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CHAPITRE XXVI

Quelques hommes ont reçu le don de résumer un siècle en eux. Ces hommes sont rares ; o i les compterait sans fatigue. L'un d'eux s'appelait saint Bernard.

Il porta le douzième siècle en lui, et il ne le porta pas sans douleur. Chose remarquable ! les hommes extérieurs, dont la vie se passe dans le tapacje du dehors, que Bossuet nomme « l'ensorcellement de la bagatelle, > ces hommes n'o:it presque jamais le temps, ni la science, ni le courage, ni la présence d'esprit que réclament ces soins multiples auxquels ils se sont consacrés. Ils périssent avant d'avoir accompli quoi que ce soit ; et après s'être oubliés eux-mêmes pour les choses du dehors, ils oublient les choses du dehors pour eux-mêmes. Mais, après s'être oubliés au point de vue des réalités, ils se recherchent et se retrouvent

I. Œuvres complètes, '.raduitei en français. Chez Victor Palmé.

au point de vue des vanités. Voici un homme, au contraire, qui entra dans la vie comme dans un temple, avec recueillement. La mère, avertie avant sa naissance qu'il s'agissait d'un homme extraordinaire, le regarda, avant qu'il fût au monde, comme quelque chose de sacré. L'austérité le précéda, le reçut, l'accompagna, le suivit sur la terre, et quand il tut allé se reposer ailleurs, elle s'établit là où elle vit la trace de ses pas, et demanda asile à ses disciples. Bernard entendait sans entendre, voyait sans voir, mangeait sans goûter. On dit communément qu'il ne distinguait pas le sang du beurre. Il buvait de l'huile au lieu d'eau. Au bout d'un an de noviciat, il ne savait pas si la pièce destinée au dortoir était plate ou voûtée. Il ne savait pas s'il y avait des fenêtres au bout de l'oratoire où il priait tous les jours.

Or, c'est ce même homme, l'auteur du traité sur la Considération, le commentateur du Cantique des Cantiques, le fondateur de l'abbaye de Glairvaux, c'est cet homme intérieur, profond, "préoccupé, recueilli, séparé et absorbé, qui fut le plus grand homme d'affaires de son siècle, et l'un des plus grands hommes d'affaires qu'il y ait eu dans tous les siècles. Donoso Gortès disait, il y a quelques années, que s'il avait à traiter avec les hommes du dehors l'affaire la plus épineuse qui lût au monde 7il chercherait le plus mystique des hommes, pour conseil et pour directeur. Ce que Donoso Gortès disait il y a quelques années, saint Bernard le prouvait, il y a quelques siècles, par

son exemple. Ce grand absorbé s'occupait de tout et de tous. Il est impossible d'écrire l'histoire de sa vie, sans écrire celle du monde entier pendant sa vie.

La belle traduction de ses œuvres qui paraît maintenant sous le patronage de Mgr l'Evêque de Versailles est précédée de sa Vie, écrite par le R. P. Théodore Ratisbonne (i). Le titre seul des chapitres suffirait à indiquer l'étonnante multiplicité des affaires où fut engagé celui qui était pourtant plongé dans Tunique nécessaire, comme le poisson dans l'eau. — Vie domestique, vie monastique, vie politique, vie apostolique.

Pour se figurer un peu saint Bernard, il faut interroger tout le douzième siècle, tout le dedans et tout le dehors. Il faut faire le tour du monde, et aller au fond du cloître. Il faut demander à la philosophie ses discussions, à la théologie ses enseignements, à la mystique ses secrets, au monde ses agitations, aux affaires leurs embarras. Il faut tout questionner, les livres et les champs de ba taille, les palais des rois, les conciles, les peuples» et l'oratoire où priaient les moines, et les champs où les croisades se prêchaient et se faisaient. Il y a dans cette Histoire énorme et compliquée des hommes de toute espèce et des choses de toute espèce. H y a des intrigues, des rivalités, desambitions, des haines; il y a aussi des miracles. Il

I. I,a Vie de siint Bernard, par le R. P. Ratisbonne 8<: trouve séparomcat chez Poussielgue, rue Cassette, 37.

V a des querelles et des solitudes, des minuties et des abîme?. Il ya des cœurs humains remplis de misères fréquentes et de rares hauteurs, et, tout à côté, des esprits pleins de querelles de subtilités, d'arguments et d'orgueil. C'est un monde très différent du nôtre et qui défie presque l'imagination. Gomment se figurer ces multitudes qui, dans ce siècle d'ignorance, pour parler le langage récent, se passionnaient autour de saint Bernard et d'Abeilard, autour des questions les plus ardues, les plus profondes, les plus délicates, les moins populaires ?

Parmi les disciples actuels d'Abeilard, disciples légers *et inconscients, combien seraient en état d'assister aux discussions qui se soutenaient sans cesse autour de leur maître ? La foi, disait Abeilard, est une opinion. Cette erreur si vulgaire aujourd'hui qu'elle ne semble plus effrayante aux esprits ordinaires, et ne produit sur personne aucun effet bien violent, ébranla, quand elle apparut, les petits et les grands. La société tremi)Ia tout entière Aucune Ame vivante ne se désintéressa de l'immense lutte. Une multitude incrovable d'auditeurs de tous pays, de tout âge, de tous rangs, s'empressaient autour des docteurs.

Des milliers d'écoliers suivaient Abeilard à Melun, à Corbeil, à Saint-Victor, à Saint-Denis, sur laMoiitagne Sainte-Geneviève. Or, il [l'y avait pas de che'nin de fer ; aucun voyage n'épouvantait ces affamés de parole. Je ne dis pas que cette curiosité fût généralement pure. Qui saitsi le désir

de trouver l'Eglise en défaut n'était pas une des forces excitatrices de la multitude ? Oui sait si le rationalisme, presque inconnu, encore jeune, environné de passions, et passion lui-même, n'ébranlait pas, autant et plus que l'amour du vrai, les masses avides? Quoi qu'il en soit, pour être ainsi attiré, comment donc ce peuple était-il préparé, instruit, travaillé par les choses de l'intelligence ? Les hôtelleries ne contenaient plus les auditeurs : les vivres manquaient.

Les Allemands, les Romains, les Anglais, les Lombards, les Suédois, les Danois venaient grossir les rangs des Parisiens; et si l'on considère la difficulté extrême des communications, leur lenteur, leur danger, on restera étonné devant ce concours bizarre. Ce qui ameutait ainsi les multitudes ne réunirait pas maintenant, en dehors des docteurs convoqués, quatre auditeurs.

Le triomphe de saint Bernard fut d'autant plus beau que le vaincu suivit, parmi la foule, le char du vainqueur. Abeilard devint fidèle. Mais je ne sais si personne a jamais remarqué l'enseignement profond contenu dans cette vie extraordinaire. Si sa parole enseigna tant d'erreurs, son existence enseigna involontaire.nent une vérité très grave. Lui, l'apôtre de la raison, l'apôtre initiateur de la logique humaine ; lui, qui exagéra tous les droits et toutes les puissances du raisonnement; lui-même tomba successivement dans l'esclavage de toutes les passions. Aussi célèbre par sa servitude réelle que par sa fausse indépendance, il tomba dans les

plus cruels servages, pendant qu'il voulait secouer pour lui-même et pour les autres le joug sublime et doux en qui réside toute liberté. 11 montra jusqu'où descend l'homme qui veut monter par orgueil.

Au même moment saint Bernard, prêchant, soutenant, sauvegardant les droits de la foi, conservait, dans sa plénitude, l'exercice de la raison; et cette raison fidèle grandissait parce qu'elle était soumise. Et saint Bernard, apôtre delà foi, devenait de plus en plus raisonnable. Saint Bernard, apôtre de la soumission, devenait de plus en plus libre. Et toutes ces libertés se donnèrent rendezvous autour de l'homme qui s'agenouillait. Et tous les esclavages se donnèrent rendez-vous autour de l'homme qui se révoltait.

Abeilard et Arnold sont des types qui semblent appartenir au monde moderne plutôt qu'au moyenâge, et saint Bernard semble avoir été, malgré le douzième siècle, en rapport avec nous. On dirait que des passions trop pressées, et en avance de six ou sept siècles, se débattaient autour de lui.

Chaque philosophie, dès qu'elle devient indigne de ce nom, proclame que la vérité commence en elle, commence à elle, et commence par elle.

Cependant ces erreurs se rattachent toujours les unes aux autres, et, par ce point comme par tous les autres, elles parodient les vérités. La philosophie allemande a mis au service de l'erreur un système scientifique qui eût pu atteindre, s'il se fût converti, à une élévation extraordinaire.

Mais si nous prenons en elles-mêmes les erreurs de Fichte et celles de Kant, il n'est pas impossible de les rattacher par un lien réel et visible au conceptualisme d'Abeilard.

Presque toutes les disputes et les irritations actuelles s'éveillaient dans le monde. Bernard semble avoir été l'ennemi des erreurs futures : ses victoires empruntent aux circonstances quelque chose de prophétique.

Sa vie politique fut un assaut continuel. Il faut regarder de tous les côtés à la fois pour suivre les mouvements du bras de saint Bernard. Il occupe tous les points de l'histoire sociale du temps où il a vécu. Ilest impossible de raconter un épisode quelconque du douzième siècle sans le rencontrer et sans le nommer. Rien ne se faisait sans lui, rien ne se passait de lui. Toujour" en relation avec les savants, les ignorants, les religieux et les criminels, il vivait d'une vie étendue et solennelle, en môme temps que d'une vie intime et concentrée. La circonférence de cette vie n*en gênait pas le centre, et le centre n'en gênait la circonférence. Souvent arbitre, à chaque instant prédicateur, conseiller, docteur, écrivain, controversiste, dans toutes les fortunes diverses que lui fit une vie publique pleine d'orages et d'écueils, il resta toujours saint Bernard, saint Bernard le religieux. Le langage qu'il tenait aux princes et aux papes ne pouvait ni le troubler lui-même, ni irriter les autres, parce que c'était toujours l'amour qui dictait, et là où l'a-

mour parle, le respect est toujours présent. L'autorité et la soumission sont les deux caractères de saint Bernard. On sent toujours en lui l'homme qui veut obéir, et, quand il commande, c'est parce que la force des choses amène ce résultat.

Cet infatigable surveillant regardait à la fois de tous côtés, interrogeant tous les horizons, pour savoir d'où venait l'erreur. Il était plein d'yeux, plein d'oreilles, plein de paroles etplem de silence. L'exercice qui consiste à dicter quatre lettres à la fois semble l'ombre et le symbole de l'exercice extérieur dans lequel il vécut, et cet exercice extérieur n'était lui-même que l'ombre et l'écorce de la vie profonde qui venait de son âme. Sa figure apparaît souvent indignée, mais toujours paisible au milieu de ce panorama ' ù tant de figures apparaissent. La plus grande douleur de sa vie fut probablement l'échec mystérieux de la croisade qu'il avait prêchée, et la trahison de Nicolas, son ami, son secrétaire, le confident de tant de joies, de tant de larmes, de tant de tendresse et de tant de sagesse.

Cet homme, qui attirait à lui les rois et les peuples, ne put retenir celui qui était là, fout près de lui, son intime confident ; celui à qui Dieu avait dit tant de secrets n'avait rien prévu de ce malheur étrange; celui qui avait le don des miracles ne put empê -her les désastres que le menteur causa, car le traître est toujours menteur. Quant à la croisade, les mystères se pressent autour de cette catastrophe. La parole et la joie avaient précédé, les miracles avaient confirmé la parole;

les désolations, les accusations et les calomnies sonl venues au lieu du triomphe. Saint Bernard et les plus saçjes de ses contemporains ont jeté, du fond de leur détresse, de profonds coups d'œil sur la part d'incertitude que peut, en certains cas, contenir une promesse divine, et sur lés changements que la liberté humaine peut introduire dans les effets de cette promesse. Une menace peut être conjurée par la prière et la pénitence : Ninive est là pour l'attester. Saint Bernard pensa que le changement contraire s'était produit dans la croisade : mille circonstances autorisaient parfaitement le saint et ses amis ou dans cette conjecture ou dans cette certitude.

Le schisme ajouta des douleurs et des déchirements à toutes les douleurs et à tous les déchirements du siècle de saint Bernard et par conséquent de sa vie, car son siècle fut sa vie. La lutte d'Innocent Il et de l'antipape fut une des pages les plus terribles de cette histoire troublée. Et quand Eugène 111, son ancien ami, monta dans la chaire de saint Pierre, saint Bernard lui adressa, dans son livre de la Considération, ces beaux enseignements où la liberté du docteur et la soumission du fils semblent ne plus faire qu'une seule vertu. Dans ce conllit de toutes les choses humaines, cet homme, entouré dévêques, de rois, d'abbayes et de conciles, ce chargé d'affaires qu'avait choisi l'humanité, saint Bernard, trouva tout le temps nécessaire pour suivre, examiner, consoler, encourager, admirer sainte Hildegarde. Cette

femme étonnante, qui vivait en dehors des lois naturelles, entr'ouvrant l'avenir par des regards chargés de mystères, obligée de sortir de son silence pour enseigner presque malgré elle, fit, comme toutes les personnes et les choses du douzième siècle : elle jeta dans les bras de saint Bernard le fardeau de ses préoccupations. Elle donna sa confiance à celui qui possédait la confiance universelle. Elle écrivit à Eugène III, à Anastase IV, à Adrien IV et à Alexandre III, souverains pontifes, aux empereurs Conrad III et Frédéric I"-, aux évêques de Bamberg, de Spire, de Worms, de Constance, de Liège, de Maestricht, de Prague, et à l'évêque de Jérusalem 5 cependant elle était plongée au plus profond de son âme dans la contemplation des mystères. Quel était le lieu de ses visions ? Ce n'était pas, si l'on ose ainsi parler, le lieu ordinaire des visions.

« Ayant les yeux ouverts, disait-elle, et parfaitement éveillée, je les vois clairement jour et nuit, dans le plus profond de mon âme. »

Elle semblait participer, comme son ami et son confident saint Bernard, aux doubles faveurs de la vie contemplative et active.

Personne ne pensait encore, à cette époque, que les âmes pures et éclairées ne sont bonnes à rien, cette découverte est récente.

Pendant que sainte Hildetjarde, pleine d'affaires et de visions, consultait saint Bernard, celui-ci, entouré et occupé, consulté et accaparé par Gode-

froy, évéque de Chartres ; Manassé, évêque de Meaux ; Guillaume, de Châlons ; Gaudry, de Dôle ; Hildeberf, du Mans ; Aubry, de Bourges ; Gosselin, de Soissons ; Hugues, de Mâcon ; Milon, de Thérouanne ; Hirré, d'Arras ; Albéron, de Trêves ; Samson, de Reims ; Geoffroy, de Bordeaux ; Arnoult, de Lisieux, etc., etc.; saint Bernard, au milieu de ces personnages et de leurs affaires, voyageait tout un jour au bord d'un lac, et ne savait pas le soir de quoi parlaient ses compagnons quand ils parlaient du lac qu'ils avaient longé. Saint Bernard n'avait rien vu. Le grand préoccupé était digne d'être consulté par sainte Hildegarde, et elle était digne de le consulter. Tous deux semblaient multiplier le temps, menant de front les choses du dedans et celles du dehors, affaires et miracles.

Les ouvrages de saint Bernard traitent à peu près de toutes choses. L'abbé de Clairvaux n'est pas un homme spécial : il parle de tout, et c'est la circonstance qui l'inspire. Il va au plus pressé. Un roi, un évêque, un personnage quelconque a besoin de conseil : saint Bernard lui écrit. Une erreur s'élève, elle menace l'Église : saint Bernard fait un traité, une apologie. La controverse tient une place immense dans son œuvre. La situation s'a-

paise-t-elle ? laisse-t-elle au terrible lutteur le temps de respirer ? Il se livre à la contemplation et nous communique les secrets qu'il reçoit. Quand saint Bernard prend le loisir de chanter la paix, c'est que le monde se calme. Il fait face à toutes les nécessités, mais il n'oublie pas la nécessité ellemême, et ses heures de repos donneiit au monde un Commentaire du Cantique des Cantiques. Dans l'immense diversité des œuvres de saint Bernard, l'unité qui relie toutes choses entre elles, c'est l'étude de l'Ecriture sainte. En paix ou en guerre, saint Bernard s'appuie toujours sur elle. Elle est l'instrument de ses combats et la joie de ses victoires ;elle est son arme et son repos. En guerre, il la cite ; en paix, il la chante. Toutes choses le regardent, et il regarde toutes choses. Mais c'est à travers un prisme sans défaut ni mensonge. Dès qu'il abandonne un instant le champ de bataille, dès que l'argumentateur a la permission de devenir tendre, saint Bernard se tourne vers l'amour, et se repose dans sa reciierche.Ces deux mots qui s'excluraient, si la recherche était inquiète et malsaine, hétérodoxe ou maladive, s'appellent et se répondent, puisqu'il s'agit de la recherche recommandée et bénie, de la recherche ardente et pure, qui demande à la prière et à l'amour la paix désirée du Dieu de Jacob. Le traité de la Co/isidération est un bel exemple de cette paix et de cette poursuite.Après avoir contemplé les choses qui sont au-di'>^sous de l'homme, celles qui sont au-dessus, et l'homme lui-même; après avoir inter-

roné la tradition, la méditation et la prière; après avoir étudié sous plusieurs Pères la fameuse par"Ie où saint Paul célèbre la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de Dieu, saint Bernard conclut ainsi :

« Il nous resterait, dit-il, à chercher encore Celui que nous n'avons encore trouvé que d'une manière imparfaite, Celui qu'on ne peut trop chercher. Mais c'est peut-être à la prière plutôt qu'à la discussion de le chercher comme il convient, et de le découvrir sans peine. Finissons donc ici ce livre, mais ne cessons pas de chercher. *

Voilà bien la vie fidèle à sa loi. Les uns boivent un peu, et, trop tôt désaltérés, cessent d'avoir soif. Cenx-lâ manquent d'amour, car 'amour ne dit jamais : « Assez !» D'autres ont soif, mais refusent de boire ; et, quand on leur indique la source, ils se détournent au lieu de courir. Saint Bernard trouve et cherche, et trouve encore ; et chaque déc ouverte est le point de départ d'une recherche plus profonde.

Un caractère distinctif des saints, c'est un attrait particulier pour la Vierge Marie. Ce caractère est universel : c'est une loi sans exception. Mais cette unanimité se manifeste par les formes les plus différentes ; elle commence à l'Eglise, et rend hommage au culte de la Mère de Dieu dans l'autheniicité de son origine ; elle va grandissant ets'accentuant de siècle en siècle : elle parle quelquefois par une voix particulièrement douce comme celle de saint François d'Assise, ou particulière-

ment sévère comme celle de saint Bernard. Mais, en respectant toutes les individualités, elle reste ce qu'elle est, universelle et absolue.

L'Ecriture est si profonde que chacune de ses paroles épuiserait l'iritelligence humaine, avant d'avoir laissé échapper tout ce qu'elle contient. Saint Bernard est un de ceux qui trouvent au fond d'elle la manne cachée. Après avoir cité les paroles de Gabriel à Marie, l'abbé de Clairvaux fait cette réflexion profonde :

« Je remarque que l'ange ne dit pas « aucune œuvre^ > mais « aucune parole n'est impossible à Dieu. » S'exprime-t-il ainsi pour montrer que, tandis que les hommes disent facilement ce qu'ils veulent, sans pouvoir le faire, Dieu opère aussi et même plus facilement ce qu'eux sont à peine capables de dire? Je parlerai plus clairement encore. S'il était aussi aisé aux hommes de réaliser leur volonté que de la formuler, rien ne leur serait impossible. Mais (et c'est un proverbe ancien et vulgaire) dire et faire sont deux pour nous, mais non pour Dieu. En Dieu seul l'Action est identique à la Parole et la Parole à la Volonté : par conséquent, aucune parole n'est impossible à Dieu. Par exemple, les prophètes ont pu prévoir et prédire qu'une vierge et une femme stérile concevraient et enfanteraient: ont-ils pu faire qu'elles conçussent et enfantassent ! Mais Dieu, qui leur a donné la puissance de prévoir, avec la même facilité qu'il a pu prédire alors, par leur organe, ce qu'il a voulu, a pu, maintenant, dès qu'il le

voulait, accomplir par lui-même ses promesses. En Dieu la parole ne diffère pas de l'intention, car il est Vérité. L'Action n'est pas différente de la Parole ; car il est Puissance. Le mode ne diffère pas du fait; car ilest Sagesse. C'est pourquoi aucune parole n'est impossible à Dieu. »

Ces lignes de saint Bernard pourraient servir de préface à un ouvrage sur le langage de l'Ecriture. Ce langage est une étrange et merveilleuse démonstration de divinité. Quand c'est l'homme qui parle, il parle pour la vraisemblance ; quand c'est l'Esprit-Saint qui parle, il parle pour la vérité.

Quand c'est l'homme qui parle, il vise à l'oreille de l'homme et, ménage à l'auditeur des étonnements. Quand c'est l'Esprit-Saint qui parle, il vise à la vérité nue et, sans souci de plaire ou de déplaire, il dit la chose comme elle est. Que cette chose semble petite ou grande, simple ou impossible, naïve ou gigantesque, il la dit comme elle est, avec la même paix, avec la même voix, avec la même simplicité, la même certitude et la même profondeur.

L'absence totale d'adresse et de complaisance est au-dessus des forces de l'homme. Il y a une attestation de divinité dans l'audace de l'Ecriture.

Un autre caractère distinclif des saints, c'est une faculté d'assimilation par laquelle ils s'assimilent la parole divine, la présentent aux hommes comme si elle sortait d'eux-mêmes élaborée par eux, préparée par eux, et ayant subi au fond de

leur âme une préparation qui pourra mieux faire sentir à leur siècle et au genre humain quelle est la saveur des paroles de Dieu.

Saitil Bernard et saint Jean de la Croix, qui se ressemblent si peu, sont tous deux supérieurement pourvus de ce caractère distinctif. Tous deux ont, commenté des cantiques et balbutié l'union divine. Mais le même instrument, touché par l'un et par l'autre, a rendu des accords différents.

Saint Bernard est plus expaiisif, plus rayonnant, plus tendre. Saint Jean de la Croix est plus profond, plus caché, plus central. Saint Bernard parle plus aux hommes. Peut-être saint Jean de la Croix parle-t-ilplusàDieu. Saint Bernard prêche, même quand il chante. Saint Jean de la Croix songe moins à enseigner les autres qu'à se raconter luimême, et il dit ce qu'il éprouve, moins préoccupé de l'effet qu'il fera que de la chose qu'il a sentie. Saint Bernard pense encore, parmi les fleurs et les parfums, aux mauvaises odeurs qui viennent du dehors, et le souvenir du danger le suit.

Saint Jean de la Croix, qu;nid il est dans ses grandes solitudes, semble presque aussi tranquille sur l'avenir que sur le présent. Il a l'air de trouver sa sérénité dans sa hauteur, et d'avoir dépassé la région des orages. Le souvenir de la nuit obscure revient à d'autres heures, puis la vive flamme (ï amour l'en porte sur ses ailes, et le place, pour quelque temps, dans les demeures où tout est biîau.

Cette diversité des toucher divines est supérieu-

rement exprimée par saint Bernard, et, non content d'en montrer la pratique, il en donne la théorie, « Dieu, dit-il, en sa bonté accordait un autre çjenre de vision à nos pères, qui jouirent si fréquemment, et d'une façon si merveilleuse, de sa présence et de sa familiarité. Ils ne le voyaient pas tel qu'il est, mais tel qu'il daignait se révéler à eux. Ils ne le voyaieiit pas tous non plus de la même manière, mais-, comme dit l'Apôtre, en différentes manières et sous différentes formes^ quoiqu'il soit un en lui-même, comme il le déclare à Israël : Le Seigneur votre Dieu est un. Ces visions n'étaient pas communes ; cependant elles se produisaient extérieurement, et s'accomplissaient par des images visibles ou des sons que l'oreille saisissait. Mais il est une vue de Dieu, d'autant plus différente de celle-ci qu'elle se fait intérieurement, comme quand Dieu daigne visiter luimême une âme, avec un empressement et un amour qui absorbent entièrement ; et voici le signe de l'arrivée de Dieu, comme nous l'apprend celui qui l'a éprouvé : le feu marchera devant lui et embrasera ses ennemis à l'entour. »

Saint Bernard continue :

« Cette ame saura donc que le Seigneur est proche, quand elle se sentira brûlée de ce feu et qu'elle dira avec le prophète : « Il m'a envoyé d'en haut un « feu dans mes os, et il m'a instruite, etc., etc. ».

Et encore :

« Comme nous disons que les anciens ont yu son ombre et ses figures, tandis que nous voyons sa lumière briller à nos yeux par la grâce de Jésus-Christ présent dans la chair ; ainsi, relativement à la vie à venir, nous devons avouer que nous ne le voyons que dans une certaine ombre de la vérité, si toutefois nous ne voulons pas contredire ce mot de l'Apôtre : Ce que nous avons maintenant de science et de prophétie est très imparfait. »

La mémoire a, comme l'intelUgence, son infidélité et sa fidélité. Ln mémoire de saint Bernard est singulièrement fidèle. Elle lui présente, à chaque instant, parmi les textes oubliés de l'Ecriture, ceux qui mettent en lumière la vérité qu'il exprime. Quoi de plus ordinaire que le conseil qui dit à un homme: « Soumet'ez-vous I » Ce conseil vulgaire peut cependant s'illuminer des lueurs de la Montagne Sainte quand il est lu dans l'Ecriture. C'est pourquoi saint Bernard écrit cette phrase très vulgaire, et l'accompagne de cette citation très peu vulgaire :

« Que ceux qui sont décidés à être sages â leurs propres yeux, et à n'écouter ni ordre ni conseil, songent donc à ce qu'ils doivent répondre, non pas à moi mais à celui qui a dit: C'est une espèce de magie de ne pas vouloir se soumettre et ne pas se rendre à la volonté du Seigneur; c'est un crime d'idolâtrie. »

C'est Samuel qui parle ainsi à Saûl, et c'est laint Bernard qui nous le rappelle.

Saint Bernard, qui est tant de choses, est particulièrement observateur. Les habitudes extérieures, révélatrices des habitudes intérieures, sont saisies par lui avec une finesse rare. Son Traité des divers degrés de Vhumilité et de Porgueil, qui commence par de charmants aveux relatifs à quelque doute et à quelque citation inexacte, continue par des peintures de caractères auxquelles il ne manque, pour être admirées et célèbres, que de n'avoir pas été écrites par un saint.

Le premier degré de l'orgueil est la curiosité. Cette réflexion simple domine ici ; « Lucifer avait prévu qu'il régnerait sur les réprouvés ; il n'avait pas prévu qu'il serait réprouvé luimême. Joseph avait prédit son élévation ; il n'avait pas prévu sa captivité plus prochaine encore. »

Au second degré, la légèreté d'esprit : « La jalousie le fait sécher d'un coupable dé-* pit, ou sa prétendue excellence le jette en une joie puérile ! Vain ici, pécheur là, il est partout superbe. »

Au troisième degré, la joie inepte :

« Il a beau se couvrir la bouche de ses deux poings, on l'entend éternuer bruyamment. »

Il est facile de voir que saint Bernard ne parle pas de l'acte extérieur, et qu'une longue expérience l'introduit dans le secret des choses. Au quatrième degré, la jactance;

292 PHYSTOIS'OMTKS DE SAINTS

« Il parlera donc, sinon il crèvera. Il est plein de discours et son esprit est à l'étroit dans ses entrailles. Il prévient les questions, il répond à ce qu'on ne lui demande pas, il fait les demandes

et les réponses Il loue le jeûne, recommande

les veilles, met au-dessus de tout la prière. Il disserte sur la patience, l'humilité et toutes les autres vertus, avec autant d'abondance que de

vanité, etc., etc Sa jactance se reconnaît à Fa-

bondance des paroles Evitez la chose et retenez le nom. »

Quelle profondeur dans le signe donné ! La jactance se reconnaît au zèle que mettent certains hommes k louer l'humilité et la patience !

Au cinquième degré, la singularité. Voici ce que fait le moine en nareil cas :

« Pendant le repas, il promène les yeux sur les tables, et s'il y voit un religieux manger moins que lui, il se plaint d'être vaincu; le voilà qui -e retranche cruellement ce qu'il avait cru nécess; ire de s'accorder, car il craint la perfe de sa gloire

plus que le tourment de la faim Il veille au

lit et dort au chœur. »

Au sixième degré, l'arrogance.

Saint Bernard la distingue de la jactance par un trait charmant :

« Ce n'est plus en paroles ou par l'étalaye des œuvres qu'il montre sa relirjion. c'est sincèrement qu'il s'estime le })lus saint des hommes. »

Celte sincérité, qui devient le trait constilulif de l'arrogance, est quelque chose d'admirable.

Au septième deyré, la présomptioM :

«. Si le moine qui a atteint le septième degré n'est pas élu prieur, le temps venu, il dit que son abbé est jaioQx ou a été trompé. »

Au huitième degré, l'homme soutient ses fautes :

« Jusqu'ici l'orgueilleux n'a encore fait que de la pratique, le voilà qui arrive à la théorie. Ce qui est mal lui paraît bien.

Cette gradation est très instructive. Le moment où l'orgueil, après avoir occupé l'âme, gagne Tespr-it, est un moment sérieux.

« Quand les choses changent de nom, quand l'homme trouve bien ce qui est mal et mal ce qui est bien, il s'enfonce et plonge dans un péché plus tenace, plus froid, plus lourd, plus difficile à guérir. »

Au neuvième degré, voici la confession simulée. Tout à l'heure, l'homme admirait ses fautes ; le voici qui les exagère et s'accuse outre mesure :

« Alors, dit saint Bernard, on baisse le visage, on se prosterne de corps, on verse, si on peut, quelques larmes. On entrecoupe sa voix de soupirs et ses paroles de gémissements. Loin d'excuser ce qu'on lui reproche, ce religieux exagère sa faute. En l'entendant ajouter lui-même à sa faute une circonstance impossible ou incroyable, vous vous prenez à ne plus croire ce qui vous semblait prouvé. Et ce qui, dans cet aveu, vous paraît faux, vous inspire des doutes sur ce que voua teniez pour certain. En affirmant des torts qu'ils

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ne veulent pas être crus, ces gens trouvent moyen de se défendre en s'occusant, et de couvrir leur faute en la dévoilant. »

Au dixième degré, la rébellion :

€ Celui qui, tout à l'heure, s'accusait sans vérité et sans humilité, à présent jette le masque. Il désobéit ouvertement. »

Une logique merveilleuse, la logique de l'absurde, préside à toutes ces contradictions. On voit à quel point saint Bernard a suivi et observé l'esprit du mal et ses manifestations contradictoires, qui se ressemblent dans leur principe et se combattent dans leurs effets.

Au onzième degré, voici la liberté du péché Impius,qnum in profundum venerit,coiitemnit. « A ce onzième degré, le pécheur plaît aux hommes, parce qu'il a brisé toute entrave, II entre en des routes qui lui paraissent bonnes et qui aboutissent au mépris de Dieu. Si le moine arrive à ce onzième degré, il quitte le monastère et fait dans le monde ce que la honte et la crainte l'eussent empêché de faire dans le couvent. »

Au douzième degré d'orgueil, saint Bernard place l'habitude de mal faire:

« Tout à l'heure, cet homme n'avait encore que la licence, le débordement; mais voilà l'habitude, et tout est consommé ».

Il y a quelque chose de profond dans le choix de ce mot : habitude, adopté par saint Bernard pour signifier le sommet du mal.

« Alors l'orgueilleux n'a plus de préférence: le licite et V illicite lui sont indiJféretUs. »

Et l'abbé de Clairvaux ajoute :

« II n'y a que ceux qui ont atteint le dernier degré, soit en haut, soit en bas, qui courent sans obstacle ni fatigue, celui-ci à la mort, celui-là à la vie; l'un avec plus de légèreté, l'autre avec un penchant plus vif; car la charité donne au premier cette légèreté, et la passion active les penchants de l'autre. L'amour affranchit l'un et rhébéleînent l'autre de toute peine. Dans l'un, c'est la perfection de la charité, dans l'autre, la consommation de l'iniquité, qui chasse toute crainte. L'un puise la sécurité dans la vérité, l'autre dans son aveuglement. »

,Et saint Bernard se résume ainsi:

< Les six premiers degrés de l'orgueil conduisent dans le mépris des frères, les quatre suivants dans le mépris des supérieurs, et les deux derniers dans le mépris de Dieu. »

Les lettres de saint Bernard contiennent sur ce grand caractère d'importantes révélations. Ce qui domine, c'est la fermeté. Une des plus stupides erreurs du monde consiste à croire que la bonté est voisine de la faiblesse. Tout homme qui n'est jamais sévère est deux fois injuste; car, cédant aux mauvais, il frustre les bons. La niaiserie mondaine aime assez celte phrase: « Il est bon jusqu'à la faiblesse ; il est si bon qu'il en est bête. » Le monde avoue par là sa profonde ignorance en matière de bonté. La bonté est la

chose du monde qui réclame la force la plus invincible et l'énergie la plus indomptable Tel est le caractère de la bonté de saint Bernard, et, avertissant le Souverain Pontife de ne pas prêter l'oreille aux supplications d'un prévaricateur, le saint prononce cette parole, digne d'être méditée:

« De même qu'il est toujours mal de tromper, de même il est mal, le plus souvent, de se laisser tromper par un méchant. »

Voilà la vraie bonté, celle qui est terrible.

Quand il parlait d'un faux pénitent, saint Bernard a dit cette parole redoutable : iVe vous laissez pas toucher !

Mais voici qu'il parle d'un vrai pénitent (il s'agit de frère Pliilippe). C'est au pape Eugène que le saint écrit:

« Mes armes sont les prières des pauvres, et, de celles-là, j'en ai en abondance. Il faut de toute nécessité que la citadelle de la force, quand même autrement elle serait imprenable, se rende à de telles machines. L'ami de la pauvreté, le père des pauvres, ne repousijerapas les prières des pauvres. Et quels sont ces pauvres?

« Je ne suis pas seul. Jele serais, que peut-être je pourrais tenter encore. Mais tous ceux de vos fils qui sont avec moi, et ceux même qui ne sont pas avec moi, s'unissent à moi dans cette prière.»

Saint Bernard est le même homme que tout à l'heure ; la circonstance seule a changé.

Nous ne saurions trop remercier les traducteurs de l'œuvre qu'ils ont entreprise. C'est un service

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à rena're au dix-neuvième siècle que de rapprocher de lu» saint Bernard. C'est un lai)C'jr fécond : les traducteurs, qui l'ont commencé avec courage, le conliuuent avec amour.

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