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CHAPITRE XXIII

SAINTE ANNS.

L'histoire de sainte Anne est peu connue, le silence enveloppe sa firjure. Ce silence est profond, majestueux, sublime comme le silence du sanctuaire ; ce silence est une louange inconnue, et je ne veux pas le troubler. Mais ce silence est large, et je veux essayer de le parcourir. Le bruit des pas qui rv^tentissent clans un temple, sur la pierre et sous les voûtes, ressemble à une prière. Promenons-nous un instant dans le temple.

Sainte Anne semble cachée derrière les éclats de la lumière comme derrière un voile impénétrable. Pour la voir, il faut regarder à travers d'insondables mvstères qui arrêtent la vue. L'Immaculée-Conception lui sert de rempart contre les regards de la terre. Elle disparaît derrière Marie.

Quiconque a lu l'histoire soupçonne l'importance des noms. Le nom de sainte Anne est un mystère d'autant plus intéressant qu'il est moins souvent remarqué. Anna en hébreu veut dire : grâce, amour, prière.

Or, le nom d'Anue a été donné à plusieurs

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femmes qui ont obtenu des enfants par leurs prières et qui les ont consacrés d'fivance à Dieu. Ces coïncidences ne sonl pas IVi'el du hasard.

Et d'ahord, dans l'Ancien Testament, voici Anne, mère de Samuel. Il est difficile de lire sans saisissement ce récit, si vif qu'on croit assister au fait qu'il raconte. La prière d'Anne était intense, profonde, secrèie. Ses lèvres remuaient, sa voix ne s'entendait pas. L'n étranger, celui qui ne connaît ni les secrels de l'homme ni les secrets de Dieu, la regarde et la croit ivre. Illusion bizarre en elle-même, magnifique' dans sa significatio!!, féconde en enseignements, illusion à la fois réelle et symbolique, historique et prophétique. Combien de fois, depuis Anne, mère de Samuel, combien de fois l'étranger, c'est-à-dire l'ennemi, Hostis, a-t-il confondu l'inspiration divine et l'ivresse I, Cette confusion merveilleuse entre les choses supérieures et les choses inférieures à l'homme est un des traits carac'éristiques de l'aveuglement intellectuel. L'homme a besoin d'explication ; en face de l'inconnu, il cherche le mot de l'énigme Cotte Tmme remue les lèvres et je ne l'enfends pas parler. Ou'a-telle ? Et l'homme cherche l'explication dans la sphère des choses qui lui sont connues. Et plus le mystère est haut, plus il aime à le déshonorer, s'il refuse de l'honorer ; et pour le mieux déshonorer, il va chercher très bas l'explication qu'il se donne, afin de se réfugier, contre l'inconnu qui le menace, dans un lieu plus inaccessible.

Et la réponse d'Anne :

« Je n'ai bu ni vin, ni aucune liqueur capable d'enivrer; mais j'ai répandu mon âme en présence du Seigneur. »

Pas de gradations, pas de précautions, pas de préparation, pas de transition d'une idée à l'autre, pas de crainîe, pas d'ostentation ! Cette réponse est simple, et les termes opposés qu'elle contient sont mis sans détour en présence l'un de l'autre, et le sublime apparaît dans les profondeurs du désir d'Anne.

Le cantique d'Anne, après la naissance de Samuel, présente, avec le cantique de Marie, d'admirables ressemblances que je me borne à indiquer, pour ne pas être entraîné trop loin.

Les livres saints parlent longuement du premier Joseph et nomment à peine le second. Ils parlent d'Anne, mère de Samuel, ils ne parlent pas d'Anne, mère de Marie. On dirait que la parole recule, quand l'incarnation du Verbe approche d'elle. Mais ce silence est plein de profondeurs merveilleuses.

Tout le monde sait qu'Anne implora pendant de longues années la naissance de Marie et la consacra d'avance au Seiyneur.

Le nom d'Anne semble être, après le nom de Marie, le nom de la mère par excellence, le nom de la mèrt qui présente à Dieu l'enfant. Le nom d'Anne se retrouve plusieurs fois dans l'histoire^ depuis la mère de Samuel et depuis la mère de Marie,

Anne la prophétesse est présente au moment où Jésus-Christ est présenté au temple.

Saint Nicolas, évêque de Myre, eut pour mère une femme qui portait le nom d'Anne, et les circonstances de sa naissance rentreni dans les caractères et les attributions avec lesquelles ce nom semble en rapport.

Le P. Giry dit dans la Vie de saint Nicolas : « Euphéraius, homme riche, mais extrêmement pieux et charitable, fut son père, et Anne, sœur de Nicolas, l'ancien archevêque de Myre, fut sa mère. Il ne vint au monde que quelques années après leur mariage, et lorsqu'ils n'espéraient plus avoir d'enfants. Leur miséricorde envers les pauvres obtint ce que la nature leur refusait. Un message^ céleste leur annonça cette heureuse nouvelle, et, en leur promettant un fils pour le soulagement de leur vieillesse, il les avertit de lui donner le nom de Nicolas, qui signifie : victoire du peuple. >

Voici donc encore une femme qui porte le nom d'Anne, et qui, après une longue stérilité, obtient un enfant par ses prières et reçoit d'un ange la nouvelle que ses désirs, qui venaient de Dieu, sont exaucés.

Le bienheureux Pierre Fourier eut pour père Dominique Fourier et pour mère Anne Vaquart.

Pierre, qui était leur premier-né, « fut, en cette qualité, dit le P. Giry, consacré à Dieu par ses parents, qui le destinèrent pour cet effet aux saints autels dès le berceau, etc. »

Est-ce par hasard que cette mère qui porte eu-

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core le nom d'Anne offre aussi son fils à Dieu? La gravité des noms, dans l'histoire des plans divins, ouvre certains horizons sur la solennité du Nom adorable, sur le respect dû au Nom de Dieu, et plus l'homme entre dans l'intimité des mystères éternels, plus le Nom de Dieu grandit dans son âme, et plus il s'abîme dans les profondeurs près desquelles passe, sans regarder, l'homme vulgaire qui nomme Dieu légèrement.

Anne, mère de Marie, est un des types de la prière, de l'attente et de la consécration.

Anne et Joachim virent s'ouvrir devant eux, entre leur mariage et la naissance de Marie, la carrière de l'attente.

La stérilité, honteuse chez les Juifs, pesait sur eux de tout son poids. Mais elle pesait d'un autre poids, plus lourd que son poids ordinaire. Car elle était pour eux en contradiction directe avec leur destinée et avec leur désir. Si toutes les femmes juives supportaient difficilement la stérilité, comme une sorte d'inaptitude à entrer dans le plan divin, comme une incapacité d'exaucer le désir du peuple et de donner naissance au Messie, quel caractère particulier devait prendre cette douleur dans le cœur d'une femme comme Anne ? Absorbée dans le désir du Messie, élevée par ce désir même aux contemplations divines, attirée par la toute-puissance vers ce désir impérieux, terrible, invincible, et arrêtée dans un élan qui était son cœur même et sa destinée par une incapacité particulière d'ac complir la promesse à laquelle sa vie appartenait.

entraînée et repoussée, e!Ie demandait à Dieu, par ordre de Dieu, raccomplissement des desseins de Dieu, et le secours de Dieu tardait à venir, et cette prière tardait à être exaucée, et Anne, suspendue sur l'abîme, levait les yeux vers le ciel, et It ciel semblait d'airain. Elle se sentait née pour une œuvre dont la grandeur l'écrasait, dont la beauté l'attirait, dont l'amour la brûlait, et cette œuvre restait provisoirement impossible^ Dieu lui inspirait sa prière, et Dieu n'exauçait pas encore la prière qu'il inspirait. Dieu voulait, plus qu'ellemême, l'accomplissement qu'elle demandait, et Dieu ne levait pas l'obstacle qui arrêtait l'accomplissement. Il le pouvait et il tardait à le faire, lui qui le voulait et qui est Dieu.

L'apparence d'une contradiction épouvantable entre la volonté de Dieu et la marche des choses devait peser sur Anne d'un poids que Dieu voyait; ce poids, c'était sa main, et il tardait à lever sa main. Anne et Joachim étaient admirablement unis. Que devaient-ils se dire? Essayaient-ils de se consoler? Chacun d'eux cachait-il sa douleur à l'autre? Que de prières solitaires durent monter vers le ciel avec les parfums du matin, avec les parfums de midi, et avec les parfums du soir ! — Cependant le monde allait son train : les nations se noyaient dans leurs pensées vaines et croyaient faire de grandes choses. Rome étalait pompeusement le faste de ses derniers jours et engraissait «eur p;îture aux vers de son tombeau. La société païenne, plus fière que jamais, se drapait dans sa

rhétorique vieillie; on parlait, on se battait, on buvait, on massacrait. Marius et Svlla étaient les récents souvenirs de cette société; Néron était son avenir, et elle se glorifiait de sa puissance, et elle ne doutait pas de sa stabilité; Le mal triomphait dans la sécurité, et son sommeil était paisible.

Et cependant Anne et Joachim priaient dans la maison ou dans les champs. Oui donc savait, qui donc soupçonnait que ce désir si humble, si impuissant en apparence, était le plus grand événement que vît la terre, le point culminant que le monde eût atteint et la plus haute montagne que le soleil éclairât ? Profondeur des profondeurs i Quelle histoire lirons-nous quand nous lirons l'histoire véritable !

Cette longue prière d'Anne et de Joachim est un des grands souvenirs de l'Humanité ; mais comme l'Humanité est distraite. II est bon de suppléer à son inattention. Anne veut dire grâce, et Joachim, préparationdu Seigneur. Ce qui se préparait pendant les années de leur attente, c'est l'immaculée- Conception de Marie, Mère de Dieu. Si nous ne connaissons pas en détail tous les jours qui remplirent ces années et tous les moments qui remplirent ces jours, .nous pouvons, pour nous aider à mesurer un peu la préparation, contempler l'œuvre qui se préparait. Celle qui devait naître, c'était Marie, Mère de Dieu, le chef-d'œuvre immaculé que la Trinité contemplait depuis l'éternité dans le transport de la joie. Il faut se plonger quelque

temps dans la profondeur de rincompréhensible, et arrêter ses regards sur Dieu contemplant dans son verbe le type de la Mère de Dieu, pour concevoir, d'une façon telle quelle, l'œuvre qu'il s'agissait d'opérer; et plus notre conception sera haute, plus elle sentira combien elle est imparfaite. 0 Sagesse éternelle ! Ipsa conteret caput tuum : l'antique promesse qui avait consolé nos premiers pères planait sur le monde et son écho vibrait d'une vibration particulière dans certains lieux et dans certains temps. Même en dehors de la tradition pure, la Vierge promise était attendue ; les Druides pensaient à elle. Si les forêts de la Gaule la saluaient d'avance sans savoir son nom, comment devait la saluer et l'attendre celle que Dieu lui avait choisie pour mère ! La longue et immense prière d'Anne et de Joachim me représente d'abord l'attente de l'Humanité, attente consciente ou inconsciente, l'attente de la race d'Adam qui soupirait et demandait la seconde Eve. La prière d'Anne «t de Joachim me transporte dans une région encore plus haute et me conduit là où les paroles me manquent. Elle me conduit dans la région des décrets divins, là où il n'y a pas d'époques, là ou Dieu contemple éternellement dans son Verbe le type des créatures. Je relis alors les paroles que l'Ecriture flit de la Sagesse, et je dis, comme les marins dans la tempête : Sainte Anne, priez pour nous!

Quand le regard se promène avec tremblement, du type éternel de Marie en Dieu, à Marie,

fille de sainte Anne qui a vécu dans le Temps, il plonge dans deux océans, et je dis, comme les marins ; Sainte Anne, priez pour nous!

Le nom de Joachim, préparation du Seigneur, m'oblige à citer quelques lignes du P. ?aber : «Comment se fait-il que la préparation occupe imé place tellement plus large dans les œuvres du Créateur que dans celles de la créature? Est-ce uniquement en faveur de la créature ou n'est-ce pas la révélation de quelque perfection dans le Créateur ? C'est au moins une donnée sur son caractère qui fixe notre attention et n'est pas sans exercer une influence sur notre conduite? Pourquoi a-t-il été si longtemps à préparer le monde pour l'habitation de l'homme ? Dans quel but l'antiquité reculée des rochers inanimés ? Pourquoi ces vastes époques où croissait une végétation gigantesque, comme s'il n'était pas indigne des soins de son amour de se dépenser en richesse et en puissance pour des générations d'hommes qui n'étaient pas encore nées? Pourquoi la terre et la mer ont-elles été séparées, puis séparées de nouveau, et encore, et encore? A quelle fin ont servi ces périodes séculaires où des monstres énormes peuplaient les mers et où des êtres effrayants rampaient sur les continents? Pourquoi Thomme est il né si tard dans cette époque où ont vécu ces animaux parfaits dans leurs espèces, qui étaient ou ses prédécesseurs ou ses contemporains ? Pourquoi la terre devaitelle <^tre uiî tombeau si rempli de dynasties dé-

trônées et de tribus éteintes, avant que la véritable vie, pour laquelle elle avait été créée, fût appelée à l'existence à sa surface? qui pourra le dire? Peut-être n'en fut-il ainsi. Mais, s'il en fut ainsi, ce fut sa volonté. Le délai de l'Incarnation est parallèle à ce que la géologie prétend nous révéler de l'arrangement, de l'orne m entation de notre planète, et des relouches qui y furent faites, si l'on peut appeler retouches ce qui n'était certainement que le développement d'une vaste et tranquille uniformité (i). »

Ces hautes pensées du P. Faber peuvent éclairer d'une lueur tremblante les ténèl)res qui enveloppent saint Joachim, préparation du Seigneur. Dieu préparait en lui un nouveau monde, une création nouvelle qui devait s'appeler Marie, c'està-dire l'abîme.

Peut-être, si nous entendions parler pour la première fois de ces choses, nous apparaîtraientelles avec plus de majesté. Peut-être faudrait-il en entendre parler tous les jours. Peut-être faudrait-jlen entendre parler tous les jours pour la première fois. Ceux qui ont le sens des choses éternelles me comprendront. C'est un de leurs privilèges d'être nouvelles tous les jours, parce que tous les jours peuvent nous plonger plus profondément dans leurs profondeurs et nous élever plus haut sur leurs hauteurs.

Ceux qui ont de grandes destinées ont ordinai-

(i) Bethléem, par le P, Faber.

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reraent porté la honte quelque temps, avant d'arriver à la gloire. Souvent cette honte est en contradiction directe avec le genre de gloire qui les attend. Les faveurs de Dieu, avant d'éclater, on été quelque temps invraisemblables.

Il y a dans l'âme surnaturalisée des instincts extraordinaires qui reposent à des profondeurs inconnues. En général, les chrétiens ne savent presque rien de sainte Anne : les détails qu'on peut avoir sur elle- ne sont ni complets, ni populaires. Mais, vis-à-vis d'elle, si la connaissance est rare, la confiance ne l'est pas. Peu de chrétiens peuvent mesurer, même de très loin, peu de chrétiens peuvent même songer à mesurer l'abîme où elle a- vécu, la hauteur, la largeur, la profondeur de sa contemplation. Peu de chrétiens jettent les yeux vers les hauteurs où elle habitait, à une distance inconnue des bruits de la terre et des pensées des hommes, préparant dans le désert de sa gloire l'Immaculée-Conception;et cependant les chrétiens sont inclinés vers celle qu'ils ignorent par une confiance simple, immense et tendre. Que sentent-ils confusément en elle? La grandeur. Et partout où nous sentons la grandeur, nous allons avec confiance. Quelque chose nous dit que la grandeur est miséricordieuse, et que l'abîme a toujours pitié ! Quiconque sent la hauteur quelque part sent aussi la compassion; et quelquefois l'homme a le sentiment distinct de la compassion et le sentiment indistinct de lagrandeur. Cependant, c'est ce dernier

qui produit l'autre. Plus haute est l'idée de l'Etre de Dieu, plus haute est l'idée de sa Miséricorde. Et comn:;jent la bonne volonté se défierait-elle de Celui à qui appartient la gloire?

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