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CHAPITRE XXII

Nous avons l'autre jour étudié ici Jean-Baptiste. La fête d'Elie, fixée au 20 juillet, nous ouvre le même horizon. Mais cet horizon grandit quand on monte la montagne. Nous en avons à peine étudié quelques détails. L'ensemble, qui sera un des spectacles de l'éternité, mérite les regards des siècles.

En ce temps-là, la terre promise, la terre vers laquelle marchait Moïse, la terre donnée à Josué, était divisée en deux royaumes. Israël adorait le veau d'or, Israël adorait Baal. Achab et Jézabel avaient désigné huit cent cinquante prêtres pour offrir des sacrifices à ce démon adoré des Simoniens. Elie vint vers Achab, armé de son esprit, l'esprit de zèle, l'esprit de ijloire, l'esprit vengeur de l'Unité divine ! « Vive le Seigneur, le Dieu d'Israël ! dit le prophète à l'idolâtre : il ne tombera désormais une goutte de rosée ni de pluie sur la terre que par mon ordre. »

Et il alla au désert, où les corbeaux reçurent l'ordre de le nourrir, au désert, comme Jean- Baptiste, et il buvait de l'eau du torrent. £t 1«

ciel était de bronze, et la terre était desséchée. L'espèce d'excommunication fulminée par Elie, dans l'esprit et dans la majesté du Seigneur, avait enlevé aux éléments leurs rapports naturels : quelque chose comme un interdit pesait sur la création. Et le torrent où buvait Elie lui-même se dessécha comme tous les torrents, et le prophète sentit le poids de sa propre parole. Dieu l'envoya à Sarepta, l'avertissant qu'une veuve était chargée de l'entretenir. Il la trouva ramassant des morceaux de bois et n'ayant plus qu'un peu de farine dans sa maison. « Voilà ce qui me reste, dit-elle, pour mon fils et pour moi; ensuite, nous mourrons de faim.

— Faites-moi une tourte de votre farine, répondit Elie, vous en ferez une autre pour votre fils et pour vous. Jamais votre farine ne diminuera, non plus que votre huile, jamais jusqu'à la pluie. »

Mais il arriva une chose imprévue : le fils de la veuve mourut. Et elle accabla Elie de reproches, et Elie renvoya à Dieu les reproches de la veuve.

« Donne-moi ton fils, » dit-il à cette femme. Elle le lui donna, il le jeta sur son lit, et sa prière familière et audacieuse retentit à travers les siècles, comme un cri de désespoir et comme un cri d'espérance. « Seigneur, criait-il, Seigneur, cette veuve, cette veuve qui me donne ma nourriture, vous tuez son fils pendant que je suis son hôte. » Et il se coucha trois fois sur l'enfant, et il cria,

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disant : « Seigneur, mon Dieu, je vous en supplie, je vous en supplie, que la vie revienne dans les entrnilles de cet enfant !» Et la vie revint. Et il dit à la veuve : « Voici ton fils vivant. » Et la veuve répondit : « Vous êtes vraiment l'homme de Dieu. »

Cette résurrection est la première dont Phistoire fasse mention. La mort, jusqu'à ce jour, avait été invincii.le.

Cependant la sécheresse et la famine augmentaient dans Israël. La plupart des prophètes étaient morts. Achab et Jéza!)el, défendant sous peine de mort la parole de vérité, avaient exterminé la justice et la lumière. Les crimes et les fléaux se multipliaient les uns par les autres, sans se guérir et sans se pénétrer. Elle était épouvanté des effets de sa colère. Le ciel était d'airain. Le prophète qui l'avait fermé fut chargé de le r(>uvrir.

Ici se place un des grands drames de l'histoire humaine, et on oserait le dire un des grands drames de l'histoire divine : drame étrange où l'antithèse va jouer un rôle teriible, où la nature humaine va nous apparaître, dans la main de Dieu d'abord, ensuite dans sa main à elle-même, d'abord soutenue, ensuite abandonnée ; et nous comprendrons le mot de saint Jacques : « Elie était un homme semblable à nous. »

Et d'abord voici Elie dans la main de Dieu.

Il se présente seul devant Achab son ennemi mortel, Achab qui réduisait les prophètes à se cacher au fond des déserts et des cavernes.

« C'est donc toi, lui dit le monstre, qui depuis trois ans iroubles mon royaume !

— Non, répondit Elie, ce n'est pas moi ; c'est toi. C'est toi qui troubles ton royaume, c'est toi et ta race, c'est toi, apostat et idolâtre ! Cependant je vais venir au secours d'Israël. Convoque le peuple, convoque les prêtres de Baal. »

Le peuple étant convoqué, ainsi que les prêtres de Baal : « Jusqu'à quand boiterez-vous ? dit Elie, il faut se décider. Si le Seigneur est Dieu, suivez-le. Si Baal est Dieu, suivez-le. Je suis resté seul vivant, parmi les prophètes du Seigneur ; Baal en a 450. Qu'on nous donne deux bœufs ; ils prendront l'un, je prendrai l'autre. Chacun de nous placera le sien sur le bois sans y mettre le feu. Chacun de nous invoquera son Dieu, et nous verrons quand le feu du ciel descendra. »

Les prêtres de Baal commencèrent. C'était le matin. Ils prièrent jusqu'à midi. Pas de réponse, Baal ne donnait pas signe de vie.

« Criez plus fort, disait Elie, votre Dieupourrait bien être en voyage. Peut-être qu'il fait la conversation. Peut-être qu'il dort; il faut le réveiller. »

Les prêtres de Baal finirent par se déchirer avec leurs couteaux. Leur sang coulait, mais le feu ne tombait pas.

Elie éleva un autel avec douze pierres brutes qui représentaient les douze tribus d'Israël. II arrangea le bois S!ir l'autel, et versa de l'eau, au lieu de feu, tout autour. Puis il plaça le bœuf sur cet auteJ improvisé, et s'écria «

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« Seigneur, Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, montrez aujourd'hui que vous êtes le Dieu d'fsraëi, et que je suis votre serviteur, et que, si j'ai parlé, c'est par votre ordre. Exaucez-moi, Seigneur, exaucez-moi, afin que ce peuple apprenne que vous êtes le Seigneur Dieu, celui qui convertit encore une fois les cœurs ! »

Le feu du ciel tomba, dévorant la victime, le bois, les pierres, la poussière et l'eau même, l'eau versée autour de l'autel.

Le peuple se précipita la face contre terre. Puis les prêtres de Baal furent saisis et mis à mort près du torrent de Ciron.

Après l'exécution, Elie dit à Achab : « Maintenant, mange et pars, car il va tomber une grande pluie. » Et le prophète, accompagné de son serviteur, monta au sommet du Carmel. Là il se prosterna contre ferre, le visage entre ses deux genoux: « Va, dit-il, regarde du côté de la mer. » Le serviteur alla et revint. « Je ne vois rien, » dit-il, et ainsi de suite six fois. A la septième fois : « Je vois, dit le serviteur, un petit nuage, large comme le pas d'un homme, qui s'élève du côté de la mer. »

Et la pluie tomba, un instant après, par torrents.

Il faudrait saisir toutes les relations du visible et de l'invisible pour mesurer la portée et la valeur des choses. La pluie qu'Elie délivra de la prison où elle attendait depuis trois ans ses ordres futurs, enchaînée par ses ordres passés, cette pluie

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signifiait rincaniation du Verbe, et le petit nuage était la figure de la Vierge.

Mais voici que la scène change. Jézabel, ap|>re" nant la mort de ses prêtres, entra en fureur. Elle envoya un messager dire de sa part à Elie : «J'en jure par mes dieux : demain tu subiras le même sort. » Ici la nature humaine pourra contempler le prodige de la faiblesse. Ce prodige, le A-oici,

Elie trembla. Il trembla et s'enfuit. Il trembla d'une terreur iuouie que l'Ecriture nous laisse entrevoir, à travers la sobriété de ses paroles, mais que les traditions antiques ont gardée comme unmonumentde la faiblesse humaine. Cette terreur a été presque célébrée par les anciens. On a dit qu'Elie avait eu peur au-delà de tout ce qui peut être exprimé. On a dit que le char de feu avait été appelé par l'excès de sa terreur, et que, ne pouvant plus supporter les épouvantes de la terre, il avait été emporté loin d'elle, pour être soustrait .à ses menaces. L'excès de sa terreur aurait obtenu des ailes pour s'envoler, et ses ailes seraient les roues du char de feu. Cette tradition très antique, consignée dans un vieux livre extrêmement rare, est un des documents les plus précieux que nous possédions sur la nature humaine. Elie qui venait de ressusciter le fils de la veuve, Elie le premier vainqueur de la mort, Elie dont l'E riture ellemême devait célébrer la gloire, Elie qui avait bravé et confondu Achab,Elie qui avait fermé et rouvert le ciel, Elie qui avait fait tomber d'en haut le feu d'abord, l'eau ensuite, Elie dont le nom sianifie

Maître et Seigneur, Elie trembla, comme jamais homme peut-ctre n'avait tremblé, devant la menace d'une femme dont il avait confondu et immolé les défenseurs. Et il se lamentait dans le désert, et il s'assit, demandant la mort. Et cependant c'était la mort qu'il fuyait, et l'Ecriture nous étale ses faiblesses comme les faiblesses de saint Pierre, et le cœur humain nous apparaît tel qu'il est, un monstre d'inconstance !

Et il se fatiguait de lui-même, et il se prenait en dégoût, et il s'assit, pour y mourir, sous le genévrier .Mais voici qu'un ange du Seigneur s'approcha de lui pendant son sommeil, lui disant : « Lève-toi et mange ! » Elie ouvrit les yeux et vit à côté de lui un pain cuit sous la cendre et un verre d'eau. « Lève-toi et mange, lui dit l'Envoyé du Seigneur, il te reste une longue route à faire. » Elie, dans la force de cet aliment^ dit l'Ecriture, marcha quarante jours et quarante nuits jusqu'au mont Horeb.

Horeb signifie vision. Après la faiblesse et le désert, Elie arrivait à la montagne de la Vision. Et le Seigneur lui dit : « Elie, que fais-tu là ? » Et le prophète répondit :

« Le zèle m'a dévoré, et je suis jaloux pour le Seigneur, Dieu des armées, parce que Ks fils d'Israël ont trahi son alliance ; ils ont détruit vos autels ; ils ont égorgé vos prophètes; je reste seul, et maintenant, moi dernier survivant, ils me cherchent pour me tuer.

— Sors, dit le Seigneur, tiens-toi sur la montagne, devant ma face. »

La scène est imposante. Le Seigneur va passer. Une tempête épouvantable s'élève et brise les pierres, mais le Seigneur n'est pas là.

Après la tempête, tremblement de terre, et le Seigneur n'est pas dans le tremblement. Après le tremblement, la foudre, et le Seigneur n'est pas dans la foudre ; mais un petit soafile s'élève, un vent léger.

Et le prophète prit son manteau pour se voiler la tête.

Une discrétion singulière, profonde et presque effrayante plane sur ce moment, et sur le vent léger, et sur ce qu'il contenait. Nous ne le connaissons que par ses effets. Elie prit son manteau pour se voiler la tête. Nous n'en savons pas davantage ; mais les efforts les plus gigantesques de l'homme n'irai nt pas aussi loin et ne contiendraient pas tant de choses que ce petit mot. On sent que la parole qui dit cela renonce à rien dire et se réfugie dans l'infi.im.'nt petit, abîmée dans l'épouvante de l'infiniment grand.

Puis Dieu lui ordonna de sacrer Hazaël roi de Syrie, et Jéhu roi d'Israël, et Elisée prophète du Seigneur. Il rencontra celui-ci labourant la terre avec douze bœufs, et jeta sur lui son manteau, dont l'attouchement mystérieux le changea en un autre homme: le laboureur devint prophète et succès seur de prophète.

Ce fut alors queJézabel prit la v^gnede Naboth. La profondeur de ce détail n'apparaîtra tout entière que dans la vallée de Josaphat. La vigne de i\a-

both : quoi de plus petit en apparence ? Le roi touche au bien du pauvre, Elie va encore trouver A.chab.Le courage est revenu au prophète. Jézabel, avait calomnié Naboth et s'était débarrassée de hii. « Roi, dit Elie à Achab, tu as tué et possédé, mais écoute la parole terrible du Seigneur. En ce lieu où les chiens ont léché le sang de Naboth, ils lécheront ton sang. Les chiens mangeront ta femme dans le champ deJesraël. > Achab fut frappé d'une flèche ; les chiens léchèrent son sang. Jésabel fut précipitée du haut en bas de son palais. «Ensevelissez cette maudite, dit Jéhu, parce qu'elle est fille de roi. » Mais quand on alla pour l'ensevelir, on ne trouva plus que le crâne et les extrémités des pieds et des mains. Les chiens avaient mangé le

reste.

Les ongles des chevaux Técrasèrent d'abord, les dents des chiens la mangèrent ensuite, et les pa'^sants qui virent le bout de ses doigts aux trois quarts dévorés se dirent les uns aux autres: « Voilà donc la grande Jézabel ! »

Naboth était vengé. Naboth, c'est le pauvre. J'ai déjà remarqué quelque part de quelle façon le pauvre et Dieu sont liés ensemble (i).

Ochosias avait fait une chute. Il envoya consulter Beelzébuth sur le sort qui l'attendait. Elie marcha à la rencontre de ses messagers.

« Est-ce qu'il n'y a plus de Dieu dans Israël,

(l) Ls jour du Seigneur, brochure, chez Victor Palmé.

dit-il, puisque vous consultez Beelzébuth ? Le roi mourra, pour l'avoir consulté. »

Le roi envova un officier avec cinquante hommes pour s'emparer du propliète.

« Homme de Dieu, dit l'officier, le roi vous commande de descendre de la montagne. »

Et le prophète répondit :

« Si je suis l'homme de Dieu, que le feu du ciel te dévore, toi et les tiens. »

Et le feu du ciel tomba, et la scène se reproduisit deux fois.

L'heure suprême approchait; Elie allait quitter la terre. En général, quitter la terre, c'est mourir ; mais nous sommes ici dans l'exception.

« Arrête-toi, dit Elie à Elisée, car le Seigneur m'envoie à Jéricho.

— Je ne vous quitterai pas, » dit Elisée.

Et les fils du prophète se groupèrent autour d'Flisée, disant : « Elie va quitter la terre. — Je le sais, dit Elisée, silence ! »

Elie divisa le Jourdain, le touchant avec son manteau, et ayant passé le fleuve, il dit à Elisée ; <c Que veux-tu que ;e te donne? — Que votre double esprit repose en moi, répondit Elisée. — Tu demandes, dit Elie, une chose difficile ; cependant, si tu me vois au moment où je disparaîtrai, tu auras ce que tu demandes ».

Et voici : un char de feu et les chevaux séparèrent les deux hommes, et Elie fut emporté dans un tourbillon. « Mon père, mon père, criait Elisée, le char d'Israël et son conducteur 1 > Et i|

vit EHe disparaître, et le manteau d'Elie tomba aux pieds d'Elisée,

Et il frappa le Jourdain avec le manteau, et comme le Jourdain résistait, Elisée s'indigna de sa désobéissance : « Où donc est maintenant le Die a d'Elie » ? Et la seconde fois le Jourdain s'ouvrit.

Elie s'en alla quelque part, pour attendre làhaut l'heure de revenir annoncer le second avènement.

Et Pierre, Jacques et Jean l'ont revu depuis, avec Moïse, sur le Thabor.

L'enlèvement d'Elie est, suivant tous les commentateurs, la figure de l'Ascension. Or, les anges dirent aux apôtres : « Jésus-Christ reviendra de la même façon que vous l'avez vu remonter. »

L'Ascension et le jugement dernier sont donc ensemble dans une relation mystérieuse.

Elie, qui est la figure de l'Ascension, est en même temps le précurseur du jugement dernier.

Ainsi les harmonies s'appellent et se répondent. Cet Elie, dont l'Esprit-Saint s'est fait le panégyriste, étend son ombre sur l'histoire du monde. Il a fait couler l'eau, le sang et le feu sous l'Ancien Testament. Il a apparu sur le Thabor. Il est le Précurseur du second avènement, et l'ordre du Carmel le reconnaît pour fondateur. L'ordre du Carmel s'est élevé sur la pierre qu'a posée Elie, et saint Jean et sainte Thérèse se préparaient dans le lointain des siècles, et quand le feu du

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ciel tomba sur le sacrifice du prophète, un œil plus profond que le nôtre eût vu resplendir en Dieu leur prédestination éternelle, pleine de couronnes et de rayons, pleine de foudre et d'éclairs.

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