CHAPITRE XVIU
SAINT ANTOINE DB PADOUl,
Chaque grande famille religieuse porte la marque d'une certaine unité que ne portent pas, surfout de nos jours, les familles humaines. La contradiction et rhoslilitédes frères, déjà célèbres dans l'antiquité, est év dente dans les temps modernes. Mais celte famille (rr'cclion surnaturelle, qui s'appelle un ordr.- religieux, exige une certaine ressemblance spirituelle e' une homogénéité véritable. La famille de saint François semble avoir pour caractère la s mplicilé.
Saint Antoine de Padoue n'entra dans cette famille qu'après une épreuve faite ailleurs, et après la conquête d'une certitude spéciale relative à sa vocation.
Dix ans après la mort du roi Alphonse 1% et treize ans après la venue de saint François d'Assise, en II 95, naissait à Lisbonne un enfant qui s'appein Ferdinand. Les fonts baptismaux sur lesquels il reçut le sacrement régénérateur subsistent encore. Son père se nommait Martin de Bouillon ; son aïeul, Vincent de Bouillon, était au
It
nombre des généraux d'Alphonse I®', et joua son rôle dans la reprise de Lisbonne, quand Alphonse I*"" arracha aux Maures cette place si importante et si disputée. Enfin le chef de sa race fut très probablement, Godefroy de Bouillon, ce premier conquérant du tombeau de Jésus-Christ.
Voilà sa famille naturelle. Sa famille spirituelle fut d'abord celle de saint Augustin. Mais il reconnut que sa place n'était pas là. Une visite de saint François d'Assise détermina sa vocation et le décida à entrer chez les frères mineurs. Parmi les religieux qu'il quitta, il trouva le mécontentement et l'ironie, « Allez, allez, lui dit un chanoine qui se moquait de lui, vous deviendrez un saint. — Mais pourquoi pas, répondit Ferdinand? Le jour où vous apprendrez ma canonisation, ce jour-là vous louerez le Seigneuf . » Ferdinand changea de nom et désormais s'appela Antoine. Cette faço» d'annoncer sa canonisation future caractérise assez bien saint Antoine de Padoue. Il n'a ni timidité, ni audace, ni présomption, ni embarras. Il sait qu'il' sera canonisé ; il le dit comme il le pens&, et la ckos© arrive comme il le dit.
Le désir du martyre le- poussait vers te pays des Sarrasins; mais sa destinée n'était pas là. Il tomba mialade en route, revint en Portugal, visita saint François, étudia la théologie, et commença la prédication.
Il ne faut pas que ce mot noua trompe. La prédication d'alors, la prédication religieuse était un
SAJNT ANTOINB DE PADOUE f^
évèr«ïnent. 0»i parle beaucoup en ce siècle de la parole, comme si sa puissance naissait d'feÀeT- Mais autrefois la parole retentissait daias les âmes et dans les foules à une l.ieu autye pxofondew. Quand saint Antoine prêchait, tous Ws travaiix: étaient momentanément suspendus, comme aux jours de féles. Les juges, les avocats, les négociants, quittaieat leurs affaires, et couîraienti là où il était. Les feal'itants des yilles se mêlaient à ceux des campagnes. On se levait la nuit pour arrive? de grand matift et prendr© place près de l'orateur. Les darnes venaient à la lueur des to>FcJ^es. L'admiration et la conversion étaient éclatantes, ardentes, bruyantes. On libérait les débiteurs, on ouvrait les prisons ; les eimemis &'eittbrassaient. On se pressait autotur du sainl pour toucker son vêtement..
Grégoire IX l'entendit prêcher. Emerveillé de la façon dont il possédait, maniait, savourait l'Ancien et le Nouveau Testament, il dit, en parlant du prédicateur : « Celui-ci est l'arche d'allian«e, car l'arche d'alliance contenait les deux tables de la sainte loi. »
Un jour, pendant le sermon, le cadavre d'un jeune homme fut introduit dans le lieu saint. Des parents et des amis faisaient retentir l'église de sanglots. Antoine s'arrête, se recueille, lève les yeux. P«is, cessant d© parler aux vivants, il parle au mort. Cessant d' exhorter il commande. <Au nom de Jésus-Christ, dit-il, lève toi ! » et le mort sortit du cercueil.
196 PHYSIONOMIES DE SAINTâ
Un jour il prêchait en plein air, l'orage éclate ; la foule s'enfuit. « Arrêtez, dit Antoine, personne ne sera mouillé. » La pluie noya la terre partout dans les environs, mais aucun de ceux qui, fidèles à la parole du saint, restèrent immobiles, ne reçut une goutte d'eau.
Le don des miracles paraît accompagner plus spécialemi-nt la simplicité que toute autre grâce ou toute autre vertu. Saint Antoine de Padoue appartena t à cette classe de saints qui ne s'étonnent de rien, et parlent aux animaux comme aux hommes, donnant des ordres aux choses comme si elles étaient des personnes. Il eut le don de bilocation, qui assurément, ne lui semblait pas plus surprenant que tout autre. Plusieurs personnes ont déposé l'avoir vu en songe, et il leur révélait leurs fautes secrètes, leur ordonnait de les confesser.
Un jour il prêchait à Montpellier. Tout à coup il se souvient qui! devait chanter à l'office de son couvent un graduel solennel et qu'il n'avait prié personne de le remplacer; le regret le frappe profondément ; tout à coup il s'arrête et penche la tète. A l'heure même on le voit, à son couvent, chantant le graduel parmi ses frères.
Un jour Antoine rencontre dans la rue un homme fort débauché. Antoine se découvre et fait une génuflexion ; quelque jours après, il le rencontre encore, et le salue de la même façon. Quelques jours après nouvelle rencontre, nouveau prosteriiement. Antoine ne pouvait pas rencontrer ce dé-
SAINT ANTOINE DE PADOUE Wt
bauché sans lui témoigner des respects extraordinaires. Le débauché, croyant à une moquerie, entra en fureur. La persévérance de ce respect exigéré l'irritait au dernier point; enfin il l'apostropha. «Si vous vous mettez encore à genoux devant moi je vous passe mon épée, lui dit-il, à travers le corps.
— Glorieux martyr de Jésus-Christ, répondit saint Antoine, souvenez-vous de moi lorsque vous serez dans les tourments. »
Le débauché éclata de rire. Mais quelques années après, une circonstance particulière l'appela en Palestine; il se convertit avec éclat, prêcha les Sarrasins, fut tourmenté par eux pendant trois jours et mourut à la fin du troisième.
Il se souvint de saint Antoine au dernier moment, suivant l'étonnante recommandation qu'il avait reçue, et vérifia la prédiction dont il s'était Tant moqué.
Mais voici quelque chose d'assez rare dans la vie des saints.
Un homme riche avait immensément augmenté sa fortune par l'usure. Sa famille pria saint Antoine de prononcer l'oraison funèbre du mort. «Je veux bien », dit le saint, et il prononça un sermon sur ce mot de l'Evangile : Là où est ton trésor, là est ton cœur.
Puis, le sermon fini, adressant la parole aux parents du mort : « Allez, dit-il, fouillez maintenant dans les coffres de cet homme qui vient de mourir, je vais vous dire ce que vous trouverez
au milieu des monceaux d'or «t d'argeat; vous trouverez son cœur. »
ils y allé ent^ ils fouillèrent, et., au milieu des éèus, ils virent Un coStir humain, un cœur de chair et de sang. Ils le touchèrent de J^urs mains, et le cœur était chaud.
Le père d'Antoine fut accusé d'assassinat et emprisonné, parée que leicorpsd'un jeune bomme avait été trouvé dans som jardin. Ceci se passait à Lisbonne, et pendant ce temps4à Antoine était à Venise.
Antoine, toujours à Venise, demanda simplement au supérieur du couvent la permission de sortir. Puis, l'ayant obtenue, il fut transporté la nuit à Lisbonne, par ie ttiinislère d'ûii ange. Là il commanda au mort de dire si son père, à lui Antoine, èiait coupable du meurtre. Le mort se leta, rendit tèraoi<.|nage de i'inrtocencedu vieillard, puis se recoucha et se rendormit. Martin de Buglione fut remis en liberté.
Un jour à Toulouse, un hérétique loi déclata qu'un prodige seul le dé tef minerait à eroire à la présence réelle. «Je vais, ajouta cet hrimme, laisser mamule trois jours sans nourriture. Après ce jeûnC) je lui offrirai du foin et dé l'âvoiné; si elle quitte le foin et l'â%x)ine pour adoreï" l'hostie consacrée, je croirai à la présence réelle. » Le saint aecepta. Les trois jours révolus, il prit l'feostie dans ses mains, l'hérétique présenta avoine et foin à sa mule affamée; mais elle le refusa et alla vers le Saint Sacrement. L'hérétique se convertit.
SAINT ANTOINE DB PABÔtfk 199
L*s animaux jcrneYrt uù 'rô'îè ériormfe dàhs les annales des premiers Pranciscains. Cette familiarité intime de saint François etdelanalui'eètitièi'è jette son rayonnetneïit nai'f et chaud sur toute là phalaïige dont il était le chef et le père. Toutes les créatures étaient potir saint l^rairrçrois dès sœurs. L'eati, sa sœtir, et le soleil, son filète, étaient, comme les animaui et le* végétaux, l'objet de isà tendresse, âe ses caresses et de ses e'ntr'etièïiS. On dit cependant qu'il faisait aux fourmis des reproches amers, relatifs à leur trop gtande prévoyance. « Comment, disaft-iï, des provisions! des greniers 1 Mais vous ne savez donc pas, mes sœurs, que cela est contraire à Tesprit de rÈvangile : à chaque jour suffit sa peine ! >>
Un jour Antoine prêchait à Rimini devant un auditoire hérétique et otstiné.ll s'aperçut que sa parole rencontrait des cœurs durs et des oreilles fermées. 11 s'arrêta î « Levez-vous, dit-il tout à coup, suivez-moi sur le bord de la mer. » La rivière Marechia se jette dans la mer tout près de Rimini, — L'auditoire, curieux de l'aventure, sui- . vit le saint sur le rivage. Alors Antoine se tourna vers l'Océan, et parlant aux poissons ;
€ Les hommes, dit-il, refusent de m'entendre. Venez, vous, venez, poissons, écoutez-moi à leur place. >
Tout à coup voici une multitude de poissons qui approchent du rivage. Ils mettent la tête hors de l'eau, et chacun se tient à son rang, dans un ordre parfait. On en voit de toutes les formes et de toutes
les dimensions. Les écailles s'étalent au soleil avec une variété immense déformes et de couleurs. Aucun d'eux n'hésitait, aucun n'avait peur Personne ne troublait l'ordre dans ce brillant auditoire, dont les couleurs chatoyantes éclataient en pleine lumière, au-dessus des flots. Les plus petits approchèrent du bord, les poissons de moyenne grosseur se tenaient à distance moyenne, les plus gros venaient les derniers. Aucun sergent de ville ne fut nécessaire pour établir l'ordre, le silence et l'immobilité.
Quand l'auditoire fut complet et toutes ces petites oreilles aussi ouvertes que celles des hommes étaient fermées, Antoine commença :
« Poissons, mes petits frères, rendez grâces au Créateur, qui vous a donné pour demeure un si noble élément. C'est Lui qui, selon vos besoins, vous fournit des eaux douces ou salées. C'est à Lui que vous devez ces retraites où vous vous réfugiez pendant la tempête. C'est Lui qui vous a bénis, au commencement du monde. C'est Lui qui, au moment du déluge, vous a préservés de la mort et de la condamnation universelle. Vous n'avez pas eu besoin de l'Arche, petits poissons, mes frères; vous étiez en sûreté Quelle liberté vos nageoires vous donnent I vous allez où il vous plaît! Poissons, Dieu a confié à l'un de vous pendant trois jours la garde de Jonas ! Vous avez eu l'honneur de fournir à Jésus-Christ ce qu'il fallait pour payer le cens. Vous lui avez servi de nourriture avant et après la résurrection. Petits