‹ Physionomies de saintsChapitre 48 sur 72 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

On a dit de saint Augustin qu'il fut l'hoinrae le plus honoré qui eût jamais existé. En effet, il se dislingue de presque tous les saints par un signe particulier. Sans doute tous les saints sont des hommes; mais l'élément surnaturel dans lequel ils sont plongés Jes placent si loin des hommes ordinaires, que ceux-ôi, effrayés de la distance, considèrent ceuX'-là plutôt comme des astres que comme leurs semblables. Les hommes regardent les saints un peu comme on regarde un speciacle inouï fourni par des êtres d'une race à part, d'une nature différente, par des êtres merveilleux et lointains, que l'on contemple, mais que l'on ne connaît pas. Si fausse qu'elle soit, cette notion des saints s'explique, si l'on songe que leur vie nous est présentée sous un jour qui établit entre elle et la vie humaine un contraste effrayant. L'immense majorité des hommes se détourne à l'aspect d'un saint, et dit à cet étranger : Qu'y a-t-il de commun entre toi et moi ?

Saint Augustin fournit à cette règle générale une éclatante exception. Chacun de nous sent en

lui un frère, un ami. On le voudrait pour confident. On oserait lui avouer mille faiblesses secrètes et réelles dont on craindrait peut-être de ' parler à saint .'ean-Baptiste, à saint Denys, à saint Jean de la Croix, et même à sainte Thérèse. Noiîs sommes si faibles que la force nous fait presque peur, et l'admiration que nous causent certains héros chrétiens nous inspire un retour sur nous-mêmes qui n'est pas dépourvu d'une certaine épouvante. Il est vrai que les saints eux-mêmes, les saints modornes, en lisant la vie des saints d'autrefois, se croient aussi très inférieurs. Mais leur façon de se sentir en arrière ne ressemble pas à la nôtre. Le sentiment de l'infériorité vient chez eux d'une humilité ardente et presque extatique qui les représente à eux-mêmes vides et misérables, tels? qu'ils seraient sans ?a grâce. Ce sentiment vient de la chaleur même de leur âme. L'effroi des hommes ordinaires, en présence des saints, procède de la dureté et conduit à l'indifférence. Saint Augustin est peutêtre celui qui les écarte le moins, parce qu'il est avec eux dans une relation sinon plus réelle, du moins beaucoup plus apparente. Saint Augustin peut dire, comme le poêle latin : « Je suis homme; rien ne m'est étranger de ce qui touche l'homme. » On dirait même que la célèbre parole que je viens de traduire, quoique écrite avant lui, a été écrite exprès pour lui. Saint Augustin a connu l'humanité dans ce qu'elle a de plus terrestre. Les passions du cœur l'ont dévoré ; les passions de l'in-

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telligence l'ont égaré. Les passions inférieures l'ont possédé. II a connu les misères, les faibles • ses, les dontes, les tremblements.

L'homme est effroyablement facile à l'erreur. Il la reçoit par toutes les ouvertures par lesquelles il communique avec le monde extérieur. Il la respire par tous les pores; cœur, esprit, corps, tout en lui est cruellement et épouvantablement corruptible. La corruption a, pour le dévorer, des ouvertures, des aptitudes, des commodités inexprimables. Saint Augustin savait ces choses, il les a connues, il les raconte. Non-seulement il les a connues avant sa conversion, mais leur sou venir est resté chez lui vivace, ardent, présent, brûlant, palpitant, sensible pour, lui et ptDur les autres, jusqu'à son dernier soupir. Le saint montre en lui les cicatrices de l'homme, presque saignantes et menaçant de se rouvrir. Jamais d n'établit sa demeure dans un lieu inaccessible, il reste dans l'horizon actuel des hommes. Il mange leur pain, il vit leur vie, il combat leur combat. Il ne les oul)lie pas, il ne se lait pas oublier d'eux. En lui l'homme et le saint sont à proximité l'un de l'autre; ils se voient toujours, et se combattent souvent, quelquefois de très près. C'est à ce voisinage singulier et attrayant que saint Augustin doit une espèce de popularité. Ses spéculations métaphysiques elles-mêmes, les plus hautes et les plus audacieuses, se servent de procédés humains. Elles sont intellectuelles ; elles n'étonnent pas l'homme. Elles le surpassent souvent,

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elles ne l'écrasent jamais. Elles restent dans son liorizon visuel et dans la sphère active de son attraction. Ses Confessions ont ceci d'extraordi* naire qu'elles peuvent être lues avec plaisir et profit par un pécheur, par Un converti, par uri chrétien, et par un homme indifférej^t. Le pécheur pensera à se convertir; lé converti à perfectionner sa conversion; le chrétien à grandir; l'indif* férent à s'examiner. Ce livre se souvient des faiblesses; mais ce souvenir n'a rien de malsain, rien de débilitant, parce que la force qui guérit préside au récit des infirmités. C'est la santé qui inspire dans saint Augustin le souvenir de la maladie. Ce souvenir ne nuit pas à la santé, parce qu'il est contemplé dans la lumière. Mais ïa faiblesse passée, sans être oubliée, donne à l'accent de la voix des intonations particulièrement touchantes. Le lecteur croit recevoir chez lui la visite de saint Augustin, et ceci le charme. Mais il éprouve en même temps un certain désir d'aller chez saint Augustin lui rendre sa visite, et ceci l'élève. Saint Augustin est venu le prendre par la main pour l'aider à marcher. Mais le lecteur éprouve le besoin de suivre son guide, parce que la main qui lui est tendue est saine, ardente, vivifiante et purifiante.

Nous sommes dans un siècle sceptique qui déteste la confession sacramentelle; mais nous sommes dans un siècle vantard et pleurard qui aime la confession bruyante, publique et vaniteuse. Depuis cent ans, que de gens ont écrit leurs mémoires \ que de gens ont éprouvé le besoin de confier

leurs sentiments intimes au genre humain, qui n'éprouvait pas le besoin de les connaître ! Mais si ces confidences sont inutiles en elles-mêmes, elles servent à faire sentir, par la vertu du contraste, la force et la valeur de la confession vraie. Entre les confessions de saint Augustin et les confessions de Jean- Tacques Rousseau, il semble que la distance soit encore agrandie par la ressemblance du titre : l'abîme qui sépare les deux œuvres éclate par l'identité même du nom qu'elles portent. Le contraste réel des deux hommes est rendu plus sensible par l'analogie apparente de leurs procédés. Un publiciste éminent, M. Louis Moreau, qui a fait une admirable traduction des Confessions de saint Augustin (i) a fait aussi Jean-Jacques Rousseau et le Siècle philosophique (2). Le premier de ces deux ouvrages est presque aussi original que le second ; car traduire ainsi) c'est créer. Mais le premier, rapproché du second, contient un enseignement profond et opportun. Le premier et le second, à côté l'un de l'autre, nous montrent les deux modes de confession, la confession du Saint et la confession de l'autre, la confession de celui qui se repent et la confession de celui qui se vante. Car tel est l'abîme où peut aller et où va la nature humaine. Il y a une façon de raconter ses fautes qui esl plus odieuse que la faute elle-même. Il y a une façon de se complaire dans le crime passé qui est

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