la vitalité. Il y a des malades violemment attaqués, mais qui gardent au fond d'eux un principe actif de vie où le médecin cherche et trouve le secret de la 9uérison. Il y a des malades épuisés, au fond desquels la sève farie ne présente plus d'espérance.

Les premiers donnent prise à la main qui veut guérir, parce que la jeunesse y a laissé quelque chose d'elle-même. Les seconds semblent fermés aux secours qui tâchent d'entrer, parce que la vieillesse a séché les sources d'où la vie pourrait jaillir.

Notre siècle est épuisé, saigné à tous les membres. Sa caducité engourdit ses organes. Il est usé, blasé, fatigué.

Mais Dieu a des ressources qui apparaissent, quand toutes les autres sont à bout.

La toute-puissance joue avec l'impossible, et ce jeu est sa victoire.

C'est pourquoi sous les pas tremblants de la vieille humanité s'ouvrent des sources de vie qui ne sont pas creusées par la main de l'homme, mais par la main de Dieu. Ce n'est pas le progrès qui les a ouvertes. C'est la miséricorde toute puissante et invincible.

L'Immaculée-Conception et le Sacré-Cœur sont des fontaines où l'industrie humaine n'a rien donné, mais où la nature humaine peut beaucoup recevoir.

Il faut des ressources inattendues pour les situations désespérées. Les secrets de Marie et de Jésus étant inépuisables, l'Immaculée-Conception et le Sacré-Cœur ne sont pas des cadeaux une lois faits et terminés par un seul acte, par un seul don, ce sont des sources ouvertes qu'il faut creuser, creuser toujours, et qui donnent d'autant plus que déjà elles ont plus donné. Dans les

choses d'une autre espèce, quand on a beaucoup pris, il reste moins à prendre. Ici le contraire arrive : les sources s'enrichissent par les dons qu'elles prodiguent; plus elles donnent, plus il leur reste à donner. Plus on les fouille, plus on les féconde. Leur abondance grandit sous le désir qui les creuse.

Dans les choses d'une autre espèce, le désir qui a rencontré son objet arrive vite à la satiété. Ici le contraire arrive. Plus le désir mange, plus il a faim. Plus il boit, plus il a soif.

De sorte que la soif et l'eau, au lieu de se dégoûter et de s'épuiser, semblent grandir l'une par l'autre. Leur contact les allume ; car cette eau brûle.

Leur intimité les approfondit, car cette eau creuse.

Il se fait entre l'eau et la soif un traité d'alliance. Elles se promettent l'une à l'autre une éternelle fidélité. Et le désir vit toujours au railieu des choses qui pourraient le satisfaire s'il ne se souvenait qu'il est le désir. C'est pourquoi saint Augustin disait :

« Je ne sais trop comment m'exprimer. Là où il n'existe ni faim ni rassasiement, les mots me manquent. Mais Dieu a de quoi donne> à ceux qui ne savent plus parler, et qui savent encore espérer. »

Puisque le Saint-Esprit a ouvert ces sources sous les pas de l'homme, il faut que celui-ci fasse un effort pour puiser dans l'eau la rerlu qu'elle

contient. Car le uon, bien qu'il soit don, est extrêmement sensible à la réception qui lui est faite.

Il faut que l'humanité accueille les dons du Saint-Esprit avec une grande activité de désir et de prière.

Le mois de mai est le mois de Marie, qui est l'aurore. Le mois de iuin est le mois de Jésus, qui est le soleil.

L'aurore chasse la nuit. Le jour donne la plénitude de la lumière.

L'aurore commence. Le jour consomme. L'aurore introduit dans le sanctuaire, où la lumière attend l'homme.

Le mois de juin suit le mois de Marie.

La loi de l'immutabilité et la loi de la succession se donnent la main dans l'Eglise. A mesure que vont les siècles, sans jamais changer ses dogmes, elle augmente ses ressources. Ces inépuisables trésors invitent toujours l'humanité, qui peut s'asseoir à sa table merveilleuse où ïe pain se multiplie.

Le père de Condren entrevoyait déjà ces lumières, qui nous invitent aujourd'hui.

Cet homme extraordinaire est assez peu connu, parce qu'il ne publiait pas. Quelques manuscrits seulement et les souvenirs des plus grandes âmes de son siècle nous transmettent quelques-unes de ses paroles et de ses lumières. Sainte Chantai disait : « Mon père, François de Sales, est fait pour instruire les hommes ; mais le père de Condren est fait pour instruire les anges ». Ceux qui

l'approchaient étaient pénétrés d'une ardeur étrange.

Eh bien ! le père de Condren invitait ses disciples à pénétrer dans la vie cachée du Cœur de Jésus-Ohrist. Il disait moins publiquement ce qui se dit aujourd'hui plus publiquement ; mais il le disait avec une profondeur et une lumière et une saveur qu'il n'est pas facile d'égaler.

— La vie intérieure de Jésus, disait-il à ses disciples, est la plus précieuse aux yeux de Jésus lui-même.

Et comme nous devons régler nos sentiments sur les siens, nous devons aimer par-dessus tout ce qu'il aimait par-dessus tout. Nous devonsfaimer par-dessus tout la chose dans laquelle il se complaît par-dessus tout. « C'est par cette vie secrète, ajoutait le Père de Condren, que Jésus-Christ communique avec son Père : c'est cette vie intérieure qui lui fournit la direction de tous ses actes. C'est elle qui régit et qui gouverne sa vie extérieure. »

« Je vous propose, disait donc le Père de Condren, la vie intérieure de Jésus-Christ réservée à Dieu le Père. »

« Je propose aussi à vos méditations la vie intérieure de Jésus-Christ réservée à la Vierge. Il est certain, disait-il, qu'il y a une vie particulière de Jésus, cachée à toutes les créatures, par laquelle il vivait en la sainte Vierge et la sanctifiait. »

Par là nous pouvons voir quelles relations intimes ont l'une avec l'autre les deux sources

ouvertes : rimmaculée-Gonception et le Sacré- Cœur,

Nous pouvons honorer les secrets que nous connaissons, et nous pouvons honorer les secrets que nous ne connaissons pas. Le Père Faber propose à l'adoration des hommes la vie de Dieu dans ce qu'elle a de plus inconnu et de plus inimaginable.

Le Père de Condren disait là-desssus des choses superbes.

« Ce que nous connaissons, disait-il, est bien petit, grandement rabaissé et proportionné à la petitesse de notre esprit; c'est pourquoi il faut faire oraison devant l'inconnu avec un grand abaissement de nous-mêmes. Le premier acte que vous ferez s ra l'adoration. Le second, la soumission à la volonté de Dieu, pour participer aux effets du mystère, tant qu'il lui plaira.

En troisième lieu, vous prierez. Vous demanderez à Dieu la clarification du mystère, c'est-àdire que le mystère soit honoré. Priez Dieu qu'il donne beaucoup d'âmes à l'Eglise qui honorent ce mystère. Par là nous demandons la glorification du Fils par le Père. C'est le Fils qui l'a demandé lui-même. Nous devons vouloir et demander l'accomplissement des désirs secrets de Jésus- Christ. »

Le père de Condren ajoutait : « Nous devons demander à Dieu de porter les effets et les> influences des mystères que nous adorons sans les connaître. Tout influe Bur tout dans la nature. Le

monde des corps reçoit les influences des corps. Il n'y a pas une action du Fils de Dieu qui n'ait son influence sur le monde des âmes. »

Les hommes profonds, ceux qui ont vécu dans l'intimité des mystères, savent et sentent le prix des sources ouvertes. Ils savent et ils sentent à quel point l'homme a besoin. Le besoin de l'homms est lui-même un mystère pour l'homme. Sa légèreté, qui lui cache le remède, lui cache même le mal. L'homme distrait ignore presque autant sa faiblesse que les fontaines où il faut puiser la force. Pour connaître sa misère, il faut déjà être incliné vers les sources de la gloire. Il faut déjà avoir entendu, au moins confusément, un certain appel de la lumière, pour peser la densité des ténè! res où l'on vivait. L'homme superficiel l'ignore presque autant qu'il ignore ce qui n'est pas lui. La terre lui est presque aussi cachée que le ciel. Aussi l'Eijlise n'attend pas que la multitude des hommes dise : J'ai soif. Elle attendrait éternellement. Elle prévient comme une mère. Elle indique, elle attire, elle demande. On dirait que c'est elle qui a besoin des hommes, tandis que ce sont les hommes qui ont besoin d'elle. Elle répète la parole de son fondateur: « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi.» Elle diversifie et multiplie ses faveurs suivant les époques et les saisons de l'année. Elle n'oublie pas qu'il y a des fleurs. Le jansénisme pouvait les oublier. Le catholicisme ne les oublie pas. Il connaît le temps où la rose a reçu l'ordre de s'épanouir.

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