‹ Physionomies de saintsChapitre 50 sur 72 · A1NTE CATHERINE DE GÊNES · texte numérisé non relu

A1NTE CATHERINE DE GÊNES

Sainte Catherine naquit à Gênes vers la fin de iklil- Elle était fille de Jacques Fiesque, et petite- Bile de Robert, frère du pape Innocent IV.

Elle avait trois frères et une sœur aînée, qui portait le nom de Simbania. Le nom de Catherine lui fut donné en l'honneur de Catherine de Sienne et de Catherine d'Alexandrie. Des biographes ont cru que Dieu l'avait placée sous le patronage de saiiite Catherine d'Alexandrie, qui eut le don de Vintelligejice. Catherine de Gênes l'eut aussi, et le martyre visible de la première Catherine fut remplacé ici par le sacrifice invisible de l'amour.

Ce dernier mot contient la vie de cette sainte très extraordinaire et peu connue.

A l'âge de treize ans sa vie intérieure avait éclaté, sa vie profonde et mystérieuse, pleine de larmes, pleine de feu, pleine de sang. Une précocité singulière t'avait livrée avant l'âgeaux étreintes de l'Esprit. Elle savait à treize ans ce que les hommes passent leur vie à ignorer. Ils savent le nom du cuisinier de Julien l'Apostat; mais ils sa-

vent à peine le nom de Catherine et n'ont rien lu de ses ouvrages.

Pauvres hommes instruits, si vous daigniez lire sainte Catherine de Gênes, même en n'y comprenant rien, vous y gagneriez quelque chose, ne fût-ce qu'un peu d'étonnement et de vagues soupçons qu'il vous reste en ce bas monde quelque chose à apprendre ! Ce soupçon, à lui tout seul, vaudrait mieux que plusieurs années d'étude. Mais continuons.

A treize ans Catherine Toulut entrer dans le couvent de Notre-Dame de Grâce, soumis à la règle de saint Augustin. Son âge l'empêcha d'y être admise. H y a généralement dans la vie des saints, et surtout dans la vie des saints contemplatifs, une série de fausses démarches tout à fait inintelligibles. Ils hésitent, ils tâtonnent, ils se trompent, ils avancent, ils reviennent sur leurs pas, ils changent de route. Ils ont l'air de perdre leur temps. Les voies insondables par lesquelles ils sont conduits semblent d'une longueur extrême. On se demande pourquoi l'Esprit, qui les guide, ne leur indiquerait pas immédiatement la route courte et droite qui va au but. Pourquoi ? Oh ! pourquoi ? La question est sans réponse.

Cependant s'il fallait absolument, pour soulager l'esprit, en imaginer une, on pourrait dire que leurs erreurs leur donnent sur eux-mêmes, par la vertu du repentir et celle de l'exnérience, des lumières profondes qu'ils n'auraient pas eues si leur vie avait été constamment simple et leur

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route constamment droite. Sainte Catherine de Gênes, qui avait spécialement horreur du mariage, se laissa marier par ses parents. II en résulta une série de catastrophes. Le mariage fut conclu à son insu, et elle n'osa pas résister aux intérêts de famille. Elle se laissa conduire à l'autel, et prononça, dit son historien, le oui fatal.

Son mari était un des plus mauvais sujets de son époque, et ce n'est pas peu dire. II n'était pas seulement léger, il était joueur; il n'était pas seulement vicieux, il était railleur et méchant. Catherine était d'une beauté rare, son esprit était charmant. Julien Adorne, son mari, absolument insensible aux avantages même extérieurs de sa femme, ne songeait, dans les moments où il pensait à Jle, qu'à la tourmenter de toutes les façons. Le reste du temps il l'oubliait, et ses oublis n'étaient pas innocents. Cet homme, très riche au moment de son mariage, donna à ses vices la permission di' le ruiner. Accablée depuis cinq ans des traitements les plus horribles, Catherine maigrit au point de ne plus être reconnue par ses amies. Sa beauté s'en alla avec sa santé. Toute sa famille, désespérée du mariage auquel elle l'avait contrainte, la supplia de ne pas mourir de chagrin, de chercher loin de son mari les consolations que le monde donne aux esprits légers dont il est plein. Catherine, usée par le malheur, se laissa persuader, sortit de sa vie intérieure et mena pendant cinq ans l'existence d'une femme du monde. Quand je disnis que les rouies sont

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impossibles à comprendre, évidemment je ne disais pas trop, et même je ne disais pas assez. Ceux qui veulent expliquer tout pourraient trouver dans le mariage de Catherine le moyen de la conduire, par une voie terrible, à une perfection plus élevée. Mais voici qu'elle succombe. Voici qu'elle abandonne l'attrait intérieur qu'elle suivait à treize ans ; voici que, désespérée, découragée, repoussée de Dieu en apparence, et en réalité repoussée de l'homme à qui Dieu l'avait unie, elle tombe de toute sa hauteur ! Après cinq années de malheurs, voici cinq années de fautes ! Voilà cinq années de perdues ! A moins que cinq ans d'erreur ne fussent nécessaires pour donner au repentir l'occasion d'entrer et de creuser l'âme !

Cependant celle qui était une sainte à treize ans ne pouvait pas tout oublier. « C'était en vain, a-t-elle dit plus tard, que tous ces plaisirs se réunissaient pour satisfaire mes appétits, ils ne pouvaient les rassasier : mon âme était d'une capacité infinie ; toutes les jouissances de la terre seraient entrées en elle sans la remplir. »

Un jour Catherine se plaignit à sa sœur Simbaniadu vide affreux dont elle souffrait. Sa sœur, qui connaissait un très saint religieux, supplia Catherine de s'approcher du sacrement de pénitence. Catherine, ébranlée par ses propres souvenirs, ne dit pas non. Simbania fit prévenir le prêtre qu'il s'agissait d'une très grande conversion, et que celle qui allait peut-être s'adresser à lui le

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lendemain était appelée à gravir les somme!;'. En effet, le lendemain Catherine se décide ; elle se rend à l'église, demande le prêtre, et s'agenouille en l'attendant, dans le conlessionnal.

Ici se passe un grand drame.

Un rayon de lumière tombe sur Catherine agenouillée ; elle voit. Que voit-elle ? Elle seule pourrait le dire, ou plutôt elle-même ne le pourrait pas. Elle voit sa prédestinatioii, elle voit sa vie depuis sa chute. Les cinq années qu'elle vient de passer lui apparaissent telles qu'elles sont dans 1» lumière divine. Catherine perd la parole et le sentiment. Le prêtre, qui était entré au confessionnal, croit qu'elle se prépare en silence, et la laisse à son recueillement. Le silence continuait. Catherine était en extase. Le temps passe. On vient chercher le prêtre pour une affaire pressante. Il avertit Catherine de son départ et de sou prompt retour. Catherine n'entend rien. Il s'en va; il revient: Catherine est dans la même attitude et dans le même silence. Il lexhorle à parler. Rappelée péniblement du fond de l'extase, elle fait un immense effort, mais ne peut dire qu'un mot : « Mon :-ère, je ne peux pas parler. Si vous le voulez, je remettrai à plus tard cette confession ».

Elle rentre à la maison, jette loin d'elle ses ornements, répand des torrents de larmes. Le pavé de sa chambre est inondé, visiblement inondé, comme la terre après un orage. Il paraît que pp'idnnt l'extase, un dard 'irùI;iM( lui était entré

dans le cœur. Elle raconte dans ses dialogues qu'à travers ses sanglots elle prononçait une seule parole : Se peut-il, 6 A.mour^ que uous m'ayez prévenue et révélé en un seul instant tout ce que la parole ne peut exprimer ?

Elle avait eu son chemin de Damas. Elle avait été foudroyée.

Pendant quelque temps elle poussa le repentir jusqu'à la fureur. L'horreur de sa chute la conduisit à des violences dont le récit serait à peine accepté aujourd'hui. On n'oserait plus même raconter les choses qu'elle osa faire. L'hôpital de la Miséricorde fut souvent le témoin discret de ses audaces singulières. Elle se dévoua aux soins les plus difficiles envers les maladies les plus répugnantes, et dépassa ce qui était nécessaire. Elle céda à cet instinct que saint Paul appelle la Folie de la Croix. Ses actes extérieurs n'étaient que les ombres des actes intérieurs qui les inspiraient. Elle disait souvent : « Les macérations imposées au corps sont parfaitement inutiles lorsqu'elles ne sont pas accompagnées de l'abnégation du moi. »

Après quatorze mois d'une pénitence terrible, elle reçut l'assurance d'avoir complètement satisfait à la justice.

A cette époque, disent les biographes contemporains, le souvenir poignant de ses ^autes, qui jusqu'alors l'avait poursuivie jour et nuit, lui fut enlevé complètement. Elle ne se souvint pas plus de ses péchés que s'ils eussent été noyés au fond de la mer.

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