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CHAPITRE XXIV

•▲INTË HËLENB

Le vieux monde s'écroulait. I! avait eu l'air éternel, ce vieax monde romain. Mais son heure était venue. Il s'était affaissé sous son propre poids. Après l'affaissement, la mort; après la mort, la décomposition. Tacite lui-même, qui n'avait pourtant que la vue naturelle, avait lu pendant l'orgie, sur les murailles du palais maudit, le Mane Thecel Phares des civilisations condamnées.

Le vieux monde romain n'existait plus. Ayant violé les lois de la vie et les lois de la mort, il subissait les lois de la pourriture.

Or, il y avait dans la Grande-Bretagne nn petit roi nommé Coël. Coël eut une fille qu'on appela Hélène. Sa première distinction fut celle de la beauté.

L'histoire ancienne s'ouvre à Hélène, femme de Ménélas, qui alluma la guerre de Troie. L'histoire ancienne finit réellement, en même temps que le monde païen, à Hélène, fille de Coël, impératrice, mère de Constantin.

Les relations de l'Orient et cie rOccideat suiv»i

rent deux fois la destinée des deux Hélènes. Grâce à elles deux, deux civilisalions prirent naissarce. Et dans les deux cas, ce fut la beauté des deux Hélènes qui changea le cours des choses humaines.

Vers Tan 275, Constance Chlore, qui n'était encore que général, fit un voyage en Angleterre. Il vit Hélène, fut frappé de sa beauté célèbre, et l'épousa.

D'après une autre tradition, au lieu d'être princesse, elle tenait un hôtel. Quoi qu'il en soit de sa naissance. Constance Chlore, dès qu'il la vit, la demanda en mariage.

La première de ces deux traditions est la plus commune, la seconde est peut-être la plus historique. Autrefois, comme on ne savait pas l'histoire, tout paraissait clair : on ne doutait de rien, parce qu'on ignorait tout. On apprenait l'histoire aux hommes comme dans les pensions aux petites filles. Maintenant on veut savoir l'histoire vraie et vivante, l'histoire réelle et non fantaisiste. Et, quand on étudie profondément, on voit naître les obscurités.

Constantin naquit. Ilparaîtcertainque Const;;nce Chlore répudia Hél.èue quand il monta sur le tr'Mie. Mais il est certain aussi qu'au moment de sa laort il écarta du trône les fils de sa seconde femme et donna l'empire à Constantin.

Mais à quelle époque Hélène devint-elle ssinte Hélène? A quelle époque embrassait elle le christianisme ?

Sur ce point, obscurité complète. Une histoire, probablement apocryphe, nous la représente encore

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païenne au moment où Constantin posa le christianisme sur le trône. Eusèbede Cé^arée appuie cette version. Mais elle est réfutée par saint Paulin, évêque de Nôle, ancien préfet de Rome et consul. D'après saint Paulin, qui représente à ce sujet la plus sérieuse autorité, ce fut au contraire sainte Hélène qui convertit Constantin.

Indépendamment des raisons historiques et de l'autorité de saint Paulin, je me range à cette opinion, attiré et convaincu par une raison plus proonde.

Voici une des lois de l'histoire : tout événement commence par une femme. C'est la temme qui entraîne l'homme, c'est la femme qui donne la vie ou la mort. Il est conforme à la nature des choses qu'Hélène ait entraîné Constantin. Il est contraire à la nature des choses que Constantin ait entraîné Hélène.

Les événements ont un point de départ apparent, qui est l'homme. Ils ont un point de départ réel, quiest la femme. Cela est surtout vrai des événements religieux.

Enfin Constantin vit le Labarum : Hoc signo vinces, «tuyaincras i)8lt ce signe». La croix se présenta d'elle-même. Elle apparut signe de victoire, et devint l'étendard des nations. Qu'allait-il arriver si Constantin eût été absolument fidèle ? Qu'allait-il arriver si l'histoire, au lieu d'écrire Constantin, eût écrit saint Constantin ? Ou'allait-il arriver si la parole qui canonise eût atteint cet homme étrange? La face du monde eût été changée. Les siècles

futurs eussent été baignés dans une aurore qui leur manque. Il fallait que le premier empereur chrétien fût grand de toute manière. Il fallait que le christianisme s'emparât de lui, l'informât tout entier, et que lui-même informât l'empire ; et ceci se pouvait. Mais il manqua à l'immensité de sa situation. Premier empereur chrétien, il devait à l'histoire un exemple qu'il ne lui donna pas. Il devait à sa famille humaine un héritage qu'il ne lui laissa pas. Il devait à la mémoire des générations un trésor de souvenirs qui périt avant de naître et se dissipa avant de se former. Comme son christianisme fut ex,térieur, superficiel, incomplet, Constantin forma un monde extérieurement, superficiellement, incomplètement chrétien; car alors on pouvait dire :

Régis ad exemplar totiis componitur orbis.

Et le christianisme superficiel de ce monde superficiel n'eut pas la vertu d'informer l'avenir, et peut-être à l'heure qu'il est, (je dis peut-être, il faudrait dire certainement) l'Europe souffre des infidélités de son enfance ; l'Orient et l'Occident souffrent des chutes d un homme qui eut un instant dans sa main puissante et fragile le redoutable pouvoir de les réconcilier. Redoutable, en effet, puisqu'il ne s'en servit qu'imparfaitement.

Il n'y eut là qu'une figure qui demeura blanche à jamais: ce fut celle de l'Impératrice-mère. Sainte Hélène se servit de toute son influence sur l'Empereur et sur l'Empire. Cette influence fut réelle; mais on dirait oue CQ»stantin, qui lui obéis-

sait souvent, lui obéit surtout quand il s'agit d'élever des temples matériels, des temples de pierre. Certes, c'était beaucoup, mais c'était insuffisant. Les temples des idoles furent fermés, les églises catholiques furent bâties.

Cependant Arius paraissait, Arius le sophiste par excellence, l'homme subtil, le trompeur, Arius, vjui fut l'ennemi personnel, l'ennemi intime de la vérité. Les évèques s'assemblèrent à Nicée. La grande voix de saint Athanase rendit le témoignage que les siècles répètent. Les lèvres humaines apprirent son credo. Constantin parut au Concile. Athanase, qui n'était encore que diacre, remporta sur les ariens l'immortelle victo re qui lui valut, parmi tant d'autres honneurs, la haine imp'acable de ses ennemis. Cette haine s'adressaà l'empereur pour persécuter le théologien, Athanase, appelé désormais au siège d'Alexandrie, fut accusé par Constantin. Et Constantin, le premier empereur chrétien ; Constantin, qui avait entendu au concile de Nicée les paroles de la vérité é'ernelle,et qui les avait recueiUies des lèvres d'Athanase ; Constantin, fils de sainte Hélène , Constantin céda. Athanase accusé lui demanda une audience et ne put l'obtenir. Les ariens avaient gagné les gardes du palais, qui empêchèrent le saint d'approcher. Athanase, destitué et condamné par ses caToinniateurs, attendit l'empereur dans une rui', et le saisissant au passage : « Sire, dit-il^ je ne demande qu'une chose ; que oqmx qui m'ont condamné comparais'

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sent devant votre Majesté, afin que je les confonde en votre présence ! »

Mais Constantin était séduit. Il condamna saint Athanase è l'exil. < Le Seigneur, répondit saint Athanase, jugera entre vous et moi. » En effet, le Seigneur a jugé : les paroles de saint Athanase demeurent éternellement. Qu'est devenu l'empire de Constantin? Saint Antoine, du fond de son désert, écrivit à l'empereur en faveur de saint Athanase, et écrivit inutilement. La mission de Constantin était trahie. Le poids de cette trahison pesa sur le monde entier.

Sainte Hélène, qui exerçait sur la vie spirituelle de l'empire une influence considéral^le, voulut entreprendre le voyage de Jérusalem, pour découvrir la vraie croix.

Constantin avait vu le Labarum, Sa mère se sentit poussée à rechercher l'instrument matériel dont la vertu spirituelle avait été révélée à son fils. Si l'on songe à ce qu'il y a de mystérieux dans les objets matériels et dans la vertu spirituelle qui peut y être attachée, on sera frappé du nombre de bienfaits publics et particuliers dont nous sommes redevables à sainte Uélène.Le voyage de Jérusalem^ difficile encore aujourd'hui, était alors presque impraticable. Sainte Hélène n'était plus jeune. La construction des églises, pour laquelle elle avait une véritable vocation, l'occupa dans c% voyage, comme elle l'occupait partout. Elle en fit construire une à Bethléem, une autre sur le Calvaire, une autre sur la montagne des Oliviers. Constantin

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ouvrit ses trésors et dit à sa mère d'y puiser. Une certaine magnificence accompagna toujours cet homme singulier.

Quant à sainte Hélène, elle pénétrait plus intimement dans l'esprit des mystères. Avantassemblé les vierges de Jérusalem, l'impératrice leur ofFrit un grand repas, où elle les servit elle-même en qualité de domestique. Quelle impression devait produire un acte de cette nature sur cette société idolâtre et cruelle, qui avait tant méprisé ses esclaves et tant adoré ses maîtres !

La recherche de la vraie croix n'était pas une facile entreprise.

La Croix avait remplacé les aigles sur les bannières impériales. La monnaie publique de l'empire était marquée à son effigie. Après la défaite de Maxence, Constantin se fit représenter tenant à la main un globe d'or surmonté d'une croix. La reconnaissance de Constantin envers la Croix, par laquelle il avait vaincu, était sincère, mais bornée. C'était la reconnaissance d'un barbare, reconnaissance qui s'arrêtait trop aux pompes extérieures. Cette reconnaissance, qui ne lavait pas préservé de l'injustice, n'avait pas pénétré le fond même de l'àme et du gouvernement Mais il y avait une sainte dans la famille impériale ; celle-là eut une vision. Sainte Hélène apprit par révélation le lieu où avait été enfouie la vraie croix. Elle fit creuser le lieu indiqué, et les ouvriers découvrirent plusieurs clous et trois croix. Les croix des deux larrons avaient été confondues avec la croix de

Jésus-Christ, romraent les distinguer ? Saint Ma- Caire, patriarche de Jérusalem, vint au secours de sainte Hélène. Il assembla le peuple entier, lui ordonna de se mettre en prières, fît toucher à une femme mourante, abandonnée des médecins, la première croix ; la malade n'éprouve rien ; puis la seconde croix, la malade n'éprouve rien ; puis la troisième croix, la malade est guérie. Rufm et s iiit Théophane parlent de cette guérison. Saint Paulin parle de la résurrection d'un mort ; Nicéphore atteste les deux miracles.

SaiUe Hélè le en-oya les clous à 'onstantin. E'ic laissa le bois de la Cro x à Jérusalem. Plus tard, quand les infidèles s'emparèrent de la ville, ils voubire it brûler cette relique insigne, arrachée par sainte Hélène aux entrailles de la terre, et par Héraclius aux mains des Perses. Alors l'Eglise partagea la Croix, afin de diviser les risques et de ne pas l'exposer tout entière à l'incendie.

Le roi des Géorgiens en reçut un fragment; sa femme l'envoya plus tard en France, et Notre- Darae-de Paris le possède encore.

La vraie croix fut dans la suite des siècles extraordinairement divisée.

Son œuvre accomplie, sainte Hélène quitta Jérusalem. Mais son voyage tout entier fut illustré par SCS bienfaits. Partout où elle passait elle élevait une église, elle secourait les pauvres, elle consolait les malheureux, elle ouvrait les portes des prisons. La délivrance des captifs semble

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avoir été une de ses œuvres et une de ses gloires. Il V a beaucoup de liberté et de magnificence dans le caractère de sainte Hélène. L'impératrice avait ]ps mains ouvertes : elle passait en faisant du bien.

Constantin fit à sa mère une snperbe réception, et prit pour lui une très petite parcelle de la croix, et en donna à la ville de Rome un fragment considérable.

Sainte Hélène voulnt porter elle-même à Rome le présent de Constantin. Son voyage fut marqué par un épisode singulier. En passant par la mer Adriatique, l'impératrice entendit raconter les naufrages effrayants dont cette mer était le théâtre, et l'impression qu'Hélène en reçut fut si profonde qu'elle jeta à l'eau un des clous de Jésus, un des clous qu'elle apportait de Jérusalem. Elle voulait calmer à jamais les tempêtes de cette mer dangereuse, et il paraît qu'elle y parvint. Saint Grégoire de Tours, qui rapporte cet incident, au livre de la Gloire des marUirs^ chap. vi, ajoute que depuis ce jour la mer Adriatique a changé de caractère et perdu sa fureur.

Ce fut le dernier des voyages de sainte Hélène. Nicéphore dit expressément qu'elle mourut à Rome Ses flls et ses petits-fils, probablement sur la nouvelle de sa maladie, vinrent la rejoindre.

Constantin et les princes ses fils, déjà proclamés par lui Cési^rs, entouraient le lit de l'impératricemère. Elle fit à Constantin ses dernières recommandations. Ses paroles suprêmes suppliaient

l'empereur d'avoir soin de l'Fglise et de la Justice. Elle lui donna enfin sa dernière bénédiction, et sa main était, quand elle mourut, dans la main de l'empereur.

Son corps fut déposé en grande pompe dans un sépulcre de porphyre.

Quant aux reliques de sainte Hélène, la plus grande incertitude règne sur leur destinée. D'après Nicéphore et Eusèhe, elles auraient été transportées à Constantinople, D'après d'autres auteurs, elles auraient été laissées à Rome.

Sainte Hélène est une grande figure historique. La nature «t la grâce lui firent les dons de la magnificence. Elevée sur le trône du monde, sans aucune chance naturelle d'y jamais parvenir, elle eut le singulier honneur d'y asseoir avec elle, et, pour la première fois, le christianisme. Sa beauté, qui l'avait désignée au choix de Constance, fut le moyen dont Dieu se servit. Son nom illustre et vénéré eût peut-être marqué la date d'une très grande époque, si Constantin eût été fidèle. Je le répète en finissant, nul ne peut savoir quel changement eût subi la destinée des empires si les peintres modernes avaient eu l'occasion de poser l'auréole sur la jite de Constantin, si le nom de l'empereur eût été consacré, comme le nom de sa mère, par la parole qui canonise.

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